I.VII
Les caractères qu'on a presque toujours attribués au médicament ne sont pas très-scientifiques, parce qu'on les a bien moins tirés de sa nature que de son objet le plus général. Le médicament, comme son nom l'indique, a pour objet de guérir les maladies. Telle est, en effet, l'idée qui domine dans les définitions qu'on a prétendu en donner. De pareilles définitions ne sont recevables que dans le dictionnaire d'une langue. La science doit-elle donc chercher la notion du médicament en lui-même, et indépendamment du but général, incertain et relatif auquel il est destiné? C'est ce que l'école allemande a prétendu et ce qu'elle a mieux senti qu'exécuté. De cette idée à celle de nier provisoirement toute l'ancienne Matière médicale fondée en partie sur les propriétés spécifiquement morbifuges des médicaments, il n'y avait qu'un pas; et, de cette première conséquence, la transition était également très-simple à celle de recomposer une Matière médicale nouvelle d'après les propriétés des médicaments sur l'homme sain que nous nommons leurs propriétés physiologiques.
En cherchant par quel moyen les médicaments modifient une maladie et la font cesser, Hahnemann crut reconnaître que c'est èn vertu de la propriété singulière dont ils jouissent de produire des actions morbides. La définition du médicament tirée de ses propriétés intrinsèques et absolues parut donc en contradiction avec celle que les scolastiques tiraient de sa fin ou de son objet relatifs. On dut dire alors : Le médicament est toute substance capable de produire par elle-même des actions morbides. Ajoutons, tout de suite, qu'il n'y a à cet égard rien d'absolu, et que, sous peine de s'engager du premier coup dans un système, on ne peut donner du médicament une définition rigoureuse et identique tirée de sa nature. Renvoyons à Aristote toute définition prétentieusement catégorique, et contentons-nous de faire observer que le caractère essentiel assigné par Hahnemann au médicament lui convient beaucoup moins ({w^ix poison.
Sans doute, c'est parmi les poisons que la Matière médicale choisit la plupart de ses agents énergiques ; mais elle compte aussi au nombre de ses ressources une foule de substances tirées des trois règnes de la nature, et dont les propriétés ne sont utilisées par le médecin que pour modifier, stimuler, par exemple, certains actes physiologiques. Ces médicaments, administrés à des doses suffisantes poui" produire leurs effets physiologiques et thérapeutiques, ne déterminent pourtant pas d'action morbide. C'est qu'en eux, l'action physiologique et l'action thérapeutique sont une seule et même
INTRODUCTION
chose, c'est-à-dire que leur action tliérapeutique est la conséquence immédiate de leur action physiologique. C'est aussi que, dans les cas oii ces médicaments rétablissent une fonction simplement exaltée ou affaiblie, en évacuant un organe surchargé, etc., il n'y avait pas maladie proprement dite. Chez tel individu, la circulation languit, la calorification est diminuée, la digestion ne s'accomplit pas. Nous supposons que cet état ne soit pas symptomatique d'une maladie, mais qu'il faille l'attribuer à des circonstances tout extérieures : le médecin administre une infusion de menthe, et les trois fonctions affaiblies se raniment. On ne peut pas dire que l'infusion de menthe prise par un homme en santé cause des actions morbides; car, même chez lui, elle est plus bienfaisante que nuisible. Pourtant, la menthe et toutes les plantes analogues sont des médicaments. Pour vaincre une dyspepsie simple accompagnée de constipation, vous administrez quelques centigrammes de rhubarbe qui ne causent pas plus d'action morbide qu'ils n'en eussent déterminé chez un homme en santé, et qui néanmoins remédient à la dyspepsie et à la constipation, Refuserez-vous à la rhubarbe le titre de médicament? Non, mais vous pouvez refuser à la dyspepsie simple et à la constipation non symptomatique le titre de maladie.
11 y a donc une classe de médicaments qui n'ont d'autre effet que de modifier certaines propriétés physiologiques de l'organisme sans exciter spécialement par eux-mêmes aucune de ses propriétés morbides; mais ces médicaments ne sont pas des poisons : la définition de Hahnemann ne leur convient pas. Ils servent surtout à remplir les indications physiologiques et rationnelles des maladies, et sont fort utiles dans ce que Barthez appelle les méthodes analytiques de traitement, et pour faire, en définitive, la médecine du stjmptôme lorsqu'elle est possible, que rien n'en contre-indique l'application et qu'on ne peut disposer d'aucun moyen thérapeutique spécial. D'après les effets de cette sorte de médicament sur l'homme sain, on peut préjuger leurs effets thérapeutiques dans les cas d'affections simples que nous avons déterminés. Ils agissent d'après la loi des contraires, et non d'après la loi homœopathique.
lien est d'autres, et ce sont les plus nombreux, qui, administrés à l'homme en santé, modifient les propriétés physiologiques de l'économie, mais qui y excitent en même temps une ou plusieurs propriétés morbides. L'opium, par exemple, ne se borne pas à ralentir physiologiquement les phénomènes nerveux, à affaiblir l'action des sens et des muscles ; il ajoute à cela des sensations morbides, du malaise, des nausées, des vertiges, de la céphalalgie, une fièvre
INTRODUCTIOxN,