ACTION THÉRAPEUTIQUE DU COLCHIQUE
Le Colchique a eu son époque fabuleuse, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi : on l'a porté au cou, en guise d'amulette, pour se préserver de la peste, des fièvres malignes, éruptives, et en général de la plupart des influences épidémiques fâcheuses.
Il faut arriver à Storck pour avoir, sur le Colchique, des expériences de quelque valeur [Libell. de Colchici autumna/is radice). Ce qu'il observa d'abord, ce fut l'extrême abondance de l'urine qui suivait l'ingestion de la préparation de Colchique. Il pensa donc à l'administrer dans l'hydropisie ; et comme souvent cette dernière maladie est liée à des troubles graves de la respiration, il le conseilla aussi dans l'asthme dit humide^ et le Colchique fut désormais affecté d'une manière presque exclusive au traitement de ces deux affections.
Storck d'abord, et ensuite Zach, Kraft, Plenck, Collin, satellites assez pâles du médecin de Vienne, confirmèrent à l'envi les vertus antihydropiques du Colchique; mais des médecins qui écrivaient hors de l'influence de Storck vinrent joindre aux témoignages dont nous venons de parler leur témoignage un peu moins équivoque. D'un autre côté, des praticiens assez nombreux, dont Murray a cité avec soin les noms et les écrits {App. med., t. V, p. 207 et suiv.), déclarèrent que le Colchique, utile dans quelques circonstances, ne se recommandait par aucune propriété que la scille ne possédât au moins au même degré.
Si l'on réfléchit à la diversité des causes de l'hydropisie, et aux lésions organiques multiples qui peuvent donner lieu aux épanchements aqueux qui s'observent chez l'homme malade, on comprendra que le Colchique doit, comme tant d'autres agents, rester impuissant, et qu'il y aurait en définitive injustice à lui demander plus qu'aux substances qui stimulent le plus vivement la sécrétion des reins, de la membrane muqueuse gastro-intestinale, et des glandes qui versent leurs produits dans le canal alimentaire. Aussi les réflexions de Murray à ce sujet nous semblentelles parfaitement judicieuses : Non mirum est multos hydropicos indè non sanatn : mùaculum contra esset et naturœ legibus aduersum si omnes sanarentur. Quis enim peritior ignorât, quanta labe vasorum et viscerum hyirops conjimctus esse soleat, et quam pertinax sœpe alias cmlibet medicaminum gencri obsistat (Murray, /oco cit., p. 210).
Dans l'asthme, et notamment dans l'asthme humide, et surtout dans celui qui semblait lié à une affection du cœur qui avait causé un œdème pulmonaire ou un épanchement dans les plèvres, le Colchique a encore été conseillé avec avantage.
1012 SÉDATIFS ET CONTRO-STLMULA.XTS.
De nos jours, ce médicament a été presque généralement abandonné dans le traitement de l'hydropisie et de l'asthme, pour prendre un rang au moins aussi brillant dans la thérapeutique du rhumatisme et de la goutte. C'est en 181-4 que plusieurs médecins anglais proclamèrent avec engouement les heureux effets du Colchique dans le traitement de la goutte : ils y furent conduits par l'heureuse issue de quelques traitements entrepris par l'eau médicinale d'Husson, dans la composition de laquelle entrait le Colchique. En Angleterre, J. Want, Everard Home ; en Suisse, Locker, Balber; en France, Lobstein, de Strasbourg; et plus tard, un grand nombre d'autres médecins publièrent des faits de guérison de goutte à la suite de la teinture alcoolique et du vin de Colchique.
Le docteur Fiévée est un des médecins qui, en France, ont le plus préconisé le Colchique, et à qui ce médicament aurait donné les plus heureux résultats. Depuis vingt-quatre ans, dit-il, que nous employons le Colchique, des milliers de faits soigneusement étudiés sont venus constater à nos yeux l'efficacité de ce remède, et nous rendre son action aussi sûre dans le traitement de la goutte et du rhumatisme que celle du sulfate de quinine dans les fièvres intermittentes {De la goutte et de son traitement spécifique par les préparations de Colchique, 1845).
Le docteur Galtier Boissière, dans le travail qu'il a publié sur la goutte (1) recommande, afin de n'avoir pas à redouter d'accident dans l'administration du Colchique, et ainsi qu'il a souvent fait pour luimême :
l" De ne donner ce médicament que pour calmer des douleurs goutteuses par trop fortes, et permettre les exercices gradués, variés et continus, seul spécifique certain, selon lui, de cette diathèse;
2" De l'administrer sous forme de teinture faite avec 1 partie de graines de Colchique pour 8 parties d'alcool à 33 degrés;
3<> De commencer d'abord par la dose de l gramme de teinture et de ne jamais dépasser la quantité de 8 grammes par vingt-quatre heures;
-4' D'avoir soin de diluer chaque gramme de teinture dans au moins 50 grammes d'eau sucrée ou de tisane de feuilles de frêne, de gentiane ou de thé ou de café très-faibles;
5° De mettre au moins un jour d'intervalle entre chaque prise de Colchique, si pour calmer les douleurs on a eu besoin de dépasser la dose de 4 grammes de teinture ;
6° Et surtout de suspendre l'administration du Colchique aussitôt que ce médicament produit plus de quatre selles par jour.
Ajoutons que les pilules de Lartigue, qui jouissent d'une certaine vogue dans le traitement des affections goutteuses, ont très-vraisemblablement le Colchique pour principe actif.
Moins que personne nous ne voudrions contester les faits cités en grand
(1) De la goutte, de sa nature, de ses causes et de son traitement 'préservatif, pallialif et curalif, par le docteur Galtier Boissière. Paris, 18G0, p. 110 et 112.
COLCHIQUE. i013
nombre par des praticiens respectables ; mais si nous admettons volontiers que le Colchique, comme beaucoup de purgatifs, peut retarder, atténuer et même guérir des accès de goutte, nous ne sommes pas aussi fermement disposés à croire qu'il guérisse la dialhèse goutteuse, et qu'il permette aux malades de rester longtemps sans éprouver de nouveaux accès. Nous avons connu des malades qui, dans l'imminence de la goutte, supprimaient l'accès par l'usage des pilules purgatives ; ils purent de cette manière éviter pendant plusieurs années des accidents arthritiques, mais le même moyen devint bientôt insuffisant, et ils payèrent par un paroxysme plus grave et plus long qu'aucun de ceux qu'ils avaient eus l'espèce d'immunité dont ils avaient joui pendant quelque temps.
Dans le rhumatisme aigu le succès du vin et de la teinture de Colchique a été proclamé avec tout autant d'enthousiasme que dans le Iraitement de la goutte ; mais les expériences que nous avons instituées nous-mêmes nous ont démontré que si le Colchique avait une influence évidemment heureuse dans le traitement du rhumatisme, cette influence n'était pas en somme plus évidente que celle des purgatifs drastiques que nous expérimentions comparativement. Mais lorsque, dansle rhumatisme ou aigu ou chronique, nous donnions le Colchique de manière à ne pas produire l'effet laxatif, nous n'observions pas d'effets thérapeutiques appréciables, et souvent nous fatiguions en pure perte l'estomac de nos malades.
Il est possible toutefois qu'cà l'époque où nous faisions ces observations, alors que notre attention n'était pas dirigée, comme elle l'est aujourd'hui, sur L s effets spéciaux dus à la vératrine, il est possible, disonsnous, que nous ayons accordé un rôle trop exclusif à l'effet purgatif et révulsif du Colchique, aux dépens de sa propriété sédative et controstimulante. C'est pourquoi nous conviendrons volontiers que sur ce point il y a quelques réserves à faire, de nouvelles expériences à instituer.
S'il est vrai encore que le Colchique ait modifié avantageusement des chorées, des ophthalmies, des dartres, etc., tout en faisant la part de l'action révulsive de ce médicament, nous saurons aussi tenir compte de ses autres propriétés; car nous allons voir que la vératrine possède une action en quelque sorte élective sur le système nerveux et musculaire, sans parler de son action contro-stimulante et antiphlogistique, qui est aujourd'hui parfaitement établie.
MODE d'administration ET DOSES.
La pondre de Colchique se donne à la dose de 25 centigrammes, et 1 et 2 grammes par jour.
Le vin à la dose de o à 25 grammes dans une potion que l'on prendra dans le cours de la journée.
La teim.ure alcoolique de semences ou de bulbes se donne à la dose de 2 à 14 grammes dans une potion on dans un litre de tisane.
Voxymel Colchique se donne dans un pot de tisane à la dose de 15 à GO grammes dans l'espace de vingt-quatre heures.
VERATRINE.
LaVératrine, T'(?ra^rîna,C^''H52Az020'8, est un alcali végéta! qui a et '■ découvert par MM. Pelletier et Caventou, dans la cévadille, fruit du veratrum sabadilla, dans la racine d'ellébore blanc [veratrum album) et dans le bulbe de colchique [cotchicum autuninale). Il paraît y exister combiné à l'acide gallique.
La Vératrine se présente sous forme d'une poudre blanche, sans odeur, d'une excessive âcreté, fusible à -4- 115 degrés, non volatile, près iue insoluble dans l'eau, très-soluble dans l'alcool et dans l'éther, mais ne pouvant pas y cristalliser. Cette base organique sature mal les acides.
Préparation :
Cévadille 1,000
Alcool 10,000
Acide sulfurique. . . \
Chaux caustique. . . > q. s.
Ammoniaque )
Pulvérisez la cévadille ;■ traitez ?i plusieurs reprises dans un alambic par l'alcool à 80 degrés centésimaux, additionné d'une telle quantité d'acide sulfuriq.'e. Exprimez le résidu après chaque traitement, réunissez les liqueurs alcooliques et ajoutez-y la chaux éteinte ; filtrez, séparez l'alcool par distillation. Ajoutez au résidu de l'eau et une peti'e quantité d'acide sulfurique dilué jusqu'à réaction acide. Décolorez la solution par le charbon animal lavé, filtrez et ajoutez à la liqueur de l'ammoniaque jusqu'à réaction alciiline. Recueillez le précipité sur un filtre, lavez-le avec une petite quantité d'eau; séchez-le, faites-le dissou Ire dans l'alcool; chassez l'alcool par évaporation,
et traitez de nouveau le résidu, comme il vient d'être d.t, par l'acide sulfurique, le charbon et l'ammoniaque. Après avoir recueilli, lavé et séclié le précipité blanc de Vératrine, dissolvez-le dans l'éther et faites cristalliser.
La Vératrine se présente ordinairement sous forme d'une poudre cristalline blau; che. Elle est fort soluble dans l'alcool el surtout dans l'éther. Elle possède une saveur acre et briilante.
La plus petite trace de Vératrine provoque l'éternument. L'acid > sulfurique concentré colore cet alcaloïde et ses sels d'abord en jaune, puis en rouge de sang et en violet.
Pommade de Vératrine.
Vératrine 5 centigrammes.
Axonge 4 gram. (Cave.)
Pilules de Vératrine.
Vératrine 6 centigrammes.
Poudre de gomme
arabique 3 grammes.
Sirop q. s. pour douze pilules. (Magendie.)
Proposées comme purgatives à la dose de trois pilules par jour.
Solution de Vératrine.
Pr. : Sulfate de Vératrine. . . 3 cent. Eau distillée 60 gram.
Proposée pour remplacer l'eau médicinale de Husson, à prendre par cuillerées à café.
ACTION PHYSIOLOGIQUE
Jusqu'à ces derniers temps on ne considérait guère dans la Vératrine que sa propriété purgative et drastique; à ce titre, elle était employée à peu près exclusivement dans le traitement de certaines hydropisies réfractaires. Ajoutons que quelques chirurgiens, ayant reconnu empiriquement à la Vératrine une action irritante, locale et excitatrice, analogue à celle de la strychnine, s'en servaient avec quelque avantage dans
VÉUATRINE. lois
certaines parties de l'organe de la vision, et même quelquefois dans certaines névralgies de la face.
Mais ce n'est vraiment que dans ces dernières années que les effets physiologiques de la Vératrine ont été complètement reconnus, et qu'on est arrivé à découvrir la double propriété qu'on peut considérer comme la plus importante et la plus caractéristique : d'une part, la propriété de diminuer la douleur dans certaines affections caractérisées par l'augmentation de la sensibilité générale et locale, telles que les rhumatismes et les névralgies; et, d'autre part, la propriété de ralentir le pouls et d'abaisser la chaleur animale, en un mut d'exercer sur l'ensemble du système nerveux, et en particulier sur l'appareil circulatoire, une action sédative et hyposthénisante des plus manifestes.
Toutefois il régnait encore bien des obscurités sur cette question; ainsi il n'était pas facile de s'expliquer comment le même agent pouvait être également ;;tile dans des conditions si diverses, d'une part dans des alfections convulsives et paralytiques, et d'autre part dans le rhumatisme et l'hydropisie.
Il est permis d'espérer que les travaux des physiologistes venant en aide à ceux des médecins ne tarderont pas à répandre la lumière sur les points restés obscurs.
Déjà même, sous ce rapport, un progrès notable vient d'être réalisé par deux habiles expérimentateurs, MM. E. Faivre et C. Leblanc, qui, reprenant les expériences autrefois entreprises par Magendie sur la Vératrine, ont signalé les divers appareils organiques sur lesquels cet agent se porte d'une manière pour ainsi dire élective, et sont parvenus ainsi à mieux faire apprécier son mode d'action et à donner la raison de ses ■effets si complexes, en apparence même contradictoires.
Les expériences de ces physiologistes ont porté principalement sur les chiens et sur les chevaux ; et c'est avec une grande réserve qu'il faut conclure en général des animaux à l'homme.
Toutelois, comme ici les principaux résultats obtenus par ces expérimentateurs concordent assez exactement dans leur généralité avec ceux qui ont été constatés jusqu'à ce jour, par la plupart des observateurs, sur l'homme étudié tant à l'état de santé que de maladie, nous estimons que ces résultats méritent d'être acceptés avec une véritable confiance.
C'est pourquoi nous allons emprunter à MM. Faivre et Leblanc les principales conclusions du mémoire communiqué par eux à l'Académie des sciences (décembre 1834), conclusions dans lesquelles se trouvent résumés les faits les plus importants de cet intéressant travail.
Ces expérimentateurs ont reconnu que la Vératrine exerce trois actions distinctes sur l'organisme animal. Ces actions sont en rapport avec les doses plus ou moins fortes du médicament : la première action a lieu ■d'une manière bien marquée sur le tube digestif, la seconde sur les organes de la circulation et de la respiration, et la troisième sur le système nerveux et les muscles de la vie animale.
iOlG SÉDATIFS ET CONTRO-STIMULANTS.
Première période. La Vératrine porte d'abord son action sur le tube digestif et détermine l'augmentation de la sensibilité, de la contractilité et des sécrétions. L' exaltation de la sensibilité se traduit par les coliques, dont la violence paraît varier suivant les doses de Vératrine employées. En proie aux douleurs que l'action du médicament leur fait éprouver, les chevaux frappent du pied le sol et s'agitent. Les chiens sont aussi en proie à une vive excitation. A la douleur se joignent les phénomènes de contractilité musculaire ; les intestins sont contractés, les mouvements péristaltiques notablement accélérés.
La sécrétion des follicules intestinaux et des glandes salivaires est augmentée par l'action de la Vératrine. Tantôt la salive est visqueuse et filante, le plus souvent elle forme une mousse et une écume blanchâtre, semblables à celles qui se montrent chez les animaux en proie à des phénomènes convulsifs.
On pourrait supposer que la production de la salive est due à l'irritation que la Vératrine exerce directement dans la cavité buccale sur les conduits excréteurs des glandes. Il serait aussi naturel de penser que l'effet purgatif est dû à une action toute locale sur l'intestin. Mais l'expérience démontre qu'il en est autrement. En effet, soit qu'on injecte le médicament dans les veines, soit qu'on le dépose dans le tissu cellulaire souscutané, l'excitation du tube digestif, l'hypersécrétion des follicules intestinaux et des glandes salivaires est également marquée.
Deuxième période. L'abattement, la prostration des forces et le ralentissement de la circulation forment les caractcies tranchés de la seconde période. Cet état, qui n'avait pas été signalé dans les premières expériences de Magendie, a presque uniquement occupé les praticiens de notre époque ; plusieurs même n'ont attribué à la Vératrine qu'un effet principal, celui de provoquer le ralentissement de la circulation. Toutes les fois qu'il a été possible à MM. Faivre et Leblanc de constater l'état de la circulation avant et après l'administration de la Vératrine, ils ont en effet reconnu la diminution du pouls et souvent même son irrégularité. Durant cette période les chiens sont affaiblis, ils se tiennent difficilement sur leurs pattes, et le plus souvent ils se couchent. Les chevaux sont abattus, et leur extérieur témoigne une dépression marquée. Dans cet état, la sensibilité a paru toujours diminuer.
Troisième période. Lorsque les doses de Vératrine sont plus considérables, les accès de tétanos ne tardent pas à se manifester. Les membres antérieurs et postérieurs s'étendent et se roidissent, les muscles du thorax et de l'abdomen se contractent, et la respiration devient anxieuse et pénible; letrismusdes mâchoires met un nouvel obstacle au renouvellement du sang, et l'asphyxie se prononce de plus en plus.
Dans les premiers moments, les accès tétaniques sont courts et séparés par des intervalles considérables; mais l'accès de la Vératrine se manifestant de plus en plus provoque des accès plus longs et plus rapprochés; souvent l'animal succombe après une demi-heure ou une heure ; mais
VÈRATRINE. 1017
si la vie prend le dessus, les accès diminuent progressivement. L'augmentation de la sensibilité accompagne toujours Ls phénomènes tétaniques Si l'on touche l'animal, ne fût-ce que légèrement, on provoque de nouvelles contractions musculaires. A l'autopsie des animaux qui ont succombé cà la suite du tétanos, on trouve des traces manifestes d'asphyxie.
La Vératrine n'agit pas toujours suivant l'ordre que nous avons établi, les périodes ne se succèdent pas toujours avec la rigueur qu'indiqué la description que nous venons de tracer. Ainsi l'action sur le tube digestif peut être plus ou moins marquée et se continuer soit pendant la période de dépression, soit pendant la période d'excitation , de même que le ralentissement de la circulation et les phénomènes tétaniques peuvent avoir une durée et une intensité variables. Si les doses du médicament sont toxiques, le tétanos se produira aussitôt, sans que l'action sur le tube intestinal et la circulation soient manifestes. Dans ce cas, la mort est rapide, et l'asphyxie qui la cause survient brusquement.
D'après les résultats de ces expériences, la Vératrine vient se ranger à côté des excitants du système musculaire; elle se rapproche beaucoup, sous ce rapport, de k noix vomiqne. Son mode d'action sur le système nerveux de la vie animale justifie son emploi dans certaines névralgies, dans certaines paialysies superficielles, dans la chorée, l'hystérie et le tétanos. Outre cette action sur le système nerveux de la vie animale, la Vératrine possède encore, ainsi que nous l'avons vu, la propriété de ralentir la circulation, de déterminer des contractions du tube intestinal et d'en augmenter les sécrétions.
11 est probable que c'est dans cette double propriété, révulsive et sédative, que réside la cause de l'action curative toute spéciale de la Vératrine dans le rhumatisme articulaire aigu.
Notons enfin que l'action irritante très-énergique de la Vératrine sur la muqueuse nasale en fait un excitant et un sternutatoire q.ui peut être avantageusement utilisé.
ACTION THÉRAPEUTIQUE
En raison de son extrême énergie, et surtout des vomissements et des superpurgations accompagnées de violentes coliques qu'elle provoque, la Vératrine n'était guère, jusqu'à ces derniers temps, employée qu'à l'extérieur. On l'a conseillée dans la paralysie ; on l'a vantée dans le tic douloureux, les rhumatismes et les névralgies.
Dans les névralgies faciales, la pommade de Vératrine paraît avoir eu des succès, employée en frictions sur le front et sur les tempes. Quelques médecins prétendent s'être servis avec avantage de cette pommade contre l'anasarque et la goutte, M. Velpeau emploie souvent cette pommade dans Tamblyopie amaurotique.
Bhumatisine articulaire aigu. La Vératrine était restée d'un usage
assez restreint, même dans la thérapeutique externe, lorsque dans ces derniers temps M. le docteur Piédagnel, guidé sans doute par la vieille réputation du colchique dans les affections goutteuses et rhumatismales, eut l'idée d'essayer la Véralrine dans le traitement du rhumatisme articulaire aigu.
Voici la méthode suivie par ce médecin dans l'administration de ce médicament. Il fait préparer un certain nombre de pilules contenant chacune 3 milligrammes de Vératrine. 11 en fait prendre 1 le premier jour, 2 le second jour, et il augmente ainsi d'une pilule chaque jour jusqu'à ce qu'on soit arrivé à en prendre 6 ou rarement 7. Lorsque les symptômes généraux et locaux présentent un amendement très-notable, ce qui arrive ordinairement au quatrième, au cinquième, au sixième jour du traitement, on n'augmente pas la dose, mais on reste à celle de la veille. Si, par exemple, le malade était à 4 ou 5 pilules lorsque l'amélioration s'est déclarée, on reste un jour ou deux à cette dose, puis on décroît graduellement, à mesure que les accidents décroissent euxmêmes; on revient successivement à 4, à 3, à 2, à 1 pilule, pour cesser complètement lorsque, après quatre ou six jours d'attente, on voit la guérison se maintenir solidement.
Si dans le cours de l'administration de la Vératrine des accidents se manifestent du côté des voies digestives, si des coliques, de la diarrhée, si des vomissements témoignent d'une inflammation ou d'une intolérance de la muqueuse gastro-intestinale, loin de passer outre et d'augmenter la dose, il faut respecter la susceptibilité des organes digestifs et s'arrêter à la dose qui a pu être administrée sans provoquer d'irritation dans ces organes. Du reste, les pilules sont données dans une cuillerée d'eau ou de tisane, et en mettant entre chaque prise un intervalle plus ou moins considérable, suivant le nombre des pilules à prendre dans le courant de la journée.
Nous avons été les premiers à répéter les expériences de M. Piédagnel, et nous devons dire que la Vératrine nous a donné, jusqu'à ce jour, des résultats généralement assez satisfaisants dans le rhumatisme articulaire aigu.
L'effet le plus constant de ce médicament dans le rhumatisme franchement inflammatoire, c'est d'abattre ordinairement en quelques jours le mouvement fébrile et de diminuer souvent plus rapidement encore l'élément douleur. Il en résulte qu'un rhumatisme articulaire aigu, développé chez un sujet jeune, vigoureux, sanguin, avec réaction fébrile très-intense, est assez vite ramené, à l'aide de la Vératrine seulement et sans émissions sanguines, dans les conditions d'un rhumatisme d'une moyenne intensité; et en continuant l'usage de ce médicament, il n'est pas rare de triompher d'un rhumatisme inflammatoire dans l'espace de sept à huit jours de traitement.
Toutefois il convient de ne rien exagérer à cet égard et d'avouer qu'on n'est pas toujours aussi heureux. A côté de ces cas de guérison rapide
VÉRATRINE. 1019
et solide, on voit aussi des rhumatismes réduits à un état subaigu et à une forme plus bénigne continuer ou suspendre leur marche, et reparaître encore, de manière à accomplir finalement la durée de deux ou trois septénaires, si ordinaire à cette affection.
Ajoutons que la propriété de la Vératrine ne nous paraît avoir ici rien <le spécifique; elle est analogue à celle du sulfate de quinine et du nitre à haute dose, c'est-à-dire que la Vératrine agit à la manière des controstimulants. Dans une maladie où l'élément inflammatoire est associé à l'élément douleur, comme dans le rhumatisme aigu, la sédation de la douleur et la dépression presque immédiate exercée sur la grande circulation ne peuvent qu'avoii'' généralement une heureuse influence.
En résumé, en supposant que la Vératrine ne procurât pas plus de guérisons que tout autre moyen, elle nous paraît au moins avoir l'avantage d'atténuer la fièvre, de rendre la douleur supportable dès les premiers jours, sans avoir l'inconvénient d'affaiblir les malades à l'excès, de les jeter dans l'anémie et d'allonger par suite outre mesure la convalescence, comme cela se voit si communément après l'emploi des émissions sanguines, coup sur coup. Ajoutons que, dans les cas si nombreux où l'on aura affaire à des individus faibles, anémiques ou affectés antérieurement de maladies chroniques, et surtout chez les rhumatisants en état de récidive, en un mot, dans toutes les conditions où les émissions sanguines seront formellement contre-indiquées, la Vératrine sera appelée à suppléer forcément à ce dernier moyen; et à cet égard elle vien dra se placer à côté du sulfate de quinine, qui, nous devons le reconnaître, méritera la préférence dans la généralité des cas. Toutefois nous ne devons pas taire qu'en raison de la modicité de son prix la Vératrine pourra souvent remplacer utilement le sulfate de quinine dans la médecine des pauvres.
Les premiers succès de la Vératrine ne tardèrent pas à susciter d'autres essais ; et cette propriété sédative et contro-stimulante,dont on venait de constater les résultats avantageux dans le traitement du rhumatisme articulaire aigu, devait assez naturellement suggérer l'idée de l'utiliser dans un certain nombre d'autres maladies inflammatoires. C'est ainsi qu'on fut conduit à l'administrer dans les angines, dans la pleurésie, dans les engorgements aigus des mamelles et surtout dans la pneumonie. Ce fut M. Aran qui parmi nous entreprit cette expérimentation sur la plus large échelle. Pendant un certain temps tous les malades atteints de pneumonies qui entrèrent dans son service d'hôpital furent traités à peu près exclusivement par la Vératrine. Remarquons à cet égard que les effets physiologiques de ce médicament présentèrent une assez grande analogie avec ceux du tartre stibié à haute dose : ainsi le premier ou le secondjour, phénomènes d'irritation gastro-intestinale, puis tolérance plus ou moins incomplète, et assez rapidement diminution plus ou moins marquée des principaux symptômes fébriles et inflammatoires. Disons que finalement les résultats considérés en masse
iOm SÉDATIFS ET CONTRO-STIMULÂNTS.
paraissent avoir été assez avantageux et se rapprocher de ceux que donne généralement la médication aniimoniale. Mais comme l'application de cette méthode dans la pneumonie n'a été qu'un fait presque individuel, et que peu de médecins ont jusqu'ici répété ces expériences, il nous paraît prudent d'attendre avant de porter à cet égard un jugement. Toutefois nous croyons ne rien hasarder en prédisant que la réputation du tartre stiblé dans le traitement de la pneumonie est si bien établie et si bien mériée, qu'il est sûr de conserver longtemps encore la prééminence sur tout agent contro-stimulant qu'on sera tenté de lui opposer comme succédané.
M. Aran, stimulé par les bons résultats obtenus par lui dans quelques affections de nature franchement inflammatoire, se crut autorisé à généraliser l'emploi de la Vératrine et à l'administrer dans d'autres maladies qui, bien que différentes de ces dernières par leur nature, s'en rapprochaient néanmoins par l'intensité de l'appareil fébrile : nous voulons parler des fièvres éruplives, et particulièrement de la variole et de la scarlatine.
Ce médecin annonça avoir réussi, notamment dans la scarlatine à diminuer les symptômes de phlegmasie locale, soit à la gorge et à la peau, 61 à abréger même notablement la durée de la maladie. Mais hâtonsnous de dire que cette prétention, qui d'ailleurs souleva immédiatement contre elle bien des contradicteurs, aurait eu besoin de se produire avec l'appui de faits plus nombreux et moins sujets à contestation.
Enfin, poursuivant le cours de ses expérimentations, M. Aran n'a pas craint d'appliquer la Vératrine au traitement de la fièvre typhoïde Mais ici, il faut bien le dire, cette extension donnée à cette médication n'avait plus rien qui pût la légitimer suffisamment. Comment espérer, en effet, que cette affection, qiii, dans son fond et sa nature, est essentiellement asthénique, bien qu'elle puisse revêtir accidentellement et transitoirement la forme inflammatoire, comment espérer, disions-nous, qu'elle dût s'accommoder généralement d'un agent toxique qui a pour effet immédiat et constant de déprimer profondément les forces vitales, et qui de plus a l'inconvénient grave d'agir comme irritant direct du tube digestif? A ce double titre, nous ne craignons pas de dire qu'à priori la Vératrine nous semble formellement contre-indiquée dans la fièvre typhoïde. Ajoutons d'ailleurs que les résultats obtenus concordent parfaitement avec cette manière de voir toute théorique, et nous croyons que, tels qu'ils sont, ces résultats n'encourageront personne à poursuivre des essais dans cette direction.
D'après ces considérations, nous nous croyons autorisés à conclure que la Vératrine doit être exclue, au moins comme médication générale, du traitement des fièvres éruptives et des fièvres typhoïdes, et nous pensons que son emploi doit être limité à quelques phlegmasies avec réaction fébrile intense, qui ont leur siège dans les membranes séreuses et synoviales, notamment dans les affections rhumatismales et goutteuses,
VERATRUM VIRIDE. 1021
ainsi que dans quelques anomalies du système nerveux de la vie organique, paraissant être sous la dépendance de la diathèse goutteuse.
Vouloir lui demander trop, c'est risquer de faire du mal d'abord, et de plus, c'est compromettre presque à coup sûr un moyen qui, bien placé et restreint dans de justes limites, peut rendre de très- utiles services.
VERATRUM VIRIDE.
Nous avions cru jusqu'ici que le veratrum d'Amérique était le veratrum album. M. Oulmont, qui vient de faire de ce médicament une étude toute particulière, a montré que le veratrum d'Amérique était, au contraire, le Veratrum Viride, et que ses propriétés physiologiques et toxiques diffèrent notablement du précédent. (Acad.,de méd. 24 déc. 1867.)
«Le Veratrum Viride est une plante de amère, et laisse dans la bouche une sen-
la famille des mélanthacées (polygamie, saLion acre et brûlante, qui persiste piu-
monœcie) ; elle est connue aux États- sieurs heures quand on l'a bien mâchée.
Unis sous le nom d'ellébore d'Amérique, Pulvérisée, cette plante agit comme ster-
ellébore des maruw. Sa racine est vivace, natatoire. Sa composition a été étudiée
épaisse, charnue, envoyant au loin par par M. H. Worthington { Amer tcan jour -
une extrémité massive de nombreux ra- nal uf pharmacy), qui y a découvert de
dicules blancs ou légèrement jaunâtres. la gomme, de l'amidon, du sucre, une
Sa tige est annuelle, haute de 2 à 3 pieds, matière huileuse, une matière colorante,
pubescente; el e porte à 6 pouces ou de l'acide gallique, et une substance al-
l pied de sa base des feuilles longues, caloïde analogue à la vératriae, de la
larges, ovales, nervées, terminées en lignine, des sels de chaux et de la potasse,
pointe, d'une couleur vert foncé, pubes- Cette substance alcaloïde insoluble dans
centes. Ses fleurs sont terminées en pa- l'eau, l'est un peu plus dans l'éther, etse
nicules et d'une teinte jaune verdàtre. dissout entièrement dans l'alcool absolu.
Point de calice, six pétales, six étamines. Exposée à la flamme, elle se liquéfie d'a-
pistil rudimeiitaire. bord, puis se gonfle ei brûle sans résidu.
« Cette plante se trouve en beaucoup Elle produit dans la bouche une sensad'endruits aux États-Unis, du Canada tion acre et brûlante qui dure plusieurs jusqu'à la Caroline; elle affectionne les heures; elle agit puissamment commis lieux humides, le voisinage de l'eau, les sternutaloire , et produit de violents prairies ; elle est hâtive et apparaît au éternuments qui persistent une demimois de mars. heure ou une heure après l'application
« La plante entière a une saveur acre de la matière aux narines. » (J. Pereyra,
et brûlante : la racine seule est employée Trailé élémentaire de matière méilicale et
en médecine. Celle-ci a une odeur désa- de Ihérapeulique, 4^ édit., Londres, 1853,
gréable qui se perd par la dessiccation; cité par iM. Oulmont). sa saveur, douceâtre tout d'abord, est
HISTORIQUE
Le Veratrum Viride, employé depuis longtemps en Amérique dans les fièvres et les pblegmasies aiguës, le rhumatisme articulaire aigu, les fièvres traumatiques et puerpérales, n'est connu en France que depuis une dizaine d'années. C'est Jacquemier qui, le premier, en 1857, dans la Gazette hebdomadaire, le signala à l'attention des accoucheurs. En 1863, M. Bouchardat fit connaître dans son annuaire un travail du
docteur Cutler (de Cambridge) dans lequel l'auteur faisait remarquer que, malgré sou activité, il était beaucoup moins toxique que le veratrum album et n'était pas comme ce dernier un purgatif drastique.
Depuis ce temps rien de nouveau n'avait été dit sur ce médicament lorsque M. Oulraont vint lire à l'Académie de médecine un mémoire très-complet sur l'étude de ce médicament.
M. Oulmont nous fait connaître qu'en 1866 le docteur Th. Kocher fît paraître à Wurtzbourg un mémoire basé sur l'observation de soixante cas de pneumonies franches traités exclusivement par le Veratrum Viride, à la clinique du professeur Bierijner, à Berne. De plus, M. Oulmont a fait sur l'action physiologique et thérapeutique du Veratrum Viride de nombreuses recherches dont nous donnerons le résumé.
ACTION PHYSIOLOGIQUE
M. Oulmont caractérise ainsi l'action physiologique du Veratrum Viride :
4° Il détermine rapidement des nausées, des vomissements violents, qui durent quelquefois quinze à vingt heures et de la diarrhée ;
2" La respiration est promptement modifiée, elle devient inégale, irrégulière, tantôt rapide, tantôt d'une lenteur telle qu'elle tombe à deux et même à un mouvement respiratoire par minute ; quelquefois, chez les grenouilles, elle se suspend complètement ;
3° La circulation se ralentit aussi très-rapidement ; le pouls baisse au bout d'un quart d'heure ou d'une demi-heure de 20, 40, 60 pulsations. Chez l'homme, en dehors de l'état fébrile, le Veratrum à la dose de 1 à 3 centigrammes fait tomber le pouls de 30 à 40 pulsations;
4° La température suit une progression descendante un peu moins marquée. Au bout d'une demi-heure à deux heures seulement, elle descend de 2, 3 et même 5 degrés et peut rester à ce niveau pendant vingtquatre heures sans que la mort s'erisuive ;
5" L'action hyposthénisante du Veratrum Viride se manifeste dès le début. L'affaiblissement la prostration vont en augmentant, et quand ils ont atteint le plus haut degré l'animal meurt;
6° Il ne survient jamais de contractures, de roideurs musculaires ou de convulsions tétaniformes ;
7° La teinture de Veratrum Viride devient toxique chez les grenouilles à la dose de 20 gouttes, chez les lapins à 60 et 80 gouttes et chez les chiens à 120 et 150 gouttes.
DIFFÉRENCE ENTRE l'ACTION PHYSIOLOGIQUE DU VERATRUM ALBUM ET DU VERATRUM VIRIDE.
M. Oulmont fait remarquer qu'il résulte de ses expériences que le Veratrum Viride n'a pas sur les voies digestives l'action irritante du vera-