LIS
particulière, des urines rares et fébriles, de la courbature, etc. Nous disons une fièvre, pour faire sentir que nous n'entendons pas par ce mot une surexcitation simple et physiologique de la circulation. La menthe aussi produisait tout à l'heure cet effet; mais il n'avait rien de morbide, il était plus agréable et plus bienfaisant que désagréable et nuisible. Ici donc, à l'action saine du médicament, se joint une action morbide. Le caractère du médicament, selon Hahnemann, commence à se montrer, mais celui du poison l'accompagne. Le médecin serait bien heureux si cet ordre de médicaments pouvait ne jouir que de ses propriétés saines, sans mélange de propriétés pathogéniques ou vénéneuses ; s'il pouvait, avec l'opium, ne produire que la sédation pure et physiologique des fonctions nerveuses, et ramener ces fonctions à leur type de santé sans être forcé de produire des actions morbides ; déterminer, par exemple, lé sommeil au lieu du narcotisme, et calmer sans abrutir ; si quelquefois même il pouvait être sûr de ne pas voir son calmant se changer en stimulant, et non-seulement en un stimulant sain et physiologique, mais morbide et toxique I Nous montrerons plus tard que, pour n'avoir pas su faire dans les médicaments cette distinction des effets physiologiques toujours les mômes, et des effets morbides ou vénéneux, spéciaux pour chaque substance, l'École italienne s'est emprisonnée dans un dichotomisme étroit, et qu'elle a attribué aux médicaments des propriétés physiologiques et absolues singulièrement arbitraires.
D'après les effets de cette seconde classe de médicaments sur l'homme sain, on ne peut préjuger qu'une partie de leur action thérapeutique, celle qui est saine ou physiologique. Quant à l'action vénéneuse, elle peut modifier heureusement certains états morbides, comme elle en peut aggraver d'autres. On sent que l'expérience clinique doit seule apprendre ce qu'il en est. Ces médicaments servent donc très-heureusement dans la médecine du symptôme ; ils y sont d'autant plus utiles, que les phénomènes pathologiques se rattachent moins à quelque unité morbide et qu'ils sont plus accidentels. Dans ce dernier cas, l'opium, que nous avons pris pour exemple, est curatif. Dans le premier, il n'est que palliatif ; et les inconvénients qu'il tient de ses propriétés morbides ou vénéneuses l'emportent quelquefois assez sur les avantages qu'on retirerait de ses propriétés physiologiques pour qu'on doive s'en abstenir.
Enfin, il est une troisième classe de médicaments, dont aucune des propriétés sur l'homme sain ne peut permettre d'annoncer les effets dans certaines maladies.
INTRODUCTION
Parmi eux, les uns ne produisent sur l'organisme à l'état normal que des effets nuisibles, morbides. Ils ne jouissent d'aucune propriété saine ou hygiénique. Tels sont le mercure, l'arsenic, l'iode, etc., et leurs composés. De plus, comme nous venons de le dire, et malgré les dogmes si précis de l'homœopathie, leurs propriétés vénéneuses sont loin de pouvoir laisser préjuger leurs propriétés thérapeutiques les plus incontestables; car, si;, d'après les effets altérants et fluidifiants du mercure administré sous certaines formes, on peut pressentir son action antiphlogistique, il est impossible de prévoir son action antisyphilitique, etc.
Mais tous les médicaments doués de propriétés spécifiques que leurs effets sur l'homme sain ne dénoncent pas d'avance ne sont pas doués de propriétés vénéneuses. Quelques-uns d'entre eux, administrés à un sujet bien portant, ne produisent aucun effet fâcheux, n'ont nulle action morbide, et pris à doses modérées, capables de modifier puissamment l'organisme dans certains états morbides très-graves, ils n'exercent pourtant sur la santé que des effets favorables. Huit grammes de poudre de quinquina jaune arrêtent une maladie pernicieuse qui allait foudroyer l'organisme : ils n'ont ce merveilleux effet que dans certains cas bien déterminés : un homme sain peut prendre la même dose sans s'en apercevoir, et il a fallu la pierre de touche qu'on nomme la maladie paludéenne pour déceler dans le quinquina cette puissante action. Personne ne l'aurait déduite de ses propriétés sur l'homme sain, de sa composition chimique, etc. Rationalistes d'Allemagne ou homœopathes, rationalistes italiens ou contro-stimulistes , rationalistes de France ou médecins physiologistes, chimiâtres modernes, descendants incorrigibles de la cabale et de la doctrine des signatures, il n'est pas un de vous qui ait su soupçonner jamais une action spécifique de ce genre.
Qui pourrait connaître les effets antispasmodiques de la valériane, de l'assa fœtida, par l'odeur, la couleur, les propriétés chimiques, même les propriétés physiologiques? Voilà pourtant des médicaments qu'aucune école rationaliste ou physiologique ne peut classer, ne peut comprendre. C'est que, pour apprécier l'action antispasmodique d'un médicament, il faut le mettre en contact avec une affection spasmodique.
Il y a donc des médicaments dont les propriétés ne se décèlent que physiologiquement, et qui ne sont dès lors applicables qu'aux simples déviations physiologiques de l'organisme : nous avons cité les stimulants; d'autres qui se manifestent pathologiquement, mais dont les propriétés thérapeutiques apparaissent principalement au
INTRODUCTION
contact d'une affection simple, d'un élément morbide : l'opium est de ce genre ; d'autres enfin, parmi ceux qu'on nomme spécifiques, qui ne se manifestent que pathologiquement, même sur l'homme sain, et dont les propriétés spécifiques se reconnaissent non plus seulement au contact d'une affection simple, mais au contact d'une maladie proprement dite, d'une diathèse, quels que soient ses symptômes : tels sont le mercure, le quinquina, l'iodure de potassium. Il n'y a pas plus d'empirisme dans l'emploi des uns que des autres. On ne se croit pas empirique quand on calme une douleur par l'opium; mais on s'avoue humblement tel quand on guérit une syphilis secondaire par le mercure, ou une syphilis tertiaire par l'iodure de potassium, ou une fièvre tierce par le quinquina. Pourquoi cela? Serait-ce parce qu'on a vu l'opium pris par un homme en santé engourdir la sensibilité et qu'on n'a pas vu le mercure donné à un homme sain guérir la syphilis?... Mais sait-on comment l'opium a produit la stupeur? Pas mieux qu'on ne sait comment le mercure a éteint la syphilis... Dans les deux cas, on est parti d'un fait expérimental, et c'est le caractère de toutes les sciences d'observation. Seules, les mathématiques et la métaphysique sont affranchies de cette nécessité. Pourtant, si, appuyé sur ce fait expérimental et sur celui de la contagion de la syphilis par un virus, on pose aussi philosophiquement les principes de la syphilographie et ceux du traitement de la syphilis par le mercure et l'iodure de potassium que ceux de la douleur par l'opium et de la paralysie par la noix vomique, si même on les pose beaucoup mieux, on n'est pas plus empirique dans ce dernier cas que rationaliste dans le premier.
De ce qu'une action morbide médicamenteuse paraît dans bien des cas guérir une action morbide naturelle en s'y substituant, pour disparaître ensuite vite et simplement d'elle-même, il n'en faut pas conclure que c'est à sa similitude la plus grande possible avec la maladie naturelle qu'elle doit cet effet curatif. Malgré sa gravité toute germanique, Hahnemann s'est montré le plus léger despathologistes, lorsqu'il a conclu de l'action substitutive à l'action homœopathique des médicaments. Ces deux mots sont loin d'être synonymes; ils expriment bien plutôt deux idées différentes. Nous avons assez étudié cette action substitutive, en parlant plus haut de l'application des topiques irritants au traitement des inflammations spéciales, pour comprendre combien est vicieuse l'explication qu'on voudrait en donner par le similia similibus. On a vu que c'était très-vraisemblablement en faisant dominer dans une phlegmasie de mauvaise nature l'élément sain ou physiologique sur l'élément mor-
INTRODUCTION
bide, ou en dévorant celui-ci, qu'agissaient alors les topiques irritants. On en a la preuve dans l'action nuisible qu'ils exercent sur une inflammation saine. Or, une inflammation franche ou physiologique et une inflammation morbide, gangréneuse, diphthéritique, syphilitique, scrofuleuse, par exemple, ne se ressemblent en rien. Aux yeux du pathologiste, elles sont même plus opposées que semblables, puisque le caractère de l'une est la tendance réparatrice et curative, celui de l'autre la tendance septique et désorganisatrice. S'efforcer d'imprimer à une phlegmasie spécifique le premier de ces caractères, c'est donc agir bien plus hétèropatiquement G^homœopathiquement. S'il était possible de produire avec le médicament une action morbide aussi semblable que possible à celle de la nature, on augmenterait celle-ci, loin de l'affaiblir. Mais on a jugé d'une ressemblance intérieure d'après quelques grossières analogies de symptômes; et alors que le principe thérapeutique des contraires était plus évidemment démontré que jamais, on proclamait celui des semblables.
Mais, dira-t-on, la vaccine guérit la variole en s'y substituant. D'abord, cela est faux; ensuite, le fait fût-il vrai, qu'il n'en faudrait rien conclure en faveur du principe homœopathique. Le fait est faux, car la vaccine ne guérit pas la variole; seulement, par son analogie avec celle-ci, elle en épuise ou en atténue en nous la cause efficiente, à peu près comme l'aurait fait le virus varioleux lui-même ; et, comme cette maladie n'attaque généralement qu'une fois, une attaque de vaccine nous est comptée pour une attaque de variole. On peut alors s'exposer impunément à l'action de celle-ci. La variole n'est donc pas guérie, mais prévenue. D'ailleurs, la pût-on guérir par la vaccine, que d'un virus à un médicament, d'un poison morbide à un poison ordinaire, la conclusion serait sans valeur. Or, il est évident que c'est par ce rapprochement qu'Hahnemann a été séduit. Ses arguments les plus spécieux en faveur du principe des semblables et de l'atténuation infinitésimale des doses reposent sur cette base fragile. Il a fait preuve en cela de plus d'adresse que déraison.
11 y a entre un virus et un médicament, entre une maladie virulente et contagieuse, par exemple, et un empoisonnement, une différence essentielle. L'empoisonnement n'est qu'un accident; il n'a pas en nous sa cause ; car celle-ci est extérieure, et il ne tire de nous que ses effets toxiques, ses symptômes. La variole, la syphilis tirent tout de nous-mêmes, cause efficiente et symptômes, et elles sont vivantes dans ces deux éléments, dans ce qui fait leur unité, leur nature spéciale, aussi bien que dans ce qui fait toutes leurs
manifestations. Voilà sans doute pourquoi toute substance toxique tirée d'un corps organisé, qui, par conséquent, a vécu, produit des actions morbides bien moins différentes d'une maladie que les poisons minéraux ; et pourquoi, parmi les poisons tirés des règnes organiques delà nature, ceux que fournit le règne animal déterminent des maladies bien moins artificielles que ceux fournis par le règne végétal, comme ceux-ci de moins artificielles encore que celles produites par les poisons minéraux. Mais ni un poison animal puisé dans une sécrétion vénéneuse comme celle de certains ophidiens, ni un poison animal pris dans des matières animales putréfiées, etc., ne produisent une maladie aussi régulière, aussi spécifique, empreinte d'une unité morbide aussi parfaite, que celle qui naît d'un poison morbide formé spontanément en nous.
Il ne serait pas difficile de renverser la doctrine homœopathique de fond en comble avec ces simples observations.
Quelle est cette notion de la maladie qui la fait consister en un ensemble de symptômes? Le nosographisme fut-il jamais plus expressément empirique? Les homœopathes ne savent donc pas qu'une maladie peut ne se manifester que par un seul de ses symptômes habituels, et n'être pas moins tout entière dans ce seul phénomène? que, dans l'apyrexie d'une fièvre intermittente, la maladie existe quoique sans symptômes, et que, loin de la guérir dans ses symptômes ou en agissant sur chacun d'eux, le quinquina l'attaque dans son principe, et alors qu'elle ne présente aucun phénomène morbide appréciable? A quels symptômes actuels se substituent alors les symptômes homœopathiques imaginaires du quinquina? Et si le médicament n'agit pas sur le principe des phénomènes, mais, sur chacun d'eux isolément par chacun de ceux qu'il détermine, pourquoi tout stimulant capable de produire un accès de fièvre ne remplacerait-il pas le quinquina, et ne lui serait-il même pas supérieur en efficacité ? Et lorsque le miasme paludéen se manifeste par un accès de névralgie, par une hémorragie, par toute espèce de phénomène morbide, etc., etc., comment se fait-il que le quinquina guérisse aussi bien ces accès que ceux d'une fièvre simple, à moins d'être un médicament universel, une panacée? A quoi bon, dès lors, un second médicament? Quelle ressemblance y a-t-il entre la variole et un médicament capable de déterminer de la fièvre et des pustules à la peau? La fièvre en tant que fièvre, la pustule en tant que pustule, ont-elles le moindre rapport nosologique avec la variole ? Vit-on jamais médecine du symptôme plus illusoire et plus plaisante?... Mais c'est trop s'arrêter aux caprices d'une imagination
INTRODUCTION
médicale qui s'est donné la tâche d'arranger tous les faits autour d'un fait mal vu ; et nous ne devrions pas nous occuper davantage de l'observation par laquelle on prétend justifier l'atténuation infinitésimale des doses, si nous ne savions qu'elle fait illusion à beaucoup de personnes.
On a vu que nous n'étions pas de ceux qui croient être quittes envers Hahnemann, quand ils ont pu invoquer Arago pour prouver qu'un décillionième de grain est à un grain ce qu'un atome presque invisible à l'œil nu est à la masse du soleil. Certainement, ce qu'il faut d'un miasme pestilentiel, varioleux, etc., pour faire mourir un homme de la peste ou de la variole est infiniment ténu, et nous ignorons si Arago a jamais cherché à en connaître le poids ou le volume par rapport à un corps connu ; mais les homœopathes n'ont point à s'en prévaloir. Lorsqu'un poison morbide, un virus, nous affecte et développe en nous ses effets propres, c'est qu'il y a rencontré des principes congénères vis-à-vis desquels il a joué le rôle d'une semence. Combien faut-il de sperme pour opérer la fécondation ? Les expériences de Spallanzani nous l'ont appris : infiniment peu. Si cette quantité infinitésimale ne rencontrait pas de matière congénère ou d'ovule, elle serait aussi stérile que du mucus, et les animalcules spermatiques aussi inféconds que les globules homœopathiques insuffisants. De même, lorsque le virus ne rencontre pas en nous sa matière congénère, ses effets sont nuls; s'il la rencontre, il se multiplie infiniment, infecte et s'assimile toute la substance, au point qu'un atome de celle-ci reproduit ailleurs la même maladie. Telle est la raison de l'action des virus à doses infinitésimales. La retrouvons-nous dans les médicaments? Se multiplient-ils comme des ferments ou des semences dans l'économie ? Après un empoisonnement par les plus hautes doses d'une substance toxique, l'inoculation du sang ou d'une humeur quelconque de l'individu empoisonné, empoisonnerait-elle un autre individu? Un homœopathe seul pourrait le penser... Hahnemann pose en principe, que les maladies médicamenteuses se développent beaucoup plus constamment sous l'influence de leurs causes spéciales (les poisons) que les maladies naturelles. Cela n'est pas difficile à concevoir d'après ce que nous venons de dire ; car elles n'ont pas de germes en nous, car les médicaments n'y rencontrent pas celte matière congénère qui constitue la prédisposition ; ces prétendues maladies ne se développent jamais spontanément, puisqu'elles ne sont qu'accidentelles, que, par conséquent, leur cause interne ne peut jamais s'épuiser, et que leur cause, tout externe, ne peut s'émousser que par les lois de l'habi-
INTRODUCTION
tude ou que par Vépuiseme7it de l'incitabilité. N'étant pas des maladies, comment se comporteraient-elles à la manière de celles-ci?
La seule raison des doses infinitésimales, Hahnemann l'a donnée expressément : « La maladie est une altération de ce qu'il y a d'immatériel en nous ; \e médicament, qui agit sur ce principe immatériel, doit le faire par des propriétés du même ordre. » Alors, les doses peuvent être facilement infinitésimales. On ne voit même pas pourquoi des doses...
Nous ne nions ni la divisibilité infinie de la matière, ni la réalité possible de sa division. Mais comment s'assurer de sa division infinitésimale effective dans un cas donné ? Par les effets physiologiques et thérapeutiques, dira-t-on. Nous sommes environnés sur ce point des faits les plus contradictoires. Les expériences de Matière médicale pure avec les doses infinitésimales n'ont pas réussi en France. Quant aux expériences thérapeutiques, celles de l'Allemagne inspirent la plus juste défiance; et chez nous, le procès clinique commence seulement à s'instruire sévèrement.
L'homœopathie s'est tenue en dehors de tous les progrès de la Médecine moderne. Il n'est pas nécessaire d'être médecin pour la comprendre et la pratiquer. Rien n'est plus curieux que de voir ce système, produit au milieu de la réforme opérée dans la Médecine par l'anatomie et la physiologie modernes, en être aussi indépendant et ne s'y pas plus associer que s'il eût été conçu en Chine. C'est une des conséquences extrêmes de la monadologie de Leibniz, un dynamisme hyperbolique, qui, dans l'étude des phénomènes physiques, séparant l'idée de force de celle de quantité, et absorbant tout dans l'idée de force, finit par se détacher tellement des phénomènes, qu'il ne voit plus rien qu'une unité vague et insaisissable. Ajoutez à la disposition d'esprit créée par cette philosophie une fciusse idée de la maladie et du médicament, et l'absence de toute notion précise sur la pathologie, et vous aurez la plupart des conditions qui ont produit et favorisé l'homœopathie.
Mais, comme il n'y a si grande erreur qui n'ait quelques conséquences heureuses, l'homœopathie a été de quelque utilité à la pharmacologie. Sous son influence, des sociétés allemandes se sont formées pour la révision de la Matière médicale. Tous les médicaments ont été essayés sur l'homme sain par des médecins qui, se choisissant eux-mêmes pour sujets de leurs expériences, n'ont pas toujours su, il est vrai, éviter les illusions systématiques, mais qui, doués de beaucoup de patience et d'attention, et n'opérant jamais qu'avec des substances simples, ont constitué leur Matière médicale
LXM
INTRODUCTION
imre^ d'où sont sorties beaucoup de notions très-précieuses sur les propriétés spéciales des médicaments et sur une foule de particularités de leur action que nous ignorons trop en France. Cette ignorance fait que nous ne connaissons des agents thérapeutiques que leurs propriétés générales les plus grossières, et que, en face des maladies qui présentent des nuances si variées d'indications, nous manquons très-souvent de modificateurs appropriés à ces nuances.
Bien qu'appuyé sur un principe promptement faussé entre ses mains, Halmemann est venu en aide aux méthodes thérapeutiques substitutives. En proclamant que les médicaments n'agissent pas en vertu de leurs propriétés physiques et chimiques, il a attiré l'attention sur leurs propriétés spéciales, et a pu, malgré ses exagérations, ramener les esprits vers cette idée, émise par Cullen, que les médicaments agissent par impression, vérité sur laquelle nous reviendrons en examinant les principes de l'École italienne. C'est le seul point par lequel nous ayons surpris Hahnemann s'approchant des idées modernes ; mais ne nous hâtons pas de l'en féliciter : son dynamismen'a de rapport ni avec le nervosisme ni avec le vitalisme organique, qui, nous l'espérons, n'ira plus chercher désormais la force vitale hors du corps vivant, et saura, sans tomber dansl'iatromécaniqueou l'animisme, s'appuyer sur le principe de l'activité de la matière.
C'est en jetant un regard sur la Matière médicale transalpine, que nous verrons ce qu'on peut trouver d'utile, sinon dans le principe de l'atténuation infinitésimale des doses, au moins dans la comparaison des doses fortes et des petites doses. Il nous reste auparavant à dire deux mots sur les rapports réels, et non plus imaginaires, des actions médicamenteuses et des actions morbides.
Un médicament administré dans une maladie donnée, le kermès dans une broncho-pneumonie, par exemple, ou le sulfate de quinine dans le rhumatisme aigu, peut se comporter de plusieurs manières. 1° Les effets physiologiques ou les symptômes de l'afTection médicamenteuse se sont développés, et ils ont affaibli les symptômes de la maladie en vertu d'une sorte d'incompatibilité entre eux. Voilà un premier cas, et heureusement le plus commun. 2" La controstimulation physiologique antimoniale ou la sédation physiologique du sel de quinine sont produites; mais ces deux affections marchent parallèlement avec la phlegmasie thoracique et le rhumatisme, sans
INTRODUCTION
les modifier : il n'y a pas incompatibilité. 3° L'action morbide médicamenteuse s'use, s'épuise sans avoir agi sur la maladie naturelle, et celle-ci survit non modifiée à l'extinction de l'affection antimoniale ou quinique. Le sujet paraît avoir eu plus de capacité pour la maladie naturelle que pour l'action morbide médicamenteuse. ¥ Enfin, dans d'autres cas plus rares, la maladie naturelle a été dissipée par les actions médicamenteuses, et celles-ci persistent pendant un certain temps, même après la cessation de l'usage du kermès ou du sulfate de quinine. On dirait que le malade avait, au contraire, plus de capacité pour l'action morbide médicamenteuse que pour le rhumatisme ou la broncho-pneumonie. La variété des tempéraments, des maladies et des personnes^ souvent aussi la variété des constitutions médicales, produit toutes ces différences.
Il est des sujets très-sensibles aux actions médicamenteuses, non moins sensibles aux actions morbides, qui en même temps ont beaucoup de capacité pour les unes et les autres et y persistent indéfiniment. Ils sont tout à la fois très-susceptibles et très-réfractaires, ressentant l'action morbide et l'action médicamenteuse à un haut degré. Ce sont des sujets peu favorables à la Thérapeutique. C'est d'eux qu'on peut dire : Homo totus est morbus. En leur administrant des médicaments actifs, on ne fait guère qu'ajouter chez eux un mal artificiel à un mal naturel; caries médicaments leur causent presque de véritables maladies, des empoisonnements sans profit, qui se prolongent, obscurcissent et aggravent fâcheusement la maladie naturelle.
D'autres ont peu de susceptibiUté pour les actions médicamenteuses, et très-peu aussi pour les actions morbides; on les voit rarement malades, et lorsqu'ils le sont, ils en finissent vite avec la maladie. Chez eux, la nature fait tout, l'art très-peu. Il importe de bien connaître ces individus, qui, rebelles à la maladie et à la médecine, se passent généralement très-bien de celle-ci pour guérir.
Les sujets les plus heureusement doués pour la médecine sont tout à la fois très-susceptibles de contracter les maladies naturelles, peu susceptibles d'y persister longtemps, très-susceptibles, au contraire, de contracter les actions médicamenteuses et de les ressentir longtemps. Il y a chez eux une incompatibilité décidée entre la santé et la maladie, entre celle-ci et l'action médicamenteuse, entre celleci et la maladie. Nous avons déjà montré ces différences sous un autre point de vue. Tout lecteur attentif, et curieux de se rendre compte dè ce qu'il étudie, reconnaîtra facilement, dans les premiers sujets dont nous venons de parler, ceux chez qui la maladie se dé-
INTRODUCTION
terminant et s'individualisant difficilement, la force médicatrice n'existe presque plus ; et dans les seconds, ceux, au contraire, chez qui la maladie se déterminant et s'individualisant nettement, la force mcdicatrice se dessine nettement aussi de son côté, sépare fortement la maladie, et prête ainsi un point d'appui solide aux actions thérapeutiques. C'est de même, par exemple, qu'on \oit, dans une affection gangreneuse, la séparation se faire entre le mort et le vif par une louable inflammation.
Lorsque les deux espèces d'actions morbides marchent parallèlement sans se modifier, il suffit souvent de suspendre l'action médicamenteuse pour voir rétrocéder aussitôt l'affection morbide. Nous observons fréquemment ce cas dans les broncho-pneumonies traitées par le kermès. Ce médicament produit une fréquence du pouls, un malaise général, un collapsus des forces qui, rapprochés de l'état morbide local resté stationnaire et tendant même à s'aggraver, font qu'on est porté à attribuer cet état local à l'état général que nous venons de décrire. Si l'on s'obstine dans la médication antimoniale, on complique tellement la maladie naturelle par l'action médicamenteuse, qu'on ne sait plus oii l'on en est. On porte alors un fâcheux pronostic. Mais si l'on s'avise de retirer le kermès, l'espèce d'empoisonnement antimonial qu'on avait produit venant à cesser, l'affection de poitrine cède en même temps. Nous avons observé plusieurs fois le môme cas dans l'administration du sulfate de quinine contre le rhumatisme aigu. Cela prouve, contre les homœopathes, que l'action dynamique des médicaments n'a rien de constant ; et contre les chimiâtres, que tout pouvant se passer du côté du médicament comme ils semblent l'exiger dans leurs théories, l'action thérapeutique est pourtant nulle : ce qui ne serait pas si la curation devait s'expliquer chimiquement, les cornues et les alambics, les oxydes et les sels n'ayant jamais de ces caprices.
S'il ignore ces faits, le médecin ne peut manier un médicament avec sécurité ni succès. Le véritable empirique est celui qui ne sait pas distinguer son action médicale de celle de la maladie, débrouiller ce qui appartient à chacune d'elles, les opposer à propos, les combiner dans des rapports convenables, arrêter son intervention, la renouveler, etc. Le médecin éclairé ne peut pas se rendre toujours maître de la maladie naturelle, mais il doit au moins l'être toujours des forces thérapeutiques que la science lui confie et dont il dispose à son gré. Si cet art difficile parvient à faire quelques progrès parmi nous, nous aimons à constater que l'homœopathie n'y aura pas été tout à fait étrangère par les principes généraux qu'elle a agités sur
INTRODUCTION
les rapports de la maladie et du médicament, et par ses essais de Matière médicale pure.
L'importance que peuvent donner chez nous à la doctrine homœopatliique plusieurs ouvrages estimables qui ont paru depuis notre dernière édition, nous fait un devoir de considérer maintenant cette doctrine sous un nouvel aspect. Elle ne se comprend guère que comme la tentative avortée d'une révolution médicale, et beaucoup mieux, par conséquent, dans ses causes que dans son exécution. L'inventeur de l'homœopathie est un réformateur manqué. Envisagé de cette manière, VOrganon, inextricable tissu de contradictions, prend un.sens, sinon en lui-même, du moins dans le sentiment qui obsédait Hahnemann; dans les abus qui l'ont inspiré, dans le but général qu'il se proposait. C'est donc, avant tout, une œuvre de critique. A ce titre, elle a incontestablement sa place dans l'histoire ■des doctrines.
Gomme Stahl, comme BrousJ^ais, Hahnemann est révolté par la pathologie grossière de l'humorlsme, dont l'indigeste pharmacopée le soulève de dégoût, et il est tourmenté du besoin d'en délivrer la médecine. Mais ici s'arrête l'analogie. Au delà, il n'y a plus qu'impuissance, et l'on ne rencontre que des différences oii l'homœopathie s'abaisse. Chaque pas qu'elle fait est un non-sens choquant, ou une hardiesse puérile. Tout en elle, et jusqu'à ses plus délirants écarts, a beau accuser les vices des systèmes qui ont pu provoquer une réaction aussi extravagante, rien ne laisse entrevoir les principes •d'une doctrine réparatrice.
Quand il voulut jeter les bases de sa Théorie médicale véritable, et inaugurer une thérapie nouvelle, Stahl s'appuya sur la santé. II posa la force vitale saine au-dessus de la force vitale déviée. Sur les traces de la grande École platonicienne, à l'exemple de Pythagore et d'Hippocrate^ il conçut l'ordre avant le désordre, et celui-ci comme une altération du premier. La santé, c'est le type; la maladie n'en est que la perversion. La nature, en effet, doit toujours être prise en bonne part. Elle signifie l'ordre, le plan primitif de la vie. Le mal, dira-t-on, est aussi naturel que le bien, la santé que la maladie. Nous le nions. Dans le système du naturisme, la santé forme un état normal et parfait ou de bien absolu ; et la maladie ne peut être qu'un état accidentel, extérieur, superficiel, contre lequel la nature déploierait des efforts toujours victorieux. Voilà l'idée, bien plus grecque, certes, que véritablement hippocratique, sur laquelle on a
INTRODUCTION
bâti un système qui n'est pas celui du père de la médecine, et n'est pas digne de porter son nom.
Cette notion de la santé a besoin, pour devenir vraie, d'être modifiée, et en quelque sorte affaiblie. On ne la trouve pas, sans doute, dans les œuvres d'Hippocrate, telle que nous allons la présenter. Elle n'y est pas, elle ne peut y être, pour des raisons indépendantes du génie de ce grand homme. Cependant, le livre de V Ancienne médecine renferme d'immortels principes qui sont d'accord avec elle, et qui prouvent qu'Hippocrate avait approfondi la pathologie plus que tous les médecins ensemble ne l'ont fait depuis.
Oui, la santé est l'état normal, mais un état normal imparfait et relatif. La santé effective n'est donc déjà elle-même qu'un.type affaibli renfermant les éléments des maladies. Elle est placée entre une santé primitive, dont le fond subsistant, mais débiUté, tend sans cesse à se restaurer, et les maladies déclarées. Celles-ci sont les produits plus ou moins spéciaux de nos propriétés morbides fécondées à travers les âges par tous les genres d'influences mauvaises qui travaillent aussi le monde extérieur. Elles sont donc accidentelles par rapport à la santé.
La tendance incessante de notre fond à rétablir l'état normal parfait, effort auquel manque toujours son effet absolu, accuse une défaillance correspondante dans quelqu'une des propriétés de la force vitale. La nature, c'est cette force considérée dans ce qu'elle a de sain, dans ce qu'elle conserve de son principe et de son intégrité. Ce qu'on nomme la santé, produit relatif et variable de cette force, n'en est que la manifestation la moins imparfaite. Mais telle qu'elle est, c'est, nous le répétons, le bien et l'ordre par rapport à la maladie, qui, étant l'état anormal et accidentel, est encore moins naturelle ou encore plus éloignée de la nature que de la santé. Si la maladie a ses éléments dans notre santé en tant qu'elle est affaiblie, les maladies formées n'y ont pas leur existence essentielle, comme l'implique le nosologisme.
En résumé, l'irrégularité suppose la règle; l'ordre est antérieur au désordre, qui est inintelligible sans lui. En fait comme en raison, il le précède. Donc, il est le principe de sa réparation.
Partir de la vie ou de la nature comme principe, c'est poser la guérison ou la restauration de la nature, dans l'individu et dans l'espèce, comme but de la médecine. Ainsi procéda Hippocrate pour la fonder. Ainsi avait fait avant lui Pythagore, créateur de l'hygiène et de la diététique ; ainsi Socrate et Platon, pères de la morale.
La médecine de l'avenir, transformée par les découvertes des
sciences modernes, se replacera sur le fondement hippocratique et stahlien modifié par le principe du monde moderne, qui est le principe chrétien. On ne réformera donc notre science que par l'idée qui a servi d'abord à la fonder. Cette idée est à la médecine ce que le nosce te ipsiim est à la philosophie.
Mais si la médecine n'a pas d'autre base naturelle, elle en peut avoir de factices et de mensongères.
Un système de médecine peut prendre pour point de départ la maladie considérée comme mal absolu, et pour point d'appui le médicament considéré, de même, comme une force morbifuge absolue. Dans ces systèmes^ la guérison sera encore le but, mais la santé ne sera plus le point de départ et d'appui. C'est la plus incroyable des absurdités. Qui ne reconnaît à ce caractère la médecine des empiriques, des spécificistes, des thaumaturges, des charlatans?... Déclamer contre la nature, empoisonner la maladie comme un être malfaisant distinct de l'organisme, ne compter que sur le médicament, jamais sur la force médicatrice, et se mettre systématiquement à sa place, vouloir tout faire dans l'économie, même la santé, c'est bien l'esprit de cette race de guérisseurs. Hahnemann en fait partie, car il a toutes ces prétentions ; mais, par une heureuse et bizarre exception, il est le moins dangereux de tous. Asclépiade, Paracelse, grands agitateurs de malades, avaient, chacun dans son genre, une thérapeutique turbulente et exterminatrice pour répondre à une physiologie épicurienne et mécanique, ou à une pathologie dérivée de l'alchimie et de la cabale. Grâce à un animisme d'un nouveau genre qui se nomme dynamisme, et qui, dans les substances, isole la force de la matière, ou l'activité de la quantité, Hahnemann a pu être un spécifîciste et un guérisseur inoffensif.
L'animisme de Stahl le conduisit à l'expectation, on sait pourquoi. Celui de Hahnemann l'a porté, par une raison contraire, à une médecine si agissante, qu'il veut tuer la maladie symptôme par symptôme, conséquent en cela avec sa doctrine qui n'admet rien de bon dans la nature malade. Mais l'excentricité de son imagination médicale et les exigences de son dynamisme ont heureusement redressé le vice dangereux du spécificisme absolu qu'il proclame; et le résultat de cette nouvelle contradiction du réformateur n'a été que le laisser-faire le plus illimité accordé à la nature, pourtant si réprouvée. On se demande partout si ce n'est pas l'expectation de Stahl, avec la grandeur de moins et une infinie mystification de plus.
Prendre son point d'appui hors de l'organisme, c'est biea évidem-
INTRODUCTION
ment chasser la physiologie d'une doctrine médicale, et du même coup la physiologie morbide ou la pathologie. Aussi Hahnemann, pour qui l'arî, doit tout faire, invective-t-il la nature. Il la trouve admirable dans la santé, mais grossière et dangereuse dans les maladies ; ce qui prouve qu'à ses yeux la santé est l'ordre parfait, comme la maladie un désordre et un mal absolus, et que, par conséquent, la santé et la maladie n'ont aucun rapport. A ce compte, il fait bien de bannir la physiologie de la pathologie. Cependant, il devrait, pour être conséquent, bannir de la thérapeutique la diététique et l'hygiène. S'il ne le fait pas, et bien au contraire, c'est qu'il ne s'entend point lui-même.
Voilà bien le thaumaturge, ou l'homme à moyens extraordinaires, qni se passe de la nature, et n'a dès lors pas besoin de savoir ce qu'il nous débite sur la nature, la santé et la maladie. Lesaura-t-ilmieux sur la thérapeutique et le médicament? Ce n'est pas probable.
On avait cru, jusqu'à lui, qu'un médicament spécifique étant un agent qui ne manifestait qu'au contact d'une maladie sa propriété curative, on ne pouvait déduire cette propriété des effets qu'il produit sur l'organisme sain; que la découverte d'un tel médicament était nécessairement le fruit d'un hasard heureux, et une maladie spécifique sa seule pierre de touche." On ne cherche pas les spécifiques, disions-nous plus haut, on les trouve. Nous nous trompions : Hahnemann a trouvé le moyen de les chercher scientifiquement. L'homœopathie n'est autre chose, en effet, que la science des spécifiques à priori; ou, si l'on veut, c'est une méthode certaine pour découvrir ceux de toutes les maladies spécifiques et communes, présentes et futures. Le moyen est aussi simple qu'infaillible. Chacun le connaît, et nous l'avons indiqué plus haut dans notre résumé de la doctrine. Il en est le principe et le dénominateur.
On voit donc qu'en se fondant sur l'action physiologique des médicaments, l'homœopathie détruit autant qu'il est en elle l'idée de spécificité pathologique et thérapeutique qu'elle se vante pourtant d'établir; car son ambition est d'inaugurer rationnellement la médecine spécifique ! Autre contradiction : Hahnemann déclame contre les nosologies; et le principe de la spécificité absolue, qu'il exalte, est le seul sur lequel puissent s'appuyer les systèmes nosologiques... Nous en avons donné la raison à l'occasion de Cullenet de Broussais.
Hahnemann trouve l'allopathie grossière dans ses méthodes curatives, parce qu'elle ne sait, dit-il, que copier la nature, qu'il quaHfie constamment aussi de grossière et A'indii^ecte dans les maladies. L'homœopathie réalise l'idéal opposé par des traitements^f/rec/s et
INTRODUCTION
Lxxm
dynamiques, qui, ménageant les forces du malade, éteignent la maladie d'une manière immédiate et rapide. Pour Hahnemann, direct signifie sans l'intervention de la nature, et dynamique signifie immatériel. Cela est bon à savoir.
Tels sont, en effet, les deux rêves de notre thaumaturge : 1° se passer de la nature, parce qu'il s'imagine que cela donne à l'art plus de prestige, en lui supposant plus de force ; 2" la maladie étant une chose spirituelle ou immatérielle, l'attaquer immédiatement par des moyens de même ordre, et la tuer sur place sans toucher à l'organisme, qui n'est par lui-même que matière et inertie.
Il n'en faut pas douter, c'est l'humorisme, obligé d'emprunter ses théories pathologiques et thérapeutiques à la mécanique et à la chimie, qui, en jetant la médecine dans les systèmes les plus repoussants, a provoqué tant de subtilités et de foUes. Mais s'il suffit, pour les ruiner, de les exposer avec cette juste rigueur, il n'est pas moins vrai qu'à la faveur d'une critique méritée des autres systèmes et de la faiblesse de la pensée médicale à notre époque, ces chimères allemandes ont pu séduire de certaines intelligences altérées de médecine au sein de la stérile abondance de nos écoles ; car enfin, s'il les a résolues d'une manière excentrique ou absurde, Hahnemann n'en a pas moins agité les questions fondamentales de notre science. Eh bien , à une époque oîi le vieux vitalisme meurt d'impuissance, oii ce faux spiritualisme qu'on nomme psychologie a justement discrédité les études philosophiques et livré la médecine au Baconisme le plus abrutissant, combien d'esprits avides de principes et impatients de réformes, mais trop faibles pour ouvrir des voies nouvelles, ne doivent-ils pas se précipiter dans les premières qui se présentent, quand, à l'entrée, ils trouvent la critique de tout ce qu'ils détestent avec raison, et les apparences de ce qu'ils cherchent? D'ailleurs, qui donc chez nous a réfuté par principe les erreurs de la doctrine homœopathique? Personne. On ne s'est attaqué qu'aux faits qu'elle avance. Et comment? Toujours par le raisonnement. Le bon sens n'indiquait-il pas, au contraire, de réserver ce moyen pour le système, d'opposer doctrine à doctrine, et de juger les faits par des faits?
La loihomœopathique, ou loi delà guérison spécifique par les semblables, premier dogme du système de Hahnemann, ne se soutient par aucun côté. Et d'abord, nous n'admettons pas un seul spécifique absolu. Il y a loin de là à composer, comme Hahnemann, une Matière médicale toute de spécifiques. Vouloir que tous les médicaments soient tels, c'est supposer que telles sont aussi toutes les maladies.
INTRODUCTION
Que celles qu'on nomme spécifiques, parce que leur existence fortement individualisée les assimile à des parasites ou à des êtres greffés passagèrement sur l'organisme et leur donne quelque apparence d'espèces naturelles, que ces maladies appellent pour remèdes des agents dont l'efTet sur l'homme sain ne permette pas plus de préjuger l'effet thérapeutique, que celui-ci, l'effet sur l'homme sain, on le conçoit. Il y a, dans ces cas, quelque chose de morbide à la plus haute puissance, une affection dont les phénomènes s'éloignent le plus possible de l'ordre physiologique, et ne paraît pas susceptible d'être modifiée par des agents qui ne produiraient pas une maladie artificielle analogue ou non à la maladie naturelle qu'il faut combattre. Nous verrons tout à l'heure que, même dans les médications spéciales commandées par des maladies spéciales, il n'y a rien qui ressemble à la manière tout imaginaire dont l'homœopathie comprend l'action de ses spécifiques. Mais ce qui ne se conçoit en aucune façon, c'est un médicament spécifique, opposé à une maladie commune, et la guérissant comme tel. Quoi! vous avez des spécifiques pour les maladies saines et franches ? Comment concevezvous leur action dans ce cas? Agissent-ils dans le sens delà maladie ou de la nature, du principe de désordre ou du principe d'ordre? Si c'est dans le sens de la nature, ce ne sont d'abord pas des spécifiques ; ensuite, ce ne peut être que pour l'exciter ou la modérer. Mais alors, vous trahissez vos propres principes, qui vous commandent d'attaquer directement ou spécifiquement la maladie ; vous rentrez dans cet hippocratisme si barbare. Si c'est dans le sens de la maladie, on ne voit pas à quoi, dans les affections saines et franches, le médicament homœopathique peut se substituer avec avantage, puisque le caractère de ces maladies est précisément d'avoir une marche et des tendances semblables à celles d'une opération de l'ordre physiologique, et qu'en pareil cas, stimuler ou tempérer la maladie, c'est stimuler ou tempérer la nature, et réciproquement.
La doctrine n'est pas moins inconcevable appliquée aux maladies spécifiques, ou délétères, ou incurables, ou ataxiques, ou qui, enfin, n'ont pas de tendance à la guérison spontanée. Agirez-vous ici dans le sens de la nature? Mais elle est pervertie, presque sans force, et une tendance pernicieuse domine, au profit de laquelle pourront tourner toutes vos stimulations. Exciter la nature, n'est souvent faire autre chose, alors, qu'irriter cette tendance désorganisatrice. Votre action sera homœopathique à la nature ou à la maladie, c'est-à-dire aux tendances salutaires ou aux tendances pernicieuses de l'organisme. Dans le premier cas, vous aurez fait de l'allopathie; dans le
INTRODUCTION. lxsv
second cas, de l'homceopathie, c'est vrai, mais vous n'aurez pas lieu de vous en vanter. Voilà ce que c'est que de séparer radicalement la maladie de la santé. Les maladies saines et franches sont celles où la nature est le moins déviée. Les maladies graves, malsaines, ataxiques, désorganisatrices, sont celles où, au contraire, la nature est le plus déviée. Mais dans ces dernières même, le principe du désordre ne vit et n'agit comme tel, ne perturbe et ne désorganise, que par ce qui subsiste avec lui de propriétés saines, et celles-ci ne peuvent être absolument détruites sans que la mort générale ou partielle s'ensuive. Si la mort n'est que cette destruction même, il est évident que le vita superstes in morhis est aussi le principe et la cause efficiente de la guérison. Pour rappeler les propriétés saines, on substitue quelquefois à la modification morbide naturelle une modification morbide artificielle. Mais, loin d'être semblable à la première, comme le veut Hahnemann, celle-ci doit en différer autant que possible, et être, par conséquent, bien plutôt hétéropathique qu'homœopathique. La maladie naturelle provoquait une série de réactions toujours vaincues et concourant ainsi à la désorganisation : la maladie artificielle, n'ayant rien de malsain ou de chronique, provoquera une réaction nécessairement victorieuse. 'Peut-on concevoir deux sortes de modifications plus dissemblables?
Que si l'on tient à ce que le modificateur agisse selon la 'loi de Hahnemann, il faut se résigner à stimuler les propriétés saines pour qu'ehes l'emportent sur les propriétés morbides, et alors confesser l'allopathie. Pour remplir certaines indications déterminées, l'école hippocratique stimule les symptômes dans ce qu'ils ont de sain et de salutaire. C'est pour cela, sans doute, que vous n'avez pas pour elle assez de dédains, et la traitez de physiologique. Vous, qui n'êtes pas physiologiste, vous excitez les symptômes dans ce qu'ils ont de morbide et de pernicieux. Comment cela se nomme-t-il?
Hahnemann n'a rien vu que superficiellement. Un des points de sa doctrine qu'il s'applique principalement à établir, c'est que la maladie consiste dans l'ensemble des symptômes. Pinel n'aurait pas mieux dit. Si Hahnemann attache tant d'importance à cette proposition, c'est qu'elle lui est indispensable pour démontrer l'action homœopathique des médicaments. Et, en effet, il n'a pas plutôt dit : La maladie consiste dans l'ensemble des symptômes, qu'il ajoute aussitôt : La vertu du médicament consiste dans l'ensemble des symptômes de la maladie artificielle qu'il produit.
Cette opposition n'est qu'une logomachie pitoyable. Le symptôme,
* Lxsvi INTRODUCTION.
considéré comme pur phénomène, ne représente que l'élément particulier de la maladie. Pour être autre chose qu'une abstraction, il doit être uni à l'élément général, c'est-à-dire à ce qui, étant commun à tous les symptômes, forme leur lien et constitue ce que, dans les maladies chroniques et héréditaires, on nomme la diathèse. On peut en dire autant du symptôme médicamenteux ou toxique.
Ce n'est donc pas l'ensemble des symptômes qui représente telle ou telle maladie, mais leur communauté ou leur principe commun, manifesté par chacun d'eux à sa manière, ainsi que par leurs rapports ou leur coordination. Si on leur ôte cet élément commun, tous les symptômes de toutes les maladies et de tous les empoisonnements se ressembleront, et rien ne sera plus facile alors que d'imiter les symptômes des premières avec ceux des seconds. De cette manière, on pourra instituer très-rigoureusement une Matière médicale homœopathiqae. Mais, cet élément commun qui représente la diathèse, l'état général, le principe spécial de la maladie, étant ce qui différencie les symptômes de toutes les aflections, si vous le leur laissez, il ne sera plus possible de trouver les médicaments homœopathiques sans être dupe des plus grossières apparences. Quel rapport y a-t-il entre une péritonite générale suraiguë et certain groupe d'accidents hystériques qui, au point de vue des symptômes considérés en eux-mêmes et séparément de leur élément général, contrefait assez bien cette grave maladie? Quel rapport y a-t-il entre les ulcérations mercurielles et les ulcérations syphilitiques ? entre l'angine et l'éruption scarlatineuse, et la sécheresse pharyngienne et les efflorescences de la peau produites quelquefois par la nelladone, etc., etc.?
L'ensemble des symptômes du mercure ou de la belladone n'est semblable à l'ensemble des symptômes de la syphilis ou de la scarlatine qu'à la condition de retrancher aux uns ce qui les fait symptômes mercuriels et solaniques, et aux autres, ce par quoi ils sont symptômes syphihtiques et scarlatineux. Après cela, ils se ressemblent, c'est vrai, mais parce qu'ils sont identiques. Les kopathes paraissent avoir senti cela, et ils ont laissé sur ce point les homœopathes bien en arrière. Pour produire des symptômes semblables autrement que par abstraction, ils n'ont eu qu'à administrer à doses infinitésimales, dans les maladies virulentes, les virus de ces maladies mêmes. Ils ne devaient pas être plus embarrassés pour les maladies communes, et faute de virus, ils ont divisé infinitésimalement, puis dilué, trituré, secoué secundùm artem, les matières peccantes des diverses affections. Leur imagination a fait le reste ; et main-
INTRODUCTION