USAGE INTERNE DE L'AMMONIAQUE
Action physiologique. — On a fait de l'Ammoniaque un usage peutêtre trop imprudent en médecine; il s'en faut de beaucoup qu'on accorde aujourd'hui à ce médicament la confiance qu'il avait usurpée dans le courant du siècle dernier.
En administrant à l'intérieur l'Ammoniaque à doses qui ne puissent pas produire d'effets toxiques, on développe chez le sujet de l'expérience, des phénomènes assez remarquables : un sentiment d'excitation générale se manifeste promptement, la circulation s'accélère, la peau s'échauffe et se couvre de sueur; la sécrétion des membranes muqueuses, celle des reins deviennent plus abondantes. Cet état dure peu, et il est peu de substances dont l'action soit aussi passagère.
Les thérapeutistes ne pouvaient manquer d'utiliser ces propriétés ; aussi l'Ammoniaque fut-elle employée avec avantage dans le cas où il était urgent d'exciter l'organisme, par exemple, lorsque le défaut de réaction vitale ne permettait pas à une éruption cutanée de se porter au dehors, ou quand, dans le cours d'une maladie grave, une profonde prostration mettait les malades en un péril imminent. Toutefois, on ne peut se dissimuler que, même lorsque l'emploi de l'Ammoniaque paraît le mieux indiqué, on n'atteint pas souvent le but qu'on se propose, et que plus souvent encore on le dépasse. C'est ainsi que les phénomènes d'excitation nerveuse remplacent la stupeur et jettent le malade dans un danger aussi grand que celui dont on venait de le tirer. (Récamier, Leçons orales sur le choléra.)
Mais, si l'on ne peut pas toujours calculer la portée de ce médicament
AMMONIAQUE. «Sfl
lorsque toutes les fonctions sont profondément troublées, il n'en est p;is de même quand on l'administre à des malades chez lesquels une affection locale peu sérieuse n'entraîne pas de graves désordres secondaires. Ainsi, dans le rhumatisme, dans la syphilis constitutionnelle, dans toutes les circonstances, en un mot, où l'on doit provoquer la sueur, on administre avec un grand avantage l'Ammoniaque (Brachet, De l'emploi de l'opium dans les phlegmasies, 1828). Dans tous ces cas, l'Ammoniaque s'administre dans un julep, à la dose de quinze gouttes, de 2 et même de 4 grammes, dans les vingt-quatre heures. De môme, on facilite singulièrement l'éruption menstruelle, surtout quand elle est douloureuse, par remploi de l'alcali volatil (Nisato).
Il est pourtant une observation pratique qu'il ne faut pas perdre 3cï vue. Administrée à doses trop élevées, l'Ammoniaque liquide peut occasionner des hémorrhagies diverses, telles que des hémoptysies plus ou moins graves, avec affaiblissement général. De plus, l'usage longtemps continué des préparations ammoniacales jette dans un état cachectique fort grave, suivant la remarque d'Huxham (loco citato), et il faudrait craindre de confondre la modification organique dont nous voulons parler ici avec la cachexie mercurielle, syphilitique, scorbutique ou chlorotique, avec laquelle elle a, d'ailleurs, tant de. ressemblance, et qu'elle aggraverait très-probablement.
Il est fort remarquable, d'une part, que tous les animaux empoisonnés par l'Ammoniaque, ou par tout autre alcali, aient le sang tout à fait incoagulable, et, d'autre part, que cette altération du sang, qui amène, il est vrai, à la longue, la cachexie dont nous parlions tout à l'heure, soit probablement la cause des modifications de sécrétion de presque tous les organes glanduleux. Nous voyons, en effet, que, sous l'influence de l'Ammoniaque, l'expectoration devient moins visqueuse, les urines coulent plus claires et plus abondantes, le lait lui-même devient, chez les nourrices, plus ténu qu'il n'était auparavant. Or, on conçoit maintenant pourquoi l'Ammoniaque se donne avec tant d'avantage dans les catarrhes accompagnés de dyspnée, dans les engorgements laiteux, dans les cas de leucophlegmasie.
maladies spasmodiques. — Cullen regardait l'Ammoniaque comme le meilleur antispasmodique. M. Levrat-Perroton l'a préconisée contre la coqueluche. On l'a conseillée dans le cas de migraine, à la dose de cinq ou six gouttes dans une infusion de tilleul ou de feuilles d'oranger. M. lé docteur Baraillier, de Toulon, affirme que dans les accès de céphalalgies nerveuses le chlorhydrate d'Ammoniaque procure un soulagement presque immédiat; il administre dans ce cas 3 grammes en trois fois à une demi-heure d'intervalle dans une potion. Nous ne parlerons pas des avantages de l'Ammoniaque dans la paralysie. Il est trop évident que l'on ne peut ajouter grande confiance à ce que dit Bichat à cet égard, d'après Jahan de la Chesne [Journ. de mèd., t. XIX, p. 260). Fournier Pescay et François d'Auxerre l'ont regardée comme le moyen le moins
4tïO MÉDICAMENTS [MUTANTS.
infidèle dans le traitement du tétanos (Dict. des Sciences mêd., t. LV p. 31); lorsque, par ce moyen, on veut combattre le tétanos, la dose de l'Ammoniaque doit être considérable, on peut la porter chaque jour jusqu'à 15 grammes, que l'on a soin de fractionner.
M. Martinet a peusé même que l'épilepsie pouvait être prévenue parce médicament; la condition de succès, c'est que l'attaque soit précédée de prodromes, et que, pendant ces prodromes, le malade avale rapidement une certaine dose d'une potion ammoniacale qu'il porte toujours sur lui.
Diabète. — Nous avons vu plus haut, en parlant de la soude et de la potasse, que ces agents avaient été employés, en tant qu'alcalins, dans le diabète du traitement sucré. Déjà quelques médecins, frappés de la sécheresse de la peau chez les diabétiques, et croyant solliciter les sueurs avec l'Ammoniaque ou le carbonate d'Ammoniaque, avaient donné cet agent comme sudorifique ; et, en effet, ils obtinrent un amendement qu'ils attribuèrent à l'action diaphorétique du médicament, tandis qu'il fallait plutôt l'attribuer à ses qualités alcalines.
Hodges {London Med. Gaz) cite l'histoire d'une jeune fille de dix-sept ans, diabétique à un très-haut degré, et qui rendait jusqu'à 12 litres d'urine en vingt-quatre heures. Il administra d'abord 25 centigrammes de carbonate d'Ammoniaque toutes les trois heures; en même temps il donnait, pour alimentation exclusive, du café, du lard, de la viande, des végétaux non sucrés. La maladie fut amendée en quatre jours, et guérie en deux mois et demi.
M. Barlow a une autre théorie qui se rapproche de la véritable. Il pense, et cette manière de voir lui appartient exclusivement, que l'augmentation dans la quantité de l'urine doit être rapportée à la propriété diurétique du sucre, c'est-à-dire à l'action excitante que ce corps exerce sur les reins.
Il prescrit le sesquicarbonate d'Ammoniaque à la dose de 25 à 30 centigrammes et même davantage, avec quelques gouttes de teinture d'opium dans une infusion amère, et il fait répéter cette prise toutes les six heures. Avec cela, la diète animale et l'usage des plantes dites antiscorbutiques.
Il rapporte quatre observations à l'appui de ce traitement thérapeuticobygiônique ; mais il a soin, d'ailleurs, d'avertir qu'il est bien éloigné de présenter cette médication comme devant être couronnée de succès dans lous les cas. {British and foreign médical Review, octobre 1841.)
Syncope. — L'Ammoniaque, ou plutôt la vapeur ammoniacale, est employée tous les jours dans le cas de syncope, ou lorsqu'à la suite d'une «ffection cérébrale quelconque un malade tarde à reprendre l'usage de ses sens. Il est inutile de faire ressortir les graves inconvénients qui peuvent résulter de l'inspiration longtemps prolongée de la valeur ammoniacale. Sans doute, on doit exciter par ce moyen la membrane muqueuse du nez et du larynx ; mais les observations de Majault (Réflexions sur quelques préparations chimiques, etc.; Paris, 1779, in-8°), celles de
Fourcroy {Encycl. méth.), de Percy {Hall, de la Faculté de Paris, 1813, p. 51"), prouvent que l'emploi d'un moyen aussi énergique el aussi
dangereux ne devrait pas être confie", comme cela se pratique tous les jours, à des mains inhabiles et imprudentes.
Cependant, on doit dire qu'un observateur digne de quelque confiance, Sage, a rappelé rapidement à la vie des animaux qu'il avait asphyxiés par l'acide carbonique, en leur faisant parvenir de la vapeur ammoniacale dans les bronches et dans les fosses nasales. Agissait-il ici simplement en stimulant les nerfs qui se distribuent à ces organes, ou bien en neutralisant l'acide contenu dans les canaux aérifères.
Pncumatosc. — Cette action neutralisante de l'Ammoniaque a été employée avec beaucoup de bonheur par les vétérinaires dans le cas de distension gazeuse de la panse chez les ruminants {Hulletin des Se. mèd. de Fërussac, mai 1826). On administre à l'animal un breuvage contenant une grande quantité d'Ammoniaque, qui, se combinant avec le gaz acide carbonique, qui distend le rumen, fait immédiatement disparaître le météorisme, en même temps qu'elle suspend la fermentation dans la masse alimentaire. Cette médication doit passer dans la thérapeutique de l'homme, surtout si l'on a égard aux expériences des chimistes, qui prouvent que l'acide carbonique est, pour la plus grande part, dans les gaz qui se développent naturellement ou accidentellement dans les voies digestives. Certes, on conçoit l'utilité que pourraient avoir les potions ammoniacales ou des lavements de même nature dans le traitement de certains météorismes.
Acescence. — C'est encore de la même manière qu'agit l'Ammoniaque dans le traitement des empoisonnements par les acides, et dans celui des acidités de l'estomac : la formule que conseille M. Chevallier, pour ce dernier cas, est la suivante : eau distillée, 150 grammes; eau distillée de menthe, 15 grammes; Ammoniaque, 3 gouttes : à prendre en une'ou deux fois [Journal des connaissances méd.-chir., t. I, p. 342).
Alcoolisme. — Mais c'est surtout dans le cas d'empoisonnement par l'alcool et par les virus animaux que l'on a exagéré, de la manière la plus ridicule, pour ne pas dire la plus mensongère, les vertus de l'alcali volatil. Sans doute, dans l'ivresse légère, comme le prouvent les observations de Girard et celles de Chevalier {Reçue médicale, novembre 1823), de Piazza {Bull, de tkérap., t. VII, 1834), on retire de bons effets de l'emploi de l'Ammoniaque, à la dose de 15 à 20 gouttes dans un verre d'eau sucrée, quoique Chantourelle invoque aussi des faits pour combattre cette opinion ; mais quand l'ivresse est portée à un haut degré, il est trop vrai que l'alcali volatil est insuffisant ; toutefois, nous devons dire que M. Rigal {Arck. gèn. de Méd„ t. XVII, p. tiOI) cite l'histoire d'un mendiant ivre-mort que l'on ne put rappeler à la vie qu'en lui faisant avaler d'abord 8 gouttes, et puis 4 gouttes d'Ammoniaque.
M. Tessier, de Lyon, qui a une très-grande confiance dans l'Ammoniaque, et qui la considère comme un de nos meilleurs alexipliarmoques,
prétend l'avoir employée avec avantage contre certaines lésions permanentes, résultant de l'abus des liqueurs alcooliques, telle que l'amblyopie. 11 ajoute qu'il en a observé de très-bons effets dans les maladies causées par les émanations de feuilles de tabac.
Après avoir inutilement eu recours à tous les moyens qui ont été successivement recommandés jusqu'ici dans le traitement de la chorée des ivrognes, M. Scharn a pensé que cette maladie, n'étant autre chose que l'ivresse elle-même parvenue à son apogée, devait être traitée par les mêmes moyens qui réussissaient contre cette dernière, et que, par conséquent, l'Ammoniaque devait être parfaitement apte à remplir toutes les indications qui sont susceptibles de se rencontrer dans les cas de ce genre.
Partant de cette idée évidemment fausse, ce médecin a prescrit contre le delirium tremens la liqueur ammoniacale pyro-huileuse, ou plus simplement le succinate ammonique.
A l'aide de ce simple moyen, il a vu, dit-il, les accidents les plus graves, le délire le plus furieux, céder comme par enchantement après quelques heures de traitement, et sans qu'il ait été besoin de recourir à l'emploi d'aucun agent thérapeutique. Ultérieurement, M. Brachet, de Lyon, a aussi préconisé l'Ammoniaque liquide à la dose de 13 gouttes dans un verre d'eau contre le delirium tremens (Casper's Woschenschrift).
Empoisonnement par les venins. — Quant à la réputation, même populaire, que l'Ammoniaque a acquise dans le traitement des empoisonnements par morsures d'animaux venimeux, elle se fonde sur le fait célèbre de Bernard de Jussieu, fait si mal observé et si mal jugé. Vainement Fontana, le toxicologiste le plus logicien, l'expérimentateur le plus ingénieux et le plus habile, a-t-il démontré la puérilité de l'observation de Jussieu {Exp. sur le venin de la vipère) ; vainement a-t-on constaté mille fois que la morsure de la vipère et que les blessures faites par la plupart des insectes venimeux causent rarement la mort, on n'en a pas moins persisté à croire que l'eau de Luce et l'Ammoniaque empêchent de mourir le petit nombre de malades à qui on les administre. Muant à nous, nous n'avons jamais vu l'usage externe ou interne de l'Ammoniaque modifier, en quoi que ce fût, les symptômes de l'empoisonnement causé par les blessures des animaux venimeux; et, loin de partager l'opinion de Manglini [sut Veneno délia vipera, in-4°, 1809), de Sonnini [Journ. de Physique, 1776, t. VIII, p. 174), de Sage, nous nous rangeons, au contraire, à celle de Fontana et de Gaspard {Journ. de P/n/s. de Magendie, t. I, p. 248), qui pensent que l'Ammoniaque et ses combinaisons, telles que l'eau de Luce, etc., sont nuisibles, ou tout au moins inutiles.
Empoisonnement par l'aeide cyanhydrique. — Ce que nous venons
de dire peut s'appliquer encore h l'empoisonnement par l'acide hydrocyanique. Nous avons été témoins des expériences de Dupuy, d'Alfort, expériences qui tendaient à démontrer l'utilité de l'alcali volatil et du
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carbonate d'Ammoniamie dans le traitement de cet empoisonnement.
Nous pouvons al'lirmer qu'un cheval cmpoisonnî1 par 3I> gouttes d'acide pmssique do Scheelc guérit spontanément au bout de deux heures, et que le même cheval, empoisonné le lendemain de la même manière, et traité un quart d'heure après par le carbonate d'Ammoniaque, guérit encore comme la veille, mais resta un peu plus longtemps malade ; et cependant ce fait singulier, dont on omit les circonstances les plus importantes, exerça sur l'esprit des médecins la même inllucnce que celui de Bernard de Jussieu, et l'Ammoniaque fut regardée comme l'antidote de l'acide hydrocyanique, aussi à juste titre qu'elle l'avait été des venins de la vipère, du scorpion, de l'abeille, etc., etc.