STRYCHNINE
La Strychnine est un alcaloïde qui existe, ainsi que nous l'avons dit, dans la Noix vomique ; les diverses espèces du genre strych' nos, la fève de Saint-Ignace; Je bois couleuvre, l'upas-tieuié, etc., contiennentaussi cette substance unie à la brucine.
La Strychnine est composée, d'après Liebig: de carbone, 76, 16; hydrogène, 6,50; oxygène, 11,05; azote, 60,1.
Ses caractères physiques et chimiques sont les suivants :
Solide, blanche, cristallisable par évaporation spontanée en octaèdres ou en prismes; d'une saveur excessivement amère; ni fusible, ni volatile ; décomposable entre 312 et 215°; anhydre; soluble dans 2,500 parties d'eau en ébuUition, et dans 6,687 parties à froid; soluble dans l'alcool ordinaire, peu soluble dans l'éther et les huiles grasses. La Strychnine précipite la plupart des bases organiques alcalines ; elle est colorée en rouge par l'acide nitrique, coloration due à la présence de la brucine, dont on n'a pu la dépouiller. Une solution trèsétendue de Strychnine est précipitée en blanc par un courant de chlore -. traité par l'acide sulfurique et le bicarbonate de potasse, elle donne une belle coloration bleue. Ce dernier caractère est spécial à cet alcaloïde.
Préparation. (Procédé de M. 0. Henry.) Après avoir épuisé la Noix vomique par plusieurs décoctions dans l'eau, on évapore en consistance de sirop épais, et on ajoute pour chaque livre de Noix vomique 40 grammes (2 onces) de chaux vive délayée dans l'eau ; on fait sécher au bam-marie ; on traite cette matière par de l'alcool à 33° Cart., qui dissout la Strychnine, la brucine, et quelques matières colorantes. On distille l'alcool, on convertit le résidu en un nitrate de Strychnine que l'on purifie par plusieurs cristallisations, dont qn précipite enfin la Strychnine par l'ammoniaque. Le Codex a adopté ce procédé, en remplaçant la transformatiou ennitratepardes cristallisations successives de la Strychnine dans l'alcool.
La Strychnine du commerce est souvent mêlée de brucine; pour les séparer, on délaye la Strychnine soupçonnée dans un peu d'eau chaude, etl'on ajoute quelques gouttes d'acide. On fait bouillir et on traite le liquide bouillant par l'ammoniaque. Si la Strychnine est pure, il se forme un précipité pulvérulent; si elle contient de la brucine, le précipité est poisseux (Robiquet).
. Les sels de Strychnine, tels que le sulfate
neutre et le sulfate acide, le chlorhydrate, le nitrate, sont solubles, et précipitent par le tannin „et par les alcalis minéraux ; les oxalates et les tartrates ne le précipitent pas. Le sulfate est seul usité en médecine.
Quant à la Strychnine , elle est employée assez souvent sous la forme de pilules à l'intérieur et à l'extérieur, en poudre sur le derme dénudé. Toutefois, comme elle est presque insoluble, il vaut mieux employer, le sulfate de Strychnine.
Sirop de Strychnine.
Pr. : Sulfate de Strychnine, 25 cent. (5 grains).
Sirop simple, 500 gram. (1 livre).
Faites par simple solution.
IGAZURINE.
M. Desnoix, alors internée la pharmacie centrale des hôpitaux , a découvert, il y a quelques années, dans la Noix vomique : une base, qu'il nomme Igasurine. Cette base paraît exister dans les différentes parties des plantes du genre strychnos à côté de la Strychnine et de la brucine, et probablement, comme celle-ci, combinée à l'acide igazurique.
C'est une substance blanche, cristallisant avec une très-grande facilité, en prismes soyeux, disposés en aigrettes. Sa saveur et son amertune sont insupportables; elle forme des sels avec les acides, et son pouvoir saturant se rapproche de celui de la Strychnine; elle est très-soluble dans l'eau, plus à chaud qu'à froid ; l'alcool la dissout pour ainsi dire en toutes proportions ; l'éther en dissout peu.
MM. Desnoix et Léon Soubeiran ont constaté l'action toxique de YIga%urine : 0,05 ont tué un chat en une demi-heure, tandis que la même dose, administrée à un chien de petite taille, ne l'a fait mourir qu'au bout de deux heures : les symptômes produits par ce poison sont les mêmes que ceux que déterminent la Strychnine et la brucine, et, comme celles-ci, elle ne produit pas de lésions appréciables.
L'Igazurine a été obtenue de la manière suivante : après avoir précipité par la chaux et à l'ébullition des liqueurs acidulées contenai)t les alcaloïdes de la Noix vomique, M. Desnoix avait remarqué que les eaux mères, surnageant le précipité, conservaient uneâmertumeconsidérable;illes abandonna dans un bain-marie, et quelques jours plus tard, des cristaux d'Igazurine se déposèrent en abondance; chautlés, ils ne laissèrent pas de résidu ; les acides dilués les dissolvent, et l'ammoniaque précipite la dissolution.
THÉRAPEDTIQUE.
Les propriétés toxiques de la Noix vomique ne commencèrent à être connues en Europe que depuis moins de deux siècles ; probablement elles n'étaient pas ignorées des naturels de l'Inde. D'innombrables faits sont venus depuis lors confirmer l'action vénéneuse de cette graine, et c'est avec raison qu'on la range au nombre des plus redoutables poisons. Les symptômes éprouvés par les animaux et par Thomme après l'ingestion de la Noix vomique sont très-remarquables en ce sens qu'ils n'appartiennent qu'à cette plante et à celles qui contiennent les mêmes principes immédiats.
Peu après l'ingestion du poison, le patient éprouve un sentiment de vertige qui rend sa marche moins sûre, puis des douleurs légères et une roideur dans les muscles du cou et dans ceux qui rapprochent les mâchoires. Le pharynx lui-même éprouve un resserrement notable, et les muscles de la poitrine et du ventre sont plus roides et moins mobiles que dans l'état normal. Cependant ces phénomènes prennent de l'intensité, et ce qui n'était d'abord que de la roideur prend bientôt le caractère convulsif le plus effrayant.
D'abord se montrent de petites secousses convulsives et tétaniques, qui ne sont pas sans un peu de douleur, et qui passent avec la rapidité d'un éclair. Elles ressemblent assez bien, et pour leur durée et pour la sensation qui les accompagne, à des secousses électriques. Mais le mal augmente rapidement, des secousses tétaniques terribles se succèdent coup sur coup, et semblent se modérer pendant quelques instants pour reparaître plus violentes et plus douloureuses; les mâchoires sont serrées, la tête est renversée sur l'épine dorsale, les membres thoraciques roidis et tordus dans la pronation, les jambes roidies.
Bientôt la rigidité tétanique la plus invincible s'empare de tous les muscles de la vie animale ; ceux qui servent à l'acte de l'inspiration participent aussitôt aux mêmes troubles fonctionnels. La respiration ne s'effectue plus que par secousses insuffisantes ; la diminution successive du pouls semble indiquer que le cœur lui-même n'est pas étranger à ces spasmes convulsifs, La mort arrive précédée d'un instant de profonde stupeur et d'insensibilité complète.
Durant cette scène horrible, on remarque que la moindre sensation réveille les spasmes et les douleurs, comme cela se remarque d'ailleurs dans le tétanos, dans l'hydrophobie , et dans quelques autres maladies nerveuses.
Quand la dose du poison a été peu considérable, ces symptômes, après s'être manifesté? à un faible degré, s'amendent lentement , et après douze ou vingt-quatre heures, il ne reste qu'une fatigue musculaire notable et qui persiste longtemps.
Il ne faut pas une grande quantité de Noix vomique pour produire la mort. DansMurray, on voit cités de nombreux exemples d'empoisonnement
NOIX VOMIQUE, strychnine; 771
par des doses assez peu considérables de cette substance, 1 gramme 50 centigrammes (30 grains) de poudre, pris en deux fois, ont tué une jeune fille; 60 centigrammes (12 grains) ont causé chez une autre des accidents trèsgraves. Cependant le malade cité par M. Cloquet, et dont l'observation est rapportée dans le deuxième volume de la Toxicologie de M. Orfila, page258, avait avalé peut-être 30 grammes (4 once) de Noix vomique en poudre, et cependant il ne mourut que le quatrième jour.
Mais il importe bien davantage au praticien de connaître les effets que produit la Noix vomique donnée comme médicament. Nous avons , dans ce but, fait de nombreuses expériences, et nous allons en consigner ici les principaux résultats.
Les préparations que nous avons employées à l'intérieur sont le sulfate de Strychnine, l'extrait alcoolique de Noix vomique et la poudre ; à l'extérieur la teinture alcoolique.
Il est impossible de préciser ici les doses auxquelles les phénomènes se produisent ; il y a à cet égard des différences nombreuses dépendant de l'individu. . •
Action sur le tube digestif.
L'amertume extrême de la Noix vomique ne peut que très-difficilement être déguisée, et de quelque façon qu'on enveloppe le médicament, on éprouve le plus souvent, soit en l'avalant, soit quelque temps après l'avoir pris, un sentiment d'amertume dans le fond de la gorge et à la base de la langue.
Sur l'estomac et sur les intestins, l'effet immédiat est ordinairement nul, et nous avons l'habitude de donner la Noix vomique au commencement du repas, sans que jamais nous ayons vu survenir aucun trouble notable des fonctions digestives; mais après quelques jours l'appétit se prononce, et quelquefois devient extraordinaire ; les garde-robes, chez les gens constipés, sont ordinairement rendues plus faciles. Cette exaltation des facultés digestives persiste pendant l'emploi du remède et longtemps encore après, pourvu toutefois que la dose ne soit pas portée trop haut, car dans ce cas il n'est pas rare de voir survenir de l'inappétence. Nous verrons tout à l'heure les heureuses applications qui ont été faites de ces effets physiologiques de la Noix vomique au traitement de certaines affections des organes digestifs.
Appareils des sécrétions^
Nous n'avons vu aucune sécrétion augmentée par la Noix vomique, si ce n'est celle des urines, et ici non-seulement la sécrétion est plus abondante, mais l'excrétion est également plus fréquente et plus énergique, au point que quelques malades sont forcés d'urine? toutes les heures.
Appareils de la circulation et de la respiration .
Nous n'avons rien observé du côté du cœur et des poumons, et lors même que le médicament a été porté à une dose telle qu'il s'ensuive une rigidité musculaire générale, le pouls reste calme, et il ne se passe pas du côté de la poitrine d'autres phénomènes bien appréciables que ceux qui résultent de la difliculté du jeu des muscles inspirateurs.
Toutefois il importe de signaler que des physiologistes, tels que Magendie et Marshall-Hall, expérimentant la Noix vomique à haute dose sur des animaux vivants, ont constaté une action toute particulière de cet agent sur les nerfs pneumo-gastriques. Disons encore que quelques médecins ont attribué à la Noix vomique une action tonique et contractile sur les vésicules pulmonaires et ^ur les dernières ramifications bronchiques, tout à fait analogue à celle qui se passe dans le plan musculeux du tube digestif: et ajoutons enfin que cette propriété, d'ailleurs hypothétique, a suggéré l'idée d'employer ce médicament dans certaines affections des organes de la respiration.
Appareils nerveux.
Mais les phénomènes les plus intéressants sont certainement ceux qui se passent du côté des appareils nerveux de la vie de relation. Les premiers effets du médicament sont un serrement dans les tempes et dans la nuque que les malades appellent mal de tête, mais qu'ils savent très-bien distinguer des céphalalgies qu'ils ont éprouvées jusqu'alors. Les mâchoires se serrent un peu, ou plutôt elles deviennent roides comme si le jeu des articulations se faisait moins bien. Cependant cette roideur ne tarde pas à envahir tous les muscles du tronc et des membres. Les malades ne peuvent dilater complètement la poitrine, et dans les grands efforts d'inspiration, ils sont arrêtés court par une espèce de spasme musculaire général. Cependant cette roideur dont nous venons de parler n'est pas continue, ou plutôt elle s'exaspère par moments , et devient très-forte , de minime qu'elle était. Ces contractions spasmodiques sont souvent précédées d'une horripilation accompagnée d'un frissonnement trèsmarqué : puis surviennent dans le trajet des nerfs des membres des fourmillements , et quelquefois des sensations douloureuses que les malades comparent au passage des étincelles électriques. C'est après ces frissonnements et ces étincelles que se manifestent des spasmes d'autant plus énergiques, que les phénomènes précurseurs ont été eux-mêmes plus marqués. Cependant d'autres muscles, qui semblent en général un peu moins sous l'empire de la volonté, participent aussi à ces spasmes : ceux du pharynx et de l'œsophage, ceux qui érigent le pénis, au point que la déglutition est souvent assez ditiicile, et que les érections nocturnes et diurnes deviennent incommodes même chez ceux qui, depuis longtemps . avaient perdu
ÎSOIX VOMIQUE, STRYCHNINE. 773
quelque chose do leur virilité^ Les femmes elles-mêmes éprouvent des désirs vénériens plus énergiques, et nous avons, à cet égard, reçu des confidences qui ne nous permettent pas d'en douter.
Les fourmillements dont nous avons parlé, d'abord profonds, deviennent bientôt superficiels, et lorsque tous les accidens spasmodiques sont dissipés, il reste une démangeaison quelquefois tellement insupportable et si opiniâtre, que l'on est obligé de renoncer à l'emploi du remède.
Les démangeaisons sont bien souvent le premier effet que l'on observe. Elles occupent surtout le cuir chevelu. Plus tard seulement elles se manifestent à la peau du reste du corps.
Quand la dose de Noix vomique a été portée un peu haut, les secousses électriques dont nous venons de parler sont le signe d'une véritable convulsion tétanique, qui, pour n'avoir rien de grave ni de dangereux, n'en est pas moins quelque peu douloureuse, et est suivie d'une roideur des membres telle, que la progression est souvent impossible. Lorsque lés secousses surprennent le nialade debout, il a grand'peine à conserver l'équilibre, et il le perd quelquefois ; dans certains cas il est lancé comme par un ressort, et il tombe.
Pendant que ces énergiques effets se font sentir, Fintelligence n'est pas troublée un seul instant : seulen^ent il survient des éblouissements, des tintouins, desbluettes, une certaine excitation nerveuse analogue à l'hystérie ; mais tout disparaît du moment que l'action du médicament s'apaise.
Tous ces phénomènes ne débutent pas en même temps et n'ont pas la même durée. Chez celui qui n'a pas encore pris de Noix vomique, ce n'est guère qu'au bout d'une heure que les spasmes se manifestent; ils durent deux, trois, quatre heures, plus ou moins, en raison de la dose. La rigidité est le premier symptôme ; les étincelles électriques, les frissonnements et les secousses convulsives viennent ensuite; mais les fourmillements et surtout les démangeaisons ne s'observent que lorsque le médicament a Hé donné plusieurs jours de suite. Lorsque, au contraire, on prend la Noix vomique déjà depuis plusieurs jours, les effets d'une dose nouvelle se manifestent quelquefois au bout de dix minutes , et se prolongent pendant deux, quatre, six, huit et quelquefois quinze jours , ce qui veut dire que Faction du médicament ne s'épuise que lentement, et que l'excitabilité du malade, si nous pouvons ainsi nous exprimer, va en augmentant à mesure que le médicament est donné plus souvent. En sorte qu'un thérapeutiste se tromperait gravement qui croirait qu'il peut, dès qu'il a obtenu des effets donnés, à l'aide d'une dose, augmenter toujours cette dose en raison même de l'habitude du malade. Il ne tarderait pas à reconnaître, ce dont l'expérience nous a convaincus, que l'organisme ne s'habitue pas plus à la Noix vomique qu'aux solanées vireuses, et que non-seulement il ne faut pas augmenter les doses du moment qu'on ^t arrivé à obtenir les effets médicamenteux que l'on désire, mais encore qu'on est souvent obligé de les diminuer ou même de suspendre complètement l'administration du médicament; car, sans qu'on puisse en comprendre les motifs, les mêmes
doses, produisent à certains jours des effets beaucoup plus énergiques que les jours précédents et que les jours suivants»
Nous dirons tout à l'heure de quelle manière il convient de procéder dans l'administration de ce remède suivant les résultats thérapeutiques que l'on veut en obtenir.
Ainsi qu'on a pu le voir dans ce court exposé, l'action physiologique de la Noix vomique semble avoir pour principal caractère de s'exercer d'une matière élective sur l'ensemble du système nerveux, soit de la vie organique, soit de la vie de relation.
Dans les premières expériences qui avaient été faites sur cet agent considéré surtout comme toxique, l'attention s'était tout naturellement dirigée de préférence sur les troubles des sensations, et plus particulièrement encore sur les lésions si graves et si ostensibles de la motilité ; et il en était résulté qu'on avait considéré d'une manière un peu trop exclusive dans la Noix vomique son action excitatrice sur le centre cérébro-spinal.
Mais bientôt de nouvelles recherches de physiologie expérimentale, et surtout les observations cliniques, ne tardèrent pas à faire reconnaître que la Noix vomique exerce sur l'innervation ganglionnaire une influence non moins puissante que celle qu'elle exerce sur l'innervation rachidienne, et que si cette influence avait été primitivement méconnue ou avait paru moins évidente, cette différence dans les résultats devait être attribuée uniquement à l'obscurité des fonctions et à la latence des phénomènes morbides qui relèvent de cette portion du système nerveux.
Mais aujourd'hui que la médication strychnique est devenue si usuelle, il n'est guère de praticien qui n'en apprécie toute la portée et toutes les ressources, et qui ne sache qu'elle constitue un des plus puissants moyens de ranimer les fonctions de la vie organique, lorsqu'elle est plus ou moins déprimée, comme dans certaines névroses ou névralgies, et même lorsqu'elle se trouve presque annihilée, comme dans certaines intoxications ou infections miasmatiques, dont l'effet a été d'hyposthéniser profondément les fonctions vitales communes.
Pour mieux faire apprécier la puissance et la valeur de ce médicament, et pour aider à expliquer en outre un certain nombre de résultats en apparence contradictoires, il importe de faire ici une remarque, c'est qu'il faut bien se garder de ne voir dans la Noix vomique qu'une seule propriété, celle qui sert à la caractériser thérapeutiquement et à lui donner sa place dans nos classifications tout artificielles : nous voulons parler de son action excitatrice et convulsionnante.
Mais, tout au contraire, il faut ne pas perdre de vue que la Noix vo» mique, à l'instar des grands agents de la matière médicale, du quinquina par exemple, est un médicament à propriétés différentes et à effets multiples, soitque ce fait tienne aïadose plus ou moins grande du médicament ou bien à la diversité des principes actifs qui s'y trouvent contenus.
C'est ainsi qu'à faible dose, la Noix vomique agit surtout comme tonique, c'est-à-dire en accroissant directement et immédiatement les forces
radicales de l'organisme. A dose un peu plus forte, la Noix vomique devient un stimulant, ou pour mieux dire un excitateur spécial du système nerveux ganglionnaire, et plus particulièrement de laportionde ce système qui préside à la contractilité du tube gastro-intestinal.
Enfin à dose plus élevée et surtout à dose toxique, la Noix vomique va atteindre le système nerveux cérébro-spinal, et son action se traduit alors par une série de phénomènes convulsifs ou par des troubles divers de la sensibilité générale et spéciale.
On voit ainsi que pour produire tous ses effets physiologiques, la Noix vomique a besoin d'être administrée à des doses progressives d'autant plus fortes qu'on s'adresse à des parties du système nerveux plus élevées dans l'ordre hiérarchique.
Nous rapprochions tout à l'heure le quinquina et la Noix vomique, qui l'un et l'autre ont pour caractère propre d'exercer une action directe et primitive sur l'ensemble du système nerveux. D'après les considérations qui précèdent, chacun pourra saisir du premier coup et leurs analogies et leurs différencesî En effet, si à petite dose, la propriété tonique domine dans chacun d'eux, on voit qu'à haute dose, les rôles changent complètement; ainsi, tandis que le quinquina exerce sur le système nerveux une action sédative et hyposthénisante des plus marquées , la Noix vomique au contraire exerce sur le même système une action excitatrice à tous les degrés, depuis le simple accroissement de l'irritabilité jusqu'à la convulsion tétanique.
N'oublions pas d'ajouter toutefois que le rapprochement que nous venons d'établir entre ces deux puissants agents de la matière médicale serait encore mieux fondé, si, outre la propriété tonique dont elle jouit incontestablement, la Noix vomique possédait d'une manière également certaine la vertu stupéfiante qui lui est attribuée par quelques médecins , vertu stupéfiante qu'on serait en effet autorisé à déduire de quelques-uns de ses effets thérapeutiques les plus remarquables, telle que la guérison de certaines névralgies, de la coUque de plomb, de la chorée, etc., ainsi que nous le verrons plus loin.
Action thérapeutique.
La connaissance plus ou moins complète de l'action physiologique de la Noix vomique et des phénomènes qui suivent l'administration de cette héroïque substance conduisit Fouquier à conseiller ce médicament dans la paralysie, et quoique cette application ait été peut-être moins heureuse entre les mains de Fouquier lui-même qu'entre celles de quelques autres médecins, il n'en faut pas moins reconnaître que c'est à ce praticien qu'appartient cette découverte thérapeutique, certes l'une des plus importantes de notre époque.
La Noix vomique fut d'abord employée par Fouquier dans l'hémiplégie : et l'on ne peut nier que dans les hémiplégies anciennes, ce moyen
ne soit d'une certaine utilité ; mais, comme on l'employa aussi dans les hémiplégies récentes, on vit quelquefois les accidents cérébraux qui avaient causé la paralysie prendre, sous l'influence de la Noix vomique, une intensité nouvelle, et ce médicament tomba promptement dans un discrédit fort injuste. Nous avons essayé la Noix vomique dans d'anciennes paralysies symptomatiques d'épanchements de sang dans le cerveau ou de ramollissements , et nous avons obtenu des résultats inespérés, qu'aucun autre moyen ne nous aurait donnés; toutefois, et nous nous empressons de le reconnaître, dans les paralysies, la forme hémiplégique est celle qui est le moins heureusement modifiée par le médicament dont nous parlons.
M. Bretonneau, de Tours, à qui la thérapeutique doit tant, répéta les essais de Fouquier, et il ne tarda pas à reconnaître que si, en effet, dans l'hémiplégie , et , en général , dans toutes les paralysies qui tiennent à une lésion du cerveau, la Noix vomique est peu utile, en revanche elle peut être donnée avec un grand avantage dans les paraplégies et en général dans les paralysies qui sont sous la dépendance d'une maladie de là moelle, ou seulement des conducteurs nerveux; et il arriva, après de nombreux essais, à formuler de la manière suivante les cas où l'appUcation de la Noix vomique doit être tentée :
Les paraplégies symptomatiques d'une commotion de la moelle, alors que les symptômes primitifs sont passés et qu'il ne reste que la paralysie ; celles qui suivent une inflammation de la moelle ou de ses membranes, lorsque tous les phénomènes d'irritation locale sont dissipés depuis longtemps; celles qui suivent le mal dePott, lorsque la carie osseuse est guérie et que l'affaissement des vertèbres s'est complètement effectué ; les paralysies diverses qui se sont développées sous l'influence du plomb.
Nous avons, nous-mêmes, employé la Noix vomique dans les circonstances spécifiées par M. Bretonneau, et nous avons, par ce moyen, guéri ou modifié des paralysies fort anciennes. Sans doute MM. Duméril, Husson, Deslandes , etc., etc., ont, depuis cette époque, publié des faits qui ne déposent pas tous en faveur de la Noix vomique; mais, nous le répétons, toutes les paraplégies ne sont pas guéries par cet héroïque remède, et celles mêmes qui semblaient devoir céder le plus facilement résistent quelquefois avec opiniâtreté. Il existe dans les causes organiques des paralysies tant de différences que cette diversité dans les résultats n'a rien qui doive étonner.
Depuis cette époque, M. Tanquerel a publié une thèse dans laquelle il a particulièrement insisté sur l'utilité de la Noix vomique et surtout de la Strychnine, ce qui revient au même, dans les paralysies saturnines; et il a rapporté des faits nombreux recueillis dans le service de MM. Andralet Rayer et dans le nôtre. Ces faits, à défaut d'autres, mettraient hors de doute l'efficacité de ce moyen.
Les effets de la Noix vomique sur les parties paralysées sont fort remarquables. Les étincelles, les secousses, les fourmillements, dont nous avons parlé plus haut, se manifestent plus particulièrement dans les membres
privés de sciisibilité et de mouvement , et c'est même une condition de succès, car lorsque les parties paralysées ne sont pas vivement influencées par la Noix vomique, il y a peu d'amélioration à espérer.
Les paralysies tout à fait locales ont été heureusement traitées par ce moyen. En première ligne nous mettrons l'amaurose. Déjà M.Bretonneau avait essayé de combattre par la Noix vomique l'amaurose qui s'était développée sous l'influence des émanations saturnines, mais sans avantage marqué; plus tard les docteurs Walson {Journal des Progrès, tome III, p. 234, 1830) et Liston [Arch. gén, de Méd., tome XXII, p. 548), et, plus récemment encore, M. Miquel, conseillèrent la Strychnine dans l'amaurose qui ne reconnaissait pas pour cause une compression du nerf optique. Ils aimèrent mieux administrer ce médicament par la méthode endermique , et ils obtinrent quelquefois d'incontestables succès. Ils appliquaient sur la tempe et au-dessus des sourcils de petits vésicatoires qu'ils recouvraient de sulfate de Strychnine. Cette médication a l'avantage de joindre l'utilité du vésicatoire, moyen qui, à lui seul, peut déjà revendiquer une part dans la cure de quelques amauroses, à l'utilité plus certaine encore du médicament excitateur qui semble alors être plus directement porté par l'absorption aux parties qu'il doit ranimer. Parmi les effets qui suivent ce mode d'administration de la Strychnine, le plus important est la perception d'étincelles plus ou moins nombreuses et plus vives dans le fond des deux yeux et surtout dans l'œil du côté où est placé le vésicatoire. Si ces étincelles n'existaient pas, on devrait mal augurer du succès du traitement. La qualité des étincelles est aussi une chose digne de remarque; elles sont quelquefois noirâtres, d'autres fois blanches ou rouges. Les étincelles rouges sont les plus avantageuses; si elles sont trop éclatantes, il faut tempérer les doses de Strychnine {Journal des Connaissances médico-chirurgicales, tome lU.,ip, 201). Dans quelques circonstances, nous avons substitué à la Strychnine des frictions sur les tempes avec la teinture de Noix vomique, en même temps qu'à l'intérieur nous donnions l'extrait de cette semence.
Dans les paralysies locales qui viennent chez les malades qui se sont exposés aux émanations saturnines, nous n'avons pas vu que l'application locale de la Noix vomique sur le derme dénudé fût suivie de meilleurs résultats que l'administration de ce médicament par les voies ordinaires. Nous avons, au contraire, eu beaucoup à nous louer de la médication suivante : en même temps que nous donnons à l'intérieur de la Strychnine ou de l'extrait de Noix vomique, nous nous contentons de faire appliquer sur la peau qui recouvre les muscles paralysés des fomentations avec de la teinture alcoolique de la même substance.
L'incontinence ou la rétention d'urine dépendant d'une paralysie de la vessie ont été traitées avec avantage par le même moyen. M. Lafaye, de Bordeaux, guérit en sept semaines un vieillard atteint de rétention d'urine, par l'usage de l'extrait de Noix vomique donné à la dose de 20 à 40 cent. [i à 8 grains) par jour [Journ. do Mcd. pratique de Bordeaux, t. II, p. 32).
Et M. Mauricet rapporte [Arch. gén. de Médecine, t. XIII, p. 403) que deux frères d'une constitution lymphatique, l'un de 13, l'autre de 14 ans, étaient sujets à une incontinence d'urine nocturne ; on leur donna matin et soir une pilule d'un demi-grain d'extrait alcoolique de Noix vomique. La guérison eut lieu en trois jours. On cessa au bout de quinze jours, et l'incontinence reparut; on reprit l'usage du médicament, nouvelle guérison. L'infirmité reparut lorsqu'on cessa de nouveau le traitement. On recommença alors l'usage des pilules, que l'on continua pendant un mois, et la guérison fut désormais solide.
Nous-mêmes, nous avons naguère, à l'Hôtel-Dieu de Paris, guéri par le même moyen une femme qui, à la suite d'une chute d'un lieu trèsélevé, avait d'abord été paraplégique, et à qui il était resté une paralysie de la vessie, du rectum et de toutes le parties qui se trouvent dans le bassin.
Nous avons également traité Timpuissance par la Noix vomique. Nous avons été conduits à cette médication d'abord par l'analogie, et ensuite par l'observation des phénomènes que nous avions excités chez un de nos malades. C'était un homme atteint, depuis trois ans, d'une paraplégie complète avec chorée. Les membres thoraciques et abdoniinaux, la vessie, le rectum, étaient paralysés du mouvement; la sensibilité était conservée, rintelligence était d'ailleurs entière. Depuis le début de la maladie, l'excitabilité des organes génitaux était complètement éteinte. Sous l'influence de la Noix vomique, les mouvements se rétablirent presque complètement, le tremblement cessa, et, après un mois de traitement, survinrent des érections, qui, d'abord faibles, acquirent bientôt la même énergie qu'auparavant et revinrent chaque nuit. Bientôt, fixant notre attention sur ce curieux phénomène, nous constatâmes les mêmes effets sur un couvreur âgé de 40 ans, qui avait un affaiblissement notable des extrémités inférieures, et qui, depuis sept mois, n'avaitpu avoir des rapports avecsafemme. En quinze jours de traitement, il marchait d'un pas plus assuré; d'autre part, les organes génitaux étaient dans un état d'excitation d'autant plus remarquable que les forces musculaires des membres ne se rétablissaient pas avec la même énergie. Nous avons, chez une femme, observé les effets analogues. Enfin, nous avons obtenu d'aussi heureux résultats chez un jeune homme de 25 ans, constitué d'ailleurs comme un athlète, mais qui depuis dix-huit mois qu'il était marié n'avait eu avec sa femme que des rapports presque fraternels : nous sommes parvenus à lui donner une virilité, qu'il perdit cependant quelque temps après, nonobstant l'usage de la Noix vomique.
Depuis que nous avons fait ces premiers essais, des expériences nombreuses sont venues en confirmer les résultats; et aujourd'hui on peut dire que les recueils scientifiques abondent en cas de guérisons, soit de paralysies complètes ou de simples inerties de la vessie, soit d'incontinences d'urine, soit d'impuissance ou de spermatorrhée , guérisons obtenues par la Strychnine employée sous diverses formes.
Ces succès s'expliquent d'ailleurs facilement par l'action si remarquable de la Strychnine sur les plans musculeux des organes frappés d'inertie.
Ainsi, dans quelques cas, on a vu cette substance prise à Fintérieur donner lieu à la rétention d'urine, et même produire une telle constriction du canal de l'urètre qu'une sonde n'avait pu d'abord être introduite qu'avec peine, et puis consécutivement n'être retirée qu'assez difficilement.
Comme on le voit, la Noix vomique et la belladone, qui ont des propriétés physiologiques si différentes, guérissent néanmoins les mêmes maladies, surtout l'incontinence nocturne. Mais cette incontinence nocturne ne reconnaîtrait-elle pas pour cause des états morbides de nature diverse et même opposée , l'inertie de la vessie chez les uns, l'excès d'irritabilité de cet organe chez les autres ?
Il est à remarquer que chez les jeunes garçons rincontiner>ce nocturne s'accompagne assez ordinairement pendant le sommeil d'un état habituel d'érection, ce qui porte à supposer une condition pathologique analogue, c'est-à-dire un état d'éréthisme dans le plan musculeux du réservoir urinaire. En faveur de cette manière de voir ne pourrait-on pas d'ailleurs faire valoir ce fait d'observation, à savoir : qu'on guérit généralement mieux l'incontinence nocturne, chez les enfants, par k belladone que pat la Noix vomique? Mais quand l'incontinence est à la fois diurne et nocturne, les préparations de Noix vomique l'emportent beaucoup sur la belladone.
La danse de Saint-Guy est une des maladies dans le traitement de laquelle on obtient le plus de succès de l'emploi de la Noix vomique. Lejeune l'avait dit assez vaguement. Niemann, Cazenave avaient également, et en désespoir de cause, traité par la Noix vomique une chorée qui avait été bien guérie. Nous-même, en 1831, nous avions employé la Noix vomique chez un individu atteint en même temps de paralysie et de chorée, moins dans le but de guérir la danse de Saint-Guy que dans celui de remédier à la paralysie.
C'est en 1841 seulement que nous avons formulé nettement le traitement de la chorée par la Noix vomique; et nos expériences se faisaient publiquement dans notre hôpital. A peu près à la même époque, et sans que nous eussions ni les uns ni les autres connaissance des essais qui se faisaient ailleurs, MM. Fouilhoux et Rougier conseillaient l'emploi méthodique de la Strychnine dans le traitement de la danse de Saint -Guy. Tandis que, de notre côté, nous recueillions et faisions publier des observations de guérison par la Noix vomique, M. Rougier rendait publics les résultats de ses travaux; seulement, au lieu de la Noixvomique, il conseillait la Strychnine.
Encouragés par notre exemple, un grand nomdre de praticiens ont répété nos essais, et aujourd'hui l'emploi de la Noix vomique dans le traitement de la chorée est devenu presque général.
Nous faisons maintenant, pour les enfants, préparer un sirop de Strychnine, en dissolvant 5 centigrammes de sulfate de Strychnine dans 100 grammes de sirop simple. 100 grammes de sirop contiennent à peu près ^5 cuillerées à café : chaque cuillerée renferme donc 2 milligrammes, ou un 25* de grain de principe actif.
780 EXCITANTS DU SYSTÉiME MUSCULAIUE.
Le jeuno malade prend d'aboid une cuillerée à café, pendant les deux repas principaux : on reste à la niènic dose deux ou trois jours, et s'il n'y a pas d'elîcts produits, on donne une cuillerée le matin à jeun et une autre le soir au moment du coucher. On augmente ainsi graduellement jusqu'à ce qu'il survienne des démangeaisons à la tête : ces démangeaisons sont ordinairement le premier symptôme que l'on observe. On peut aller ainsi à G, 40 même, tant qu'il ne surviendra pas de spasmes violents. Mais il faut obtenir de la roideur dans le col et dans la mâchoire, et de temps en temps des secousses convulsives dans les membres. Dès que les eftéts de la Strychnine commencent à se montrer, l'agitation choréique décroît rapidement, et quelquefois la maladie semble dissipée après 15 ou 20 jours de traitement.
Il importe que le médecin soit prudent dans l'emploi du remède, et jamais il n'aura d'accidents à redouter s'il suit la voie que nous venons de tracer ; mais il importe encore davantage qu'il ne se laisse pas effrayer par les spasmes que produit le médicament; ces spasmes, fort incommodes quelquefois, ne peuvent avoir de gravité que s'ils sont portés trop loin, ce qui n'arrive jamais tant que le sirop est administré convenablement.
Il ne faut pas juger toutefois des effets du lendemain par ceux de la veille, car tandis que six cuillerées de sirop ne produisent aucun effet physiologique appréciable aujourd'hui, il se manifestera, le jour suivant, des spasmes violents immédiatement après la première cuillerée. Aussi engageons-nous les parents à n'en pas donner davantage ce jour-là; et, chose singulière, il arrive que le plus souvent on peut, le lendemain et les jours suivants, reprendre sans inconvénient les doses ordinaires. Disons aussi que, lorsque les malades sont pris de spasmes violents, il suffit de les coucher à plat sur le dos pour apaiser tout cet orage.
Quand on veut faire usage de l'extrait de Noix vomique, il faut faire préparer des pilules de i à 5 centigrammes, et les administrer en observant les règles que nous venons de tracer. Il est rare que, pour un adulte, il faille dépasser 80 centigrammes (16 grains) par jour; pour les enfants de quatre à dix ans, la dose ne devra jamais excéder 25 à 30 centigrammes (5 à 6 grains).
Il est encore une recommandation que nous croyons devoir faire à nos confrères : l'extrait devra toujours être pris chez le même pharmacien, dans le même pot; et si par hasard on change d'officine, ou si l'apothiciùre prépare un nouvel extrait, le médecin devra, pour essayer, donner des doses moitié moindres que celles qu'il donnait la veille.
On devra aussi ne faire préparer des pilules que pour huit ou dix jours; l'expérience ayant prouvé que les pilules après un certain temps de préparation perdent une partie de leur activité.
Est-ce à dire que la Noix vomique doive remplacer tous les autres remèdes conseillés contre la chorée? A Dieu ne plaise que nous donnions jamais le conseil de méconnaître les indications qui peuvent et doivent dommer quelquefois lefraitementl La saigner, s'il y a fièvre, ou pléthore; les
NOfX VOMIQUE, STRYCHNINE. 781
martiaux, si la chlorose est évidente; les antispasmodiques et les immersions, si les accidents hystériques dominent la scène morbide ; le sulfate de quinine et la digitale, s'il existe des signes de rhumatisme articulaire encore à l'état subaigu, devront être conseillés avant tout, et la Noix vomique viendra apporter des secours efficaces dès que seront aplanies les premières difficultés.
N'oublions pas de mentionner ici que la Noix vomique a été essayé dans le traitement du tétanos spontané, et qu'elle paraît avoir eu quelquefois de bons résultats.
La Noix vomique, nous l'avons vu, dilate la pupille, invite au sommeil, et possède très- probablement des propriétés stupéfiantes, en même temps que celles dont nous avons parlé. Ces propriétés ont été utilisées.
M. Rœlants emploie avec beaucoup de succès la Noix vomique contre la névralgie faciale, tant dans les cas où la maladie est invétérée que dans ceux où elle est récente. 11 a recueilli les histoires de vingt-neuf sujets, dont vingt et un traités par lui-même, et les autres par MM. les docteurs Vander Hoven, Van Anckeren, Meerburg, Levie, Krierger et Jones. Sur ces vingt-neuf cas, vingt-cinq ont été guéris.
M. Rœlants donne la Noix vomique sous forme de poudre, à la dose graduellement croissante de 20 à 60 centigrammes et même davantage, par doses fractionnées, dans le courant de vingt-quatre heures. Du reste, il recommande expressément d'apporter la plus grande surveillance et la plus grande circonspection dans l'administration de ce médicament : il a vu des sujets chez lesquels de petites doses suffisaient pour déterminer des effets très-violents, et chez lesquels on était obligé de diminuer la dose du remède ou même d'en suspendre tout à fait l'emploi. Dans tous les cas, il convient, aussitôt que la maladie a cédé, de commencer à diminuer les quantités de la substance médicamenteuse.
C'est probablement aussi en vertu de ses propriétés stupéfiantes que la Noix vomique, entre les mains de M. Serres, a été utilisée dans le traitement de la cohque de plomb. On l'applique sur le ventre, en fomentations; en même temps on la donne à l'intérieur, à doses successivement croissantes, jusqu'à ce que les douleurs aient cédé, et que les évacuations alvines soient rétablies.
Toutefois, il y a à se demander si, dans cette circonstance, les effets curatifs de la Noix vomique, au lieu d'être dus à sa vertu stupéfiante, ne devraient pas être plutôt rapportés à son influence excitatrice spéciale sur le système nerveux rachidien et ganglionnaire, et notamment sur les plans musculeux du canal intestinal frappés d'inertie par l'agent toxique. Dans ce cas, la Noix vomique agirait d'une manière analogue à la médication purgative qui guérit la colique saturnine en réveillant la sensibilité intestinale et en déterminant des évacuations.
Cette propriété que possède la Noix vomique d'agir sur le plan musculeux du canal intestinal a été mise à profit pour combattre les engouements stercoraux et même de véritables accidents d'étranglement. M. Hom-olle a
cité à cet égard plusieurs faits très-intéressants de hernies étranglées où le chirurgien s'apprêtait à faire l'opération du débridement, et où la Noix vomique, administrée comme ressource dernière, avait réussi à rétablir le cours des matières^ et à faire disparaître tous les symptômes de l'étranglement.
Le même médecin , à qui une expérience très-prolongée a donné une très-grande aptitude dans le maniement de cette substance héroïque, affirme que la Noix vomique lui a donné de très-bons résultats, non-seulement dans les gastralgies, les dyspepsies, l'hypochondrie, mais encore dans l'asthme lié ou non à l'emphysème pulmonaire, et dans certains catarrhes suffocants des vieillards. Dans ce cas, la Strychnine agirait soit en rendant de la tonicité aux vésicules pulmonaires, soit en stimulant les nerfs pneumogastriques ; et elle aiderait ainsi à l'expulsion des matières qui engorgent les dernières ramifications bronchiques. Le même moyen a encore été employé avec avantage dans certaines palpitations de cœur dépendant d'une profonde débilitation générale, et enfin dans certaines hydropisies , qu'on pourrait peut-être, dit M. Homolle, considérer comme produites par une diminution, de la contractilité générale de tissu [Union médicale, octobre 4854).
Antérieurement d'autres praticiens avaient cru devoir utiliser quelques autres des propriétés de la Noix vomique , et entre autres son excessive amertume. Ils pensaient qu'ils en obtiendraient un effet tonique analogue à celui qu'ils obtenaient en général par les amers, et ils la conseillèrent dans certaines dyspepsies.
Certes, on conçoit que, par son amertume, elle puisse agir utilement dans les mêmes affections de l'estomac, qui se trouvent bien en général de l'administration des amers ; mais il est bien probable aussi que l'action évidente de la Noix vomique sur les muscles de la vie organique, et par conséquent sur le plan musculaire de l'intestin , rend au tube digestif des mouvements qu'il avait perdus , mouvements qui sont une condition nécessaire à l'accomphssement de lafonction. Aussi, l'expérience nous a-t-elle prouvé que cette médication, proposée pour la première fois par Schmidtmann , est particulièrement applicable aux vieillards , ou à ceux qui se trouvent avant l'âge dans les conditions physiques de la vieillesse : elle convient à cet état particulier du canal intestinal dans lequel la digestion est très-lente et assez douloureuse, s'accompagne de flatuosités, de gonflement du ventre et de constipation, sans que, d'ailleurs, il y ait jamais ni fièvre, ni amertume delà bouche, ni nausées; état qu'il ne faut pas confondre avec la paresse digestive qui précède, accompagne ou suit la plupart des maladies aiguës et chroniques.
- Dans ce cas, la Noix vomique ne se donne pas à des doses aussi élevées que dans la paralysie.
Toutefois, hâtons-nous d'ajouter que ce médicament est loin d'être exclusivement approprié à ces dernières conditions. En effet l'expérience la mieux établie a démontré que, chez les jeunes sujets, les préparations de
Noix vomique donnaient souvent des résultats vraiment remarquables, dans certaines formes de dyspepsies rebelles^ notamment dans celles qui s'accompagnent de flatuosités et de douleurs comme paroxystiques, par exemple chez certains hypochondriaques. ' «^
Dans ces circonstances , nous avons eu à nous louer très-particulièrement de la liqueur amère de Baume, administrée à la dose de deux à trois gouttes dans quelques cuillerées d^eau, peu de temps avant les repas.
Maintenant il nous reste à dire un mot dé la Noix vomique appliquée au traitement du choléra.
On sait de quelles louanges excessives et de quelles attaques passionnées cette médication a été récemment l'objet; on sait comment, préconisée par quelques-uns comme le spécifique du choléra, elle a été proscrite par le plus grand nombre comme moyen inetficace et en même temps dangereux.
Mais disons aussi qu'entre ces deux partis extrêmes il y a place pour une opinion intermédiaire qui, sans partager l'enthousiasme ridicule des uns, ne se croit pas obligée de s'associer à l'esprit d'exclusion trop absolue des autres. A cet égard, voici ce que les résultats de l'expérience, ainsi que l'étude attentive et impartiale de la question, nous ont appris :
Employée dans la période algide du choléra et dans ses formes les plus intenses, la Noix vomique échoue généralement, comme échouent alors tous les autres agents de la matière médicale. Si la sensibilité est éteinte et l'absorption supprimée, que peut tel ou tel médicament, si énergique qu'il soit?
Mais qu'on suppose une forme de choléra moins grave et des conditions qui permettent au médicament de manifester son action, alors la Noix vomique, en vertu de ses propriétés puissamment excitatrices de l'innervation ganglionnaire , sera capable d'aider eftîcacement à la réaction, au même titre que beaucoup d'autres remèdes toniques et stimulants , et de ranimer quelquefois assez promptement les fonctions radicales qui ont reçu de la cause morbide une atteinte directe et profonde.
Il est même possible qu'en raison du mode d'action tout spécial de ce médicament , la réaction développée sous son influence , au lieu d'être vive, brusque et impétueuse, comme elle l'est trop souvent après l'emploi des stimulants diffusibles , se produise d'une façon plus ménagée , plus progressive, et en même temps mieux soutenue, et que, par suite, cette réaction soit moins sujette à développer des phénomènes de congestion encéphalique violente. Nous disons que tout cela est possible, ce qui signifie que tout cela n'a pas encore été démontré par des faits irréfragables, quoi qu'en disent les partisans déclarés de cette médication.
Mais de ces résultats , importants sans doute (malheureusement encore très-problématiques), quelle distance n'y a-t-ilpas à cette action spécifique, et surtout à cette sorte d'infaillibilité dont on n'avait pas craint de gratifier de prime abord la médication strychnique ; infaillibilité illusoire, qui ne devait pas tarder à s'évanouir devant des revers aussi nombreux qu'éclatants.
784 FACITANTS Di: SYSTEME MUSCULAIRE.
Quoi qu'il en soit de ces exagérations malheureuses et compromettantes, nous sommes tout disposés à reconnaître que la Noix vomique n'a pas été, dans le traitement du choléra, aussi inetficace, aussi impuissante qu'on l'en a accusé.
Mais, d'autre part, il faut bien dire que les services qu'elle a pu rendre ont été trop souvent contre-balancés par les inconvénients et les dangers inhérents à cette médication. En effet, n'a-t-on pas vu la Noix vomiquè, après être restée complètement inerte dans la période algide, donner lieu, dans la période de réaction , sans doute par suite de l'accumulation des doses, aux accidents d'intoxication les plus redoutables, qui dans quelques cas même se sont terminés par la mort? Un certain nombre de faits malheureux de ce genre ont été publiés, et il est permis de croire que beaucoup d'antres ont dû rester ignorés.
Que, si une médication aussi difficile à manier et aussi dangereuse en soi venait à être appliquée dans le cours d'une vaste épidémie sur des populations tout entières, c'est-à-dire dans des conditions où la surveillance serait à peu près impossible chez la majorité des malades, ne serait-il pas à craindre qu'une pareille médication ne produisît en définitive plus de mal , que de bien ?
Nous pensons donc que, sans exclure d'une manière absolue la Noix vomique du traitement du choléra , il serait prudent et sage de réserver cette médication pour les cas où, son opportunité thérapeutique préalablement reconnue, le médecin se trouverait en position d'en surveiller avec soin l'administration et d'en diminuer ainsi les inconvénients et les dangers.
Les propriétés les plus capitales de la Noix vomique, et qui la placent au rang des plus utiles médicaments , sont évidemment celles dont nous venons de parler. Il en est quelques autres moins importantes, et que nous indiquerons sommairement. Schulz la donnait en poudre contre les vers intestinaux ; et dans le pays d'Over-Yssel, elle est encore prescrite contre le ta3nia, associée aux drastiques. Hargstroml'a administrée à la dose d'un scrupule par jour à beaucoup de dysentériques : cette dose était énorme ; et les médecins qui ont imité Hargstrom ont été beaucoup moins hardis, et sont arrivés pourtant aux mêmes résultats [Dictionn. de Mat. méd. de Mérat et de Lens, t. IV, p. 559). Ajoutons que dans certaines diarrhées chroniques et rebelles la Noix vomique a produit quelquefois les effets les plus avantageux.
Plus haut, en donnant l'analyse de la Noix vomique, nous avons vu que cette semence contenait trois principes particuliers, la Strychnine, la brucine et l'igasurine. Ces trois alcaloïdes forment la partie active de la Noix vomique, et ne diffèrent que bien peu par leurs propriétés thérapeutiques. Aussi, ce que nous avons dit de l'une s'applique-t-il aux autres, sans aucune espèce d'exception.
Les expériences très-exactes de M. Andral {Areh. génér. de Médecine,
t. m, p. 294) ont démontré que la Strychnine et la briicine agissaient de la même manière, à cela près de l'activité, la première étant beaucoup plus active que celle-ci. De sorte que si nous prenons l'extrait alcoolique de Noix vomique pour type d'action , et si nous représentons son énergie par 1, celle de la brucine devra être représentée par 2, et celle de la Strychnine par 6.
Toutefois les expériences de M. Bouchardat et celles de M. Bricheteau sembleraient démontrer que la brucine est plus active qu'on ne le pense généralement.
M. Bricheteau emploie la brucine dans les hémiplégies survenues à la suite d'apoplexie. Suivant ce médecin, la brucine est préférable à la Strychnine dans ces paralysies ; elle a l'avantage de pouvoir être donnée à plus forte dose sans crainte de déterminer des accidents funestes. M, Bricheteau emploie la brucine à la dose d'un centigramme , et il augmente chaque jour d'un centigramme tant qu'il n'y a pas d'effet produit. Il est des malades qui ont pu prendre jusqu'à 20 centigrammes (4 grains) de brucine par jour.
Pour l'usage interne, il est indifférent d'employer l'extrait de Noix vomique ou la Strychnine. Pour appliquer sur le derme dénudé, le sulfate de Strychnine doit être préféré.
Mode d'administration et doses.
La Noix vomique s'emploie sous la forme de poudre, d'extrait aqueux, d'extrait alcoolique et de teinture. La Strychnine ou les sels de Strychnine se donnent en nature ou dissous dans un véhicule quelconque. Nous venons de dire dans quels cas spéciaux, d'ailleurs assez restreints, la brucine peut être employée. L'expérience fera voir ce qu'on peut attendre de l'igasurine.
La poudre de Noix vomique s'administre à la dose de 5 à 75 centigrammes (1 à 15 grains) dans les vingt-quatre heures, l'extrait alcoolique à la même dose, la Strychnine à la dose de 1 centigramme (i/5 de grain) pour commencer, jusqu'à 10 et 15 centigrammes (2 grains et 3 grains). Il est important de débuter toujours par la dose la plus faible, de n'augmenter cette dose que très-graduellement, et d'avoir même la précaution d'en suspendre l'usage après un certain temps. En effet, il ne faut pas oublier que la Noix vomique est un de ces médicaments qui, en vertu de leur portée thérapeutique toute spéciale, et d'une sorte d'accumulation d'action des plus remarquables, sont susceptibles de déterminer des accidents d'intoxication tout à fait imprévus, alors même qu'administrés à doses modérées ils avaient pu ne donner lieu jusque-là qu'à des effets à peine appréciables.
La teinture alcoolique, qui n'est guère conseillée que pour lotions ou fomentations, se prend à des doses indéterminées.