OMBELLIFÈRES AROMATIQUES
Les Ombellifères, à qui nous devons déjà quelques-uns de nos antispasmodiques purs, vont encore nous fournir plusieurs plantes généralement rangées parmi les stimulants, mais qui , à beaucoup d'égards , ont une certaine analogie thérapeutique avec l'Asa fœtida, par exemple. On a dit que le terrain où croissent les Ombellifères leur imprimait les diffé-' renées de propriétés qui les distinguent; que celles qu'on recueille dans les terrains secs sont stimulantes, tandis que celles qui sont produites par un sol humide ont une action sédative, narcotico-âcre, et constituent de vrais poisons. Sauf quelques exceptions, cette manière de voir représente assez bien la vérité. L'huile essentielle que contiennent ces Ombellifères
est probablement ce qui leur ajoute des propriétés stimulantes qui, loin de contrarier leur action antispasmodique, la fortifient et la rendent applicable à une foule de cas que nous allons soigneusement spécifier. Nous rattacherons à l'Anis et à l'Angélique, qui nous semblent les plus recommandables des Ombellifères dont il va être question, tout ce qu'il peut être utile au praticien de savoir sur les fréquentes indications qu'elles sont appelées à remplir : nous serons ainsi dispensés de faire l'histoire thérapeutique séparée des autres plantes de la même famille.
L'Anis,pïmpineHa4msum,estuneplâi)te de la famille des Ombellifères, section des Pimpinellées.
Caractères génériques. Pimpinella. Point d'involucresni d'involucelles, pétales presque égaux, cordiformes ; fruits ovoïdes, oblongs, striés, glabres et pubescents ; fleurs blanches.
Caractères spécifiques. Ânis, pimpinella Anisum. Plante annuelle;- racine blanche, fusiforme, rameuse; tige dressée; haute de30à40cenUmètres, cylindrique, rameuse, pubescente. Feui les radicales pétiolées, incisées ou dentées; feuilles caulinaires découpées en lanière. Fleurs blanches et petites; ombelles terminales. Pétales égaux, cordiformes, à sommet rabattu en dessous; étamines plus longues que les pétales; deux styles très-courts.
L'Anis est originaire d'Egypte, de l'Espagne, du Levant. On le cultive en Touraine et dans le midi de la France. Le fruit seul est usité, bien que toutes les autres parties de la plante partagent ses propriétés. Les fruits d'Anis sont ovoïdes, à peu près du volume d'une tète d'épingle, d'un vertplus ou moins gris ou jaune, supportés par un pédicule très-délié et plus long que le fruit lui même ; celui-ci est pïus arrondi à son extrémité supérieure qu'à l'extrémité opposée; il est rayé de plusieurs lignes qui convergent à son sommet. L'odeur des fruits d'Anis est agréable et très-prononcée; leur saveur est sucrée , aromatique , un peu chaude et stimulante. La variété que nous venons de décrire est celle de l'Anis d'Espagne : c'est la plus estimée. L'Anis de Touraine a des qualités moins marquées, il est aussi plus vert. On obtient des fruits d'Anis, par l'expression, une huile fixe, et par la distillation, une huile essentielle transparente et se concrétant à 10° R. audessus de zéro. Cette dernière recèle toutes les propriétés thérapeutiques de l'Anis.
1500 grammes (3 livres) de fruits en fournissent environ 30 grammes (1 once).
Poudre d'Anis.
Préparation. Faites sécher l'Anis à l'étuve et pulvérisez sans résidu.
Tisane d'Anis.
Pr. : Anis, 8 gram. (2 gros).
Eau bouillante, 1000 gram. (2 livres).
Faites infuser.
On prépare de la même manière les tisanes, avec les autres fruits des ombellifères aromatiques.
Teinture d'Anis.
Pr. : Anis, i part.
Alcool à 80° (31 Cart.), 4 part.
Faites macérer pendant quinze jours, pressez et filtrez.
De même pour les teintures de coriandre, de fenouil, de carvi, de cumin, etc.
Huile volatile d'Anis.
Pr. : Fruits d'Anis, Eau,
Faites distiller à un feu doux, et cessez l'évaporation quand l'eau ne passera pas laiteuse.
Il faut tenir le serpentin toujours tiède, parce que l'huile d'Anis se solidifie facilement. Cette huile essentielle est incolore, elle se fige à 1,10, et se liquéfie à 1,17. Elle est très-.coluble dans l'alcool.
On obtient de la même manière les huiles essentielles des autres semences ombellifères.
Alcoolat d'Anis.
Pr. : Anis, 1 part.
Alcool à 5G° (21 Cart.), 8 part.
Retirez à la distillation 6 parties d'alcoolat.
Eau distillée d'Anis
Pr. : Anis,
1 part.
Divisez l'Anis au moulin, et distillez à la a speur pour retirer 4 parties d'eau distillée»
Historique et action thérapeutique.
Ce ne sont pas l'ancienneté et l'unanimité des témoignages qui manquent à la réputation de l'Anis et de toutes les plantes analogues. Il n'y avait pas loin des impressions faites sur l'odorat et le goût par les plantes ombellifères, comme par toutes celles qui ont des propriétés aromatiques marquées , à leur application médicamenteuse naturelle et immédiate. Avant Hippocrate, des boissons, mais surtout des épithèmes fortifiants, étaient préparés avec plusieurs parties des végétaux que nous étudions- En parlant de l'Anis en particulier, Hippocrate spécifie davantage, et reconnaît à cette plante des vertus qui lui sont encore de nos jours généralement attribuées : ce sont ces vertus emménagogues et diurétiques. Anisum, dit-il, vino maceratum bibendum propinato ad uterum expurgandum. Puis ailleurs, en parlant des maladies des femmes : confert Anisum et quse urinam movcnt.
Galien assigne à l'Anis une qualité de plus, et c'est précisément celle qui est la plus incontestable , celle sur laquelle portera presque tout ce que nous avons à dire d'important à propos des ombellifères; nous voulons parler de leurs propriétés stomachiques et carminatives : Anïsi semen acre est, subamarum, urinam ciet, digerit, et flatus reprimit. Dioscoride confirme ces opinions : pour lui, l'Anis est chaud et sec ; il fait uriner, résout les ventosités, fait venir le lait, et provoque à la luxure, etc., etc. Faut-il encore l'autorité d'Aetius ? Est enim [semen Anisi) in tertio ordine calefacientium et siccantiwn ; ob id et urinam ciet, et discussorium est, et inflationes circa ventrem sedat. Oribase, Avicenne, etc., etc., ont témoigné des mêmes faits. Il est inutile d'ajouter que depuis ces premiers renseignements jusqu'à nous, les mêmes choses ont été éprouvées et exprimées dans tous les lieux, tous les jours et par tous les médecins.
Nous serions mal compris dans ce que nous avons à dire sur l'emploi thérapeutique de la série d'agents dont l'examen va nous occuper, si nous ne cherchions pas à bien discerner la nature spéciale et les caractères différentiels des états morbides qui présentent des indications pour ce genre de remèdes excitants.
Ces états morbides consistent, pour la plupart, en des indispositions, des incommodités, des lésions mal définies de la sensibilité du tube intestinal, des accidents qu'on ne peut circonscrire, et qui troublent de mille manières l'accomplissement des fonctions digestives. L'atonie, le spasme, la douleur, la flatulence, les phénomènes dyspesiques, les vices de sécrétion, soit primitifs, soit consécutifs aux accidents précédents, s'y combinent de diverses sortes, et en forment les éléments principaux. La nombreuse famille des coliques y tient la plus grande place. Entendons-nous bien sur le sens qu'on doit attacher au mot colique, et gardons-nous de
l'appliquer à toutes les douleurs , quelles que soient leur cause et leur nature, qui peuvent naître dans les organes de l'abdomen, le canal alimentaire surtout.
S'il est vrai que toutes les douleurs intestinales, les dyspepsies, soient constamment les effets d'une irritation ou d'une phlegmasie aiguë ou chronique de quelque portion de la membrane muqueuse du tube digestif, nul doute que l'usage des excitants spéciaux et des carminatifs ne doive être banni de la thérapeutique, ou au moins restreint à un bien petit nombre de cas exceptionnels ; mais si l'observation apprend que les douleurs abdominales ne sont jamais plus intenses qu'en l'absence de toute inflammation de la membrane interne gastro-intestinale, et que lorsque dans ces dernières affections se manifestent des phénomènes de douleur un peu remarquables ou quelque autre altération de la sensibilité, etc., etc., il faut en accuser une complication, l'existence d'un élément pathologique qui s'est ajouté à la maladie primitive, on conviendra que c'est dans une autre classe d'agents thérapeutiques que les antiphlogistiques et les émollients, qu'il est naturel de chercher des moyens de soulagement ou de guérison.
L'expérience la plus universelle et la plus ancienne, l'usage journalier, la pratique domestique la plus vulgaire, ont consacré dans ces cas les remèdes chauds et aromatiques , les stimulants légers du système sanguin qui jouissent en même temps d'effets nervins et antispasmodiques. L'investigation des conditions prédisposantes et des causes occasionnelles, la connaissance du caractère nosologique de ces maladies abdominales, confirment à cet égard les données de l'empirisme, comme nous allons le faire voir; ce qui exige quelques mots d'éclaircissement sur la dyspepsie et les coliques.
C'est rendre à la science un bien mauvais service que de la simplifier aux dépens de l'observation et de la vérité; on agit ainsi en prétendant que la dyspepsie n'est qu'un symptôme et que ce n'est jamais à elle qu'il faut s'attaquer. *
Si un malade a de la fièvre, une affection aiguë ou chronique quelconque qui compromette le jeu de toutes les fonctions, etc., et qu'il n'ait pas d'appétit, ou que mangeant il digère mal, lentement, difficilement, au milieu de troubles locaux ou généraux variés, ou enfin qu'il ne digère pas du tout, ce malade aura eu pour le premier cas de l'anorexie, pour le second une indigestion et tout ce qui peut en résulter alors; mais il y a loin de là à la dyspepsie. Il n'est presque pas d'états morbides, ayant ou non pour siège les voies digestives, qui n'affaiblissent, ne dépravent ou ne détruisent l'appétit, ne donnent lieu à des indigestions lorsque les règles de la diète sont violées. Le thérapeutiste n'a jamais à s'occuper de pareils phénomènes qui ne sont que symptomatiques ; aussi la dyspepsie n'est-elle pas toute lésion de l'appétit, toute impuissance ou difficulté de digérer quelle qu'en soit la cause ; mais , ce qui est bien différent, une altération primitive des forces digestives qui trouble et
enraye l'accomplissement des opérations successives que subissent les aliments avant de passer dans les secondes voies, difpZcilis et tardata concoctio, suivant l'expression de Vogel, qui le premier s'est servi du mot dyspepsie.
Empressons-nous d'ajouter que la dyspepsie ainsi définie est très-souvent la manifestation d'un état général qui la domine, ou le produit d'une maladie qui n'existe plus, mais a frappé de langueur ou de perversion les forces digestives. On se tromperait grossièrement si l'on assimilait le premier de ces cas aux phénomènes symptomatiques dont nous avons parlé plus haut, et qui ne doivent être l'objet d'aucune médication directe ; car ici la dyspepsie n'est pas un effet nécessairement dépendant de l'affection générale dans laquelle elle prend sa source, mais une des manifestations de cet état : à ce titre elle fournit des indications thérapeutiques.
La diathèse goutteuse de l'économie donne souvent lieu à la dyspepsie, et l'on peut, sans guérir la goutte, traiter ces dyspepsies, ramener les facultés digestives à leur mesure et à leur type normal;- il est vrai qu'on y parvient plus difficilement et surtout moins radicalement que dans les cas de dyspepsie essentielle, c'est-à-dire ayant en elle la raison suffisante de son existence, ou que dans les dyspepsies qui survivent à des maladies qui ont porté des atteintes profondes à la puissance digestive ; mais encore, sont-ce des phénomènes secondaires qu'il est fort important d'atténuer et de pallier.
Il y a un assez grand nombre de dyspepsies qui demandent à être traitées par le repos des organes digestifs, la privation de tous les ingesta stimulants, le régime lacté et un retour habilement ménagé au régime ordinaire, etc., etc. ; d'autres exigent l'emploi des excitants antispasmodiques, et c'est de cette espèce qu'il va être question dans ce chapitre. En traitant de certains agents qui joignent à ces propriétés des qualités amères et toniques, nous aurons à parler de quelques autres formes de dyspepsie ; enfin, quand nous avons traité des médicaments toniques proprement dits, nous en avons indiqué l'usage dans le traitement des dyspepsies spéciales et reconnaissant d'autres causes et d'autres conditions de développement que les précédentes. De cette manière nous aurons passé en revue les nombreuses espèces de dyspepsie, et nous aurons exposé la thérapeutique générale et spéciale assez complète de ces maladies si communes dans la pratique, et où, bien plus fructueusement que dans des affections beaucoup plus intenses et mieux caractérisées, l'homme de l'art peut mettre en œuvre ses ressources et sa sagacité.
Les dyspepsies que réussissent à faire cesser les excitants aromatiques fournis par les ombellifères sont celles qu'on a désignées sous le nom de spasmodiques et flatulentes. Les personnes qui y sont sujettes sont pour la plupart des femmes hystériques, des hommes hypochondriaques, mélancoliques, les gens de lettres, les individus tourmentés par de profonds soucis ou même de simples contrariétés, ceux qu'ont affaiblis des pertes
de sang trop abondantes, l'abus des purgatifs et des sudorifiques, l'excès dans les plaisirs vénériens,
Dans une autre classe de personnes il faut ranger les goutteux, les hémorrhoïdaires, chez qui les flux sanguins par l'anus ou l'apparition des tumeurs sanguines dans ce lieu n'ont pas lieu comme ils avaient coutume; ceux qui font abus des boissons tièdes , du régime végétal, des légumes verts et surtout secs qui ont mérité le nom de venteux; les habitants des pays chauds. Chez ces personnes on observe presque immédiatement après le repas des rapports inodores, le développement de flatuosités non nidoreuses, non acides ou n'ayant que l'odeur non altérée des aliments ingérés. 11 s'y joint souvent une cardialgie avec gonflement incommode et quelquefois fort douloureux, pongitif ou déchirant, puis des coliques, des intumescences de la région épigastrique avec borborygmes, palpitations, sensation de froid, ou de pesanteur à l'estomac, émission fréquente d'urines limpides, etc., etc. Les sécrétions gastrique et biliaire ne paraissent pas altérées et l'indisposition ne consiste qu'en un spasme de la tunique charnue de l'estomac et surtout de ses deux orifices, et en une exhalation surabondante de gaz inodores à la surface de ce viscère, auxquels se joignent probablement ceux qui sont le résultat du dégagement de l'air contenu dans les aliments : trois phénomènes qui se réunissent pour attester un affaiblissement avec perversion dans les forces nerveuses du ventricule.
L'indication des excitants antispasmodiques est ici expresse : aussi une légère infusion d'Anis, d'angélique, de menthe, etc. , fait-elle assez ordinairement justice des flatuosités, des spasmes, et des gastrodynies , et rend-elle la digestion possible en éloignant les conditions pathologiques qui l'enrayaient. Cette manière de prendre les ombellifères est préférable aux liqueurs faites avecl'angélique et à celle connue sous le nom d'anisette. On remplace mieux l'infusion en mâchant les fruits de l'Anis ou les tiges confites de l'angélique. Voilà pour-les dyspepsies spasmodiques et flatulentes.
Les coliques qui indiquent l'emploi des ombellifères , telles que l'Anis et ses succédanés, se montrent à peu près chez les mêmes sujets, dans les mêmes conditions, sous l'influence des mêmes causes, avec les mêmes caractères et la même nature que les dyspepsies dont nous venons de parler. Seulement, l'usage des remèdes chauds et aromatiques est-il peutêtre plus général, moins restreint, plus applicable aux différentes espèces de coliques qu'aux diverses dyspepsies qui les supporteraient mal, ou n'en éprouveraient que peu de soulagement, si elles n'étaient pas de l'espèce que nous avons déterminée.
On peut dire qu'il n'est presque pas de coliques qui répugnent à leur emploi; mais ils sont jusqu'à un certain point spécifiques dans celles que tous les auteurs qui ont traité des coliques comme d'une maladie séparée et ayant son existence propre, appellent flatulentes et spasmodiques. On associe l'Anis à certains purgatifs pour neutraliser les coliques, les fla-