EFFETS THÉRAPEUTIQUES
L'intelligence de ces effets résulte clairement de ce qui vient d'être dit de l'action physiologique de la Digitale. Nous n'avons à nous occuper ici des effets qu'en tant qu'ils se rapportent à la médication sédative, puisque ailleurs nous avons parlé des diurétiques et des indications qu'ils peuvent remplir. La Digitale a bien aussi été employée pour satisfaire à d'autres besoins qu'à ceux de modérer l'action du cœur ; mais on ne la compte plus, comme sur la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, parmi les spécifiques si nombreux inventés et prônés contre la phthisie pulmonaire et les scrofules -, et si ce n'était l'école controstimuliste d'Italie, qui en a fait un usage héroïque et plus puissant que la saignée dans le traitement des fièvres et des phlegmasies aiguës, les traités de matière médicale moderne devraient se borner à la mentionner exclusivement dans le traitement des affections organiques ou non organiques du cœur et des épanchements séreux.
Il est fort curieux que les deux maladies dans le traitement desquelles la Digitale a une action incontestablement utile, se trouvent très-souvent réunies. En effet, lorsque les affections organiques du cœur sont parvenues à un certain degré de développement et au point d'apporter un obstacle notable à la circulation veineuse, divers épanchements, d'abord cellulaires, puis splanchniques^ finissent presque toujours par compliquer la maladie primitive. Alors, la Digitale remplit simultanément les deux indications capitales auxquelles elle est appropriée, on peut le dire, exclusivement.
Pourtant, c'est alors que n'existent pas encore les infiltrations cellulaires et les épanchements séreux, que l'administration de la Digitale peut rendre le plus de services dans le traitement palliatif des maladies organiques du centre circulatoire. Nous avons vu, à cette période, l'emploi sagement gradué et ménagé de la poudre de Digitale placer les malades dans un tel amendement, qu'ils croyaient à jamais conjurée leur inexorable maladie, et que sans la persistance des signes physiques l'illusion du malade aurait pu aussi nous gagner, tant était complète la disparition des signes physiologiques ou rationnels. Pourtant, après quelques mois, de nouvelles palpitations, une dyspnée plus intense, ramenaient les inquiétudes du malade. Quelques doses de Digitale avaient eu encore le pouvoir de calmer ces expressions symptomatiques, jus-
qu'à ce qu'enfin cette vertu s'usât et ne jouît plus que du faible et inconstant privilège d'apporter quelque répit incomplet aux angoisses orthopnéiques des malheureux anévrismatiques.
On doit encore s'estimer très-heureux lorsque l'action de la Digitale ne fait que s'user successivement et qu'on n'est pas forcé d'en suspendre l'usage en raison de l'intolérance, de l'irritation, des chaleurs, du pyrosis, des dyspepsies que cette poudre détermine quelquefois d'emblée, d'autres fois après un temps plus ou moins long; ce qui fait qu'on ne doit jamais abuser de la tolérance des malades, et qu'il faut suspendre de temps en temps la médication, car il est plus facile de prévenir l'inconvénient dont nous parlons que de le faire cesser et de s'en rendre maître lorsqu'il existe. Très-souvent, alors, on ne peut plus vaincre cette intolérance, et les moindres doses reproduisent une irritation mal éteinte, d'autant plus que beaucoup d'anévrismatiques sont goutteux et ont un estomac, par conséquent, fort intraitable.
On peut éviter en grande partie ce côté fâcheux de l'action de la Digitale en l'introduisant dans l'organisme par la voie endermique, c'est-àdire en pansant un vésicatoire appliqué sur la région du cœur avec 20, 25, 30 et 40 centigrammes de poudre de Digitale, médicament qui, bien souvent, ne peut être supporté à cause de l'irritation cutanée qu'il détermine.
Affections organiques du cœur. 11 y a une importante distinction à fciire entre les alfections organiques du cœur, sous le rapport des indications que ces maladies présentent pour l'emploi de la Digitale. Toutes les fois, quelle qu'en soit la cause, qu'il y a hypertrophie avec ou sans dilatation des cavités du cœur, que les contractions ventriculaires sont énergiques, etc., l'usage de la Digitale est indiqué; mais dans ce que Corvisart appelait les anévrismes passifs, par rapport aux précédents qu'il nommait actifs, toutes les fois que les cavités du cœur dilatées sont en même temps amincies, flasques, et que presque dès le début les infiltrations sont considérables, ainsi que le froid des extrémités, l'asphyxie, la teinte violacée, etc., la Digitale, en enrayant davantage les mouvements du cœur, accroît l'état pathologique, et voilà pourquoi nous avons dit plus haut que c'était surtout au début des hypertrophies qu'il convenait de l'employer. Il est vrai que les symptômes qu'on a assignés à l'anévrisme passif ne sont rien moins que fidèles, et qu'ils existent trèssouvent avec une hypertrophie considérable. Alors la Digitale a une action incontestablement bonne. Elle régularise et tonifie le cœur, à la grande surprise du médecin qui ne croyait pas devoir l'administrer en raison de l'asthénie cardiaque et de l'état scorbutique de l'économie.
Un fait très-digne de remarque et qui n'a pas été assez observé, c'est que l'action sédative de la Digitale est moins sûre et moins marquée
dans les palpitations purement nerveuses que dans celles qui dépendent d'une lésion organique du cœur. C'est que, dans ces derniers cas, les palpitations ne sont pas dues primitivement à une surexcitation nerveuse du cœur, mais à un état organique, et qu'ainsi le médicament sédatif a modéré sans peine les manifestations d'activité d'un organisme à la sédation duquel rien ne s'oppose tant que la lésion n'est pas considérable au point de rendre presque impossible la circulation; tandis que dans le premier cas le système nerveux est primitivement surexcité, et qu'on ne Tapaise qu'en atteignant les causes de son excitation ou de son érétbisme. Une maladie organique du cœur pure et simple, due, par exemple, au rétrécissement de quelqu'un des oriflces, etc., n'est vraiment pas une maladie; et si quelqu'un s'étonnait de cette assertion, nous lui demanderions s'il regarderait comme une maladie l'asphyxie lente et progressive d'un homme à qui l'on aurait passé un nœud coulant autour du cou et qu'on étranglerait tous les jours en serrant la corde d'une fraction de ligne, de manière à le faire mourir ainsi en un ou deux ans. Les malheureux atteints de ces affections purement organiques du cœur meurent véritablement sans maladie, plein de vie et de santé. Le diagnostic de ces sortes de cas n'offre donc ni difficulté ni mérite : car il n'y a pas d'indications thérapeutiques à découvrir, c'est un fait accompli que le dernier élève peut constater après huit jours d'exercice; et il en sait autant que l'inventeur. Ajoutons toutefois que cela n'est vrai que du pur obstacle mécanique à la circulation centrale; or les affections organiques du cœur sont toujours ou presque toujours plus que cela. S'il n'y avait que l'obstacle physique, ces maladies ne seraient pas si graves; mais il y a presque toujours, comme cause de la formation de ces obstacles, une affection morbide localisée, une phlegmasie spéciale, etc., qui est, bien plus que l'obstacle physique, la cause de tous les désordres organiques et fonctionnels,
M. le professeur Bouillaud regarde depuis bien longtemps la Digitale comme le quinquina du cœur. Cette manière de voir vient de recevoir un nouvel appui des travaux les plus récents. M. Ferrand a tiré de son examen du pouls au spbygmographe cette conclusion que, dans le cas d'asystolie, la Digitale augmente la tension vasculaire. Murray {Med. Times, 18 mars 1863) est du même avis et ajoute que cette action est d'autant plus marquée que la tonicité du cœur est plus affaiblie, il la regarde, au contraire, comme dangereuse dans l'hypertrophie du cœur et il ne la recommande dans l'insuffisance aortique que lorsque cette lésion est accompagnée d'hydropisie. Gull est du même avis [Schmid' s Journal, 1866). M. Rigal, au contraire, considérant les troubles des maladies du cœur comme produits surtout par l'altération des petits vaisseaux et ne reconnaissant pas à la Digitale d'action sur ces derniers, semble n'accorder- que peu de valeur à ce médicament. [De r affaiblissement du cœu?' et des vaisseaux dans les maladies cardiaques^ Thèse, 1865.)
rhiegmasîes. L'emploi de la Digitale dans les pblegmasies date da commencement du siècle. Rasori en démontra l'action contro-stimulante dans ses deux cliniques civiles et militaires de Milan, avec un tel succès qu'il mit ce médicament presque au rang de la saignée. Il fut bientôt imité par Thomasini à Parme, Borda à Pavie, Fanzago à Padoue, puis, en Angleterre, par Maclean, Currie, Canning, etc. C'était surtout dans la pneumonie qu'ils l'employaient d'abord, mais d'autres médecins l'ordonnèrent dans d'autres pblegmasies : Cusanis dans le rhumatisme articulaire aigu, Reil, Jos. Franck et Haase dans les fièvres, etc. (Giacomini, Ed. ùqV Encyclopédie, p. 171, 1839.)
La méthode des contro-stimulistes n'ayant guère été acceptée en France qu'à l'égard des préparations antimoniales, la Digitale tomba en désuétude, pour n'être plus reprise que dans ces derniers temps par les Allemands. Traube, répétant l'observation therraométrique de de Haen, n'apas tardé à reconnaître que le caractère le plus constant de la fièvre est l'élévation de la température ; que, dans certaines maladies, la série des observations thermométriques représente si fidèlement l'intensité de la fièvre, et par suite de la maladie, que le tracé thermométrique donne une courbe qui est l'image fidèle de l'intensité de la maladie aux diverses périodes de son évolution.
Partant de cette idée, il a pensé que les médicaments qui abaissent la température diminueraient également la maladie et, par ce procédé, il est arrivé à reprendre la pratique des Italiens.
Traube a été suivi dans cette voie par Wunderlich (de Leipzig), Ferber (de Hambourg), Thomas, puis en France par M. Hirtz et un de ses élèves, le docteur Coblentz. Les recherches de ces observations n'étant généralement connues en France que par les travaux de MM. Hirtz et Oulmont, il ne sera pas inutile de donner ici un aperçu des travaux allemands. Traube avait remarqué que vingt-quatre à trente-six heures après l'administration de la Digitale, le pouls commençait à baisser et que la température diminue ensuite au bout de trente-six à soixante heures. Cette diminution se traduit par ce fait que, dans l'après-midi, la température n'atteint pas le chiffre fourni par l'exacerbation du jour précédent, ou même s'abaisse absolument. Thomas assure même que dans la fièvre typhoïde la température s'abaisse jusqu'à la normale ; Wunderlich dit aussi l'avoir observé. Cette chute de la température se maintient en générai pendant tout le temps de l'administration de la Digitale, et persiste même après qu'on en a cessé l'emploi (Wunderlich, Thomas, Ferber). Mais où les auteurs ne s'entendent plus, c'est lorsqu'il s'agit d'interpréter cet abaissement de température. Traube ayant constaté que le pouls baisse le premier pense que l'abaissement de la température n'en est que la conséquence ; Wunderlich pense le contraire : il croit avoir observé que c'est la température qui s'abaisse la première, et par conséquent il donne l'explication inverse.
Traube est des deux celui qui a réuni le plus de partisans, Kulp,
MM. Hirtz et Cobientz. Les résultats de Wunclerlich ont été fort critiqués, même en Allemagne, et l'on a considéré cet abaissement si rapide comme une exception. Ha été décidé enfin qu'on reprendrait ces expériences à l'hôpital de Leipzig.
En France, ce traitement des phlegmasies a été repris par MM. Duclos (de Tours) contre la pneumonie, de même par M. Gallard {Bull, de tliérop., 18G6), p;ir M. Oulmont, dans le rhumatisme articulaire aigu.
Fièvre typhoïde. Wunderlich, et depuis un élève de Strasbourg, M. Ladevèze, ont prescrit la Digitale dans la fièvre typhoïde. Voici les résultats de Wunderlich : chez les malades atteints du typhus abdominal, l'infusion de Digitale est facilement absorbée par le tube digestif; elle ralentit le pouls et abaisse la température. La dose pour obtenir ce résultat est moindre que celle qu'exigent les phlegmasies. Il suffit de 1°,30 à 3 grammes de poudre en infusion, répartis sur trois à cinq jours ; mais cette dose a besoin d'être augmentée , si l'on agit soit irrégulièrement soit tardivement. L'influence se fait sentir sur la température plutôt que sur le pouls. Il y a d'abord une diminution plus marquée, qui dure plusieurs jours (effet primitif); puis un abaissement rapide et considérable (effet secondaire) , puis survient parfois une élévation peu prononcée, qui ne dure guère et précède de peu la guérison. Vingt-quatre heures après qu'on a cessé l'administration du médicament, l'action se fait encore sentir, mais elle est épuisée au bout de ce temps.
Cette médication est encore trop neuve pour que nous puissions la juger.
maladies mentales. DelSrium tremeus. Depuis quelques années on emploie beaucoup ce médicament en Angleterre, dans les maladies mentales avec agitation.
On a remarqué, en outre, que le delirium tremens fait tolérer des doses énormes de teinture de Digitale, jusqu'à 15 grammes par jour.
niétrorrhagic. C'est d'après les mêmes données que la Digitale peut rencontrer l'indication de son emploi dansleshémorrhagies actives, dans l'hémoptysie, par exemple, et surtout dans la métrorrhagie.
Dickinson, en Angleterre, a fait des recherches intéressantes sur la Digitale, considérée comme moyen d'exciter les contractions musculaires des parois utérines. L'auteur avait été conduit à supposer à ce médicament une propriété excitative de l'utérus, par les effets observes dans des cas de ménorrhagie et dans l'accouchement.
11 administre la Digitale en infusion à la dose énorme de 15 à 20 grammes dans les vingt-quatre heures, et dans la très-grande majorité des cas de ménorrhagie traités exclusivement par ce moyen, le résultat a été une prompte cessation de l'hémorrhagie. Dans plusieurs cas, chaque prise de Digitale fut suivie de douleurs utérines ressemblant à
celles du travail, de l'expulsion d'un caillot, et de la cessation temporaire de l'écoulement sanguin, chaque dose amenant après elle des intervalles de plus en plus éloignés. De plus, l'auteur cite un cas où la délivrance a été déterminée par l'emploi de la Digitale, et plusieurs cas oii les douleurs du travail ont été ranimées et fortement activées par ce même médicament. D'après ces faits, la Digitale aurait une action tou^ à fait analogue à celle du seigle ergoté. Notons d'ailleurs que l'auteur prétend n'avoir pas constaté, dans ces circonstances, d'influence notable de la Digitale sur les contractions du cœur et sur le pouls.
Nous avons nous-mêmes répété ces expériences sur des femmes de l'Hôtel-Dieu, et nous devons reconnaître que déjcà, dans un certain nombre de cas, la Digitale donnée en infusion à la dose de 15 grammes par doses fractionnées a amené rapidement la cessation de métrorrhagies qui duraient déjà depuis plusieurs semaines. Il ne sera pas inutile de faire observer que préalablement nous avions pris la précaution de laisser reposer plusieurs jours nos malades après leur entrée à l'hôpital. Nous pourrions citer d'autres médecins, et entre autres notre ami M. Lasègue, qui ont également obtenu de ce moyen des résultats favorables. Nous ferons remarquer d'ailleurs que, contrairement à l'assertion de Dickinson, nous avons eu occasion d'observer, chez une de nos malades oii la métrorrhagie durait depuis un mois, que la Digitale avait exercé une action des plus notables sur la circulation, et que le pouls était descendu de 68 à 48 pulsations. Ces premiers résultats sont sans doute de nature à encourager de nouvelles tentatives, mais nous croyons devoir ajouter qu'il ne nous paraît ni prudent ni nécessaire de pousser les doses de Digitale aussi loin que le font les médecins anglais.
Incontinence d'urine, spermatorrhée. Dans ces derniers temps, l'usage de la Digitale a encore été étendu au traitement de l'incontinence d'urine et de spermatorrhée. Les bons effets de ce médicament, plus d'une fois constatés dans ces deux maladies, doivent-ils être rapportés à une action sédative directe sur la vessie et les vésicules séminales, ou bien tiennent-ils à une action excitatrice spéciale, analogue à celle qu'il paraît exercer sur l'utérus? C'est là une question que nous ne saurions actuellement résoudre.
«Goutte. 11 n'est pas rare de voir des malades qui, à la suite d'attaques de goutte imprudemment traitées par les pilules de Lartigue, le sirop de Boubée, l'eau de Vichy trop longtemps continuée, les purgatifs drastiques, finissent par tomber dans une cachexie déplorable, accompagnée d'oppression habituelle, d'infiltration des extrémités inférieures, d'obscurcissement delà vue, etc., etc. Cet état si grave et si ordinairement irrémédiable peut pourlant être utilement traité par l'infusion de Digitale, successivement portée iusque-là qu'elle cause de légers vertiges, ■et continuée pendant plusieurs mois, en même temps que tous les trois
ou six jours le nitiladc prend 8 grammes de bon quinquina calysaya délayé dans de l'infusion de café.
Hytirupisie. M. le docteur Bayle, qui, dans le troisième volume de sa Bibliothèque thérapeutique^ a rassemblé tous les travaux anciens et modernes sur la Digitale, est arrivé aux conclusions suivantes par le rapprochement de tous les faits qu'il a analysés dans son précieux travail.
Ce médicament est, en généra], convenable dans les cas d'hydropisies simples, non compliquées de maladies de cœur, accompagnées de faiblesse générale, de mollesse du pouls, chez les sujets qui ont le teint pâle, la peau froide et conservant bien l'impression du doigt.
Au contraire, les individus robustes, à teint fleuri, à chair ferme, à peau chaude, ceux chez lesquels le ventre est tendu, dur et circonscrit, l'enflure dure et rénitente, obtiennent rarement de bons effets de l'usage de la Digitale.
Ces conclusions sont absolument les mêmes que celles que donne Murray. Il n'y a qu'une seule chose à y objecter, c'est qu'on ne rencontre presque jamais les sujets de ces indications et de ces contre indications.
Tous les auteurs qui ont vanté, depuis Withering et Darwin, la Digitale dans le traitement des hydropisies, en ont excepté les hydropisies enkystées. « Nec in unâ leviori specie hydropis fert opem Digitalis; sed in plerisque, iisque difflcilioribus; ascite, hydrothorace ; excepto unicè hydrope saccato. » (Murray.)
De tous les cas comparés dans le travail de M. Bnyle, il résulte que chaque fois que la Digitale a réussi dans le traitement des anasarques et des hydropisies, elle a accru la sécrétion urinaire.
DOSE ET MODE d'aDMINISTRATION.
La poudre des feuilles est la préparation la plus usitée. On la donna chez les enfants à la dose de 1 centigramme jusqu'cà 5 et 10 centigrammes progressivement, et chez les adultes, depuis 10 jusqu'à 40, 50 centigrammes, 1 gramme, 1 gramme et demi, et même 4 grammes; mais en prenant toutes sortes de précautions et de degrés, en interrompant quelquefois pour recommencer plus tard.
La Digitale en infusion se prescrit depuis 10 centigrammes jusqu'à 1 grcimme. Cette préparation est préférée lorsqu'on veut obtenir principaLmient des effets diurétiques. Nous avons vu que pour combattre la métrori hagie, les médecins anglais en portent la dose jusqu'à 15 et 30 grammes.
Plusieurs praticiens étrangers préfèrent la teinture. En France, on emploie de préférence la poudre et l'infusion à l'intérieur, et l'on réserve la teinture, les décoctions, etc., pour l'usage externe.
Lorsqu'on veut administrer la teinture à l'intérieur en la donne dans une potion, à la dose de 12, 24 et 36 gouttes.
On fait très-souvent des pilules avec la poudre. Nous avons déjà parlé de l'emploi de cette dernière par la méthode endermique.
C'est en frictions qu'on emploie surtout la teinture sur les parois des cavités splanchniques affectées d'épanchement séreux et sur les membres infiltrés. Nous avons souvent employé une forte décoction de Digitale en fomentations. On en imbibe des linges, qu'on applique sur le ventre et qu'on recouvre de toile cirée pour empêcher l'évaporation. La diurèse nous a paru considérablement excitée par ce mode d'admhiistration externe. On évite ainsi l'action irritante sur l'estomac.
Il est important d'avoir à son service un grand nombre de modes d'administration de la Digitale, précisément pour être le moins souvent possible obligé de l'introduire dans les premières voies.
Incompatibilité. On ne doit pEis administrer, avec les préparations de Digitale, des alcalis, de l'ammoniaque, de l'iodure de potassium ioduré, du tannin, et par suite du quinquina, de la ratanhia, qui précipitent ou décomposent soit l'infusion de Digitale, soit même la digitaline.
L'Antimoine est un corps simple, métallique, dont la découverte n'est pas bien connue. Pline la désigne sous le nom de Slibium, qu'il a conservé dans la nomenclature chimique. Basile Valenlin est le premier qui ait décrit la manière de l'obtenir, dans son ouvrage intitulé: Currus triuDii'halis antimonii. On l'appelait aussi régule d'Antimoine ; le nom ù'Anlimoine cru était donné à sa combinaison avec le soufre.
L'Antimoine est solide, d'un blanc d'argent, brillant, devenant un peu terne par son exposition à l'air, très-cassant; il communique aux doigts, par le frottement, une odeur sensible; il est fusible à 425 degrés. Chimiquement pur, sa texture est lamelleuse et à très-petits grains; celui que l'on trouve dans le commerce est à larges facettes.
L'Antimoine s'obtient dans les arts en chauffant le sulfure d'Antimoine avec du fer, ou bien en grillant la mine et fondant l'oxyde avec du charbon et un peu de soude carbonatée. Dans les laboratoires, on l'obtient en meltant par petites parties un mélange de sulfure, de nitre et de tartre, et faisant fondre le mélange ; on laisse refroidir, et l'on trouve un culot d'Antimoine métallique au fond du creuset et une scorie composée de sulfate, de carbonate et d'antimoniate de potasse, ainsi qu'un sulfure double d'Antimoine et de potassium, mais en petite quantité.
Ce métal ainsi obtenu n'est pas parfai-
tement pur, il contient de l'arsenic, dont on le débarrasse en partie en le fondant plusieurs fois avec du nitre, qui oxyde l'arsenic restant dans les scories. On ne parvient jamais à le priver entièrement de tout l'arsenic qu'il contient, et que l'on retrouve dans toutes les préparations d'Antimoine, le kermès et l'émétique exceptés ; ce n'est que de ces deux corps qu'on peut l'obtenir parfaitement pur.
Sérullas reconnaissait sa pureté en le fondant avec du tartre; il en résultait un alliage de potassium et d'Antimoine décomposant l'eau avec dégagement d'hydrogène arséniqué, facile h reconnaître à l'odeur d'ail qu'il répand.
On emploie l'Antimoine en poudre porphyrisée, lenue en suspension dans des liquides mucilagineux ou en forme de pilules. Cette poudre, mêlée à 2 parties d'axonge, donne une pommade qui agit comme la pommade hémétisée.
C'est à l'hydrate de protoxyde qui se forme aux dépens de l'Antimoine exposé à l'air humide qu'il faut, suivant M. Mialhe, attribuer l'action assez énergique de ce métal réduit en poudre.
Autrefois on administrait l'Antimoine sous forme de petites balles que l'on appelait pilules perpétuelles, car elles servaient un grand nombre de fois ; on faisait aussi des gobelets avec ce métal, où le vin, à la faveur de ces acides, dissolvait, après un laps de temps plus ou moins long, une quantité très-incertaiue
d'oxyde d'Anlimoine, ol devenait éniôtique; ce qui rendait le médicament trèsinlidèle.
Oxydes d'Antimoine.
Il existe quatre oxydes d'Antimoine :
un sous-oxyde dont la nature est douteuse, un oxyde pouvant se combiner aux acides, ou protoxyde, et deux autres oxydes jouant le rôle d'acide, qui sont: l'acide antimonieux et l'acide antimonique.
Le proloxyde d'Antimoine est blanc, volatil ; on l'oblient en chauffant l'Antimoine métallique au contact de l'air; celui-ci s'oxyde et vient se condenser à la partie supérieure du creuset dont les bords sont hors du fourneau, et qui est lui-même recouvert d'un autre creuset où se condense le reste de l'oxyde.
Ainsi obtenu, on le nomme encore flews d' Antimoine, flnirs argentines d'Antimoine ; on peut aussi Tobtenir en faisant bouillir l'oxydochlorure (ou poudre d'Algaroth) d'Antimoine avec du bicarbonate de soude ; il se forme un chlorure de sodium, de l'oxyde d'Antimoine et du sesquicarbonate de soude.
D'après les observations de M. Durand, de Caen, l'oxyde obtenu par ce dernier procédé serait vomitif h dose beaucoup plus faible que les fleurs argenlines; il attribue cet effet à l'oxydochlorure qu'il retient. Il est probable aussi que la plus grande division de la matière doit influer sur les propriétés thérapeutiques.
L'acide antimonieux ou deutoxyde est blanc, insipide, rougissant le tournesol à l'état d'hydrate; insoluble dans l'eau et les acides, excepté da: s l'acide chlorhydrique. On l'oblient en dissolvant l'Antimoine dans l'acide nitrique et évaporant jusqu'à siccité; mais les expériences de AL Mitsclierlich nous ont appris que ce prétendu acide antimonieux n'était qu'une combinaison d'acide antimonique et d'oxyde d'.\ntimoine. En effet, si on le fait bouillir avec du bitartrate de potasse, il se forme de l'émétique, et l'acide antimoniaque est mis à nu.
L'acide antimonique ou peroxyde d'Antimoine est d'un jaune pâle, insipide, rougissant le tournesol à l'état d'hydrale et décomposé par la chaleur en acide antimonieux et oxygène; il est insoluble dans l'eau. On l'obtient par une dissolution d'Antimoine dans l'eau régale évaporée à siccité, ou par la décomposition de l'antimoniate de potasse par un acide.
Ces trois composés sont légèrement solubles dans l'eau quand ils sont hydratés.
Sulfures d' Antimoine.
Il existe trois sulfures d'Antimoine: le proto, le deuto et le trisulfure d'Antimoine. Lin seul est employé, c'est le protosulfure ; il est d'une couleur grise, d'un éclat métallique, cristallisé en longs prismes aiguillés; chauffé, il sl' fond facilement et se convertit par le contact
de l'air, en oxydosu'fure d'Antimoine; il forme avec l'eau un hydrate couleur de feu. On l'obtient, soit par la simple fusion du minerai, dont le sulfure se sépare facilement de la gangue, ou en fondant directement deux parties et demie de métal avec une de soufre. C'est même ce seul sulfure que l'on emploie en médecine, l'autre n'étant jamais pur et contenant surtout une proportion assez forte de sulfure d'arsenic.
Le sulfure d'Antimoine, purgé de sulfure d'arsenic, ne cède rien au suc acide de l'estomac; son insolubilité l'empêche d'avoir aucune action eificace.
Poudre de sulfure d'Antimoine.
On le pulvérise dans un mortier eu fer, puis on obtient une poudre impalpable par porphyrisation et lévigation.
Tablettes antimoniales de h'unckel.
Pr.
04 gram.
Amandes douces. .
Sucre 40'î
Poudre de semence de
petit cardamome. . .
Poudre de cannelle. . .
Sulfure d'Antimoine
porphyrisé 32 —
Gomme adragante. . . 8 — (Codex.)
On pulvérise les amandes avec le sucre ; on ajoute les autres poudres à l'aide du mucilage, pour faire des pastilles pesant 1 gramme.
Kermès minéral.
(Hydrosulfftte d'Antimoine, sons-hydrosulfate d'Antimoine, oxydosulfure d'Antimoine hydraté.)
Le Kermès a été découvert par Glauber, et préconisé par les Chartreux; d'où lui vient le nom de poudre des Chartreux.
Le Kermès, bien préparé, est une poudre légère, veloutée, d'un rouge foncé, décomposable, et se décolorant par l'aclion des rayons solaires. Le Codex l'obtient ainsi qu'il suit :
Sulfure d'Antimoine. ... 60 gram.
Carbonate de soude cristallisé 1,280 —
Eau 12,800 —
Opérez dans une chaudière de fonte très-propre, dissolvez le carbonate dans l'eau; portez à l'ébullitiou ; ajoutez le sulfure d'Antimoine finement pulvérisé, et agitez avec une patule en bois. Lorsque le mélange aura bouilli pendant une heure environ, filtrez la solution bouillante dans des terrines de gi'ès préalablement chauffées et contenant de l'eau très-chaude.
Laissez refroidir aussi lentement que possible pendant vingt-quatre heures au moins. Après ce temps, recueillez sur un
filtre la poudre roiigo qai s'est déposée ; lavez-la sur le filtre même avec de l'eau froidf», jusqu'à ce que le liquide des lavages ne laisse plus de résidu sensible par i'évaporatioii sur une lame de platine. Soumettez à la presse la poudre ainsi lavée; faites-la sécher dans une étuve modérément chauffée; passez-la au tamis de soie; et conservez-la dans des bocaux très-secs, à l'abri du contact de l'air et de la lumière.
Le Kermès, d'après l'analyse de Liebig et des chimistes français, est un composé d'oxyde d'Antimoine, de sulfure d'Antimoine, de sulfure de potassium et d'un sel antimonique.
On fait bouillir une seconde fois en ajoutant un peu de carbonale de soude et en mélangeant le résidu resté sur le filtre; on tire à clair par décantation et filtration ; une condition de succès est de laisser refroidir les liqueurs très- lentement ; pour cela, on, les reçoit dans des vases plongés dans l'eau chaude : il faut aussi avoir le soin de laver le Kermès à l'eau froide non aérée.
Ce procédé est celui de Clusel. Le Kermès ainsi obtenu est le seul qu'on doive employer, comme le prouve l'expérience clinique, conforme en cela avec les données fournies par la chimie. Le Kermès du Codex est en effet celui qui renferme le plus de protoxyde d'Antimoine hydraté, soluble dans le suc gastrique.
TaUellcs de Kermès.
Pr. : Kermès 8 grara.
Sacre 33-2 —
Gomme arabique. . . . 32 —
Eau de fleurs d'oranger. 32 —
On fait des pastilles de 60 centigrammes, contenant un centième de Kermès.
Cette préparation doit être conservée dans des vases bien bouchés à l'abri de la lumière.
Oxi/dosulfure.
Le Sulfure d'Antimoine se combine avec l'oxyde de ce métal, et forme plusieurs composés très-variables dans leur composition :
1° Le verre d'Antimoine, qui est en plaques demi-transparentes de couleur hyacinthe. On l'obt'ient en grillant le sulfure à l'air, dans un têt en terre, jusqu'à ce que la matière ait acquis tme teinte grise; alors on fait fondre la masse et on la coule en plaques minces. Le verre d'Antimoine contient en outre de l'oxyde de fer et de la silice en petites proportions.
2» Le foie d'Antimoine ou crocus metallorum, qui s'obtient comme le verre d'Antimoine, contient une plus grande quantité de sulfure, parce que l'on a arrêté le grillage aussitôt que la matière a pris une couleur de cendre. Le crocus est en masses presque opaques, d'une couleur brune. Cette substance est peu usitée; elle faisait la base du vin émétique des
anciens, médicament très-infidèle encore, vu la proportion plus ou moins grande de l'oxyde qui était dissous. On préparait autrefois le crocus en ajoutant du nitre au sulfure avant le grillage ; le crocus ainsi obtenu, après avoir été parfaitement lavé, était formé d'oxydosulfure et de sulfure double d'Antimoine et de potassium qui n'avait pas été enlevé entièrement par les lavages : on conçoit de suite que ce médicament devait être plus actif. 30 La rubine est un composé analogue au verre d'Antimoine, mais plus chargé de soufre. Cet oxydosulfuru est aujourd'hui inusité.
Chlorure d'Antimoine.
(Chlorure antimonique, muriate d'Antimoine, beurre d'Antimoine.)
Il est solide, blanc, demi-transparent, très-caustique, fusible à 100 degrés, attire l'humidité et se dissout dans une petite quantité d'eau ; une proportion un peu forte le décompose en oxydochlorure et en acide chlorhydrique libre, qui reste dissous dans l'eau.
On l'obtient en traitant le sulfure d'Antimoine par l'acide hydrochlorique, évaporant le liquide j usqu'à ce qu'il se prenne en masse par le refroidissement, introduisant la liqueur encore chaude dans une cornue et distillant.
En laissant le chlorure d'Antimoine à l'air, il se charge de la quantité d'eau suffisante pour le dissoudre, et donne une solution très-caustique.
Si, au lieu d'évaporer la solution de sulfure d'Antimoine dans l'acide chlorhydrique, on verse dans une grande quantité d'eau, il en résulte un précipité blanc caillebotté d'oxydochlorure d'Antimoine ou poudre d'Algaroth, mercure de vie ; il était employé autrefois comme émétique, mais on ne s'en sert plus que pour la préparation de l'émétique.
Antimoine diaphorétique, (Improprement nommé Oxyde blanc d'Antimoine.)
Il est en poudre blanche insoluble dans l'eau; il est formé d'antimonite et d'antimoniate de potasse en proportions variables, suivant la quantité de nitre que l'on a employée à sa préparation. On l'obtient ainsi qu'il suit, d'après le Codex :
Pr. : Antimoine purifié.
Nitrate de potasse.
1 part.
On pulvérise ces deux substances et on les projette par petites parties dans un creuset rougi au feu; on laisse pendant une heure la matière sur le feu pour achever la décomposition : le produit de cette opération est un mélange de nitrate et d'Antimoniate de potasse ou Antimoine diaphorétique non lavé des anciens. En lavant le produit à plusieurs
reprises, on a rAntimoine diaphorétique lavé (seul employé).
Les eaux de lavages coutiennent de l'antimoniate basique de potasse; traitées par un acide, elles donnent un précipité blanc appelé matière perlée de Kerkringivs, magistère ou céruse d'Antimoine.
L'Antimoine diaphorétique est un composé d'antimoniate acide de potasse. Il peut contenir aussi de l'hypoantimonite et de l'antimonite de potasse, suivant que la chaleur a été plus ou moins prolongée, ou la préparation du nitre moins forte.
L'Antimoine diapliorétique fait partie de la poudre Cornachine ou de tribus.
Tarirale de -potasse et d'Antimoine.
(Tartrale antimonico-potassique, Tartre stibié, tartre émétique, Émétique.)
Le tartrate de potasse et d'Antimoine est incolore, inodore, d'une saveur acre et désagréable; cristallisé en tétraèdres ou en octaèdres transparents. Il est efilorescent,soliible dansl'eau. L'eau des puits, et en général toutes les eaux qui contiennent des carbonates de chaux, de magnésie, en précipitent lentement l'oxyde d'Antimoine, et instantanément par l'ébullition, toutes les substances végétales astringentes qui contiennent du tannin, telles que le quinquina, la noix de galle, donnent un précipité insoluble; ce qui doit guider le praticien sur la nature des mélanges ofi l'émétique peut être décomposé. L'antidote de l'émétique est une infusion de quinquina ou de noix de galle.
L'émétique s'obtient de la manière suivante :
Bitartrate de potasse pulvérisé 1,000 gram.
Oxyde d'Antimoine par voie
humide 730 —
Eau 7,000 —
Mêlez le bitartrate de potasse et l'oxyde d'Antimoine avec une quantité suffisante d'eau bouillante pour former une pâte liquide. Abandonnez le tout pendant
vingt-quatre heures ; ajoutez le reste de l'eau, et faites bouillir pendant une heure, en ayant soin de remplacer l'eau au fur et à mesure qu'elle s'évapore. Filtrez et concentrez la liqueur, jusqu'à ce qu'elle marque 1,21 au densimètre. Laissez refroidir; l'émétique cristallisera. On obtient de nouveaux cristaux par l'évaporation des eaux mères.
Le tartrate double de potasse et d'Antimoine cristallise en octaèdres qui s'effleurissent à l'air. Il possède une saveur acre et désagréable.
Il exige, pour se dissoudre, un peu moins de 2 parties d'eau bouillante, et \ 4 parties d'eau froide; la solution aqueuse rougit faiblement le papier de tournesol; traitée par l'acide sullhydrique, elle donne lieu à un précipité rouge orangé.
La pommade stibiée se prépaie en triturant avec soin 1 partie d'émétique finement pulvérisée avec 2, 4 ou 8 parties d'axonge.
ytanay et Bertini, de Turin, ajoutent ?i la pommade stibiée une certaine proportion du sublimé, pour en augmenter l'activité.
La formule est la suivante :
Pr. : Tartre stibié. . . 40 gram. Sublimé. ..... 30 cent.
Axonge 50 gram.
Les solutions d'émétique dans l'eau distillée, dont on imbibe des compresses, peuvent avantageusement remplacer les pommades stibiées.
M. Mialhe pense que l'effet local ou émétique du tartre stibié, comme des autres préparations antimoniales, doit être rapporté au chlorhydi'ate de chlorure d'Antimoine, qui prend naissance dans l'estomac aux dépens de l'acide clilorhydrique que renferme l'humeur sécrétée par ce viscère.
En admettant comme vraie cette assertion, il s'ensuivrait donc que la tolérance ne pourrait pas s'établir pour les composés insolubles par eux-mêmes.
Il est peu de médicaments qui aient excité autant de controverses que l'Antimoine. Longtemps proscrit par des arrêts solennels émanés ou des grands corps politiques de l'État ou des facultés de médecine, il a été vanté avec une exagération que la persécution pouvait seule justifier; il a été déprécié avec un acharnement que ne justifiaient pas toujours les accidents causés par l'imprudence ou l'impéritie.
De toutes les préparations d'Antimoine dont fourmillaient les anciennes pharmacopées, deux seulement avaient survécu : l'émétique et le kermès; et si quelques médecins se hasardaient encore à prescrire l'Antimoine
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diaphorétique, ce n'était que dons des circonstances fort rares. De nos jours, en France, on a même presque complètement abandonné le kermès , et le tartre stibié est resté seul en possession d'une réputation qui lui a été vivement contestée.
Nous aurons à examiner, dans le cours de ce travail, si l'on n'a pas trop dédaigné des préparations antimoniales utiles, et si l'usage presque exclusif du tartre stibié n'a pas été la seule cause des préventions que l'on a conçues contre l'Antimoine.
Nous avons, pendant vingt ans, expérimenté avec le plus grand soin, dans notre hôpital, l'action comparative des diverses combinaisons de l'Antimoine, et nous sommes parvenus à quelques résultats nouveaux, qui ne nous paraissent pas indignes d'être relatés ici.
Toutes les préparations antimoniales, quelles qu'elles soient, possèdent une propriété irritante, d'autant plus active qu'elles sont plus solubles. Ainsi, l'émétique appliqué sur la peau, sur la membrane muqueuse de l'œil, du nez, de la bouche, des parties génitales, détermine une inflammation de nature spéciale et d'une grande gravité. Porté dans le canal alimentaire, il y cause toujours une inflammation plus ou moins vive et subordonnée à l'état antérieur du tube digestif, et à [quelques autres circonstances organiques qu'il est difficile et souvent impossible d'apprécier.
Un effet à peu près constant de l'ingestion des antimoniaux, c'est le vomissement. Mais les doses qui peuvent le provoquer varient singulièrement; car le tartre stibié, par exemple, peut faire vomir à la dose de moins de i centigramme, et l'acide antimonique doit être porté jusqu'à 4 grammes et davantage pour produire un effet vomitif analogue. Injectés dans le rectum, dans les veines, ou soumis à l'absorption dans quelque point que ce soit^ les antimoniaux provoquent le vomissement plus sûrement encore que lorsqu'ils sont mis en contact avec la membrane muqueuse de l'estomac : ce qui prouve que le vomissement est, dans ce cas, plutôt l'efl'et d'une modification spéciale du système nerveux que de l'irritation locale déterminée par l'application du médicament.
Dans l'acte du vomissement, les malades éprouvent un sentiment d'horripilation, suivi bientôt d'un commencement de lipothymie qui s'accompagne le plus ordinairement d'une sueur abondante. Ces phénomènes ne sont pas particuliers aux vomissements produits par l'Antimoine, mais ils appartiennent aussi à ceux qui sont causés par tout autre agent thérapeutique, et la diaphorèse ne doit pas plutôt être attribuée aux antimoniaux qu'à toute autre substance vomitive. La chose est si vraie que, sur plus de cent malades que nous avons soigneusement interrogés pour savoir si les préparations antimoniales, et l'Antimoine diaphorétique principalement, provoquaient une sueur plus abondante, deux seulement nous ont paru avoir sué un peu plus que d'habitude, et encore nous a-t-il été impossible d'apprécier si la diaphorèse avait été, dans ce cas, une circonstance naturelle de la maladie, ou si elle avait été
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déterminée par la médication. C'est pourquoi nous n'hésitons pas à déclarer que les antimoniaux ne sont sudorifiques que dans l'acte même du vomissement, et qu'à ce titre ils ne l'emportent sur aucune autre substance vomitive. Que si, dans le cours d'une pneumonie aiguë, la peau est sèche et chaude, et qu'après l'administration de l'Antimoine, elle devienne fraîche et humide, il n'en faudra pas conclure à l'action diaphorétique du médicament, car le même effet eût été produit par toute fiutie médication qui eût modifié la fluxion de poitrine de la même manière. Une autre cause a peut-être, de nos jours, accrédité parmi les médecins l'opinion que nous venons de combattre. On a vu que dans le rhumatisme articulaire aigu traité par le tartre stibié les malades ruisselaient de sueur, et l'on a attribué cette sécrétion àl'émétique, d'autant plus volontiers qu'une opinion populaire, partagée malheureusement par beaucoup de médecins, considère la sueur comme le signe le plus favorable dans la maladie qui nous occupe ici. De là cette pratique pernicieuse d'ordonner aux rhumatisants des bains de vapeurs ou des bains chauds ordinaires, ce que l'on eût évité si l'on eût pris la peine d'observer que, de toutes les maladies aiguës sporadiques, le rhumatisme articulaire est peut-être celle qui s'accompagne le plus ordinairement de sueurs abondantes. Cette simple notion clinique sufdt pour faire apprécier à sa juste valeur la prétendue vertu diaphorétique du tartre stibié, administré autrement que comme vomitif.
Arrivons maintenant à l'étude des propriétés spéciales des antimoniaux, propriétés tellement importantes que l'on doit s'étonner tous les jours, moins de l'enthousiasme exagéré qui a accueilli cette substance, lorsque la matière médicale en a fait la conquête, que du discrédit dans lequel elle était tombée naguère. Nous croyons qu'il existe en thérapeutique peu d'agents antiphlogistiques aussi puissants, lorsqu'on l'administre d'une manière et dans des circonstances convenables. Nous ne croyons pas non plus qu'il y ait de médicament dont l'innocuité soit plus constante, pourvu que l'on sache choisir la préparation antimoniale, et qu'on la donne avec les précautions sur lesquelles nous insisterons dans le cours de cet article.
Le travail que nous avons publié en 1833 sur l'Antimoine, dans le Dictionnaire de médecine en 25 volumes, a été l'objet d'attaques tellement violentes, et nous a valu de si fortes injures, qu'il est essentiel de revenir sur les faits que nous avons observés et sur les conséquences que nous en avons tirées.
Avant tout, il est essentiel de discuter une loi de thérapeutique générale qui semble de nos jours totalement oubliée, à savoir : que les constitutions médicales ont une influence immense sur le mode d'action des médicaments.
On peut légitimement considérer les substances médicamenteuses, quand elles sont appliquées au corps de l'homme, comme des agents morbifiques assimilables à ceux qui nous assiègent communément. Or on so
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demande tout d'abord si les agents morbiliqiies ordinaires ont toujours le même mode d'action. C'est à l'expérience de répondre.
Un homme, dans certaine constitution épidémique, est exposé à l'intempérie de l'air ; il contracte une pneumonie, plus tard un rhumatisme articulaire, ailleurs une pleurésie, dans d'autres cas une dyssenterie. La même cause ici a déterminé une fluxion inflammatoire sur des organes différents. Ce fait s'offre si souvent à l'observateur, qu'il ne peut être controversé par personne. Ainsi, pendant l'épidémie du choléra (1832), la cause en apparence la moins propre à troubler les fonctions digestives causait de la diarrhée et quelquefois le choléra d'emblée. Deux ans plus tard, pendant le règne de la grippe, cette même cause déterminante, à laquelle naguère nous avions rapporté le choléra, donnait lieu maintenant à une forme particulière de catarrhe.
Or rien n'avait changé dans la cause; elle était identique à elle-même; comment ne produisait-elle pas les mêmes effets?
C'est que dans l'action d'une cause il y a deux choses également importantes à considérer: d'abord la nature de la cause, qui reste toujours semblable à elle-même, et le support de la cause, savoir l'économie à laquelle elle s'applique, qui varie à l'infini, et qui réagit en vertu de l'idiosyncrasie d'abord, et aussi en vertu d'une disposition accidentelle qui, à elle toute seule, exerce une immense influence. C'est cette disposition accidentelle qui, départie à un grand nombre d'individus dans un même temps, dans un même pays, prend le nom de conslitution épidémique, qui est à la masse ce que Vidiosyncrasie ou la constitution particulière est à l'individu.
Quand donc tous ou presque tous les hommes ont une constitution accidentelle commune^ que nous appelons co/îs^/Vw/wn médicale ou épidémique^ la même cause qui, en dehors de cette constitution, produisait des effets donnés, produira des effets tout difl'érents, parce que précisément le support de la cause, savoir l'économie, se trouvera dans une disposition différente, en vertu de laquelle elle réagira différemment.
Or le médicament appliqué à l'homme trouve le malade non-seulement avec l'état morbide spécial contre lequel il est administré, mais encore avec la constitution commune ou épidémique qui, nécessairement, va modifier ses effets. Pour prendre un exemple, supposons dans un pays une constitution cholérique. Si le mercure est employé en frictions dans la péritonite puerpérale ou le rhumatisme articulaire, il surviendra presque immédiatement du côté du tube digestif des accidents dont la gravité pourra être extrême ; de sorte que, dans ce cas, le mercure, distrait de son action naturelle, est allé influencer l'intestin avant d'avoir manifesté les effets qu'il produit ordinairement.
Ici l'exemple est grossièrement évident ; mais, pour n'être pas aussi nettement manifeste, l'influence de la constitution médicale n'en est pas moins constante dans une multitude d'autres circonstances.
Est-il vrai que telle année tous les érysipèles cèdent avec une facilité
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merveilleuse à deux ou trois émissions sanguines, que l'année suivante une saignée sera suffisante, que plus tard l'émétique rendra de plus grands services que les pertes de sang, que dans d'autres circonstances une médication purement expectante réusssira mieux? Voilà donc les émissions sanguines, l'émétique, les simples émollienls, éprouvant des succès divers dans la même maladie, en raison de modifications spéciales éprouvées par l'organisme.
Au même rang se placent beaucoup de médications et de substances médicamenteuses, et il est bien facile de recueillir à ce sujet les témoignages de tous les médecins qui ont écrit avant notre siècle d'expérimentation intelligente.
Aujourd'hui un médecin se met en tête une idée thérapeutique, ou plutôt une idée d'expérimentation, ce qui n'est pas la même chose. Il va soumettre, sans exception d'âge, de sexe, de tempérament, de constitution médicale, tous ses malades à un traitement identique, pendant une longue période d'années, et il enregistrera gravement le nombre des décès et des guérisons, mois par mois, an par an, et tirera de là des lois thérapeutiques qu'il regardera comme irréfragables. Peu lui importe que telle année il ait à déplorer une mortalité effroyable, que telle autre il ait à se réjouir d'un grand nombre de guérisons ; pour lui, c'est une question de chiffres ; il veut ses additions, et le résultat est ce qu'il appelle une loi.
Mais si vous lui demandez pourquoi, en 1830, il a perdu un malade sur trois, et pourquoi, en 1840, il en perd un sur dix, il ne s'en inquiète guère, et il conclut avec aplomb que la maladie éta.it moins grave en 1840 qu'en 1830. Sa conclusion serait légitime s'il avait abandonné ses malades aux seuls effurts de la nature ; mais il compte pour rien son traitement, et il ne comprend pas que l'année dans laquelle il a perdu le plus de malades serait celle peut-être où il en serait mort le moins si le traitement eût été autre.
Quand on lit avec attention les belles pages de Sydenham et de Stoll sur les modifications thérapeutiques que nécessitaient les constitutions épidémiques qu'ils observaient avec tant de soin, on reste convaincu, d'une part, de l'étroitesse de vue des médecins qui restent toujours dans la même voie, malgré le chfingement de constitution; d'autre part, de l'influence extrême que le changement de constitution exerce sur le mode d'action des mêmes médicaments dans une maladie dont la manifestation locale est la même. Revenons à l'Antimoine.
Pour bien faire comprendre la différence immense qui sépare le mode d'action des antimoniaux observés en 1831 et 1832, et celui des mêmes médicaments administrés en 1846, en 1851, qu'il nous suffise de jeter un coup d'œil sur les effets immédiats de ces agents, et l'on jugera par là quelle doit être l'influence secondaire. Or le lecteur admettra aisément que, s'il est possible de mal juger les résultats secondaires d'une médication, au moins est-il toujours impossible de se tromper sur son action i;nmédiate.
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En 1831, à l'Hôlel-Dieu et dans notre pratique particulière, nous ne pouvions dépasser, pour l'adulte, la dose de 1 gramme d'oxyde blanc d'Antimoine pour un jour, sans donner lieu à des vomissements et à de la diarrhée. Nous ne pouvions prescrire le kermès à plus de 30 à oO centigrammes, et encore étions-nous obligés de le mêler à une assez grande quantité d'opium pour le faire tolérer. Quant à l'émétique, il provoquait si constamment de graves accidents, et il était si difficile de le faire supporter aux malades, que nous avions été forcés d'y renoncer.
Ce que nous observions à l'Hôtel-Dieu de Paris, d'autres praticiens le remarquaient également dans d'autres hôpitaux et dans leur clientèle. Aujourd'hui (185]), dès le premier jour, on peut donner à un adulte 16 grammes d'Antimoine diaphorétique lavé, sans qu'il éprouve même un soulèvement d'estomac. Nous portons d'emblée le kermès à la dose de 2 à 3 grammes, et nous ne sommes pas obligés de lui associer le sirop diacode. Dans les pneumonies, dès le premier jour, nous n'hésitons pas à conseiller 1 gramme d'émétique, et c'est à peine si une dose si élevée fait vomir une ou deux fois.
Ici, nous le répétons, il ne peut y avoir d'erreur, et pourtant ces résultats sont à ce point évidents, qu'ils frappent tous les yeux, et que certains médecins, qui jadis s'élevaient contre nous avec violence, parce que, disaient-ils, nous causions avec le kermès d'horribles gastro-entérites, disent aujourd'hui dans leurs leçons publiques que ce médicament est à peu près aussi inerte que du sucre en poudre.
On est en droit maintenant de se demander si l'immense différence que l'on remarque aujourd'hui entre les effets immédiats des mêmes préparations antimoniales, comparés à ceux que l'on observait il y a quinze ans, n'est pas un grand motif de supposer qu'il a dû en être de même pour les faits secondaires.
Il est pour nous incontestable que les antimoniaux donnés à une dose convenable sont un des plus héroïques moyens dans le traitement de la pneumonie; mais les doses n'ont rien d'absolu, et elles doivent changer non-seulement suivant chaque individu, mais aussi suivant les constitutions médicales, et nous ne comprenons pas, en vérité, pourquoi il n'en serait pas de l'Antimoine comme de la saignée.
Est-il au monde un médecin assez infatué d'une théorie qui n'admette que les émissions sanguines doivent être proportionnées à la force du sujet et à sa constitution individuelle? Est-il un médecin attentif qui, employant la saignée dans la pneumonie, n'ait remarqué que certaines années, il obtenait la guérison à plus ou moins de frais que l'année précédente, et cela indépendamment de la constitution individuelle ? Cette manière d'être nouvelle se trouvait sous l'influence de la constitution épidémique. Est-il donc si surprenant que l'Antimoine, en tant qu'agent thérapeutique, se trouve précisément dans le même cas que les émissions sanguines ?
Si nous sommes entrés dans cette discussion, ce n'est, en aucune ma-
nière pour rcclamer une espèce de bill d'indemnité, mais bien seulement pour justifier les différences que l'on trouvera entre ce chapitre et l'article que nous avons publié en 1833, dans le Dictionnaire de médecine en 25 volumes.
Nous avons donné, depuis plusieurs années, des préparations antimoniales à un grand nombre de malades atteints d'affections fébriles, telles que sciatiques, rhumatismf;s et catarrhes chroniques, douleurs nocturnes syphilitiques, etc., etc. La grande circulation, la respiration, la sécrétion urinaire ont éprouvé de très-importantes modifications.
1° La circulation. Le pouls devenait plus faible, plus lent ; les impulsions du cœur, explorées avec le stéthoscope, étaient en harmonie avec le pouls. Nous avons vu le nombre des pulsations descendre en trois jours de soixante-douze à quarante-quarante, et se soutenir longtemps à ce dernier nombre. Le plus ordinairement la force du pouls est diminuée d'une manière très-notable, mais le nombre des pulsations ne descend guère au-dessous d'un cinquième ou d'un quart. Nous avons, dans un certain nombre de cas, observé un phénomène singulier qui succède à l'administration de l'Antimoine : le pouls devient excessivement irrégulier, sans perdre rien de sa fréquence ; cette irrégularité persiste quelquefois pendant toute la durée de la médication ; mais le plus souvent elle précède et annonce la diminution dans le nombre des pulsations artérielles. Quelques circonstances, que nous indiquerons tout à l'heure, empêchent que l'Antimoine n'ait aucune action appréciable sur le système de la grande circulation.
2° La respiixUion. Nous avons vu le nombre des mouvements respiratoires diminuer tellement, que des malades, soumis à l'expérience, ne respiraient plus que six fois par minute, lorsque auparavant ils respiraient seize, vingt et vingt-quatre fois; et l'on n'eût pu s'empêcher de concevoir de grandes inquiétudes, si l'on n'avait été rassuré en même temps par la bonne contenance du malade, et par le témoignage qu'il nous donnait de son bien-être. Il est, en effet, bien remarquable qu'un médicament qui exerce une action si puissante sur les mouvements du cœur et sur ceux des muscles inspirateurs, ne débilite pas le système musculaire de la vie de relation, et que les malades conservent leurs forces, l'intégrité de leurs facultés intellectuelles, et celle de toutes les fonctions organiques, en même temps que deux fonctions générales aussi essentielles éprouvent une immense perturbation. Il faut dire que les malades, lorsqu'ils respirent avec cette extrême lenteur, n'éprouvent aucune gêne dans la respiration, et qu'ils sont en quelque sorte assimilés aux grands animaux, dont les mouvements Ihoraciques et circulatoires sont si lents.
3° La sécrétion urinaire. Lorsque les antimoniaux ne déterminaient ni purgations ni vomissements, ils augmentaient presque constamment la sécrétion urinaire. Ce phénomène nous a frappés, et nous nous sommes étonnés de ne l'avoir vu explicitement indiqué par aucun des au-
leurs qui, dans ces derniers temps, ont écrit sur l'Antimoine. Nous avons dû également remarquer ce qu'il y avait de commun entre la plupart des autres substances diurétiques et les antimoniaux. Celles-là, ainsi que ces derniers, exercent en même temps une action dite stimulante sur les reins, et une sédation sur le système circulatoire : ainsi la digitale, la scille, les acides végétaux, les sels de soude et de potasse, etc. ; et par contre, nous voyons que les substances qui stimulent le plus énergiquement la circulation augmentent la diaphorèse et diminuent la sécrétion urinaire : ainsi l'opium, lessolanées vireuses, les alcools, les composés ammoniacaux, etc. Nous ne voulons pourtant pas dire qu'il soit possible d'appliquer ce principe à toutes les substances diurétiques ou diaphorétiques ; nous avons voulu seulement indiquer ici quelques rapprochements qui nous semblaient n'être pas tout à fait inutiles.
Il est fort remarquable que l'inlluence des antimoniaux ne cesse pas aussitôt que l'on cesse l'administration du médicament. Ainsi nous voyons souvent le ralentissement du pouls et des mouvements respiratoires persister encore plusieurs jours après que l'on a suspendu l'usage du médicament.
Nous avons dit plus haut que les préparations antimoniales provoquaient le vomissement et la diarrhée ; mais ces modifications qu'éprouve l'appareil digestif sont en raison du composé antimonial, de la susceptibilité du canal alimentaire, de la durée de la médication, du régime de celui qui est le sujet de l'expérience, de son âge et de son sexe, etc.
A. Co//ï/:/oseân^2»îo?7za/. Le tartre stibié est, de tous les antimoniaux, celui qui provoque le plus activement les vomissements et la diarrhée. Ces eiTets sont produits par une dose qui varie depuis un quart de grain jusqu'à 4 grains. Vient ensuite l'Antimoine métallique, dont la dose ne doit pas être plus que quadruple de celle du tartre slibié, puis les combinaisons des oxydes d'Antimoine avec un excès de potasse, le kermès, la poudre d'Algaroth, et enfin les oxydes d'Antimoine purgés de l'excès de potasse qu'ils pouvaient contenir; enfin l'oxyde pur, l'acide antimonieux et l'acide antimonique. Ces six dernières préparations ne devraient réellement pas être considérées comme vomitives et purgatives; car, le plus souvent, il ne faut pas moins de 8 à 16 grammes pour produire les effets que l'on obtient avec 2 centigrammes d'émétique.
On peut établir, en thèse générale, que l'action irritante locale des antimoniaux est en raison directe de leur solubilité. Cette formule nous semblait vraie ; mais nous n'avons pas été médiocrement étonnés, dans le cours de nos expériences, en voyant que l'Antimoine métallique, parfaitement pur et porphyrisé, avait une action presque aussi énergique que le tartre émétique. 11 était, nous l'avouons, bien difficile d'expliquer une pareille anomalie ; car, en admettant qu'il s'oxydât promptement dans les voies digestives pour passer à l'état de sel, encore ne pouvait- 8^ ÉD. — T. n. 61
Ofiiî SÉDATIFS ET CONTRO-STIMULÂNTS.
on concevoir comment des oxydes d'Antimoine avaient une action si différente sur celle du métal pur.
B. L'état du canal alimentaire. L'action vomitive et purgative des antimoniaux s'exerce avec beaucoup plus de violence quand il existe une inflammation de la membrane muqueuse du tube digestif. C'est alors que les préparations stibiées les plus inoffensives dans la généralité des cas causent des vomissements répétés et des superpurgations souvent fort dangereuses. C'est ainsi que nous avons vu des pbthisiques périr rapidement à la suite de l'administration des antimoniaux qui avaient aggravé l'inflammation tuberculeuse de l'intestin. Aussi dans les pneumonies des poitrinaires, devons-nous être sobres des préparations stibiées et employer de préférence tout autre moyen, dût-il n'avoir pas immédiatement d'aussi bons résultats. Il est d'autant plus essentiel dene donner l'Antimoine que dans le cas seulement oii la membrane muqueuse est saine, que si d'une part la phlegmasie intestinale est augmentée, d'autre part, les effets antiphlogistiques indirects du médicament ne sont pas obtenus.
Cependant il ne faudrait pas croire qu'une diarrhée aiguë abondante et des vomissements fussent toujours une contre-indication de l'administration des antimoniaux. Laennec avait déjà constaté, et bien souvent nous avons vu que tous les accidents cessaient du côté des viscères gastriques sous l'influence d'une dose élevée d'émétique ou de kermès. Aussi n'hésitons-nous jamais à administrer les antimoniaux, lorsque, dans le cours d'une pneumonie aiguë, des vomissements et de la diarrhée se sont montrés avec quelque violence. Si donc les signes d'une phlegmasie gastro-intestinale aiguë (si tant est que la diarrhée et les vomissements indiquent toujours une inflammation de la membrane muqueuse du tube digestif) ne doivent pas empêcher de donner l'Antimoine dans le cas de pneumonie, d'un autre côté, nous devons reconnaître qu'il n'en est point de même quand la diarrhée et les vomissements existent depuis longtemps.
Que si, lorsque des accidents inflammatoires de l'intestin sont un épiphénomène de la pneumonie aiguë, nous recourons sans hésiter aux antimoniaux pour combattre la maladie principale, nous ne suivons pas la même conduite thérapeutique quand la pneumonie devient, au contraire, un accident de la maladie principale, comme cela s'observe si communément daus la dothiénenlérie en administrant l'émétique. Dans ce cas on augmente les accidents locaux de l'affection intestinale, à moins que l'on ne donne les préparations insolubles. Nous avons vu souvent Laennec lui-môme causer par cette méthode une funeste aggravation des symptômes, et il a fallu tout l'aveuglement de la prévention pour que cet illustre médecin persistât dans une pratique dont il était facile de constater le danger.
C. Durée de la médication. Lorsque l'on administre des préparations solublcs d'Antimoine à dose un peu élevée, le premier effet est de
provoquer des vomissements et de la diarrhée. Après un temps plus ou moins long,mais qui varie entre douze heures et trois jours, la tolérance s'étahlit, c'est-à-dire que le médicament est suj^porté sans déterminer d'accidents locaux appréciables. Celte tolérance est quelquefois immédiatement obtenue, d'autres fois elle ne peut jamais survenir, et ce phénomène s'observe souvent chez les personnes dont le canal alimentaire est malade depuis longtemps.
Quand, au contraire, on n'a donné que des préparations insolubles d'Antimoine, il est assez rare que l'on observe de la diarrhée ou des vomissements ; en d'autres termes, la tolérance s'établit presque toujours d'emblée.
La durée de la tolérance est variable, et il est important d'insister ici sur quelques préceptes thérapeutiques dont l'oubli peut être suivi d'accidents bien graves. En général, lorsque la tolérance s'est établie difficilement, elle dure peu, et l'on voit reparaître les accidents au bout d'un ou de deux jours ; dans le cas contraire, on la voit durer quatre, huit et jusqu'à quinze jours, lorsqu'on a usé d'une préparation soluble, et presque indéfiniment lorsque l'on use d'un composé insoluble.
Quelle qu'ait été la durée de la tolérance, une fois qu'elle a cessé, il faut ne plus donner d'Antimoine, car on voit rapidement survenir des accidents gastriques dont on a peine quelquefois à se rendre maître. Il est même fort remarquable que, lors même que l'on a cessé l'usage du remède avant que les vomissements ou la diarrhée nous en aient fait une nécessité, les malades éprouvent pendant quelque temps une grande propension au dévoiement.
A vrai dire, nous ne doutons pas, comme nous l'ont démontré plusieurs autopsies, que le contact prolongé de l'Antimoine ne détermine sur la membrane muqueuse gastro-intestinale des phlegmasies locales, analogues à celles que l'on voit survenir sur la peau lorsqu'on a fait usage de frictions ou de lotions stibiées ; et quoique ces gastro-entérites par cause externe n'aient rien de grave en général, toujours est -il qu'il faut éviter de les porter au delà de certaines bornes.
Nous avons dit plus haut que les effets généraux de l'Antimoine n'étaient point obtenus lorsque le médicament causait de la diarrhée et des vomissements ; la raison en est bien simple, c'est qu'il n'en est presque pas observé; aussi doit-on, par tous les moyens, chercher à obtenir la tolérance. C'est en associant l'opium à l'émétique que Laennec parvenait plus certainement à faire supporter le remède ; l'addition de quelques substances aromatiques, telles que l'eau distillée de fleurs d'oranger, lui semblait propre à diminuer les nausées. Ces moyens sont rarement utiles lorsque l'on fait usage d'antimoniaux insolubles, et ils ne doivent être employés qu'au début lorsqu'on se sert de l'émétique ; car, d'une part, l'opium nuit singulièrement aux effets sédatifs de l'Antimoine, comme Rasori l'avait déjà dit, et, d'autre part, par l'association de l'opium on risque de masquer pendant quelque temps des accidents
intestinaux qui éclatent ensuite avec une violence beaucoup plus grande.
11 noQS reste à parler d'un phénomène que quelques personnes ont désigné sous le nom de saturation antimoniale. En général, lorsque l'on a soutenu pendant plusieurs jours la médication par le tartre stibié, le malade éprouve dans toute la gorge, dans la bouche et sur la langue un sentiment de tension qui s'accompagne de quelque douleur et d'un goût métallique bien prononcé. Ce goût a été comparé à celui que l'on éprouve lorsque l'on fait usage de mercuriaux. Nous nous étonnons que l'on ait cherché à assimiler complètement l'action de l'émétique sur la membrane muqueuse buccale à celle du mercure sur les mêmes parties. 11 y a en effet cette grande différence que le mercure n'agit qu'indirectement sur la bouche, tandis que l'Antimoine exerce une action purement locale exactement semblable à celle des lotions stibiées sur la peau. En effet, le passage répété d'une solution de tartre émétique sur la langue et sur les amygdales détermine une inflammation aphtheuse qui cause de vives douleurs et ne se guérit qu'après plusieurs jours. Ce phénomène ne doit donc pas être attribué à une véritable saturation, et il ne faut pas l'attendre pour cesser l'administration de l'Antimoine, car il ne se développe que très-rarement lorsqu'on a fait prendre des préparations stibiées insolubles. Mais lorsque la membrane muqueuse buccale s'en-flamme, il faut au plus tôt renoncer au tartre stibié, car on voit immédiatement se développer, du côté des organes abdominaux, des accidents qui peuvent être graves.
D. Réf/hne du malade. Nous ne croyons pas que personne ait apprécié convenablement l'immense influence que le régime exerce sur les effets thérapeutiques de l'Antimoine. Nous avons dit plus haut que nous avions administré des antimoniaux à des hommes atteints de sciatique, de rhumatismes chroniques, de catarrhes non fébriles, et qui, à cela près, jouissaient de l'intégrité de leur santé. Tant que nous les tenions à lu diète, c'est-à-dire qu'ils ne mangeaient que trois soupes par jour ou le quart de portion, nous observions les phénomènes généraux dont nous avons déjcà parlé ; mais lorsque nous accordions un peu plus d'aliments et que les malades mangeaient la demie ou les trois quarts, le pouls et la respiration reprenaient leur fréquence normale, et la sécrétion urinaire n'était pas augmentée d'une manière aussi notable. Pourtant, chez quelques-uns d'entre eux, les effets de l'Antimoine ont persisté malgré l'alimentation ; chez d'autres, il ne restait que l'irrégularité dans le pouls, irrégularité qui continuait encore pendant quelques jours après qu'on avait cessé tout traitement. On peut établir en thèse générale que l'action générale de l'Antimoine sur l'économie animale est d'autant plus puissante que la diète est plus sévère, et, au contraire, l'action irritante locale est d'autant plus vive que la quantité des aliments est plus considérable. En effet, nos expériences nous ont prouvé que la même dose d'Antimoine qui, la veille, n'avait causé ni vomissements ni coliques
lorsque le malade était à la diète absolue, déterminait le lendemain de légers troubles des fonctions digestives, troubles qui augmentaient en proportion de l'augmentation des aliments : d'où suit naturellement ce précepte thérapeutique, que la dose des préparations antimoniales doit être diminuée à mesure que l'on se relâche de la sévérité de la diète imposée au malade.
Certains aliments, certaines substances médicamenteuses modifient l'action des antimoniaux, et il est d'autant plus important de le savoir, que «rien souvent on ne sait à quoi attribuer des accidents qu'on peut aisément éviter lorsqu'on a été averti. Le vin, les fruits acides, tels que les oranges, les limons, les citrons, les groseilles, les cerises, etc., et même les confitures de groseille, le raisiné, etc., les boissons faites avec les sucs des fruits acerbes ou acides augmentent singulièrement la propriété vomitive et purgative des antimoniaux ; et, le fait une fois constaté, nous avons pu l'expliquer aisément par la présence de l'acide tartrique ou citrique dans les aliments ou les tisanes acides, qui forment avec l'Antimoine des sels solubles et violemment émétiques.
E. Age et sexe. Pour ce qui regarde l'âge et le sexe, on peut établir que les vomissements et la diarrhée sont beaucoup plus taciles chez les enfants et chez les femmes que chez les adultes du sexe masculin. La tolérance dure peu de temps aussi chez les enfants, et il faut y faire une sévère attention ; car l'Antimoine, si puissamment utile pour combattre dès le premier âge les pneumonies et certaines affections cérébrales, peut devenir une arme très-dangereuse si son emploi est continué au delà des bornes convenables.
Quelque prudence qu'on ait mise dans l'administration des antimoniaux, il peut arriver que, chez certains malades, de graves désordres des fonctions digestives nécessitent de prompts secours. Il arrive souvent que la diarrhée persiste pendant trop longtemps et entrave la marche de la convalescence, (juand il survient de violents vomissements et des superpurgations le premier jour de l'administration des antimoniaux, on ne doit pas concevoir d'inquiétude, car, en persistant dans la médication, la tolérance s'établit le plus souvent le second ou le troisième jour du traitement. Les vomissements et la diarrhée ne sont réellement h redouter que lorsqu'ils reparaissent après la période de tolérance. La première chose à faire alors, c'est de cesser immédiatement l'Antimoine; car, nous ne saurions trop le répéter, la tolérance perdue ne se rétablit que très-difficilement. La diète, les boissons féculentes, les lavements d'amidon devront être conseillés tout de suite; en même temps on fera prendre au malade 4 grammes d'électuaire diascordiura dans les vingtquatre heures, ou mieux une mixture dans laquelle on fera entrer 12 décigrammes de diascordium, 6 décigrammes dégomme kino^, et 5 centigrammes à i décigramme de sulfate ou d'hydrochlorate de morphine. Que si les vomissements ne permettaient pas de supporter cette potion, on administrerait en lavement ces mêmes remèdes, et s'ils ne calmaient
pas la violence des coliques et des vomissements, on mettrait sur l'épigastre et sur le trajet des deux colons droit et gauche un vésicatoire extemporané qui permettrait de recouvrir le derme dcnudé de sulfate ou d'hydrochlorate de morphine.
Il est rare que de pareils moyens ne calment pas dans vingt-quatre heures, ou deux jours au plus, la violence des accidents; dès que ce but est atteint, on a recours au sous-nitrate de bismuth, que l'on donne chez les adultes à la dose de 50 centigrammes, trois, quatre ou cinq fois par jour, et que l'on continue pendant quelque temps, même après que la diarrhée et les vomissements ont complètement cessé ; c'est aussi à cette dernière médication que nous avons presque toujours recours lorsque, après l'administration longtemps continuée de l'Antimoine, il reste quelques troubles fonctionnels du canal alimentaire.
Quant à l'inflammation aphtheuse qui survient quelquefois sur la membrane muqueuse du pharynx et de la bouche, on pr-ut la prévenir en donnant le médicament sous forme pilulaire ; et, si elle existe, on la modère aisément par desgargarismes ainsi composés :
Eau commune 375 grammes.
Alun 8 —
Sirop de mùre^ 64 —
Ou b'en :
Eau distillée 373 grammes.
Sulfate de zinc 00 centigr.
Sirop de fleurs d'oranger 04 grammes.
Ou bien encore par le collutoire suivant : ,
Acide hydrochloriqiu' 8 grammes.
Miel rosat CV —
ACTION THÉRAPEUTIQUE
Déjà, dans le premier volume, nous nous sommes occupés d'une des principales préparations antimoniales, c'est-à-dire du tartre stibié , comme irritant topique et comme évacuant ; ici nous étudierons d'une manière toute particulière l'action des aniimoniaux en général sur les maladies fébriles, nous réservant de traiter un peu plus loin de quelques autres applications thérapeutiques un peu moins importantes.
Depuis que les antimoniaux étaient devenus du domaine de la thérapeutique, on avait souvent, parleur moyen, obtenu la guérison de maladies fort graves. Mais l'action vomitive, purgative, et diaphorétique du médicament avait seule frappé les médecins, et ils n'avaient pas formulé les résultats qu'ils n'avaient pas compris. Cependant le kermès était prescrit assez souvent à haute dose comme béchique et comme altérant, et l'Antimoine diaphorétique lavé était donné à la dose d'une demi-once par jour, dans 4 onces d'infusion de bourrache, dans le cas spécial de pleurésie et de péripneumonie, comme on peut s'en assurer en lisant le
formulaire dos hôpitaux de Paris pour l'année 1764. Mais cette nïédicalion était tombée en oubli, lorsque Rasori, professeur de clinique à Milan, publia, sur Taction thérapeutique de l'émétique à haute dose, des travaux qui eurent un grand retentissement dans le monde savant. Il reconnut que, dans certaines maladies, l'émétique à haute dose amenait une prompte cessation des accidents inflammatoires. Peschier, de Genève, Laennec et plusieurs autres praticiens constatèrent ces importants résultats, et maintenant il n'est personne qui révoque en doute la puissance du tartre stibié à haute dose dans le traitement de certaines pneumonies. Les opinions sont beaucoup moins unanimes sur l'efficacité de ce même agent thérapeutique contre le rhumatisme articulaire, la phlébite, la péritonite, la pleurésie, la méningite, l'angine, etc. Nous discuterons avec impartialité les opinions des auteurs en les comparant -aux faits nombreux que nous avons nous-mêmes observés, et nous indiquerons avec la même bonne foi et les cas où nous avons vu les antimoniaux suivis d'un plein succès, et ceux dans lesquels ils n'ont donné aucun résultat avantageux.
I>e l'emploi de l'Antimoine dans la pneiimonîe aiguë. Depuls la publication de nos travaux sur l'action thérapeutique des antimoniaux, en 1832, il s'est élevé à ce sujet une controverse des plus vives. Attaqué avec une violence souvent peu équitable, vanté par d'autres avec une exagération passionnée, l'Antimoine est pourtant demeuré dans le domaine de la thérapeutique, et aujourd'hui que les questions personnelles sont un peu oubliées, il est moins difficile déjuger cette grave et importante question. Et d'abord l'émétique a fini par convaincre les plus incrédules, et depuis que M. Louis, cet observateur si grave et si probe, est venu hautement proclamer l'évidente efficacité du tartre stibié dans la pneumonie aiguë, personne n'a plus douté ; aujourd'hui c'est donc chose jugée. Il n'en a pas été de même des autres préparations antimoniales. Le kermès n'a pu prendre droit de cité, non qu'il ait à coup sûr une efficacité moindre, mais parce que, presque seuls à Paris, nous avons persisté dans son emploi, et que le nouvel hôpital dans lequel nous poursuivions nos expériences n'était plus au centre de la capitale, comme l'Hôtel-Dieu, et que de nombreux élèves ne pouvaient plus, comme jadis, être témoins des expériences nombreuses dont ils constataient chaque jour les heureux résultats. Or, de toute évidence, le kermès, dans le traitement de la pneumonie, ne le cède en rien à l'émétique ; il a même sur lai cet avantage qu'il est beaucoup moins irritant, et qu'il cause bien plus rarement ces pblegmasies de la bouche et de la gorge, et ces inflammations gastro-intestinales qui ne permettent pas toujours de continuer l'emploi de l'émétique aussi longtemps qu'il serait convenable de le faire pour amener à bien une pneumonie, et surtout pour s'opposer à toute récidive. L'Antimoine métallique, l'Antimoine diaphorétique non lavé, en un mot, les préparations antimonialcs les
plus irritantes ne diffèrent réellement de l'émétique que par la dose; quanta leurs effets généraux, ils sont toujours les mêmes. Les préparations insolubles, telles que l'Antimoine diaphorétique lavé et les divers oxydes d'Antimoine, ont été vantées par nous en 1832 et en 1833, à une époque où, comme nous l'avons déjà dit, elles produisaient la diarrhée et les vomissements avec autant de facilité que le kermès les produit aujourd'hui. Alors, et nous ne saurions proclamer trop haut ce fait important, l'émétique, le kermès et l'Antimoine métallique irritèrent souvent de telle manière, que nous ne pouvions les employer ; et les préparations insolubles, au contraire, douées de propriétés irritantes beaucoup moindres, trouvaient; une application heureuse et facile. Aujourd'hui (1851) nous excluons du traitement de la pneumonie aiguë des adultes les antimoniaux insolubles, à l'exception du kermès et du régule, parce qu'ils ne nous rendent plus les mêmes services que jadis. Dans quelques années probablement il faudra y revenir, dès que la constitution médicale aura changé et que l'économie ne pourra sans dommage supporter l'action de l'émétique, du kermès et du régule.
Toutefois, dans notre hôpital, nous avons constaté tout nouvellement encore l'heureuse influence de l'oxyde blanc d'Antimoine dans la pneumonie des enfants, et des faits nombreux, publiés sous nos auspices dans les divers recueils périodiques, ne laissent aucun doute sur ce fait thérapeutique; mais on est forcé de porter <à des doses assez fortes l'oxyde blanc d'Antimoine, et le kermès peut, à coup sûr, à de moindres doses produire le même résultat.
Revenons à l'analyse des effets produits par les antimoniaux dans la pneumonie.
Si nous voulons juger de l'influence des antimoniaux dans le traitement de la pneumonie, comparée à celle des autres traitements, nous sommes arrêtés tout d'abord par une impossibilité flagrante. Les relevés des différents auteurs, vrais, sans doute, sont cependant tellement contradictoires, que l'esprit reste en suspens et que l'on se voit forcé de rentrer en soi-même, d'interroger sa propre expérience et de mesurer les observations des autres à celles que l'on a recueillies soi-même. Cette manière de juger n'est pas à coup sûr exempte de reproche; mais, en vérité, tant que les auteurs qui nous donnent des statistiques ne tiendront aucun compte des constitutions médicales et de ces influences extérieures auxquelles les médecins de l'antiquité attachaient avec raison une importance immense, il demeurera tout à fait impossible de se servir de ces relevés statistiques, auxquels nous ne voulons pour ce moment faire un autre procès.
Il est au moins un fait sur lequel s'accordent la plupart des antagonistes de l'Antimoine, c'est que ce médicament peut rendre de grands services dans les circonstances extrêmes. Cet aveu, bien singulier, serait bien propre à démontrer que, si l'Antimoine est évidemment utile dans des cas où rien ne peut plus l'être désormais, il aurait probablement une
utilité bien moins contestable encore s'il était administré alors que l'économie a encore assez de ressort pour seconder l'action curative du remède.
Presque tous les auteurs, ceux même qui ont préconisé l'Antimoine avec le plus de vivacité, sont aujourd'hui d'avis que dans le début de la pneumonie, c'est-cà-dire dans les quatre ou cinq premiers jours, les émissions sanguines doivent être employées, si ce n'est dans quelques constitutions médicales qui ne se présentent que bien rarement, et chez certains malades dont la constitution individuelle ne permet réellement pas les émissions sanguines.
Il ne s'ensuit pas que l'Antimoine doive être donné seulement le quatrième ou le cinquième jour de la pneumonie, et alors seulement que le système sanguin a été vidé ; il doit être administré concurremment à la saignée et à la digitale, et c'est seulement de cette manière qu'il pourra, par ses propriétés antipblogistiques, modifier l'état général de telle sorte que de nouvelles émissions sanguines soient superflues.
Dans quelques épidémies, et nous en avons observé une de ce genre, les antimoniaux exercent une influence qui étonne, et quand on a constaté ces prodigieux résultats, on est affligé de voir les mômes agents ne plus avoir ultérieurement qu'une action secondaire.
Dans l'épidémie que nous observions à Paris, en 1831 et au commencement de 1832, les pneumonies les plus intenses, chez les individus les plus jeunes et les plus vigoureux, guérissaient en peu de jours sans émissions sanguines, et même nous remarquions que les malades qui avaient été saignés avant d'entrer à l'hôpital restaient malades beaucoup plus longtemps que ceux qui ne l'avaient pas été. Les accidents fébriles, l'expectoration rouillée cédaient dans l'espace de quarante-huit ou de soixante-douze heures, tandis que depuis 1834, et aujourd'hui encore (1831), les antimoniaux, dont l'utilité est incontestable pourtant, ne peuvent seuls mener à bien les pneumonies des adultes, du moins celles que nous observons dans notre hôpital et dans notre pratique particulière, et que les pertes de sang sont d'une nécessité évidente^ excepté chez les enfants.
Il serait important d'avoir un moyen qui permît de juger d'une manière précise les formes épidémiques, les constitutions générales qui réclament plus particulièrement l'emploi des antimoniaux, mais nous avouons qu'après une attention soutenue, et après l'examen le plus scrupuleux des phénomènes morbides généraux et locaux, il nous a été tout à fait impossible d'arriver à cette notion thérapeutique. Il est triste de le dire, mais c'est un fait expérimental bien vrai, l'issue du traitement fait connaître la nature des maladies, naturam morborum ostendunt curafiones. Quand on compare l'épidémie de 1831 et 1832 avec celle de 1837 et 1838, il nous a semblé que ce qui dominait, c'est que, en 1831 et 1832, il y avait une grande propension aux accidents gastriques. Ainsi la plupart des malades avaient eu chez eux des vomissements et
des diarrhées, et avaient une telle susceptibilité d'entrailles que les moindres doses d'Antimoine, fût-ce les préparations insolubles, déterminaient le premier jour une révolte de l'estomac et des intestins, qui ne se calmaient que dii ficilement avec l'opium ; tandis que, dans l'épidémie de 1837, nous donnions, dès le premier jour, sans addition d'opium, une dose énorme de kermès, 4 grammes par exemple, sans émouvoir à peine l'estomac, et en même temps nous observions que les accidents gastriques éprouvés par ces malades antérieurement à leur entrée dans l'hôpital étaient moins violents et surtout moins fréquents.
Ce n'est pas à dire pour cela que les antimoniaux soient d'autant plus utiles qu'ils sont plus difficilement tolérés, ou, en d'autres termes, qu'ils font vomir et qu'ils purgent davantage; nous verrons plus bas ce qu'il faut penser de celte idée; nous prétendons seulement que, s'il faut en juger par deux formes épidémiques bien différentes, l'Antimoine était plus utile dans celle oii précisément l'estomac et les intestins étaient le plus irritables.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces formes différentes de pneumonies, indiquons rapidement de quelle manière les antimoniaux doivent être administrés dans la fluxion de poitrine, telle qu'on l'observe le plus communément.
Dès que la pneumonie est constatée, et que l'on a pratiqué une saignée, on prescrit une potion stibiée dont la dose varie en raison de l'âge du malade, du composé antimonial et de la constitution médicale. L'éniétique est donné dissous dans de l'eau distillée et sucrée, à la dose de 2 décigrammes à 1 gramme pour la première journée ; l'Antimoine métallique à la dose de 5 décigrammes à 2 grammes, le kermès à celle de 1 à 3 grammes, l'oxyde d'Antimoine cà la dose de 1 à 10 grammes. Toutes les préparations insolubles doivent être données dans un looch blanc, ou dans un mucilage de gomme adragante suffisamment étendu et édulcoré. Pour les enfants, on peut les donner en poudre mêlées à du sucre ou à du miel, et les déposer ainsi sur la langue.
On en donne d'abord une cuillerée à bouche, ou beaucoup moins s'il s'agit d'un enfant. Quand il ne survient pas de vomissements trop violents et de trop vives coliques, on répète cette dose toutes les heures. Dans le cas, au contraire, où les accidents gastriques sont trop graves, on éloigne les doses du médicament jusqu'à ce que la tolérance se soit établie; et alors on l'augmente en raison même de l'intensité de la fièvre et des accidents généraux.
Dès que la fièvre est calmée, il convient de diminuer la dose du médicament, et de la réduire graduellement à mesure que le malade avance dans la convalescence.
La cessation de la fièvre, et même de la plupart des accidents locaux, ne doit pas être pour le médecin un motif de renoncer immédiatement et tout d'un coup aux antimoniaux. Tout au contraire, il faut insister, mais en réduisant graduellement les doses : c'est le moyeu de tenir en bride
laphlegmasie, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi, et d'empêcher les recrudescences et les rechutes ; car c'est en cela surtout que le traitement par les antimoniaux seuls, ou par les antimoniaux unis à la saignée et à la digitale, l'emporte sur la méthode des émissions sanguines exclusives. Les saiguées en effet ont des bornes. Si elles n'ont pas jugulé la maladie, pour me servir d'une expression aujourd'hui consacrée, le médecin qui n'a que cette arme reste impuissant; tandis que les antimoniaux et la digitale, qui peuvent être continués, même pendant la convalescence, laissent constamment le malade sous l'influence de la médication qui a arrêté les progrès de la phlegmasie.
Action antiplilogistique de l'Antimoine dans les autres maladies.
Ce n'est pas seulement dans le traitement de la pneumonie que l'efficacité de l'Antimoine a été constatée; on a dit encore qu'elle n'était pas moindre pour combattre le rhumatisme articulaire, la phlébite, le catarrhe suffocant, etc. Nous avons pu faire à cet égard de nombreuses expériences, et nous indiquerons les résultats auxquels nous a\ons été conduits.
L'Iiémorrliagie parenchymateuse du poumon est, après la péripneumonie, la maladie qui cède le mieux à l'action de l'Antimoine. Une jeune femme de trente ans avait depuis dix mois une hémorrhagie pulmonaire (hémoptysie parenchymateuse) pour laquelle elle avait été saignée vingt-neuf fois. Diverses médications furent vainement essayées. Récamier prescrivit l'Antimoine diaphorétique lavé à haute dose, et la guérison fut rapide et durable.
Un homme de quarante ans fut amené à l'Hôtel-Dieu, au septième jour d'une hémoptysie extrêmement grave qui avait augmenté après deux saignées et une application de sangsues; sept heures après l'administration de l'Antimoine, le crachement de sang avait disparu. Enfin nous avons eu également à nous louer de cette médication chez une femme de soixante-cinq ans qui éprouvait souvent de graves apoplexies pulmonaires symptomatiques d'une lésion organique du cœur. Néanmoins nous avons tout récemment échoué complètement dans le traitement d'un jeune homme atteint d'une hémorrhagie parenchymateuse du poumon fort grave.
Dans l'hémorrhagie bronchique l'Antimoine ne nous a pas réussi.
Catarrhe suSTocant. Les antimoniaux nous ont ren^l'i service dans le traitement des catarrhes suffocants des vieillards et dans le catarrhe pulmonaire profond des adultes et des enfants. Cette maladie, infiniment plus grave que la pneumonie, demande à être attaquée par des doses beaucoup plus fortes.
Dans le catarrhe aigu simple, où le tartre stibié à dose vomitive jouit ' d'une efficacité si incontestable, nous n'avons généralement rien obtenu
de ce même médicament donné à dose contro-stimnlante. Mais il n'en est plus de même si ce môme catarrhe s'élt've à un degré d'acuité Irbsprononcé, s'il s'accompagne d'un mouvement fébrile intense, et si surtout, par son extension rapide vers les extrémités cnpillaires des bronches, l'affection catarrhale menace d'aboutir à la pneumonie. Dans ce cas, l'Antimoine à haute dose trouvera son indication, et souvent, grâce à ce moyen, on réussira à faire tomber tout cet appareil fébrile et à enrayer les progrès menaçants de l'affection catarrhale. — On sera surtout autorisé à s'adresser à cette puissante médication chez les individus à poumons suspects, oi!i il importe d'arrêter à tout prix le développement d'accidents inflammatoires pouvant donner une impulsion fatale à des produits accidentels, qui jusque-là seraient restés à l'état latent.
Phtiiisic pulmonaire. Cette môme médication peut n'être pas sans utilité dans la phthisie pulmonaire une fois développée. Nous rappellerons ici qu'un auteur estimé du commencement de ce siècle, Lanthois, avait beaucoup préconisé le tartre stibié, et que, grâce à ce moyen, il assurait avoir enrayé un grand nombre de phthisies pulmonaires. Dans ces derniers temps, Bricheteau s'était efforcé de remettre en honneur celte même médication, dont il prétendait obtenir d'excellents résultats. Nous pouvons ajouter qu'aujourd'hui encore il est un certain nombre de bons praticiens qui ont assez souvent recours au tartre stibié à dose contro-stimulante dans des cas bien déterminés de phthisie pulmonaire, et qu'ils n'hésitent pas à présenter ce moyen comme jouissant d'une véritable efficacité, soit pour enrayer le travail inflammatoire qui tend à se faire autour des tubercules et en amener le ramollissement, soit pour combattre les pneumonies plus au moins étendues qui constituent une complication si fréquente et si redoutable de la tuberculisation pulmonaire.
Pleurésie. Nous avous uu assez grand nombre de fois donné les préparations d'Antimoine dans les pleurésies aiguës, et pas une fois nous n'avons pu calmer l'orgasme inflammatoire, ainsi que le prétendait Laennec.
Alniatiies du cœur. Nous avons VU se calmer la fréquence du pouls et la dyspnée, chez les patients atteints d'une maladie organique du cœur, sous l'influence de hautes doses de tartre stibié, de kermès et d'oxyde blanc d'Antimoine; mais au bout de peu de temps, lorsque la tolérance cessait, les accidents reparaissaient avec autant de violence qu'auparavant. Il est pourtant un rapprochement que nous ne pouvons passer sous silence : en parlant de la péripneumonie nous avons dit que, sous l'influence de l'Antimoine, la circulation subissait des modifications beaucoup plus marquées que la respiration ; le contraire a lieu dans les maladies du cœur.
Phlébite. L'action de l'Antimoine dans la phlébite n'est guère moins constante que dans la pneumonie. En 1831, une jeune fille fat saignée pour modérer une congestion utérine; à quelques jours de là, les veines du bras s'enflamment, on applique des sangsues et des cataplasmes. Le lendemain matin, gonflement du bras, symptômes typhoïdes, sufTusion ictérique de la face. 6 grammes d'oxyde blanc d'Antimoine sont prescrits par Récamier : le lendemain matin la fièvre avait cédé, le bras était assoupli, les symptômes typhoïdes avaient disparu, et quarante-huit heures après le début du traitement notre malade entrait en convalescence. Sanson aîné s'applaudissait beaucoup d'avoir employé le tartre stibié à hautes doses et l'oxyde d'Antimoine dans les phlébites qui suivent les graves opérations chirurgicales.
Deux fois nous avons vu réussir les aatimoniaux dans une métro-péritonite puerpérale.
Nous croyons avoir fait avorter, par le même moyen, un double phlegmon des amygdales.
Rhumatisme articulaire. Il est peu de médecins qui, ayant convenablement essayé les antimoniaux dans la pneumonie, n'aient reconnu leur utilité, mais il n'en est pas de même pour le rhumatisme articulaire aigu. Quelques praticiens, Laennec, MM. Vyau-Lagarde, Ribes, Delourmel, etc., regardent le tartre stibié à haute dose comme l'un des meilleurs moyens pour guérir le rhumatisme articulaire. M. Chomel et surtout Dance citent des faits nombreux qui semblent indiquer que ce médicament n'a pas, dans ce cas, une action spéciale bien incontestable, et qu'il faut attribuer l'amélioration que l'on observe à l'action vomitive et purgative du remède plutôt qu'à ses propriétés contro-stimulantes. Nous avons traité par les antimoniaux plus de trente malades atteints de rhumatisme articulaire aigu, et les résultats ont tellement varié, qu'il nous a été impossible d'indiquer, à l'égard de cette maladie, des résultats thérapeutiques à peu près constants, comme nous l'avons fait dans la pneumonie. Les préparations antimoniales ont eu un succès rapide chez quatre de nos malades : la moitié ont éprouvé un soulagement notable et une guérison complète en moins de vingt jours. L'autre moitié n'a pas éprouvé la moindre amélioration. Chez trois malades, les accidents se sont considérablement aggravés. Chez les rhumatisants nous n'observions pas le ralentissement de la circulation et des mouvements respiratoires dont nous avons parlé plus haut; la chaleur fébrile ne diminuait qu'à mesure de la disparition des phénomènes locaux, et môme nous avons vu plusieurs fois une fièvre violente persister, bien que toutes les articulations parussent libres d'inflammation, et que rien ne pût faire présumer que quelque organe interne, à l'exception du cœur, fût le siège d'une phlegmasie. La disparition du rhumatisme n'a jamais été si rapide que lorsque l'Antimoine déterminait des vomissements et surtout des superpurgations; une tolérance de quinze jours n'amenait aucune
autre modification que celle que l'on pouvait raisonnablement attribuer au laps de temps qui s'était écoulé. Plusieurs fois nous avons vu le rbumatisme persévérer avec une affreuse opiniâtreté pendant tout le temps que durait la tolérance et céder presque complètement en vingt-quatre heures, le jour que le médicament n'était plus supporté et qu'il déterminait des accidents du côté des viscères gastriques. Nous ajouterons que le tartre slibié en lavage, ou bien encore l'huile de croton tiglium ou tout autre purgatif un peu énergique produisaient en général d'aussi bons effets que lesantimoniaux à haute dose.
Toutefois nous ferons observer que si, par une médication quelconque, l'application des sels de morphine sur le derme dénudé, la saignée, les purgatifs drastiques, les éméto-cathartiques, nous avions modéré le rhumatisme articulaire et dissipé la fièvre violente qui l'accompagne presque toujours, nous tirions alors un utile parti de l'administration longtemps continuée de doses médiocrement élevées d'oxyde blanc d'Antimoine ou de kermès. Par Icà nous évitions les recrudescences, si fréquentes avec toute autre médication.
Il résulte de tout ce que nous venons de dire que le mode d'action des antimoniaux dans le rhumatisme articulaire est tout autre que dans la péripneumonie. Ceci nous mène naturellement à discuter ce mode d'action.
Rasori, sans trop expliquer ce qu'il entend par stimulus et par con^rosdmuhis, pense que, d ms le traitement des péripneumonies, il faut, pour vaincre rapidement le mal, porter sur les organes digestifs toute l'action conlro-stimulante qu'ils peuvent recevoir et soustraire au système vasculaire une portion de la matière stimulante dont il est rempli. Il satisfait à la première indication par le tartre stibié, et à la seconde par la saignée : la saignée et l'émétique agissent donc, selon lui, exactement de la môme manière.
Or, si l'on mesure la contro-stimulation par les effets des contro-stimulants, on ne pourra admettre l'opinion de Rasori ^ car l'expérience démontre que, dans quelques épidémies de pneumonies, le tartre stibié ou les autres antimoniaux employés à l'exclusion de tout autre moyen amènent plus vite la cessation des phénomènes fébriles que lorsque l'on saigne le malade préalablement ou concurremment. Ce seul fait permetcrait donc de conclure que l'Antimoine n'agit pas comme la saignée.
Suivant Rasori, l'émétique cà haute dose n'est supporté que dans certaines conditions de l'organisme, c'est-à-dire quand la maladie est sthénique, ou, pour nous servir de sa propre expression, quand il existe une diathèse de stimulus. Tout en confessant que le tartre stibié et les antimoniaux, en général, ne sont jamais si bien supportés ni si utiles dans la pneumonie que lorsque les symptômes sthéniques dominent le plus fortement, nous ne soutiendrons pas moins que la tolérance s'établit à merveille chez les individus profondément débilités, et qui, certes, n'ont guère besoin de l'Antimoine pour perdre encore des forces. D'un autre
côté, nous voyons les individus les mieux portants, à cela près d'une tumeur du genou, par exemple, qui n'amène aucune réaction, supporter les antimoniaux avec la même facilité que ceux qui sont atteints de péripneumonie. Rasori a professé, et d'autres après lui ont accrédité une grave erreur, savoir : qu'il fallait être malade, et malade d'une certaine manière, pour supporter de hautes doses de préparations antimoniales. On peut dire, au contraire, qu'à moins de phlegmasie gastro-intestinale, presque tous les hommes peuvent supporter des doses considérables d'Antimoine. Rasori et ceux qui partagent son opinion n'ont pas vu que si des gens bien portants ne supportent pas les antimoniaux, c'est que des gens bien portants ne se mettent pas à la diète ; or nous avons vu que la diè!e était une des principales conditions de tolérance.
Rasori blâme, avec une sorte de dédain, ceux qui s'attachent aux phénomènes locaux des maladies, et qui ne semblent pas tenir compte delà diathèse de stimulus ou de cohtro-stimulus. Or, pour être conséquent avec lui-même, il faut qu'il admette que peu de maladies se montrent plus fréquemment que le rhumatisme articulaire et la pleurésie avec les symptômes qui annoncent au plus haut degré la diathèse de stimulus; cependant les antimoniaux échouent presque toujours dans ces deux maladies, et d'autant plus sûreinent que les symptômes inflammatoires sont plus violents ; d'un autre côté, dans une pneumonie latente, l'Antimoine réussit presque aussi bien que dans la fluxion de poitrine qui s'accompagne des signes les plus évidents de diathèse de stimulus.
Dance et M. Chomel n'expliquent pas comme Rasori le mode d'action de l'Antimoine. Suivant eux, cet agent thérapeutique n'a aucune propriété spéciale : quand il purge et qu'il fait vomir, il n'agit pas autrement que les purgatifs et les vomitifs; il n'a, au contraire, aucune action lorsqu'il est parfaitement toléré.
L'opinion de Broussais se r -pproche beaucoup de celle de ces médecins ; cet illustre pathologiste regarde en effet les anlimoniaux comme des révulsifs plus puissants encore que les vésicatoires et les sinapismes que l'on applique sur la peau, attendu qu'ils agissent sur une plus grande surface, et que de plus ils provoquent souvent une abondante sécrétion de la surface gastro-intestinale.
L'explication de Dance et de M. Chomel s'appuie sur des faits spécieux; ils ont vu, et nos propres observations sont en cela parfaitement d'accord avec les leurs, que, dans le rhumatisme articulaire par exemple, l'amélioration ne survenait, le plus souvent, que lorsque les antimoniaux causaient des vomissements et de la diarrhée, et que l'on obtenait les mêmes résultats par l'ipécacuanha et les purgatifs drastiques. Partant de là, ils ont conclu qu'il en devait être de même pour la pneumonie : paralogisme évident, car ici ils n'ont plus les faits pour appuyer leur opinion. Si dans le rhumatisme l'amendement dans les symptômes est la conséquence la plus ordinaire de l'action éméto-cathartique du médicament, au contraire, dans la pneumonie, l'amélioration devient évidente et
07G SÉDATIFS ET CONTRO-STlxMULANTS.
alors que l'Antimoine est supporté, et quand les vomissements ou k diarrhée survient ou persévère. L'erreur de ces deux praticiens vient donc de ce qu'ils ont appliqué à une maladie ce qui n'était vrai que pour une autre.
Dance, dans un travail d'ailleurs si remarquable, où il soumet à une critique sévère et consciencieuse tous les travaux qui ont été publiés jusqu'ici sur l'action du tartre stibié dans la pneumonie, arrive à cette conclusion, que si cet agent thérapeutique n'a pas nui, au muins son utilité ne peut-elle être mise en lumière parles faits qu'il analyse, et que, dans ces circonstances, la saignée faite concurremment avait probablement conduit à bien des pneumonies qui avaient été traitées par le tartre stibié.
Il nous semble que l'opinion de Broussais relative au mode d'action tle l'Antimoine, dans la pneumonie particulièrement, ne peut pas soutenir la discussion, et qu'elle est renversée de fond en comble par l'argument que nous faisions valoir tout à l'heure, savoir, que dans la pneumonie les accidents inflammatoires sont aussi sûrement et aussi rapidement enlevés lorsque les antimoniaux ne causent aucun accident du côté des viscères gastriques que lorsqu'ils font vomir violemment.
Et pourtant il ne fauL pas se dissimuler que la fameuse méthode de Piivière dans le traitement de la pneumonie prête un grand appui aux opinions que nous venons de combattre. On sait que dans la pneumonie Rivière faisait vomir tous les jours avec l'émétique, et quelquefois deux fois par jour, jusqu'à ce que les accidents fébriles fussent calmés, et il n'est pas permis de révoquer en doute les faits qu'il a observés.
A vrai dire, il est probable que Rivière avait été entraîné à préconiser exclusivement cette méthode par les succès qu'il avait obtenus dans une période d'années où la constitution médicale le requérait. Toujours est-il que nous avons voulu savoir à quoi nous en tenir sur l'influence de cette médication. Depuis 1838 nous avons soumis beaucoup de péripneumoniques à la méthode de Rivière en même temps que nous leur faisions une ou deux sîiignées ; ils prenaient, matin el soir les deux premiers jours de leur séjour à l'hôpital, et les jours suivants le matin seulement, 1 décigramme de tartre stilûé et 1 gramme de poudre d'ipécacuanha. Ce vomitif était administré en deux doses, en laissant un quart d'heure d'intervalle entre chaque prise. Il s'ensuivait toujours des vomissements plus ou moins copieux, et chez quelques-uns un sentiment de faiblesse qui allait presque jusqu'à la syncope. Pendant qu'ils étaient dans cet état étrange, le pouls était petit, la peau perdait sa chaleur fébrile.
Le fait est que cette méthode nous a été utile, et que tous les jours encore elle nous rend d'importants services.
Mais de ce que la méthode vomitive de Rivière est utile, il ne s'ensuit pas le moins du monde que les antimoniaux agissent en tant que vomitifs. iSous admettons que les vomitifs sont bons; nous admettons encore que les antimoniaux, lorsqu'ils font vomir, sont bons encore ; et même
nous voulons bien qu'ils aient une action analogue à celle des antimoniaux qui sont tolérés ; mais il n'en reste pas moins le fait sur lequel nous avons tant insisté déjà, et sur lequel nous revenons encore, c'est que les préparations stibiées, données à dose contro-stimulante, ont leur summum d'activité thérapeutique quand elles sont le mieux tolérées.
En général nous attachons bien peu d'importance aux explications que l'on peut donner du mode d'action des médicaments. Nous ne voyons en thérapeutique que deux choses : le médicament appliqué à l'organisme, et le résultat éloigné de cette application. Quant aux phénomènes intermédiaires, ils nous échappent et nous échapperont probablement toujours. Si donc, à notre tour, nous hasardons une explication, nous déclarons à l'avance que nous la sacrifierons sans peine cà toute autre qui nous semblera plus conforme à l'observation des faits ; cette explication, d'ailleurs, que nous avons déjà donnée depuis longtemps dans nos cours de thérapeutique et dans les hôpitaux oii nos expériences ont été faites, ne diffère que bien peu de celle qu'a publiée M. le docteur Téallier dans un ouvrage sur le tartre stibié.
Beaucoup de substances médicamenteuses ont une action spéciale sur certains appareils. La belladone et la stramoine calment les mouvements de la respiration, et tous les praticiens savent ce que l'on peut obtenir de merveilleux résultats en faisant fumer des feuilles de ces plantes à des malades atteints de certaines alfections des organes respiratoires. La digitale ralentit les mouvements de la circulation ; l'opium les accélère. La plupart des substances végétales toxiques ont une action spéciale, action tellement spéciale, que l'on peut aisément reconnaître, d'après les symptômes, quel est le poison qui a été appliqué à l'organisme vivant ; il en est de même des poisons animaux et des poisons minéraux. Entre le venin de l'abeille et celui du scorpion, entre l'action toxique de l'arsenic et celle du mercure il y a un immense intervalle. Pourquoi donc ne pas admettre que l'Antimoine agit comme toxique, et que son influence se fait sentir spécialement sur le cœur et sur les organes respiratoires, que cette action d'ailleurs s'exerce directement ou par l'intermédiaire du système nerveux ? En quoi, nous le demandons, cette explication, si conforme aux résultats cliniques, est-elle en dissonance avec les considérations dans lesquelles nous entrions tout à l'heure relativement à l'influence des différents poisons ? Si donc nos expériences prouvent que l'Antimoine, indépendamment de toute action irritante locale, produit le ralentissement et l'affaiblissement du pouls, en même temps que le ralentissement des phénomènes de la respiration, avec quelle facilité ne comprendrons-nous pas comment il amène si facilement la guérison de la péripneumonie ? En eflet, supposons un péripneumonique dont le pouls balte cent vingt fois par minute, avec une force que nous représenterons par 10, et qui respire quarante fois par minute, avec des efforts que nous représenterons par 4 ; supposons maintenant que par l'administration des antimoniaux le pouls ne balte plus
que soixante fois par minute, et avec une lorcc moilic moînJre; il en résulte que, d'une part, le ventricule droit et les artères Lronchiques se déchargent moitié moins souvent dans le poumon, et que, d'autre part, l'impulsion du cœur étant moins forte, la masse de sang envoyée dans l'espace d'une minute est diminuée d'autant. Le poumon enflammé reçoit donc d'abord beaucoup moins de sang par les artères bronchiques, en tant qu'organe parenchymateux; ensuite en tant qu'instrument d'hématose il a bien moins de sang à élaborer.
Si maintenant nous supposons que le malade ne respire plus que vingt-cinq fois par minute, et qu'il le fasse sans efforts, on comprendra aisément que le thérapeutiste, en administrant l'Antimoine, a placé le poumon justement dans les conditions, où le chirurgien place un membre fracturé ; c'est-à-dire que, après avoir par un traitement convenable modifié l'inflammation, il tient le membre dans le repos. Or, dans le cas qui nous occupe, le poumon est relativement dans le repos.
On comprend donc comment les maladies aiguës du parenchyme pulmonaire et celles des vaisseaux sont si heureusement combattues par les antimoniaux, comment les phlegmasies des parenchymes, en général, céderont plus aisément à cette médication que celles des membranes séreuses ou synoviales. On voit aussi pourquoi l'Antimoine fait cesser la chaleur fébrile, qui presque toujours est en rapport avec la force et la fréquence du pouls.
Maintenant il s'élève une objection très-grave. Si l'Antimoine a sur la circulation et sur la respiration l'influence que vous lui avez reconnue dans vos expériences, pourquoi, nous dira-t-on, perd-il cette influence quand on le donne dans le traitement du rhumatisme articulaire, dans celui de la pleurésie, etc. ? A cela nous répondrons par une autre question ; Si l'opium endort, si l'extrait de datura stramonium calme les douleurs, pourquoi l'opium n'endort-il pas toujours? pourquoi l'extrait de stramoine ne calme-t-il pas toujours les douleurs? C'est que probablement la modification nerveuse, en vertu de laquelle le malade est tenu éveillé, et celle qui excile la sensation douloureuse sont telles, que l'influence de l'opium et du datura n'est pas assez puissante pour les vaincre. Ce que Peyrilhe rendait par cette expression énergique et si capitale en thérapeutique : « Si, quand nous donnions l'opium comme quatre, le malade ne s'endort pas, c'est qu'il est éveillé au moins comme cinq. »
Appliquons maintenant à l'Anlimo'ne ce que nous venons de dire, et croyons que si la fièvre véhémente des rhumatismes n'est pas calmée par les antimoniaux, c'est que le rhumatisme exerce sur l'organe central de la circulation une stimulation sympathique ou directe tellement énergique, que l'action sédative et antiphlogistique de l'Antimoine ne peut en triompher.
Il est une façon de comprendre le mode d'action des antimoniaux dans le traitement de la pneumonie et de diverses autres inflammations. On
ne peut se refuser à admettre que les antinioniaux les plus irritants, le tartre stibié, le régule et le kermès, sont aussi les plus utiles ; que le plus puissant des trois que nous venons de citer est évidemment le tartre stibié, si toutefois il est toléré ; et certes il serait du devoir du médecin de conseiller toujours l'émétique comme contro-stimulant, si souvent ce dernier ne donnait lieu à des accidents locaux qui font préférer le kermès. Or on se demande si les antimoniaux n'agissent pas ici par une action révulsive exactement à la manière de ces immenses ventouses dont récemment la thérapeutique s'est enrichie. Nous savons, en effet, qu'à l'aide de ces ventouses qui embrassent tout un membre, on distrait immédiatement une telle quantité de sang que la syncope survient presque toujours. On comprend à merveille que si ce moyen est admirablement héroïque dans le traitement des congestions, il est moins utile dans les phlegmasies, et cela seulement parce qu'il n'a pas une action continue. Or les antimoniaux peuvent, par leur contact avec la membrane muqueuse gastro-intestinale, développer vers le tégument interne une congestion permanente, et la réplélion de tout le système de la veine porte pendant plusieurs jours peut agir à la manière de cette large ventouse dont nous parlions tout à l'heure, si ce n'est toutefois que la ventouse a une action essentiellement temporaire, et que la congestion déterminée parla préparation stibiée durerait aussi longtemps que serait continuée la médication.
Des effets thérapeutiques divers attribues par les auteurs aux antimoniaux. 11 suffit de lire ce qu'a dit Gmelin des antimoniaux {Apparatus medicaminum, t. I, p. 171 et suiv.) pour être bien convaincu que toutes les préparations antimoniales ont des propriétés communes, et qu'elles n'ont de spécial que des vertus vomitives ou purgatives plus ou moins ■énergiques.
Le nondîre prodigieux d'auteurs dont Gmelin cite les ouvrages et analyse les opinions, reconnaissent à tous les composés antimoniaux une action évidente dans les maladies aiguës et chroniques de la poitrine, dans les affections cérébrales, dans les maladies goutteuses et rhumatismales ; presque tous ces écrivains leur reconnaissent la propriété de faciliter l'expectoration, de calmer la dyspnée, de modérer la fièvre, de réveiller les fonctions digestives, de favoriser la sueur et surtout la diurèse; d'aider singulièrement à la résolution de la plupart des maladies chroniques, telles que les hydropisies, les squirrhes et les engorgements glanduleux, la syphilis constitutionnelle, les affections syphilitiques de la peau, et surtout les dermatoses squammeuses et eczémateuses.
11 est fort difficile, et souvent impossible, d'apprécier à leur juste valeur les assertions de ces praticiens qui, pour la plupart, écrivaient à une époque oii le diagnostic différentiel des maladies était loin d'être précis, de sorte qu'au milieu de cette masse d'assertions on ne peut constater vraiment que les effets les plus ordinaires du médicament indépendamment en quelque sorte de la maladie pour laquelle on l'adminis-
trait; encore est-on incertain le pins souvent sur la dose et l'espèce de composé antimonial administré dans ces divers cas, car on sait que sous les mêmes noms on employait des préparations antimoniales fort différentes.
Nous ne pouvons toutefois laisser passer sans discussion quelques applications thérapeutiques toutes spéciales du tartre stibié.
Fièvres intermittentes. Et d'abord nous parlerons do l'action de l'émétique dans le traitement des fièvres intermittentes. Le fameux bol de la Charité contre la fièvre quarte [bolus ad quartanam) témoigne assez haut de la confiance qu'on attribuait à ce sel vomitif. La composition de ce bol était la suivante :
Quinquina en poudre 32 grammes.
Carbonate de potasse 4 —
Tartre stibié 80 coutig'r.
Sirop de sucre q. s.
Pour soixante bols à prendre entre deux accès.
Et d'abord nous ferons observer que dans ce mélange l'émétique était décomposé par le tannin et par le sous-carbonate de potasse, et qu'en outre les 32 grammes de quinquina que le malade prenait en même temps que l'émétique entre deux accès de fièvre pouvaient à bon droit revendiquer la plus grande part dans l'honneur delà guérison.
On ne peut toutefois se dissimuler que dans les fièvres intermittentes rebelles et atypiques une grande perturbation peut dans quelques cas rompre le cours des accès, et le tartre stibié est mieux qu'un autre médicament propre à produire cette perturbation; il agit au même titre qu'une grave indigestion, qu'une grande frayeur, que la douleur, qui souvent ont suffi pour mettre fin à une fièvre intermittente rebelle. La fameuse potion stibio-opiacée du docteur Peysson, tant préconisée dans le traitement des fièvres intermittentes rebelles, n'a peut-être d'utilité que par la perturbation qu'elle provoque.
Quant à l'efficacité du tartre stibié dans un typhus grave, nous ne nous croyons pas en droit de la révoquer en doute; pourtant l'autorité de Rasori ne nous semble pas suffisante. En effet, rien ne démontre que sa fameuse médication ait eu de si beaux résultats dans la fièvre pétéchiale de Gênes. Toutefois nous ne sommes pas éloigné de penser que dans certaines épidémies de grippe, caractérisées par la prostration des forces et en même temps par des phlegmasies locales pulmonaires, l'émétique, comme la plupart des autres antimoniaux, trouve une heureuse application.
Le bien-être qui, chez les enfants atteints de coqueluche, suit l'administration d'un vomitif, ne présage rien en faveur de l'Antimoine, En effet, on obtient le même résultat par l'ipécacuanha, de sorte qu'il faut
ici croire à l'utilité du vomitif en tant que vomitif, et non à l'action spéciale du sel antimonial.
Nous avons vu bien souvent aussi conseiller, et souvent nous avons conseillé nous-mêmes l'émétique dans le cas d'inflammation aiguë de la membrane muqueuse du larynx chez les enfants. Cette inflammation, qui simule le croup le plus intense et qui peut quelquefois le causer, cède facilement à l'usage du tartre stibié donné à dose vomitive, et à l'usage du kermès continué pendant plusieurs heures.
Affection dipiiihérîtiquc et croup. Depuis longtemps l'Antimoine à dose vomitive est employé avec avantage dans l'angine diphthéritique et dans le croup véritable. Par suite des contractions convulsives des muscles expirateurs, le vomitif tend à ébranler et à détacher les fausses membranes plus ou moins adhérentes à l'arrière-gorge ou au tube aérien; et puis en provoquant leur expulsion il réussit souvent à faire cesser une asphyxie qui était imminente et à placer l'enfant dans des conditions plus favorables.
Nous devons ajouter que dans ces dernières années l'émétique, à dose contro-stimulante, a été appliqué au traitement du croup, et que des faits assez nombreux, cités par un certain nombre de médecins recommandables, tels que MiM. Gigon, Valleix, Bouchut, sont venus témoigner de l'efficacité de cette méthode, au moins dans certaines limites.
L'Antimoine paraîtrait avoir ici un double mode d'action : d'abord il est rare que les premières doses ne soient pas suivies de vomissements ; donc, comme vomitif, il peut être déjà très-utile ; et puis comme contro-stimulant, l'Antimoine agirait sur le fond même de la maladie, c'està-dire qu'il s'attaquerait à la diathèse spéciale qui tend à reproduire incessamment l'exsudation plastique, et à renouveler ainsi les accidents de suffocation et d'asphyxie qui avaient pu être un instant conjurés. Dans le cas de croup confirmé, on administre d'ordinaire une potion ■contenant de 20 à 40 centigrammes de tartre stibié, qu'on donne par cuillerée à café d'heure en heure. Nous répétons que le succès paraît d'autant plus probable que les premières doses ont une action vomitive et provoquent le rejet de concrétions pseudo-membraneuses.
Toutefois nous avouons que nous ne sommes pas aussi rassurés que le paraît être M. Bouchut sur la complète innocuité de cette médication. En effet, chez un certain nombre de jeunes sujets, doués d'une faible résistance vitale, ou déjà débilités par cette maladie essentiellement asthénique, il n'est pas très-rare de voir survenir assez rapidement des symptômes de prostration qui ne laissent pas d'avoir leur danger. Aussi, sans proscrire cette médication énergique qui peut, dans tel cas donné, rendre les plus éminents services, notre avis est qu'en raison même de sa puissance, elle demande à être appliquée avec une grande prudence et à être surveillée avec un soin extrême.
Ciiorée. Il nous l'cste à signaler une application du tartre stibié à haute dose qui mérite une mention toute spéciale. Laennec, et après lui Breschet, avait employé ce moyen avec quelque avantage pour combattre la chorée. Mais depuis longtemps il était tombé complètement en désuétude. Tout récemment M. Gilette, médecin de l'hôpital des Enfants, a eu l'idée de reprendre cette médication, et grâce aux modifications qu'il lui a fait subir et aux succès qu'il en a obtenus, on peut dire qu'il lui a assuré dans le traitement de la chorée, sinon la primauté, an moins une place des plus importantes.
Voici le mode d'administration que propose M. Gilette.
Lu cure totale se compose le plus ordinairement de plusieurs cures partielles, ou de séries. Chaque série comprend trois jours et est séparée de la suivante par un intervalle de trois h cinq jours.
Le premier jour, on commence par donner le tartre stibié à la dose de 30 à 40 centigrammes dans les vingt-quatre heures, à peu près delà même manière que dans la pneumonie. Le deuxième jour, on donne 40 à 60 centigrammes, et le troisième jour on s'élève jusqu'à 73 centigrammes et même quelquefois jusqu'à i gramme. Cela fait, on laisse lemalade se reposer pendant trois à cinq jours.
Si la chorée persiste au même degré, ou bien si les mouvements convulsifs ont éprouvé seulement de la diminution, on reprend le tartre stibié pendant trois autres jours, en commençant par la môme dose que dans la première série ou bien par une dose un peu plus élevée.
Si après quatre ou cinq jours dun nouveau repos, la guérison n'est pas obtenue ou n'est encore qu'incomplète, on entreprend une troisième série, en augmentant encore un peu les doses. Dans quelques cas rcfractaires, il a été nécessaire de recourir à une quatrième série.
Des faits déjà nombreux ont été publiés par M. Bonfils, interne de M. Gillette, et par un certain nombre de médecins des hôpitaux ; et ces faits, sans être tous également probants, nous paraissent néanmoins de nature à recommander cette médication énergique. Assez souvent, après la première série, il arrive que la chorée se trouve très-notablement amendée, et quelquefois même, si la maladie n'a qu'une intensité moyenne, on obtient immédiatement la guérison. Mais dans la majorité des cas, il est nécessaire de recourir à deux ou trois séries successives pour arriver à une guérison complète et définitive.
On pourra objecter sans doute que nous possédons, dans les affusions froides, es narcotiques, la noix vomique, les bains sulfureux et la gymnastique, etc., un ensemble de moyens thérapeutiques à l'aide desquels on parvient généralement à triompher de la chorée, et que rien ne commandait de reprendre une médication déjà essayée, puis abandonnée^ une médication qui a en soi quelque chose de violent et de brutal même, surtout chez des personnes délicates, comme le sont beaucoup déjeunes filles choréiques.
Assurément nous sommes, moins que personne, disposés à contester
l'efficacité des divers moyens dont on se sert habituellement pour combattre la chorée, et de plus nous accorderons que la médication stibiée devra rencontrer plus d'une fois ses contre-indications et ses difficultés pratiques. Mais, d'autre part, nous savons par expérience que si la chorée cède généralemen<^ au traitement ordinaire et au bénéfice du temps, il est malheureusement certains cas où l'agitation convulsive est d'une violence telle, que tous les moyens connus sont sans action aucune, et que le médecin ne voit que trop souvent encore périr misérablement sous ses yeux de pauvres jeunes filles, la peau usée et profondément ulcérée par des frottements incessants qu'aucun moyen de contention ne peut empêcher.
Or le tartre stibié à haute dose vient nous offrir une ressource nouvelle là où tout a échoué jusqu'ici, et déjà môme quelques faits tendent à faire espérer que, grâce à l'énergie de ce moyen à la fois perturbateur et sédatif, on parviendra à maîtriser et à briser en quelque sorte ces chorées jusqu'ici indomptables. Ainsi donc, quand bien môme la médication nouvelle devrait être réservée exclusivement à ces cas exceptionnels, M. Gillette aurait encore rendu un véritable service à la thérapeutique en lui offrant une chance de succès là où elle a été réduite à confesser sa complète impuissance.
L'emploi des antimoniaux comme médicaments externes est tout à fait tombé en désuétude. Cependant le tartre stibié (voir t. I.,\ a encore des usages thérapeutiques fort importants. Autrefois on se servait fréquemment, pour modifier les plaies et guérir certaines maladies ulcéreuses de la peau, de pommades dans lesquelles on faisait entrer les oxydes d'Antimoine, le sulfure, l'hydrosulfate, et même l'Antimoine métallique. 11 est fâcheux que l'usage de ces remèdes soit aujourd'hui exclusivement abandonné aux maréchaux, qui en tirent un grand parti dans le traitement des maladies des animaux.
Nous allons maintenant passer rapidement en revue les propriétés spéciales des diverses préparations d'Antimoine.
A. Antimoine métallique. Nous l'avons administré avec avantage dans la pneumonie, le rhumatisme articulaire, le catarrhe capillaire. Les doses varient depuis4décigrammes jusqu'à 4 grammes. On l'administre en pilules, en poudre, mêlé à de la magnésie ou à du carbonate de chaux, ou bien encore suspendu dans un looch ou dans une potion mucilagineuse. En triturant avec une partie d'axonge deux parties d'Antimoine porphyrisé, on fait une pommade qui peut remplir le môme but que la pommade émélisée. Cette pommade peut s'employer aussi en frictions sur certaines dartres.
B. L'oxyde d'Antimoine, l'acide nntimonieux^ V acide antimonique sont de toutes les préparations stibiées celles qui agissent avec le moins de violence. On les prescrit suspendus dans un looch blanc, en poudre ou en pilules ; cette dernière forme est préférable chez les malades qui peuvent avaler des bols. La dose varie depuis 5 décigrammes chez les
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enfants à la mamelle, jusqu'à 8 à 16 grammes chez les adultes, dans les vingt-quatre heures. Dans les catarrhes non fébriles il convient de ne pas dépasser la dose de -4 grammes.
C. Antimoine diaphorétique lavé. Ce médicament est celui qui s'administre le plus souvent. Il s'emploie plus communément que les oxydes purs, parce qu'il se trouve dans toutes les officines. C'est d'ailleurs celui qui est connu dans le Codex sous le nom impropre (^l oxyde blanc d'Antimoine. Il se donne exactement dans les mêmes cas et de la même manière que l'oxyde et les acides d'Antimoine.
D. Le chlorure d' Antimoine ou beurre d' Antimoine , l' oxychlorure d' Antimoine ou poudre d' Algaroth, et l'iodure d'Antimoine^ ne sont pas employés aujourd'hui dans la thérapeutique interne. La poudre d'Algaroth ne se distingue des antimoniaux que nous venons de passer en revue par aucune propriété spéciale. On l'a accusé pourtant de provoquer la salivation. Nous ne pouvons rien dire à cet égard; nos expériences sur ce sujet ne sont pas assez nombreuses.
E. Le sulfate d'Antimoine, le soufre doré d'Antimoine, et surtout l'hyd7^osulfate d'Antijnoine (kermhs minéral), sont d'un usage beaucoup plus fréquent. Ils s'emploienf, avec un grand avantage comme contro-stimulants. On les a vantés surtout dans les catarrhes aigus et chroniques, dans les coqueluches ; on les donne, dans ces cas, à petites doses de 5 à 20 centigrammes par jour, dans un julep, en poudre, mêlés avec du sucre, en pilules, et combinés avec la gomme ammoniaque, le savon, la térébenthine, le baume de Tolu, etc. Comme contro-stimulants, il convient de les donnera dose moitié moindre que les oxydes ; ils s'administrent d'ailleurs de la même manière.
Récomment M. Thorel, pharmacien à Avallon, a conseillé le kermès comme antidote de la strychnine et de la brucine ; il pense que le kermès agit, une partie en formant un sulfure insoluble avec les alcalis organiques, et la portion d'émétique non décomposée provoque l'expulsion du poison neutralisé. Voici la formule d'administration proposée par M. Thorel ;
Kermès 1 gramme.
Émétique 10 centigr.
Sirop de nerpriin 15 grammes.
Eau 60 —
Le Brome est un métalloïde découvert eaux minérales renferment du Brome en
en 182t> par M. Balard, de Montpellier. assez forte proportion.
Il existe dans l'eau des mers en petite Les eaux des salines de Salins (Jura),
proportion; comme l'iode, il a été trouvé et celles de Salies (Basses-Pyrénées), de
un plus grande quantité dans un grand Cauterets, de Baréges (Hautes-Pyrénées),
oombre de plantes marines. Certaines que nous avons déjà signalées comme
contenant de l'iode, présentent également du Brome.
Il se trouve à l'état de bromure de calcium de maffuésium et de sodium dans les eaux de Bourbonne, de Hombourg, de Soden, de Nauheim, de Kreuznack, et surtout dans les eaux mères qui restent après que l'on a obtenu le sel marin par évaporation.
On prépare le Brome en soumettant les eaux mères des marais salants dans lesquelles le Brome existe à l'état de bromure à l'action d'un courant de chlore; le Brome est éliminé; on le sépare de l'eau en agissant avec l'éther qui s'empare du Brome ; la solution éthérée est traitée par la potasse, et le Brome est transformé en bromure de potassium et bromate de potasse. On calcine pour transformer ce dernier se! en bromure de potassium; et celui-ci est soumis h l'action de l'acide sulfurique et du peroxyde de manganèse ; le Brome se dégage, et il reste des sulfates de potasse et de manganèse.
Le Brome est liquide, d'un rouge noirâtre en masse, d'un rouge hyacinthe vu en couclies minces, et répandant à l'air des vapeurs rutilantes. Son odeur est fort;', sa saveur âpre et désagréable; il est peu soluble dans l'eau. 11 se solidifie à nn froid de 18 à 22 degrés, eî bout à 03 degrés; sa densité est de 5,3933 (Pierre).
D'après les expériences diverses de MM. Fourché, Barthez, Fournet, etc., le Brome est un poison irrilan', agissant comme l'iode, et plus énergiquement que lui.
On a employé le bromuri' de potassium et le bromure de fer.
Bromure de potassium \Œr ( Bromurelum potassicum).
Potasse caustique q. v.
Brome q. s.
Faites dissoudre la potasse dans environ 15 parties d'eau; placez la solution dans un vase étroit et allongé; faites arriver le brome peu &, peu dans les couches inférieures de la solution alcaline, à l'aide d'un entonnoir tiès-effilé; mélangez les deux liquides en agitant légèrement la masse, continuez à ajouter du brome jusqu'à ce que la liqueur reste faiblement colorée en jaune; évaporez à siccité dans une capsule de porcelaine. Mettez le résidu de l'évaporation dans un creuset de platine, faites-le fondre, et maintenez-le en fusion pendant quelques minutes à la température du rouge obscur, afin de convertir le bromate en bromure. Faites redissoudre dans l'eau distillée la masse saline qui, par évaporation et refroidissement, donnera du bromure de potassium cristallisé en cubes.
Pilules avec le bromure de fer.
Pr. : Bromure de îcr pulvérisé. CO cent.
Conserve de rose 2 gram.
Gomme q. s.
Mêlez très- exactement, et faites quarante pilules.
Il est probable que le Brome, ainsi que l'iode, ne passe dans la circulation qu'à l'état de bromure a'calin ; son action dynamique doit être rapportée à cette combinaison saline.
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