MANDRAGORE
Mandragore [Atropa Mandrnnora, L.], petite pomme^ et s'appellent pommes de
plante très-voisine de la précédente, et Mandragore.
jouissant des mêmes propriétés. Elle tire On nomme Mandragore mâle, dans les
son nom de ;«ivSfa, étable, et à-imfoi, nui- vieux auteurs, une variété à fruits ronds,
sible. Elle croît en Italie, on Espagne, etc. et femelle celle dont le fruit est allongé.
Ses racines, fort grosses, semblables à Pallas dit qu'en Sibérie, la Mandragore
celles de la betterave blanche, souvent s'appelle fêle d'Adam, et qu'elle est répu-
bifurquées, ont été comparées aux cuisses tée jouir de propriétés surnaturelles (Mé-
de l'homme; d'où on les a appelées an- rat et Delens).
thropomorphon et semihomo. Mattliiole Les feuilles de cette plante devraient
raconte que c'est une sorle de profession entrer dans le baume tranquille et dans
en Italie de préparer des racines de Man- l'onguent populéum : on leur substitue
dragore, et de leur donner des formes les feuilles de belladone, qui font partie
humaines. Ses fruits ont le volume d'une de ces médicaments composés.
La Mandragore, autrefois fameuse parce qu'elle était employée par les magiciens et les prétendus sorciers pour donner des hallucinations bizarres et troubler la raison, se range tout à côté de la belladone pour
ses propriétés toxiques et thérapeutiques ; elle est toutefois beaucoup moins active que cette dernière. Aujourd'hui elle est tout à fait inusitée, parce qu'on peut la remplacer avantageusement, soit par la belladone, soit par les autres solanées vireuses.
Le Datura stramonium (stranioine, turine est solublc aussi dans l'alcool,
pomme épineuse, endormie, L.), est une moins soluble dans l'étlier; elle donne
plante annuelle, indigène, qui croît dans des sels qui cristallisent bien. Si's effets
les lieux incultes et qui fleurit eu juin. sont très-analogues à ceux de l'atropine.
Parties usitées. Toute la plante. Le Datura stramonium a reçu les mêmes
Caractères botaniques. Tige herbacée, applications que la belladone. Ses prérameuse, haute de 1 à 5 pieds ; feuilles pai'ations sont les mêmes, à part le degrandes , ovales, sinuées et pétiolées; gré d'activité, qui est à peu près double, fleurs blanches ou violettes très-grandes; 11 y aura, par conséquent, quelque diffécalicetubulenx, ventru, pentagone à 3 di- rence avec la belladone dans l'adminisvisions; corolle infundibulitorme, dont tration des doses de ce médicament, le tube est long et présente 5 angles, Les formes les plus employées sont: 5 plis et 5 pointes ; stigmate en fer h la poudre, l'extrait, les fumigations et la cheval ; capsule hérissée de piquants, teinture alcoolique.
ovoïde, contenant des graines brunâtres. On compose, avec les semences du
réniformes et inégales à leur surface. Datura, un vin dont la formule est em-
L'odeur du Datura stramonium est vi- ployée ti la pharmacopée batave :
reuse et nauséaboude; sa saveur est acre p^^ . gji^QDpp f]p Datura
et amere. , , , , stramonium 2 part.
Brandes en analysant les semences de .^,^^^1 j.^.^^-p,. ^ ^
cette plante, y a découvert un prmcipe yin de Malaxa 8
immédiat alcaloïde, combiné à l'acide '^
malique, qu'il a nommé daturine. On ren- C'est, d'après M. Soubeirau, une fort
contre cette substance principalement bonne préparation,
dans les feuilles et dans les semences. Ce que nous aurions pu dire du Datura
On l'obtient en prismes brillants, inco- stramonium doit s'appliquer à peu près
lores, groupes. Elle est un peu volatile, aux autres espèces, telles que le Datura
soluble dans 280 parties d'eau froide et fasiuosa, le Dalura fero.v, le Datura rné-
dans 72 parties d'eau bouillante. La da- tel, le Dalura lœvis et le Dalura arborea.
HISTORIQUE
L'histoire du Datura, comme celle delà plupart des solanées vireuses, est enveloppée de la plus grande obscurité. Il est évident que Dioscoride a connu et employé plusieurs plantes de cette famille ; mais les nombreuses discussions qui se sont élevées à ce sujet n'ont pu nous apprendre s'il avait parlé de la belladone, de la madragore, ou du Datura.
ACTION PHYSIOLOGIQUE DU DATURA
Pr.s à dose modérée, le Datura stramonium produit de légers vertiges et un peu de propension au sommeil ; l'énergie musculaire est diminuée; la sensibilité est émoussée : dilatation de la pupille, léger trouble de la vue ; accélération du pouls, élévation de la chaleur de la peau ; soif, un peu d'ardeur^de gorge : ordinairement le ventre est relâché, les urines
sont plus abondantes; sueurs, quand il n'y a ni diurèse ni dinri'hée. Mais à dose élevée : vertiges, sentiment de faiblesse et d'alîaissement général, stupeur légère; bientôt troubles de la vue, dilatation énorme des pupilles, agitation, spasmes, délire furieux, hallucinations continuelles, insomnie opiniâtre, fièvre vive, peau sèche, chaude, se recouvrant quelquefois d'une éruption scarlatiniforme ; soif ardente, sécheresse et constriction très-douloureuse du pharynx; souvent impossibilité d'avaler; cardialgie, vomissements, quelquefois diarrhée, besoin fréquent d'uriner, peu ou point d'urines. Quand l'intoxication doit devenir fatale, à l'extrême agitation succède le collapsus, le refroidissement, et enfin la mort. Dans les cas les plus heureux et les plus ordinaires, les hallucinations se dissipent peu à peu, le délire cesse, et il ne reste plus de tout cet appareil formidable de symptômes que la dilatation des pupilles, l'obscurcissement de la vue, quelquefois une cécité passagère. On a vu le délire et la cécité persister pendant plusieurs jours, et même plusieurs semaines. Le délire est tantôt gai, tantôt triste, mais il s'accompagne toujours d'hallucinations singulières, de visions fantastiques ; ce qui a valu au Dalura stramonium et à la belladone le nom (['herbe aux sorciers, herbe au diable, parce que, dans les siècles d'ignorance, les prétendus sorciers faisaient assister au sabbat des gens superstitieux qu'ils avaient enivrés avec ces plantes vireuses.
Les histoires d'empoisonnement par la stramoine sont communes dans la science. Duguid {Journal de Vandermonde, t. VII, p. 330) raconte qu'un homme prit par erreur trois fruits du Datura stramonium pour des fruits de bardane, et en fît une décoction dont il prit plusieurs verres à jeun : il éprouva presque immédiatement de graves vertiges, une sécheresse extrême de la gorge, du bégayement, puis une torpeur générale dans laquelle il resta plongé sept heures. Il se réveilla avec un délire furieux ; mais le soir il était rétabli. Au rapport de Franc, de Frankenau {Ephém. des cur. de la nat., 3 déc, an III), un homme qui avait pris une grande quantité de stramoine resta fou pendant dix-huit jours. Dans le même recueil (cent. 9, p. 206), on lit qu'un enfant de huit ans, ayant mangé des semences de Datura stramonium, éprouva tous les signes de la folie, et guérit. Dix enfants de sept à quatorze ans mangèrent de ces mêmes graines : le lendemain, ils étaient tous fous et furieux, et dans un état d'insomnie continuelle. Ils éprouvèrent d'abord une extrême aversion pour les liquides, et bientôt ils se mirent à boire avec avidité. Au bout de trois à quatre jours, ils étaient tous guéris, quoiqu'ils eussent été traités par des médications fort variées. {Annale.'^ de littérature médicale étrangère, par Kluyskcns, t. I, p. 381.) Meigs {Journal universel des sciences médicales, t. XLVI, p. 227) rapporte qu'une petite fille de deux ans et demi mangea une assez grande quantité de semence de stramoine : bientôt survinrent des symptômes singuguliers : gaieté, délire, hallucinations, trouble de la vue ; face d'un rouge plus intense que dans la scarlatine la plus confluente ; gorge sèche et
20i MÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.
comme enflammée ; langue rouge et vernissée ; taches rouges disséminées sur le cou et sur le tronc, démangeaisons. 11 serait superflu de rapporter ici les nombreux exemples d'empoisonnements consignés dans les Traités de toxicologie d'Orfila, de Cliristison, Tardieu, etc.
Nous avons dit tout à l'heure que les prétendus sorciers se servaient de la stramoine pour produire des hallucinations fantastiques et faire assister les pauvres patients aux séances du sabbat ; c'est par le même moyen que les sorciers et enchanteurs procuraient aux amants des jouissances imaginaires. Fnber {StrycJinomani.n^ p. 33) dit comment, avec une espèce de Datura, les Indiens, sous le nom de ôangue^ les Arabes et les Turcs sous le nom de maslac ou mastlac, préparent les philtres amoureux. Les femmes de l'Inde font aussi prendre à leurs maris des breuvages composés avec le Datura, non pour exciter leurs désirs, mais pour tromper leur vigilance quand elles ont troublé leur raison {Ep/iém. des cur. de la nat., 2^ déc, an. VIII, p. 299). Nos annales judiciaires ont retenti d'un procès fameux, intenté contre une compagnie de voleurs connus sous le nom à'endormeurs : ils mêlaient à du tabac de la poudre de semence de stramoine ; puis, dans les lieux publics, ils se plaçaient à côté de gens auxquels ils ofTraient fréquemment du tabac. Dès qu'ils les voyaient étourdis et délirants, ils les dépouillaient sans obstacle. La poudre de belladone était depuis longtemps employée par les voleurs dans le môme but. (Faber, Strychnomania, p. 47.)
Toutes les parties de la plante sont vireuses : la racine, les tiges, les feuilles et les fruits. Les semences contiennent le plus de principes toxiques : l'infusion, la décoction, l'extrait aqueux et alcoolique, et même la fumée de la plante brûlée, exercent sur l'économie une influence fort active.
Il est difficile de dire à quelle dose ces diverses préparations pourront être toxiques. Un centigramme d'extrait, l'infusion de 30 centigrammes de feuilles sèches, suffisent quelquefois pour produire chez un enfant un délire très-intense ; mais il est probable qu'il faudrait une quantité vingt fois plus forte pour causer la mort. Chez un homme adulte, on provoque du délire avec 20 ou 40 centigrammes d'extrait et l'infusion de 2 à 3 grammes. Pour amener la mort, il ne faudrait pas moins de 2 à 3 grammes d'extrait bien préparé, et de l'infusion de 30 à 60 grammes.
Injecté en lavement, le Datura, comme tous les agents toxiques qui agissent par absorption, détermine des effets beaucoup plus rapides que lorsqu'il est porté dans l'estomac. Appliqué sur la peau dénudée, et même sur l' épidémie, il donne lieu quelquefois à des phénomènes d'intoxication qui peuvent n'être pas sans gravité.
Traitement. La première indication est de ne pas laisser la substance vénéneuse en contact avec les surfaces absorbantes : aussi les vomitifs et les purgatifs seront-ils toujours conseillés, quand le poison sera encore contenu dans le tube digestif. Les acides, les boissons froides, les bains froids et l'opium seront employés avec avantage pour calmer les
symptômes nerveux qui seront survenus^ en ayant soin de n'administrer ces boissons acides que lorsqu'on aura expulsé par les vomitifs la plus grande quantité de poison possi]}le. On insistera particulièrement sur l'opium, qui, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, constitue l'antidote le plus sûr pour combattre les accidents toxiques, produits par les diverses solanées vireuses.
Ce que nous venons de dire du Datura stramonium s'applique aux autres espèces, telles que le Datura fasfuosa, le Datura ferox et le Datura métel, etc.
ACTION THÉRAPEUTIQUE DU DATURA
La connaissance que l'on avait des propriétés vireuses du Datura stramonium, l'analogie, pour ne pas dire l'identité d'action, de cette plante et de la belladone, engagèrent les praticiens à l'essayer dans des cas où cette dernière réussisait.
Storck [Libellas quo demonstratur stramonium^ etc., etc., Vindobona3, 1762) passe pour être le premier qui essaya d'utiliser les propriétés actives du Datura stramonium. 11 traita cinq malades : deux atteints de folie, un de danse de Saint-Guy, et deux autres d'épilepsie ; le premier malade était une jeune fdle de douze ans , folle depuis deux années. Storck commença par 2 centigrammes et demi d'extrait de stramonium matin et soir. Il y eut de l'amélioration dès la troisième semaine 5 on continua pendant deux mois, en augmentant d'un centigramme et demi. Pendant ce traitement, la jeune malade recouvra graduellement la raison. Le second fait n'est pas moins curieux : il s'agit d'une femme de quarante et quelques années, qui, depuis deux ans, éprouvait des vertiges; peu à peu la raison s'était altérée, et il y avait maintenant des accès de fureur, Storck commença par 3 centigrammes ; graduellement il alla Jusqu'à 13 centigrammes. Au bout de quatre jours il y avait un amendement sensible. Un mois s'était à peine écoulé, que l'intelligence était parfaite. On cessa lastramoine; mais peu de temps après la malade mourut, et l'on trouva dans le cerveau un grand nombre d'hydatides. L'état d'une jeune fille atteinte de danse de Saint-Guy fut aggravé pendant l'administration du Datura, et deux épilepsies furent seulement modifiées momentanément.
. Les médecins qui, à l'exemple de Storck, administrèrent le Datura stramonium dans les névroses dont nous venons de parler, n'apportèrent pas toujours dans l'observation des faits la même bonne foi ni la même critique; ainsi Odhélius, médecin de l'hôpital de Stockholm, prétendit avoir traité quatorze épileptiques et en avoir guéri huit et soulagé cinq : un seul n'éprouva aucune amélioration. Mais, à ce sujet, Greding [Mém. de l'Acad. de Stockholm) fait observer avec raison que les malades d'Odhélius étant trop promptement sortis de l'hôpital, il
était impossible de rien affirmer de la guérison d'une maladie dont les paroxysmes reviennent à des intervalles si peu calculables.
Toutefois, les incontestables succès obtenus par M, Bretonneau, par Debreyne et par beaucoup d'autres médecins, dans le traitement de l'épi- Icpsie, au moyen de la belladone, dont l'action ne diffère nullement de celle des Datura, doivent rendre les praticiens moins défiants à l'endroit des assertions de Storck et d'Odhélius.
Un assez grand nombre de faits semblent confirmer l'utilité de la stramoine employée contre la manie. Ainsi Schneider (V. Bayle, Biblioth. tliéiap., t. II) guérit, lentement il est vrai, à l'aide delà teinture de Datura stramonium, une dame de cinquante ans atteinte de mélancolie (lémonomaniaque, et une autre femme devenue folle après être accouchée. Bcimard {Bullefin des sciences méd., t. XI, p. 343) cite l'histoire d'une femme atteinte d'une manie chronique qui était survenue également après l'accouchement : ayant pris par mégarde des graines de stra:: oine, cette femme éprouva tous les accidents de l'empoisonnement, et fut guérie de sa manie. M. Amelung, chaud partisan du Datura stramonium, en conseille la teinture dans la manie aiguë, mais seulement quand l'agitation violente et les symptômes de pléthore cérébrale ont été calmés. Il cite quatre cas de manie guéris par ce moyen [Journal d'Hufeland, novembre 1828),
M. Moreau, de Tours, a spécifié plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui le mode d'emploi du Datura dans le traitement de la folie. C'est surtout dans le cas de monomanie avec hallucination qu'il a fait usage de ce remède, se fondant sur ce fait que le Datura cause des hallucinations, et que la manie avec hallucinations devrait être guérie par le Datura, de la même manière que la plupart des agents irritants sont employés topiquement pour guérir les irritations. Cette application de la médication substitutive avait d'ailleurs été indiquée antérieurement par nous dans le chapitre consacré à l'histoire de la belladone.
Quoi qu'il en soit, M. Moreau a publié dans la Gazette médicale (octobre 1840) un travail plein d'intérêt, dans lequel se trouve justifiée, par l'observation clinique, l'hypothèse thérapeutique qu'il avait voulu vérifier.
Nous ne croyons pas que des médecins aient eu plus que Storck à se louer de l'administration de la stramoine dans la chorée; mais une névrose beaucoup plus redoutable, le tétanos, a été une fois combattue avec succès par James Begbie [Transact.ofthemedico-chirurgical Society of Edinburgh, t. I, p. 285). De même que plus tard M. Lenoir a si bien réussi à guérir le tétanos traumatique à l'aide de la belladone. (V. suprà, p. 67.)
Asthme. L'emploi du Datura stramonium dans les névroses, telles que la manie, l'épilepsie, la danse de Saint-Guy , n'a pas toujours réussi entre les mains de la plupart des médecins qui ont répété ces essais ;
mais l'incontestable efficacité de ce médicament dans l'asthme et dans les névralgies, le place toujours au rang de ceux sur lesquels la thérapeutique peut le mieux compter.
f L'usage de fumer une espèce de Datura {métel fastuosa), pour guérir l'asthme, est populaire dans les Indes orientales, si l'on en croit Sims (The Edinburgh med. and. siirg. Journal, t. VIII, ann. 1812). Le docteur Anderson, médecin à Madras, qui le recommandait beaucoup, en remit à un officier général anglais, qui en apporta en Europe en 1802, et en donna à M. le docteur Sims. Celui-ci en lit fumer à une jeune phthisique et à un médecin asthmatique, qui furent notablement soulagés.
Le Datura stramonium, seul employé en Europe, jouit de propriétés identiques. Le même négociant raconte qu'un médecin était souvent réveillé tout à coup, vers deux heures du matin, par un accès de suffocation qui semblait devoir le faire périr, et qui durait de trente-six à soixantedouze heures. L'accès fut supprimé immédiatement, puis toujours prévenu par l'usage du Datura stramonium fumé en guise de tabac. [Ibid.] M. English rapporte dans le même journal (t. VII, ann. 1814) que sujet lui-même à des accès d'asthme extrêmement violents que rien ne soulageait, il fut guéri immédiatement en fumant du Datura stramonium. Il était employé de la môme manière et avec le même succès par Christie. médecin en chef des hôpitaux de Ceylan. Ce praticien cite le cas d'un M. Ebert, atteint depuis deux ans d'un asthme nocturne; l'accès était guéri ou prévenu lorsque le malade fumait du Datura fastuosa. {Ibid., t. VII, ann. 1811.)
Les faits plus récents, observés et publiés par Krimer {Journal complet du Dict. des sciences méd., t. V, p. 375), confirment ceux que nous venons de rapporter. Ce médecin cite cinq histoires d'asthmatiques guéris en fumant du Datura stramonium. Meyer [Journal d' Hufeland, avril 1827) recommande le même moyen, dont il s'est bien trouvé dans les asthmes spasmodiques. Nous avons vu l'illustre Laennec et M. Cayol se servir du même remède avec avantage dans des cas semblables. Ultérieurement M. Mirande a encore publié de nouveaux faits {Bulletin de Thérap., t. XIII, S*' livraison.)
A l'appui de ces faits, nous pouvons ajouter ici les résultats de notre propre expérience; aussi nous croyons-nous parfaitement autorisés à proclamer l'efficacité vraiment remarquable du Datura stramonium employé et fumé contre l'asthme. Or, par le mot asthme, nous n'entendons pas une difficulté de respirer permanente et liée à une lésion organique et inamovible des organes de la circulation ou de la respiration, mais bien seulement une dyspnée souvent extrême et essentiellement intermittente ou rémittente, dyspnée que n'explique aucune lésion matérielle appréciable du cœur ou des poumons; dyspnée toute nerveuse, mais qui peut quelquefois se montrer aussi comme phénomène accessoire et non nécessaire dans les affections organiques diverses de la poitrine.
Les deux premiers malades que nous ayons traités par ce moyeu
oifraient tous deux des symptômes identiques, et tous deux ont été temporairement guéris.
L'asthme chez eux était franchemement intermittent ; l'accès débutait brusquement tous les soirs à dix ou onze heures pour durer jusqu'à quatre ou cinq heures du matin : son intensité était telle , que les malades étaient obligés de se tenir debout , et de s'accrocher aux meuliles pour pouvoir respirer. Dès que l'accès était terminé, la respiration devenait calme et, pendant tout le jour, ces deux malades pouvaient vaquer à leurs occupations , marcher , courir , monter les escaliers sans éprouver plus d'essoufflement que les personnes les mieux portantes et les plus habituées aux exercices violents. Cet état duridt pendant huit jours, un mois et davantage, puis il y avait un temps de calme, et ensuite les accès recommençaient. L'un d'eux, depuis sept mois, l'autre depuis quatre, n'avaient pu se coucher. Nous leur fîmes fumer du Datura stramonium, et, à la lettre, l'accès fut guéri à l'instant même, au point que dès la première nuit ils purent se coucher et dormir sans oppression. Depuis plus de vingt ans, ces malades ont éprpuvé de temps en temps des retours de leur asthme, .mais ils fument du Datura dès qu'ils en éprouvent les premières atteintes, et peu de temps suffît pour les calmer. C'est donc dans cette forme particulière de l'asthme que le Datura réussit le mieux, mais il s'en faut qu'ir guérisse toujours même dans ce cas ; si nous avons souvent réussi, souvent aussi nous avons échoué ; mais quelquefois d'autre part, dans l'asthme spasmodique non intermittent qui cède en général moins bien au Datura, nous avons vu ce médicament calmer les accidents avec autant de rapidité que dans l'asthme nocturne. L'influence du Datura sur les individus atteints d'asthme essentiel a quelque chose de presque miraculeux dans les premiers mois et les premières années de l'emploi du médicament ; mais si la maladie est grave, et si elle revient souvent , peu à peu le Datura perd la propriété de modérer les ;iccès, et il finit même par devenir tout à fait sans action. Ce moyen est encore employé avec avantage pour calmer la toux et la dyspnée des phthisiques, des malades atteints de catarrhe et de maladies du cœur, lorsqu'ils éprouvent de temps en temps de l'oppression que l'on doit rapporter à une modification nerveuse plutôt qu'aux lésions organiques graves que l'on a pu constater chez eux.
Nous faisons habituellement mêler des feuilles de Datura à parties égales de feuilles de sauge. On fume avec une pipe ou avec de petites cigarettes de papier. La dose de feuilles sèches de Datura est pour chaque pipe de 75 centigrammes à 1 gramme. On en fume une ou plusieurs par jour, suivant le besoin. Pour les hommes qui font un usage habituel du tabac, on mêle le Datura au tabac lui-même. On peut encore faire brûler des feuilles sur des charbons et en répandre la fumée dans la chambre du malade.
Le Datura entre dans la plupart des cigarettes ou tubes antiasthma-
tiques; nous avons donné à l'article Belladone la formule de celles qui sont le plus souvent employées.
Les inspirations de vapeur d'eau chaude chargée deDaturastramonium conviennent aussi, mais sont loin d'être aussi actives ; elles ne peuvent d'ailleurs être employées quand la suffocation est extrême, car elles augmentent momentanément les accidents dyspnéiques.
Quant à l'administration interne de ce médicament dans les cas de dyspnée, nous n'avons jamais eu à nous en louer que lorsque nous employions le Datura suivant la méthode adoptée par M. Bretonneau pour la belladone (voy. suprà), et M. Skipters {^Transactions of the médical and physical Society of Calcutta, v. 1, 1827), médecin aux Indes orientales, raconte qu'il a guéri deux personnes d'un asthme spasmodique extrêmement violent, en leur faisant boire de l'infusion d'une once d'écorce de racine de Datura fastuosa dans une livre et demie d'eau, que l'on réduisait à une livre ; il donnait à la fois deux onces de cette décoction, dose qui nous semble exagérée.
Coqueluche. Parmi les affections spasmodiques des organes respirateurs, la coqueluche tient à coup sûr le premier rang; le succès que l'on avait obtenu de l'administration de la belladone dans cette maladie engagea les praticiens à prescrire le stramonium dans le même cas, et avec un égal avantage. Il en est de même pour les toux nerveuses qui s'accompagnent ou non de lésions organiques du larynx ou des poumons. Dans ces diverses circonstances, le Datura se donne à l'intérieur sous forme d'extrait, de teinture ou d'infusion, ou bien encore en fumée, comme pour l'asthme, ou en fumigation de vapeur, que l'on inspire à l'aide d'un appareil particulier.
Mévraigîes. L'emploi du Datura stramonium dans le traitement des névralgies est aujourd'hui au nombre des médications les plus efficaces et dont l'utilité soit le moins contestable. Lentin rapporte (Journal de Hufeland, t. IX) qu'il a traité quatorze personnes atteintes du tic douloureux sans pouvoir en guérir une seule radicalement ; le seul remède dont il ait eu h se louer est la teinture de stramoine administrée à l'intérieur, à ]a dose de 4 ou 5 gouttes toutes les trois ou quatre heures. Les observations de James Begbie déposent dans le même sens (Transactions of the medico-chirurgical Society of Edinburgli, t. I, p. 283) : ce praticien donnait l'extrait de stramoine à la dose de 1 centigramme et demi, quelquefois de 10 centigrammes, toutes les trois ou quatre heures. Les faits rapportés par Wendestadt de Henfeld déposent dans le même sens. [Bulletin de Thér., 1837, huitième livraison.) Marcet, médecin de l'hôpital de Guy, à Londres, guérit dans l'espace de trois semaines, avec 7 centigrammes d'extrait de Datura stramonium par jour, une femme de trente ans, atteinte depuis plusieurs mois d'une sciatique très-grave; une autre femme de quarante-huit ans, souffrant depuis deux
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ans de la même maladie, fut guérie par le même moyen. Il soulagea et guérit de même plusieurs tics douloureux de la face, des douleurs ostéo copes rhumatismales. {Medico-chirurgical transactions of London, t. VII, 1816.) Kirchoff employait la teinture de stramoine en frictions sur le trajet du nerf douloureux ; il faisait pratiquer douze à quinze fois par jour des frictions avec la teinture alcoolique de Datura sur la partie douloureuse. Ces frictions doivent être continuées quelque temps après la guérison de la maladie. Il cite quatre cas remarquables qui témoignent de l'efficacité de cette méthode. La plus récente de ces maladies dont il rapporte l'observation durait depuis neuf mois. {Archives générales de médecine, t. XIV, p. 373.)
Nous avons nous-mêmes employé bien souvent le Datura stramonium dans les névralgies et surtout dans celles de la face, du cuir chevelu et du cou, et c'est un des médicaments sur lesquels nous comptons le plus. Nous l'employons moins à l'intérieur qu'extérieurement : nous appliquons sur le lieu douloureux tantôt des emplâtres composés de 2 grammes d'extrait alcoolique, auquel nous faisons ajouter quelquefois 25 ou 30 centigrammes d'hydrochlorate de morphine, tantôt des compresses épaisses imbibées d'une décoction chargée de 30 grammes pour 500 grammes d'eau, tantôt nous faisons faire des frictions avec la teinture, suivant la méthode de KirchofF ; quelquefois nous préférons une pommade que nous composons avec parties égales de cérat et d'extrait alcoolique. L'application du médicament doit être longtemps continuée, lors même que toute douleur a cessé. Nous devons dire que nous n'avons jamais obtenu de bons elfets de ces moyens dans les névralgies profondes, telles que celles du plexus brachial et du nerf sciatique. Nous ajouterons que nous avons complètement échoué dans quelques cas de névralgies de la face, qui duraient depuis un grand nombre d'années. En un mot, il est évident pour nous que si, par ce moyen, on triomphe aisément des névralgies superficielles et peu invétérées, il faut, dans celles qui sont plus profondes et plus anciennes, recourir à l'application delà morphine sur le derme dénudé, ou à d'autres méthodes de traitement. D'autre part, nous avons plusieurs fois essayé d'appliquer sur la peau dépouillée de son épiderme l'extrait alcoolique de Datura stramonium au lieu de morphine ; par ce moyen, nous avons obtenu des résultats extrêmement satisfaisants, surtout dans les névralgies profondes; mais le contact de l'extrait avec le chorion est assez douloureux, et quelquefois nous nous sommes vus forcés de renoncer à cette utile médication.
Les injections sous-cutanées de Daturine peuvent être employées ici comme celles d'atropine. (Voir à l'article Belladone.)
Rlinniatisines. L'efficacité du Datura dans le rhumatisme est aussi peu contestable. C'est à l'exemple de Marcet, de Londres [vide suprà), qui avait traité et soulagé par l'administration intérieure de la stramoine un lumbago très-grave, que d'autres médecins, et, entre autres,
M. Alex. Lebreton, de Paris, ont essayé de guérir par les mêmes moyens les rhumatismes interarticulaires et même les rhumatismes articulaires les plus aigus. M. Lebreton fait prendre aux malades 1 centigramme et demi d'extrait de semences de stramoine toutes les trois heures, jusqu'cà ce que le délire survienne : ce phénomène obtenu, il diminue la dose de manière à laisser persister le délire au même degré pendant deux, trois ou quatre jours, puis il cesse tout à coup. Par cette héroïque médication, qui, d'après nos propres expériences, est tout à fait exempte de danger, il prétend guérir en peu de jours les rhumatismes synoviaux, fébriles et généralisés. Nous avons nous-mêmes répété ces curieuses expériences, et nous avons obtenu des succès. Le Datura d'ailleurs ne diffère pas, dans ce cas, de la belladone, que nous avons donnée avec autant d'avantage, mais seulement à dose plus élevée ; nous répéterons d'ailleurs ici ce que nous avons dit à l'article Belladone, c'est qu'il faut, dans le rhumatisme, donner concurremment les purgatifs drastiques et les solanées vireuses à haute dose.
Dans les rhumatismes interarticulaires et dans les rhumatismes articulaires chroniques, aussi bien que dans les sciatiques chroniques, nous •avons eu beaucoup à nous louer de l'administration de pilules composées de 5 milligrammes d'extrait de stramoine et d'opium. Nous donnons ces pilules de deux à dix par jour, jusqu'à ce que la vue soit nota, blement troublée, et nous en continuons l'emploi pendant quinze jours ou un mois, même après l'entière disparition de la douleur.
Douleurs. Quelles que soient la cause et la nature de la douleur, on peut la combattre par l'usage externe et interne de la stramoine^ soit en potions, soit en cataplasmes, etc., etc., et c'est ici le cas de répéter que le Datura peut tout ce que peut la belladone, et qu'il jouit seulement de propriétés plus actives. Nous renverrons donc à ce que nous avons dit de la belladone ; mais nous répéterons encore que le Datura, qui croît partout en abondance, devrait être préféré à cette dernière dans l'usage général.
maladies des yeux. LaDaturine jouit, comme l'atropine et l'hyoscyamine, du pouvoir de dilater la pupille. Suivant M. Lemattre, son intensité d'action serait moindre que celle de l'atropine, mais plus élevée que celle de l'hyosciamine. Jobert (de Lamballe) croyait au contraire que la Daturine était la plus active, et conseillait de la préférer à l'atropine pour cet usage ; peu importe, ceci ne serait qu'une question de dose, mais ce qui fera peut-être donner plus tard la préférence à la Daturine, c'est qu'elle semble ne pas être un irritant local comme l'atropine.
Médicaments synergiques du Datura. Les soknées jouissant presque
toutes des mêmes propriétés, la belladone, la jusquiame et le tabac y sont associés avec avantage.
luédicaments antagonistes. L'opiuiii est antagoniste du Datura comme de la belladone.
JWntitiotes. Le tannin et la teinture de noix de galle sont les contrepoisons chimiques du Datura.