‹ Traité de toxicologieChapitre 17 sur 126 · DU SANG · texte numérisé non relu

DU SANG

Le diagnostic d'un empoisonnement aigu sera posè^ en ce qui concerne V individu survivant^ en s' appuyant sur :

i^ Les symptômes^ les circonstances concomitantes ou les antècèdentSy et la marche. Le soupçon d'un empoisonnement aigu sera éveillé toutes les fois qu'un individu n'ayant présenté aucun signe précurseur, ni subi aucune autre cause pathogène extérieure, sera tombé malade presque subitement — en 2 heures environ — surtout si c'est après un repas, en présentant des symptômes morbides que l'on ne rencontre habituellement qu'à la suite d'une affection grave bien avérée. Suivant la substance employée les phénomènes différeront, ainsi qu'il a été dit plus haut. Il va sans dire qu'il existe aussi quelques affections aiguës, par exemple, la rupture du sac dans la grossesse extra-utérine, la perforation de l'ulcère de l'estomac, la forme la plus arguë du choléra, qui peuvent en imposer pour une intoxication par une substance venue du dehors. Mais dans des cas semblables l'autopsie lèvera tous les doutes.

2^ Les altérations des excréta et du sang. Dans un grand nombre de cas il sera possible de baser là-dessus au moins un diagnostic de probabilité. C'est ainsi, par exemple, que l'urine peut contenir de Valbiimine par suite des altérations toxiques subies par les reins ou le sang; pour les mêmes raisons il peut survenir aussi de rhèmaturie.

Dans Vexamen du sang^ c'est au spectroscopc que revient de droit le rôle le plus important, vu qu'il est possiblcde s'en servir

même en rabsence des éléments figurés du sang; mais il est nécessaire de s'y exercer pendant longtemps, les raies d'absorption ne se présentant pas toujours sous forme de lignes épaisses (v. planche). C'est une grande erreur que de prétendre, comme on Ta fait encore dernièrement, dans un précis de toxicologie, que Toxyde de carbone dans le sang constitue, en pratique, à peu près la seule application de l'analyse spectrale. 11 y a, au contraire, beaucoup d'empoisonnements au sujet desquels l'examen speclroscopique peut seul fournir quelques éclaircissements. La concentration de la solution sanguine, l'épaisseur de la couche liquide, la largeur de la fente et l'intensité de la source lumineuse influencent dans de vastes limites la netteté des bandes d'absorption, surtout quand elles ont trait à des dérivés du sang qui ne s'y trouvent qu'en petite quantité. A-t-on affaire à une solution sanguine normale concentrée, on la diluera jusqu'à rendre visible la portion gauche du vert. Les deux raies cCocGyhè' nioglohine (des matières colorantes étrangères, par exemple le carmin ammoniacal, peuvent induire en erreur !) ont-elles apparu, on attendra pendant 15 minutes pour s'assurer si elles ne se transforment pas en la raie effacée unique de Vhèmoglo^ bine réduite ; cette dernière peut résulter de l'autoréduction du sang et elle ne s'est transformée temporairement en oxyhémofi^lobine qu'à la faveur de la dilution avec de l'eau contenant de Poxygène libre. Soupçonne-t-on la présence des dérivés du sang qui donnent des raies d'absorption situées dans divers points du rouge, par exemple, la mêthémoglobine qui peut aussi être obtenue par le chauffage du sang normal, la sulfohèmoglobine^ Xhèmatine^ Vhèmatoporphyrine^ on commencera par examiner le sang en couche si épaisse qu'elle ne soit traversée que par les rayons rouges. On aura donc soin de rétrécir la fente en proportion voulue. Une raie supplémentaire est-elle aperçue, on continuera alors à diluer la solution sanguine pour rendre perceptibles d'autres phénomènes spectroscopiques possibles.

La raie de la mêthémoglobine disparaît immédiatement après addition du sulfure d'ammonium jaune ; aux lieu et place des deux raies de l'oxyhémoglobine qui d'abord sont plus perceptibles, on voit apparaître la raie de l'hémoglobine. La dilution est-

elle faite juste à point, une raie d'absorption supplémentaire se voit, avant la réduction, dans le bleu.

La raie de la sulfohèmoglohine est tout au plus renforcée par le sulfhydrate d'ammoniaque.

La raie de Vhématine en solution acide disparaît par l'addition du sulfure d'ammonium; elle est remplacée par une raie sombre dans le vert, à contours très nets, et par une raie effacée (hémochromogene jhémaiine réduite), située à droite de celle-ci. L'hématine en solution alcaline (v. planche) se comporte de la même manière vis-à-vis du sulfure d'ammonium. Chauffée à une température élevée, la méthémoglobine peut se transformer en hématine (1). Le liquide suspect contient parfois si peu d'hématine que la raie d'absorption n'apparaît pas dans le rouge, mais même dans ces cas l'addition du sulfure d'ammonium donne naissance à rhémochromogène. Ce produit peut être décelé dans une solution plus diluée que ce n'est le cas pour l'oxyhémog-lobine.

Pour la recherche du sang* sur un objet quelconque, on a nouvellement recommandé de faire digérer l'objet suspect à une température de 38 à 40° avec l'acétate de potasse et l'alcool. Ce procédé donne naissance à de l'hématine alcaline, qu'on peut reconnaître à l'aide du sulfure d'ammonium.

Uhèmatoporphyrine (v. planche) en solution acide diffère, au point de vue spectroscopique, de l'hématoporphyrine en solution alcaline.

La preuve cristallographique^ cristaux dhémine de Teichmamij réussit aisément quand on se trouve en présence du sang non altéré. L'objet desséché sera trituré avec une petite quantité de sel marin, la masse sera couverte d'une lamelle couvre-objets, on y déposera quelques gouttes d'acide acétique glacial, on chauffera jusqu'à formation de bulles et on laissera refroidir. L'hémine (chlorhydrate d'hématine) s'est-elle formée, on trouve alors, dans la plupart des cas, des tablettes rhombiques, mais aussi des cristaux sous forme de losanges, de paragraphes, de pannetons, de grains de chènevis et de pierre à aiguiser. Quant aux masses

(i) L. Lewin uod PosNER, Cenlralbl. /*, med. Wissensch., 1887, n° 20.

amorphes, granuleuses, ces prétendues granulations, tout en pouvant être bel et bien constituées par de Thémine, ne permettent pas de poser un diagnostic bien ferme. Les cristaux d'hémine sont toujours colorés, cette coloration peut varier du jaune clair au brun sombre.

Les cristaux manquent : quand le sang est chauffé à une température surpassant 142® (1); quand la tache sanguine était exposée depuis longtemps à la lumière solaire; que le sanga subi la putréfaction pendant 4 à 6 mois environ ; lorsque Ton se trouve en présence de l'hémochromogène et de l'hématoporphyrine ou de riiéaiatine acide (dans le cas où elle est produite grâce à Taclion des acides chlorhydrique, azotique ou iodhydrique, de l'iodure, du chlorure et du bromure de potassium) ; lorsque la sohition a été mélangée pendant longtemps avec du fer métallique, de l'acétate de plomb, du sublimé, de l'azotate d'argent (peut-être ces métaux se combinent-ils à l'acide chlorhydrique qui est indispensable à la formation de l'hémine); enfin il est impossible d'obtenir l'hémine quand le sang est mélangé avec du charbon animal ou du sable (2).

On peut aussi dètnontrer la présence du sang, en versant sur la masse liquide suspecte, en couche continue, un mélange à parlies égales de teinture de gaïac (1 résine de gaïac pour 18 alcool) et de vieille essence de térébenthine riche en ozone. A la limite de ces deux liquides apparaît un anneau blanc bleuissant en présence de l'hémoglobine (Schœnbein-Almén). Cette réaction n'est pas concluante; en effet, d'autres substances (pus, gomme arabique, etc.) peuvent la fournir aussi.

[La plupart des liquides, normaux ou anormaux, de Torçanisme possèdent la propriété de bleuir le mélang'e de teinture de g'aïac et d'essence de térébenthine. C'est donc une réaction des plus banales, quoique fort utile dans certaines circonstances particulières.]

Il est difficile de déceler par le microscope la présence des

globules rouges dans le sang non frais.

(i) Kat%yama, Viertelj, f, ger. Med., 1888, B. 49, p. im-, — Hammerl. id. 1882, B. 4, p. 44.

(i) L. Lewin uûd W. RosENSTBiN, Arch, fur patholog. Anatomie 1895, B. 142.

Il semble qu'à présent on peut distinguer^ par un procédé biologique, le sang humain du sang des animauxy car lorsqu'on injecte à plusieurs reprises le sérum sanguin d'un homme sous la peau d'un lapin, le sérum de ce dernier ne donne un précipité qu'avec des solutions sanguines provenant du sang humain.

Quelques poisons, tels que, par exemple, oxyde de carbone, acide oxalique, donnent naissance à la glycosurie. Le meilleur et le plus sûr procédé pour démontrer la présence du sucre c'est la fermentation, pour quoi j'ai déjà employé, il y a vingt-cinq ans (i), le même appareil qu'on emploie aujourd'hui comme neuf, mais on peut aussi le déceler par la réduction des solutions alcalines de cuivre et par la formation de l'osazône (chauffage, pendant une heure, avec du chlorhydrate de phénylhydrazine et de l'acétate de soude).

3*^ Quant aux altérations anatomo-pathologiques^ elles ne donnent que rarement par elles-mêmes le point d'appui nécessaire pour poser un diagnostic ferme d'empoisonnement. Après l'intoxication par des poisons fournissant de la méthèmoglohiney les taches cutanées sur le vivant et les taches cadavériques sont d'un bleu-grisâtre ; après l'oxyde de carbone elles sont rayées ou tachetées en rouge cerise; à la suite de l'empoisonnement par l'hydrogène sulfuré les organes sont verdâtres, mais la même coloration apparaît après l'intoxication par la phénylhydrazine, quoique la réaction soit tout à fait différente. Mais on ne perdra pas de vue que la mèthèmoglohine et Vhématine peuvent aussi naître dans le cadavre^ la dernière par suite d'une espèce de fermentation acide. Celie fermentation, qui précède la décomposition ammoniacale, peut aussi être constatée dans les organes.

Les poisons corrosifs laissent après eux des taches indélébiles, et quelques poisons agissant sur V échange des matières^ font apparaître dans les organes parenchymateux de la graisse en abondance. Mais nulle part l impuissance de Vanatoynie pathologique n éclate d'une façon si évidente que dans la plupart des empoisonnement s j surtout si^ en s'ap^wjant exclusivement sur les altérations perceptiblesy on essaie d*en découvrir la cause

(1) L. LbwiN, Atrhic. /*. pathoL Anatotn. Bd. 05.

spécifique. Ayant lu pas mal de prqcès-verbaux d'autopsie se rapportant à des cas d'empoisonnement supposé ou démontré, j'étais très souvent étonné de l'aplomb avec lequel on se croyait fondé d'affirmer l'existence de l'empoisonnement en question, parce que l'on trouvait, par exemple, une surcharge graisseuse de^ organes parenchymateux, ou des hyperhémies dans certaines régions déterminées du corps, ou de l'œdème pulmonaire, et cela peut-être exclusivement sur la foi d'un manuel où il était dit que dans un cas quelconque d'empoisonnement par le poison en question, on a constaté l'existence de cette trouvaille nécroscopique si peu caractéristique ! C'est une pure illusion. Il n'existe que très peu de poisons qui donneraient naissance à des altérations des tissus ou des sucs absolument caractéristiques, suffisantes pour entraîner la conviction : dans la majorité des cas on est obligé d'avoir recours à l'analyse chimique ou à des expériences comparatives sur les animaux. Ainsi, par exemple, une gastroadénite parenchymateuse avec infiltration du tissu interstitiel par des cellules rondes d'apparence sarcomateuse peut être provoquée non seulement par l'acide arsénieux, mais encore par des quantités d'autres substances phlogistiques. // 7i'est que temps que la médecine légale se décide plutôt à avouer son incompétence à reconnaître f dans certaines conditions^ la fiature exacte du poison soupçonné^ plutôt que de déclarer comme caractéristiques des lésions consécutives à des troubles généraux ou locaux de la nutrition qui, par eux-mêmeSy ne peuvent jamais présenter rien de caractéristique.

Durant des siècles, on avait prétendu pouvoir reconnaître un empoisonnement seulement par l'autopsie, mais il y a déjà deux cents ans qu'un médecin, bien avancé pour son temps, ajustement qualifié celte opinion : « popularis opinio e trivio ad forutn delata », parce qu'il est beaucoup de maladies qui se ressemblent tant pour les symptômes observés pendant la vie, que par les changements provoqués dans les tissus par les poisons.

L'empoisonnement a-t-il été causé par injection sous-cutanée du poison, l'endroit où a eu lieu la piqûre n'est plus reconnaissable, dans la majorité des cas, même si l'autopsie est pratiquée lu à 30 heures après le décès. En revanche, la cause de Tempoi-

sonnement peut être décelée sans difficulté aucune toutes les fois que l'on trouvera dans les cavités du corps (poitrine, abdomen, surtout ventricules cérébraux) des substances odorantes (phosphore, nitrobenzol, etc.)ou que Ton constate dans le tractus gastro-intestinal la présence des débris de la matière toxique (vert de Schweinfurt, débris de plantes, etc.) facilement reconnaissables.

Beaucoup plus difficile que le diagnostic de Tempoisonnement aigu est celui de l intoxication chronique^ à moins qu'elle ne se manifeste par des symptômes sautant aux yeux (liséré gingival du plomb, coloration bleu-noirâtre de la peau par l'usage de l'azotate d'argent, stomatite etptyalisme mercuriels). Tandis qu'en cas d'empoisonnement aigu, on tombe souvent à l'autopsie sur les débris de la substance toxique, découvrir le poison ou la source du poison dans les cas d'intoxication chronique constitue une des tâches les plus ardues que le médecin ait à résoudre. Les symptômes généraux d'une intoxication chronique consistent en troubles de la digestion et de la nutrition, amaigrissement, perte des forces, assez souvent odeur fétide de la bouche, changement dans la composition de l'urine (glycosurie, albuminurie, lipurie, cylindrurie, etc.), altérations du foie (pour la plupart, tuméfaction ou cirrhose), tuméfaction de la rate, parfois troubles de la motilité et de la sensibilité, affaiblissement de la mémoire et, le cas échéant, troubles psychiques plus accusés.

Les terminaisons des empoisonnements peuvent être: rétablissement complet de la santé ou état de cachexie accompagné de rétrécissement cicatriciel de l'œsophage, ratatinement de l'estomac, dermatoses, paralysies de divers groupes musculaires, myélite, paralysie générale, troubles dans les organes des sens (surdité, amblyopie, amaurose), maladies mentales ou mort.

[Signes de V empoisonnement, — L'empoisonnement détermine chez Thomme des effets constituant une maladie accidentelle dont les symptômes, la marche, les diverses formes, les sig'nes diag'nostiques, les différentes terminaisons, les lésions anatomiques, et le traitement, sont autant d'éléments indispensables à connaître tant au point de vue de la médecine légale que de la médecine pratique. C'est en effet de leur étude que peut se déduire la solution des questions nombreuses et délicates dont se compose l'expertise médico-légale en matière

d'empoisonnement, en môme temps qu'elle apprend à reconnaître, à combattre, à prévenir même une cause de mort ou de maladie souvent fort obscure. C'est àTardieu que revient Thonneur d'avoir envisagé le premier sous celte forme l'étude de Tempoisonnement. L*œuvre qu'il a accomplie dan^ cette branche de la médecine légale est restée comme un modèle et la base la plus sûre des recherches qui ont été entreprises depuis.

Les signes de l'empoisonnement en général peuvent être classés comme il sait :

!• Signes tirés des commémorât! fs ;

2'^ Signes tirés des symptômes éprouvés par la victime ou observés sur elle;

3» Signes tirés des lésions anatomiques ;

4** Signes tirés des résultats fournis par la chimie, le microscope ou Texpérimentation physiologique.

\* Signes tirés des commémoratifs. — En matière d'empoisonnement, les commémoratifs ont la plus grande importance. Les renseignements recueillis parles magistrats mettent souvent immédiatement sur la voie non seulement du crime, mais encore de la substance qui a servi à le commettre. Ces renseîçnemenls sont ordinairement fournis au médecin légiste avec tous les détails nécessaires. Ces détails peuvent même quelquefois sembler presque ridicules à force d'être minutieux, mais, môme dans ce cas, le médecin légiste doit toujours les prendre en très grande considération. Sans doute il doit aussi bien que possible chercher à les classer, à les cataloguer, afin d'en extraire ceux qui lui paraissent les plus importants et les plus propres à le mettre sur la voie. Mais qu'il se garde bien d'être exclusif, s'il ne veut pas s'exposer à regretter plus lard d'avoir négligé comme futile ce qui aurait pu le conduire à la vérité. La rumeur publique est souvent la première à appeler l'attention sur la possibilité d'un empoisonnement ; rien ne serait plus important alors que de pouvoir recourir aux sources qui lui ont donné naissance; malheureusement, la chose est trop souvent impossible, et malgré tous les soins, toutes les recherches, on est obligé de rester dans le vague. La conduite de la victime dans les derniers temps qui ont précédé sa mort et ses relations ; le caractère, le genre de vie, la râleur morale et la profession du prévenu, sont des sources précieuses auxquelles la pratique seule peut apprendre à puiser d'une manière intelligente et utile. La mauvaise conduite des époux est souvent la cause première d'empoisonnement ; k'Sodomie, la prostitution, jouent encore un grand rôle ; mais le plus souvent c'est l'intérêt ou l'avantage qui ont poussé le criminel : lorsque celui-ci est désigné par la voix publique, sa profession pourra, dans certains cas, mettre surla voie du mode d'empoisonnement. Le plus souvent, en efiFet, ils emploient comme poisons des substances dont ils font usage, sublimé corrosif, sel de cuivre, etc. Leurs démarches avant l'acte criminel, l'examen des substances, et surtout des paquets, des fioles, trouvées à leur domicile, ont encore le môme résultat.

[ Â ces données plus ou moins vagues, plus ou moins incertaines, viennent

s'ajouter des renseîf^icnements plus précis et qui mènent presque immédiatement au but. Tantôt c'est après Tingestion d'un breuvage que sont survenus tout à coup des symptômes d'empoisonnement ; tantôt après un repas, toutes les personnes qui y ont pris part sont prises de vomissements, etc., ou bien encore, tandis que les unes éprouvent ces accidents, d'autres se trouvent complètement épargnées. On ne tarde pas alors à s'apercevoir que les uns ont mangé de tel ou tel mets, et que les autres n'y ont pas touché. Le temps qui s'est écoulé entre l'ingestion delà substance suspecte et le début des symptômes d'empoisonnement doit encore être pris en sérieuse considération. Ce délai, en effet, varie suivant les différentes substances.

2o Signes tirés des symptômes. — Un des symptômes les plus importants et les plus connus de l'empoisonnement est, sans contredit, la brusquerie, la brutalité du début. C'est au milieu de la plus parfaite santé qu'un individu se trouve pris tout à coup d'accidents plus ou moins graves et que rien n'explique. La nature des symptômes varie selon le genre d'empoisonnement. Ils ne peuvent donc pas être décrits d'une manière générale. Sans doute, nous pourrions, à l'exemple de tant d'autres, donner ici un tableau calqué sur la symptomatologie de l'empoisonnement par l'arsenic, mais nous aimons mieux faire les choses en temps et lieu et nous borner à quelques considérations générales. Avant tout, ce qui frappe dans les symptômes d'un empoisonnement, c'est l'impossibilité de les pouvoir grouper de manière à reconstituer le tableau connu d'une maladie. Que ces symptômes soient ceux d'une irritation violente, d'une inflammation intense des voies digestives, ou bien ceux d'une atteinte profonde des centres nerveux, ils diffèrent tellement de ceux de la gastrite ou de la gastroentérite, de ceux des affections nerveuses, que l'erreur n'est guère possible, pour peu qu'on y fasse attention. Mais on n'est pas toujours assez heureux pour assister à l'évolution des phénomènes toxiques; il faut se contenter des renseignements donnés, soit par le malade, soit par les témoins, soit par un homme de l'art. Dans le dernier cas, les renseignements peuvent être assez précis pour rendre toute erreur impossible. Mais, lorsqu'on se trouve en face de témoins ignorants, souvent intéressés à jeter l'esprit dans l'erreur, ou encore en présence de la victime, toujours disposée à exagérer les choses ou à peindre ce qu'elle a éprouvé avec plus d'imagination que de véracité, Içs choses ont bien changé. Ce n'est qu'en contrôlant avec sévérité les différents témoignages qu'on pourra obtenir sinon des certitudes, au moins des probabilités. Il résultera cependant toujours de ce contrôle rigoureux un certain nomTïre de faits que l'unanimité des témoins mettra hors de doute.

3<» Signes tirés des lésions anatomiques. — Les signes tirés des lésions anatomiques varient suivant les substances qui ont occasionné l'empoisonnement. Pendant trop longtemps on s'est complu à décrire comme lésions anatomiques de Tempoisonnement en général les lésions produites dans les voies digestives par les irritants ou les corrosifs. Inutile d'insister sur l'absurdité d'une pareille manière d'agir. Elle doit être d'autant mieux évitée aujourd'hui que le nombre

des cm poison aements par des substances autres que les irritants, Tarsenic ou le sublimé corrosif, tend à augmenter de plus en plus.

Aussi suivrons-nous, pour les lésions anatomiques, la même méthode que nous avons déjà suivie à propos des symptômes de l'empoisonnement, c'està-dire que nous nous bornerons à quelques considérations générales sur la manière de rechercher et d'interpréter les lésions révélées à l'autopsie, sauf à décrire en détail, à propos de chaque empoisonnement, les lésions auxquelles il donne lieu.

Les lésions anatomiques de l'empoisonnement sont de deux ordres : les unes locales, produites par le contact direct des substances dites irritantes ou caustiques sur les voies digestives; les autres, plus généralisées, sont consécutives àlabsorption de la substance ou à son élimination par les divers émonctoires deTéconomie. Les premières comprennent tous les degrés de l'inflammation, depuis la simple rougeur hyperémique par points, par bandes ou par plaques, aîecextravasats sanguins et gonflement de la muqueuse, jusqu'aux ulcérations les plus profondes, y compris les perforations. De ces ulcérations résultent deux espèces de dangers : les uns primitifs, dus à la réaction générale produite sur réconomie par l'inflammation violente des voies digestives, ou à des péritonites, à des pleurésies par perforation, les autres, consécutifs, dus aux rétrécissements cicatriciels des organes ulcérés, et principalement de l'œsophage, lorsque l'empoisonnement n'est pas suivi de mort. Ces lésions sont des plus faciles à constater lorsque l'autopsie a lieu peu de jours après la mort. Mais il arrive souvent que l'attention de la justice n'est éveillée que longtemps après sur la possibilité d'un empoisonnement; les rumeurs vagues, les soupçons nés peu de temps après l'accident présumé, n'ont augmenté, n'ont pris corps que plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années même après l'inhumation. On comprend que, en présence d'un cadavre décomposé, il est alors le plus souvent impossible de constater les lésions anatomiques d'un empoisonnement. La chose est cependant quelquefois possible, c'est lorsque la substance toxique est en même temps un antiseptique énergique, comme l'arsenic. Des cadavres, qu'on aurait lieu de croire complètement décomposés, sont alors trouvés dans un état de conservation remarquable. Les lésions anatomiques peuvent encore être constatées, mais on est privé des renseignements fournis par l'aspect des parties, par la coloration des tissus, comme il arrive dans les pièces conservées dans l'alcool ou dans les liquides antiputrides. Aussi est-ce avec raison queTardieu recommande, lorsqu'on se trouve en face d'un cadavre frais, de faire immédiatement une autopsie complète, avant que les tissus aient macéré dans un liquide quelconque. Nous verrons plus loin, à propos de la manière de faire l'autopsie, quelle est la conduite à suivre sur ce point, et quels sont les moyens de tirer de l'aspect des tissus tout le parti< possible, sans pour cela compromettre les résultats de l'analyse chimique.

Dans l'interprétation de ces lésions anatomiques, deux causes d'erreur doivent être évitées : !• d'attribuer à l'action d'un poison ce qui serait le résultat d'une

nuiladie spontanée ou d'un empoisonnement chronique, tel que l'alcoolisme ; i** de confondre des lésions produites par Fing^estion d'un poison après la mort avec celles qui résulteraient d'un empoisonnement véritable. La première cause d'erreur serait possible, inévitable même, dans certains cas de g-astrite, d'entérite, de ramollissement de l'estomac, qu'on observe surtout chez les jeunes sujets, si Ton n'avait, pour se guider, que les seuls renseignements fournis par rinspection anatomique : si certains poisons, tels que l'acide sulfurique concentré, l'acide nitrique, présentent des caractères tels dans la coloration des eschares, que le doute n'est guère possible, nous ne vojons pas à quels signes on pourrait distinguer un empoisonnement par les drastiques, ou môme par l'arsenic, d'une gastro-entérite spontanée ou de cause non toxique. Mais il ne faut pas oublier que l'inspection anatomique n'est jamais seule; les commémoratifs, les symptômes observés pendant la vie, et, par-dessus tout, l'analyse chimique, viendront combler les lacunes et révéler la cause des lésions qu'elle a constatées. Quant à la seconde cause d'erreur, dont nous parlerons plus tard avec quelques détails, nous ferons observer tout d'abord que les caustiques déterminent bien des eschares sur les tissus morts comme sur les tissus vivants, mais il manque, dans ce cas, un caractère essentiel, c'est la réaction inflammatoire plus ou moins vive qui entoure toujours les tissus désorganisés sur le vivant. Si des expériences ont démontré que cette réaction inflammatoire peut être assez faible pour passer inaperçue lorsque le sujet est agonisant, ou encore qu'elle peut se produire jusqu'à un certain point sur le cadavre dans les deux heures qui suivent la mort, on comprend que, au point de vue pratique, la chose a bien peu d'importance; ajoutons que, dans les cas d'ingestion mécanique du poison après la mort, les lésions ne sont complètes que dans un espace restreint aux points où le poison a été déposé.

Les lésions consécutives à l'absorption s'observent surtout dans le foie, et à un moindre degré dans les autres organes de l'économie. Nulles pour certains poisons, elles consistent, pour d'autres, en des troubles de la circulation, congestion, inflammations, ecchymoses, ou encore en des dégénérescences graisseuses rapides comme avec l'arsenic, le phosphore, etc. Ces dernières lésions, longtemps méconnues au moins comme fréquence, n'ont été bien observées que depuis l'application du microscope aux recherches médico-légales. La stéatose aiguë consécutive à l'absorption n'est nulle part plus fréquente que dans le foie, qui peut être considéré comme le confluent de toutes les substances absorbées dans les voies digestives. On les trouve encore dans d'autres organes, tels que le cœur, les muscles, les parenchymes, et surtout dans les parenchymes glandulaires. C'est que les poisons, une fois absorbés, ne restent pas dans le torrent circulatoire ; ils se déposent pour un temps dans la trame de nos tissus, où la chimie nous donne les moyens de les découvrir ; ils sortent ensuite de l'économie, éliminés par différents émonctoires, parmi lesquels le système urinaire tient sans contredit le premier rang. Ainsi s'explique la fréquence de la stéatose des reins et des diverses albuminuries dites toxiques. Ajoutons enfin que cer-

taioes sobstances dites irritantes n'ont pas besoin pour irriter, enflammer les voies digestives, d'y être introduites directement; qu'il suffit qu'elles soient absorbées ou directement injectées dans le sang* : émétique, arsenic, etc.

Assignes tirée des résultats fournis par la chimie, te microscope et V expérimentation physiologique. — Les signes les plus probants, sans contredit, sont ceux que nous fournit l'analyse chimique. Leur importance ne doit cependant pas être exagérée. Sans doute, chaque fois que cela est possible, il faut s'attacher, avant tout, à découvrir, à noter, à mettre sous les yeux du jury la substance toxique, le poison extrait du cadavre. Jamais un récit, jamais l'exposé le plus clair, le plus net, le plus rigoureux d'un empoisonnement, ne produira le même effet.

Mais de là à prétendre que la découverte du poison est élément constitutif, nécessaire, indispensable du crime, de là à faire du poison le corps du délit, il y a toute la distance de l'erreur à la vérité. Ce qui constitue le corps du délit, ce n'est pas le poison, l'instrument de la mort, c'est la mort elle-même, ce sont les lésions anatomiques ou fonctionnelles qpii l'ont amenée. C'est pour s'être obstinée à partir toujours de la notion de poison au lieu de partir de celle de l'empoisonnement qu'une certaine école s'est ainsi engagée dans une voie fausse et dangereuse pour la société. En matière d'empoisonnement, comme en matière de meurtre, la seule chose à prouver, c'est qu'il y a eu homicide ; la connaissance du moyen ou des moyens employés ne vient qu'en seconde ligne. Ce qui fait la différence, c'est que dans le premier cas les lésions qui ont déterminé la mort sont plus saisissables, tandis que dans lé second elles sont quelquefois nulles ou des plus obscures. De là la nécessité d'accorder à l'instrument une importance beaucoup plus considérable. Mais il n'est pas nécessaire pour cela de recourir exclusivement à la chimie. L'expérimentation physiologique judicieusement employée peut nous donner des résultats aussi utiles, et est quelquefois seule capable de nous éclairer. Cela est surtout vrai lorsqu'il s'agit d'empoisonnements par les alcaloïdes, glucosides, etc. Tout le monde se rappelle avec quel talent la nouvelle méthode a été employée par Tardieu dans la trop fameuse affaire Couty de la Pommerais.

Déjà employée par Orfila pour chercher l'action du poison, l'expérimentation physiologique est aujourd'hui employée pour rechercher sa présence dans les matières provenant des individus empoisonnés. Elle pourrait être définie : la recherche des poisons au moyen des réactions observées sur les animaux, qui peuvent être considérés comme de véritables réactifs vivants. Quelques mots sur la manière de procéder : la substance toxique étant isolée ou concentrée, par des procédés que nous indiquerons plus tard, dans une solution liquide débarrassée, autant que possible, de toute matière étrangère susceptible d'en compliquer l'action, est administrée à un animal. Le mode d'administration, le choix de l'animal, ne sont pas indifférents. De tous les modes d'administration, le meilleur sans contredit et auquel on doit toujours s'adresser est l'injection souscutanée au moyen de la seringue dePravaz. Les animaux le plus fréquemment Toxicologie, 4

employés sont les grenouilles ; la facilité d'observer ces animaux, leur docilité, la netteté avec laquelle se présentent chez eux les divers accidents toxiques, en font des sujets d'expérimentation précieux ; mais, en médecine légale, afin de pouvoir conclure, il vaut mieux employer des animaux qui se rapprochent davantag'ede l'homme. Le chien, sous ce rapport, mérite la préférence. Quel que soit l'animal employé, il fa ut observer avec toute l'exactitude possible la série des accidents toxiques qui se présenteront, en établir la comparaison avec les symptômes observés chez la victime. Si la mort de l'animal survient dans ces circonstances, si le liquide injecté a été préalable ment débarrassé de toute substance putride, la conclusion rig^oureuse sera que l'individu a été empoisonné. Reste à établir la nature du poison : on cherchera à y parvenir en administrant comparativement à un animal aussi semblable que possible au premier des solutions de différentes substances connues pour avoir des propriétés physiologiques semblables ou analog-ues à celles qui ont été observées. Mais quel que soit le résultat de cette seconde épreuve, celui de la première ne saurait être mis en doute, pourvu qu'on se soit mis à l'abri de toute chance d'erreur, et surtout si le résultat a été le même sur plusieurs animaux.

L'emploi du microscope peut enfin rendre les plus g-rands services, principalement dans les cas d'empoisonnement par les champignons. Il peut, en faisant reconnaître la présence de telle ou telle substance dans les voies digestives, ou encore dans les matières vomies, mettre sur la voie de la nature du poison ou môme sur la trace du coupable.

Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que de la recherche du poison sur le cadavre. Lorsque l'individu empoisonné survit, les procédés d'examen devront porter sur les matières vomies ou sur les matières des déjections : est-il besoin d'ajouter que l'examen des urines ne devra jamais été négligé, puisqu'on sait que l'élimination d'un grand nombre de poisons se fait par cette voie? Il n'est pas jusqu'aux bains sulfureux qui ne puissent être employés avec avantage pour démontrer l'existence de certains empoisonnements et principalement de l'empoisonnement par le plomb.

Diagnostic de l'empoisonnement. — « Toute maladie dont le début est brusque, dit Tardieu, dont les symptômes, rapidement croissants, persistent avec une grande violence, dont la marche est ou paraît être insolite, dont la terminaison est promptement funeste ; toute mort rapide ou subite, survenue dans des circonstances mal définies, peuvent faire naître et suscitent en effet très fréquemment le soupçon d'un empoisonnement. »

Il y a, ai-je dit précédemment, trois variétés d'empoisonnement qui peuvent se ramener à deux formes : l'empoisonnemetit aigu et l'empoisonnement lent. Les causes d'erreur de ce diagnostic varient naturellement selon qu'on a affaire à une ou à l'autre espèce. Mais avant d'aller plus loin nous devons faire, au point de vue du diagnostic médico-légal, une remarque qui a son importance. Pendant longtemps les auteurs de médecine légale se sont évertués, le plus souvent en pure perte, à établir entre l'empoisonnement et certaines maladies un

diajirnostic purement clinique. Sans doute on peut, dans bien des circonstances, diagoostîquer un empoisonnement d*une maladie, mais dans combien de circonstances aussi la chose n'est-elle pas complètement impossible ! Aussi je crois qu'il faut établir une dififércnce radicale entre ce que nous appellerons le diagnostic médical et le diagpnostic médico-lég'al. Pour le premier, le médecin n'a pour se guider que les phénomènes subjectifs ou objectifs de TafiFection ; dans le second, au contraire, les lésions anatomiques, les résultats de l'analyse chimique ou de l'expérimentation physiolog'ique, peuvent et doivent être reg^ardés comme des éléments du diagnostic. Aussi est-ce avec raison que Tardieu dislingue, au point de vue du diagnostic, l'empoisonnement suivi de mort de celui qui n*a fait qu'apporter une atteinte grave à la santé.

Si Tempoisonnement a été suivi de mort, il est rare qu'il puisse être confondu avec une maladie spontanée. Sans doute il est des maladies qui, par la brusquerie, la brutalité de leur début, peuvent donner lieu à des soupçons d'empoisonnement. Dans cette catégorie viennent se ranger le choléra, l'étranglement interne, la péritonite, les hémorrhagies internes, etc. Même, s'il faut en croire Topinion publique, le crime a souvent profité de la présence de certaines épidémies et particulièrement des épidémies de choléra, pour agir impunément et sans éveiller les soupçons. Il n'en est pas moins vrai que, dans la pratique, les causes d'erreur diminuent considérablement par le fait seul que l'autopsie est pratiquée. L'inspection cadavérique donne, dans les cas d'étranglement interne, de péritonite par perforation de l'estomac, d 'hémorrhagies internes, des résultats tellement évidents que toute idée d'empoisonnement peut être immédiatement mise de côté. Dans le cas contraire, dans le cas où les lésions morbides sont nulles ou insuffisantes pour expliquer la mort, c'est l'analyse chimique, c'est Texpérimentation physiologique, qui doivent être appelées à établir l'existence d'un empoisonnement. Le médecin expert doit alors déclarer dans son rapport qu'il y a lieu de procéder à l'analyse chimique des organes et de leur contenu.

Nous en dirons autant de l'empoisonnement lent; le poison a été plus d'une fois accusé d'avoir lentement amené la mort en produisant ce qu'on appelle des maladies de langueur. Le plus souvent alors il s'agit de la phtisie torpide dont les lésions anatomiques sont trop connues pour qu'une erreur soit possible à 110 examen attentif. Mentionnons enfin l'ulcère chronique simple de l'estomac qui, avec ses alternatives d'amélioration et d'aggravation et quelquefois sa terminaison brutalement rapide par perforation de l'estomac et péritonite suraiguë, est bien une des maladies les plus propres à faire soupçonner des tentatives successives d'empoisonnement.

On sait les soupçons d'empoisonnement que l'histoire nous a transmis à propos de la mort extraordinairement rapide d'Henriette d'Orléans. Or, s'il faut en croire Littré, la princesse aurait tout simplement succombé à une péritonite par perforation consécutive à un ulcère simple de l'estomac. L'aspect de l'ulcère simple, sa forme, son siège de prédilection, sont aujourd'hui trop bien connus

pour que pareil accident puisse donner lieu à une erreur. C*est précisément Tétude, autant médico-légale que clinique, de quelques-uns de ces faits qui vient d'inspirer au D' Cabanes la série de dissertations réunies sous le titre « Len morts mystérieuses de Vhistoire » dans lesquelles il a discuté Inexactitude du diagnostic généralement admis, ou adopté sans examen par Topinion publique, pour expliquer la mort de certains personnages historiques].

VII. PROCÉDÉS POUR DÉGELER LE POISON DANS LE CADAVRE ET DANS LES DÉBRIS DES SUBSTANCES TOXIQUES

La découverte du poison introduit présente une importance capitale et décisive qui permet d'affirmer catégoriquement Texistence d'une intoxication encore en cours ou ayant achevé son évolution. Le poison peut être décelé dans les restes de la substance employée, les matières vomies et dans les excréta et les sécréta fournis pendant la vie, ainsi que dans le cadavre et dans certains organes ou tissus isolés, par exemple, les liquides intraoculaires. Pour déterminer la présence du poison dans le cadavre, il importe de ne jamais omettre toute une série de précautions. En effet, les poisons peuvent, dans une mauvaise intention, avoir été incorporés au cadavre après la mort du sujet. Les poisons importés après la mort dans les cavités naturelles peuvent se répandre partout ailleurs^ soit par imbibitioHy soit par diffïosion (1). Peu importe dans ce cas le mode d'action du poison. Ce qui entre ici en ligne de compte, ce sont seulement les lois d'endosmose; on ne perdra pas de vue néanmoins que les tissus séparateurs qui s'opposent à la propagation des poisons, sont d'épaisseur diverse et que, suivant leur nature, la perméabilité varie d'un tissu à l'autre. Le poison a-t-il été introduit dans le

(1) Taylor, Die Gifte, traduction allemande par V. Sbydelbr, I^p. 409. — Multede, Agéno, Granarà, Annal, univ. di Med, CLVIII, oct. 1856. — Waltbr, VierteljakrMschrm f, ger, Med, 1862, B. XXH, p. 185. — Rkbse, Transact. of the Coll. of Physic, 1877. — ToRSEixiNi, Hif. med. y 1889, p. 866, 872 et suiv. — Miller, ilw^r. Natur., 1886, XXI, n» 2. — Haberda und Wachholz, Zeitnchr.f. Med. Beamte, 1893, p. 393. — Strassmann und KiRSTEiN, Virchow's Avrhtv.,iS9i, B. CXXXVT.

PROGÉDlis POUR DÉCELER LE POISON DANS LE CADAVRE 53

rectum, restomac ou les fosses nasales, il pourra avoir effectué en quelque temps sa pérégrination jusqu'au cerveau. Il n'existe point de signes décisifs permettant d'établir un diagnostic différentiel entre l'absorption pendant la vie et la diffusion quia lieu après la mort, si ce n'est la vitesse tout à fait différente des deux phénomènes. L'opinion d'après laquelle l'arsenic introduit dans l'estomac après la mort passe seulement dans le rein gauche mais n'arrive jamais dans le rein droit, de sorte que son absence dans celui-ci plaide en faveur d'une intoxication post-mortem, est inconsidérée et absolument insoutenable dans sa généralité; en effet, la position seule du cadavre peut provoquer des exceptions à cette règle. De plitSy on n'oubliera pas que le poison administre dans V agonie et même après la dernière expiration^ est encore absorbé.

Les poisons trouvés dans le cadavre peuvent aussi venir des nhjets enterres avec /wi, tels que, par exemple, fleurs artificielles, étoffes pour vêtements, bijoux, etc. 11 faut aussi prendre en considération l'emploi éventuel des poisons dans un but thérapeutique (arsenic, mercure, etc.). Dans des cas semblables de même que dans ceux où l'on trouve en petites quantités des métaux qui, comme le cuivre, sont ingérés avec les aliments, il est absolument nécessaire d'en pratiquer l'analyse quantitative. Le poison peut aussi être complètement absent du cadavre soit parce que l'on s'est servi de substances végétales qu'il est très difficile ou même impossible d'identifier, soit parce que le poison fut rejeté par vomissement ou altéré dans l'organisme pendant la vie, soit parce qu'il a été décomposé dans le cadavre par putréfaction. Mais /omais le résultat négatif des recherches n exclut la possibilité d'un empoisonnement, les circonstances concomitantes pouvant quelquefois démontrer si péremptoirement une intoxication qu'elles entraîneront nécessairement la condamnation de l'empoisonneur supposé.

Le règlement prussien du 13 février 1875 (| 22) et l'ordonnance autrichienne du 28 janvier 1855 (|| 98-111) ont donné des prescriptions détaillées sur la façon d'après laquelle il faut enlever, en cas d'empoisonnement, les divers organes et tissus pour les soumettre à un examen médico-légal. 11 consiste essentiellement

dans rexamen du contenu stomacal et duodénal aux points de vue de la quantité, de la consistance, de la couleur, de la composition, de la réaction et de l'odeur; dans l'étude de la muqueuse stomacale, de l'état des vaisseaux et du sang" extravasé (s'il y en a) ; dans l'examen microscopique des particules végétales qui s'y trouvent, etc. D'autres substances et organes, tels que, par exemple, sang, urine, foie, reins, seront enlevés et remis au juge, chacun dans un vase à part. Seront mis isolément dans un vase en verre ou en porcelaine :sang (pour l'examen spectro-analytique), urine, estomac et duodénum avec leur contenu (le cas échéant, l'œsophage et le contenu du jéjunum pourront être réunis dans le même vase avec l'estomac), foie, reins, etc. Il est y d'après mon avis y de toute nécessité que les vases soient propres et fermés avec un bouchon en verre ou en liège. Les vases recouverts de papier-parchemin devraient être refusés par Vexpert^ surtout quand il y a lieu de soupçonner la pré-sence des substances volatiles.

Quant à l'analyse chimique, voici ce que prescrit le code de procédure criminelle, | 91 : « Soupçonne-t-on un empoisonnement, les matières suspectes, trouvées dans le cadavre ou ailleurs, seront remises, pour être examinées, à un chimiste ou à l'autorité compétente chargée des examens de cette nature. Le juge peut ordonner que des recherches soient instituées avec la collaboration ou sous la direction d'un médecin. »

Ces prescriptions remettent trop de choses dans les mains des. chimistes. Ils ne possèdent point de compétence suffisante pour résoudre des problèmes chimico-physiologiques ou chimico-toxicologiques. L'examen du sang ne devrait être confié qu'à des médecins experts en la matière(l).

[J'ai insisté tout particulièrement, dans des publications antérieures, sur les soins à observer dans les pratiques de Tautopsie et de la constitution des scellés destinés aux recherches chimiques et physiolog^iques. Ces détails ont une telle importance pratique que je ne crois pas inutile de les reproduire ici, malgré leur longueur et leur minutie.

Manière de procéder à Vexpertise, — Nous avons déjà indiqué, à propos des commémora tifs, la conduite à suivre par Thomme de fart chargé par la justice

(4) L. LswiN und. W. Rosenstein, 1, c.

PROCéoés POUR DÉGELER LE POISON DANS LE CADAVRE 55

de rechercher les preuves de l'empoisonnement; nous avons dit avec quel soin il devait mettre à profit les renseignements fournis par la justice et les provoquer au besoin. Tout ce qui concerne la victime, tout ce qui concerne Taccusé, doit être pris par lui en très sérieuse considération ; inutile de dire que si des flacons, des paquets, contenant des substances suspectes, ont été saisis au domicile de l'inculpé, leur contenu devra être examiné avec le plus grand soin. Nous avons encore, à propos des symptômes qui ont précédé la mort, indiqué les moyens d'en tirer le plus de parti possible. Mais il est une hypothèse que nous avons à dessein passée sous silence, c'est celle où l'expert lui-même serait appelé à donner des soins à la victime. Quelle sera alors la conduite à tenir? En d'autres termes, que doit faire l'homme de l'art en présence d'un malade qu'il soupçonne empoisonné? Le principe est des plus simples, et peut être ainsi formulé. Toute autre considération doit ôlre impitoyablement sacrifiée à l'intérêt du malade d'abord, àceiui de la justice ensuite. Quelque délicate que soit la situation deThommede Fart, quelque répugnance qu'il éprouve à laisser paraître ses soupçons, il doit exiger une surveillance exacte du malade, il doit faire conserver, avec la plus grande rigueur, les matières vomies ou les déjections, il doit noter avec le plus grand soin les symptômes que le malade présente, il doit enfin, soit immédiatement, soit après s'être éclairé de l'avis d'un ou de plusieurs confrères, faire part de ses soupçons à la justice. A partir de ce moment, son rôle de surveillant est fini; il redevient et reste le médecin. L'intérêt du malade, avons-nous dit, passera en premier lieu, celui de la justice, de la société, ne vient qu'après, et, si l'un des deux devait être sacrifié, ce serait le dernier. Ces principes sont tellement conformes au bon sens, ils découlent tellement de la raison d'être du médecin, qu'on pourra trouver étrange de nous voir. insister. Nous ne l'aurions certes pas fait, si, dans un procès récent, on n'avait entendu un médecin s'excuser d'être resté inactif en face d'un empoisonnement, sous le prétexte honteux qu'il ne voulait pas, en donnant un contre-poison, compromettre les résultats de l'expertise ! Ainsi, quoi qu'il doive en résulter, le médecin doit chercher avant tout le salut de son malade; tout au plus entre différents moyens également efficaces dont les uns seraient, le cas échéant, plus préjudiciables que les autres à l'expertise médico-légale, devrait-il n'employer les seconds qu'à défaut des premiers.

i" AtUopsie cadavérique et exhumation, — On comprend aisément qu'en matière d'empoisonnement la façon dont l'exhumation et l'autopsie sont pratiquées est de la plus haute importance : aussi nous pardonnera-t-on d'entrer à ce sujet dans des détails qui peuvent au premier abord paraître superflus, mais dont l'oubli peut tout au moins sérieusement entraver la réussite des investippations ultérieures, sinon les rendre complètement illusoires. Le médecin appelé, le plus souvent après exhumation, à pratiquer une autopsie dans un cas d'empoisonnement certain ou simplement supposé, doit bien se persuader que du soin avec lequel il conduira ses premières recherches et des précautions dont il osera pendant les diverses opérations nécessitées en pareil cas, dépend en

grande partie le succès des recherches tQxicolog'iques. 11 devra donc sacrifier toute considération à la nécessité absolue de ne rien faire* qui puisse entraver les opérations futures, ou mettre dans l'impossibilité de pratiquer une contreexpertise.

Les règles à suivre dans tous les cas ont été magistralement tracées par Orfila et Lesueur dans leur Traité des exhumatiens juridiques , etparTardieu : nous allons reproduire tout à l'heure les indications détaillées et précises données par ce dernier maître.

Nous insisterons seulement ici sur la nécessité de séparer le plus possible, en les plaçant dans des vases différents et d'une capacité pas trop considérable eu égard au volume de leur contenu, les différents viscères ou fragments d'organes consacrés à l'examen chimique. Il sera également nécessaire, toutes les fois que cela sera possible, de recueillir à part le sang qui pourrait être retrouvé dans les cavités du cœur et les gros vaisseaux ainsi que l'urine contenue dans la vessie. L'examen de ces deux liquides est, dans la plupart des cas, d'une grande utilité. Enfin le médecin légiste pratiquant l'autopsie devra veiller avec le plus grand soin à ce que le cadavre et surtout les parties prélevées pour la recherche chimique ne se trouvent à aucun instant en contact avec des substances toxiques ou des composés pouvant renfermer des substances toxiques. C'est ainsi qu'il devra éviter de placer le cadavre sur une table métallique pour faire l'autopsie, de recouvrir entièrement les bouchons des scellés de cire à cacheter ou de mastic et, à plus forte raison, de se servir de sparadrap ou de tout autre tissu recouvert d'une substance emplastique quelconque pour clore des scellés ou isoler des fragments d'organes.

Il est encore absolument nécessaire de ne pas cherche^ à désinfecter le cadavre pour en faire l'autopsie : il est en effet presque impossible d'éviter, dans ces conditions, le mélange aux organes de substances étrangères qui peuvent donner lieu aux plus graves erreurs.

Il faut bien se persuader que le danger qui peut exister au moment de l'exhumation d'un cadavre est seulement un danger d'asphyxie intéressant principalement les fossoyeurs ou les personnes qui descendent dans la cavité pratiquée pour extraire le cercueil. Ce danger existe surtout dans les caveaux dits « concessions à perpétuité » et dont l'intérieur est maçonné. Une fois le cadavre exposé à l'air, il n'existe plus pour le médecin appelé à pratiquer l'autopsie aucun danger d'intoxication par inhalation^ quelle que soit l'époque à laquelle le cadavre ait été inhumé. C'est tout au plus si la pratique de ces autopsies peut occasionner à des personnes n'en ayant pas l'habitude une diarrhée passagère identique à celle déterminée par le premier séjour dans un amphithéâtre de dissection. Il serait donc tout à fait inexcusable de rendre impossibles les recherches ultérieures de substances toxiques par l'emploi, dans le but d'éviter un danger imaginaire, de pratiques telles que l'aspersion du cadavre avec des solutions désinfectantes quelconques (phénols, hypochlorites alcalins, permanganate de potassium, acide chromique, etc., etc.), ou des corps solides en poudre :

MM. Brouardel et Boutmj ont rapporté deroièremeot le fait d'un expert qui, appelé à pratiquer une autopsie après exhumation, avait répandu autour du cadavre une couche 4^ poudre de chasse à laquelle le feu avait été rais avant de pratiquer Fouvertpre du cadavre. Nous ne saurions le répéter avec trop d'insistance, tous ces procédés sont absolument inutiles et, de plus, condamnables, puisqu'ils peuvent mettre les experts dans l'impossibilité de se prononcer avec certitude sur les questions qui leur sont posées.

Dans le cas où le médecin légiste a cru devoir, au cours de l'autopsie, pratiquer un essai de quelque nature que ce soit sur une portion d'org'ane, le frag*ment destiné à cet essai doit avoir été au préalable complètement détaché du reste de Torg^ane, puis rejeté définitivement après qu'il aura servi à l'expérimeatation. Les liquides ainsi que les organes ou les fragments d'organes prélevés pour l'examen chimique doivent se trouver tels quils existaient dans le cadavre au moment de Vavtopsie et n'avoir subi que le seul contact des instruments d'acier employés pour l'ouverture du cadavre ou la section des viscères tels que l'estomac, les intestins, le foie, etc., pour leur examen anatomique.

C'est seulenvent par l'observation rigoureuse de toutes ces précautions que la découverte d'une substance toxique révélée par l'analyse chimique pourra avoir toute sa valeur.

Il est encore une autre circonstance qu'il faut prendre en très sérieuse considération lorsque le cadavre sur lequel a été pratiquée l'autopsie a dû être exhumé : nous voulons parler de la nature du terrain dans lequel a eu lieu rinhum€Uion. Dans ce cas, l'expert devra toujours prélever des échantillons suffisants de terre située autour du corps ou du cercueil ainsi que des morceaux dfô vêtements, du linceul, du bois de la bière, en un mot, de tout objet se trouvant en contact immédiat avec le cadavre. L'examen comparatif des échantillons de terre prélevée dans le voisinage immédiat du cadavre avec d'autres écliantilloos pris en un point différent peut servir à lever tous les doutes, si les recherches chimiques conduisaient tout d'abord à un résultat incertain ou insuffisant.

Pour ce qui est de l'arsenic, la question est jugée d'une façon définitive : ce poison ne passe, dans aucune condition, du terrain dans les tissus organiques. L'arsenic qui peut exister dans un terrain s'y trouve toujours à l'état de combinaison insoluble et ne peut passer à l'état soluble que sous l'influence des acides et d'une température élevée. Los nombreuses expériences faites à ce sujet par Orfila, Devergie, Flandin et Danger, Barse, sont absolument concluantes et oe peuvent laisser subsister aucun doute, de telle sorte que, si l'on se trouvait en présence d'un de ces cas dans lesquels, après une inhumation prolongée, toutes les parties d'un cadavre sont réduites en putrilage et rendues méconnaissables, l'existence d'un composé arsenical soluble dans l'eau, provenant du traitement de la partie du terrain avoisinant immédiatement la masse organique suffirait encore à pouvoir affirmer que cet arsenic provient bien des restes du cadavre et qu'il a pu déterminer un empoisonnement. La question est malheu-

reusement loin d'être aussi nettement résolue pour ce qui concerne la plupart des autres substances toxiques, et l'on peut se trouver parfois dans des conditions telles qu'il soit impossible d'arriver à une solution catégorique. C'est dans ces derniers cas que l'analyse comparée des échantillons de terrain prélevés en divers points et celle du bois de la bière ainsi que des étoffes qui ont été en contact avec le cadavre peut fournir des résultats capables d'éclairer les faits et de fixer définitivement l'opinion des experts. C'est ainsi que, dans une affaire d'empoisonnement par le mercure, ce métal ayant été retrouvé seulement en très petite quantité, la défense prétendait que la présence du mercure dans les parties examinées pouvait dépendre du terrain et n'avoir aucune valeur décisive ; s'appuyant pour soutenir cette opinion sur ce fait que la propag-atioa croissante de la syphilis rendant l'administration thérapeutique du mercure et de ses sels extrêmement fréquente, et l'élimination de ces composés étant assez lente, le terrain du cimetière pouvait contenir accidentellement du mercure qui, par imbibition, aurait pénétré à travers le cercueil jusqu'au cadavre. L'examen des planches de la bière qui ne renfermaient de composé toxique que dans les parties déclives fut pour l'expert la preuve que le mercure provenait certainement et uniquement du cadavre. Ce seul exemple peut faire comprendre toute l'importance d'une semblable question.

(( Avant tout, dit Tardieu, il faut que le médecin légiste soit bien convaincu de ce principe que, dans tous les cas d'empoisonnement, il faut diriger les premières recherches de façon à ne rien faire qui puisse entraver les opérations ultérieures; qu'il faut sacrifier à cette nécessité absolue le désir et môme l'espoir d'arriver dès l'abord à des conclusions formelles ; qu'il faut réserver le champ et les moyens d'une expertise plus approfondie ou même d'une contre-expertise. On me permettra, ajoute l'éminent professeur, de tracer, pour ainsi dire pas à pas, les règles pratiques qu'aux différentes phases de sa mission l'expert aura à suivre.

« La première comprendra, le plus souvent, l'examen, l'ouverture du cadavre. Mais, dès ce premier moment, il est une distinction importante à faire : ou la cause de la mort ne sera même pas soupçonnée et c'est à l'expert à la déterminer, en dehors de toute indication préalable ; ou certains indices auront déjà donné l'éveil sur la possibilité, sur la probabilité même de l'empoisonnement.

€ Dans le second cas, les soupçons d'empoisonnement formulés imposent le devoir de recueillir tous les éléments d'une expertise complète ; à moins de contre-indication formelle, à moins d'une cause de mort autre que le poison, manifestement révélée par l'autopsie cadavérique, il faut procéder à cette opération comme si elle devait conduire à la constatation de l'empoisonnement. Mais il convient de rappeler que c'est presque toujours, dans ce cas, après une exhumation, que le cadavre est livré aux investigations de la justice et de la science, et qu'il y a là une nouvelle source de difficultés, un nouveau motif de précautions toutes particulières et de préliminaires indispensables.

« L'expert doit assister à l'exhumation et noter, avec le plus grand soin.

toutes les particularités. Il n'y a pas de détail, si minutieux qu'il soit, qui n'ait son utilité. Il doit décrire le mode de sépulture, l'état de la fosse et du sol, le cercueil et la condition d'intégrité et de destruction plus ou moins complète dans laquelle on le trouve, l'état du linceul et des vêtements qui enveloppent le cadavre. Si l'inhumation est récente et le cercueil intact, il n'y a qu'à enlever le corps et à le déposer sur la table où devra être faite l'autopsie. Si, au contraire, après un long séjour dans la fosse, les ais de la bière sont disjoints, le bois et le linceul en partie détruits, il importe, avant de déplacer et d'examiner le cadavre, de recueillir quelques-uns des débris qui sont en contact avec lui, ainsi qu'une certaine quantité de la terre dont il est entouré, et qui adhère parfois à sa surface, et de la terre prise en un autre point du cimetière, pour servir à la comparaison.

« Si le cercueil a résisté, comme cela arrive, lorsqu'il est de plomb ou de chêne et enfermé dans une sépulture de pierre, les circonstances extérieures perdent beaucoup de leur intérêt. Mais il est une particularité sur laquelle j appelle l'attention, parce qu'elle pourrait surprendre et embarrasser dans la pratique ceux qui ne seraient pas avertis. La décomposition dans le cercueil ainsi hermétiquement clos suit une marche toute différente de celle que l'on observe pour les corps simplement inhumés dans une fosse, soit commune, soit privée. £Ile transforme le corps tout entier en une sorte de masse de consistance tantôt analogue à du carton, tantôt analogue à de la cire ou du savon, et qui adhère aux parois du cercueil quelquefois très étroitement. Dans ce cas, je conseille de ne pas chercher à en retirer le corps et de procéder à l'autopsie dans le cercueil même, quelque incommode et pénible que soit, en général, cette manière de faire.

n Les règles de cette opération en elle-même, dans le cas d'empoisonnement, ne diffèrent guère de celles qu'il convient d'observer dans toute autre expertise. L'état de conservation plus ou moins parfaite du corps est la première chose qui soit à noter. On aura soin de s'enquérir seulement si l'embaumement n'a pas été pratiqué. Il n'est pas douteux non plus qu'il faille faire l'autopsie complète du cadavre, sans omettre un seul organe, de manière à ne laisser échapper aucune lésion, aucune cause de mort naturelle ou accidentelle.

€ Mais il est un point sur lequel je veux insister. Quelques médecins légistes recommandent, et je les ai vus conformer leur pratique à leurs préceptes, de commencer par fermer, à l'aide d'une ligature, les orifices supérieur et inférieur de l'estomac et du canal intestinal, et de les enlever en totalité pour les examiner plus tard, et ne rien perdre des matières qui peuvent y être contenues. Je modifie quelque peu, pour ma part, ce procédé. Je crois, en effet, qu'il importe que le médecin chargé de pra^iquer l'autopsie, et que je ne veux supposer ni léger ni incapable, constate lui-même, au moment de l'ouverture du corps, Tétat exact de tous les organes, des organes digestifs comme des autres, car les altérations, déjà si difficiles à retrouver dans bien des cas où la mort remonte à une époque éloignée, perdent bien vite leurs caractères. Et il m'est

arrivé plus d'une fois de rechercher vainement la trace des lésions qui avaient dû certainement exister dans des viscères extraits des cadavres depuis un temps quelquefois assez long, et qui étaient envoyés de grande distance pour être soumis à l'analyse. Il faut donc, dès qu'on peut le faire, et au moment même de Tautopsie cadavérique, constater et décrire exactement les altérations que peuvent présenter les divers organes sans exception. Il y a moyen d'ailleurs de tout concilier.

« L'expert qui procède dans les circonstances dont il s'agit doit s'être fait apporter deux grands bocaux de verre neufs, jamais moins de deux, à large orifice, munis d'un bouchon de liège plat, s'adaptant bien à ses dimensions, d'une forme et d'une capacité semblables à celles des bocaux employés pour les conserves de fruits. Ces vases sont destinés à renfermer les organes qui seront extraits du cadavre. Le premier sera exclusivement consacré au tube digestif, et voici comment je conseille d'agir. L'estomac sera enlevé isolément et d'une manière rapide, sans qu'il soit besoin de le lier à ses deux extrémités; le contenu en sera versé dans le bocal ; pour l'intestin, l'extrémité supérieure sera également engagée dans le bocal, pendant que Ton détachera le canal digestif dans toute son étendue, en rasant, avec des ciseaux ou un scalpel, l'insertion mésentérique ; de cette façon, les liquides et matières qu'il renferme s'écouleront dans le vase. On pourra ensuite, sans aucun inconvénient, examiner sur place et complètement la surface de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Il faut bien reconnaître du reste, et l'on en trouvera la preuve à chaque pas dans la suite de cette étude, que ce n'est pas, comme on le croyait autrefois, dans les organes digestifs que se rencontrent le plus ordinairement les principaux caractères anatomiques de l'empoisonnement.

« Le second bocal sera réservé pour les autres viscères qui, après avoir été extraits avec précaution du cadavre et avoir été examinés attentivement à l'extérieur et à l'intérieur, seront, en totalité ou en partie, introduits dans le vase. Le foie, les reins, le cœur, la rate, les poumons,, quelques portions de chair musculaire et de substance cérébrale, seront ainsi conservés suivant la contenance du bocal et dans l'ordre d'importance que je viens d'indiquer. Il sera bon de détacher de chacun de ces organes un petit fragment et de le soumettre, aussitôt après l'autopsie, à l'examen microscopique.

€ La séparation du tube digestif et des autres viscères abdominaux et Ihoraciques est capitale, je ne saurais trop le répéter. C'est là une condition essentielle qui simplifie et facilite singulièrement la tâche du chimiste. J'en dirai aniant, et avec non moins d'insistance, d'une règle trop souvent enfreinte et que je pose d'une manière absolue : R faut se garder de rien ajouter dans les vases où sont placés les organes extraits du cadavre. L'addition d'un liquide conservateur quelconque, l'addition de l'alcool notamment, n'est pas seulement inutile, elle est nuisible (i). L'aspect et la consistance des tissus sont modifiés

(1) On ne saurait s'élever avec trop d'insistance contre celte malencontreuse pra»

et ne peuvent plus être appréciés par les experts qui interviennent dans les opérations ultérieures, et de plus la composition inconnue et parfois l'impureté des liquides ainsi employés créent pour l'analyse chimique des complications extrêmement fâcheuses. Les bocaux ne contenant que des viscères seront donc simplement bouchés et recouverts d'un papier ou mieux d'un parchemin, scellés et munis d'une étiquette sur laquelle le médecin lui-même mentionnera par écrit les organes placés par lui dans chaque vase, après qu'il les a eu extraits du cadavre, et qui devra porter sa signature en même temps que celle des officiers de police judiciaire qui l'assisteront et qui auront reçu son serment. < Tous ces détails de l'exhumation, de l'autopsie cadavérique, de l'extraction des organes, de leur conservation dans des vases séparés, de la clôture des scellés, seront exposés dans un rapport qui devra, en outre, contenir la description aussi exacte que complète de toutes les altérations anatomiques qui auront été constatées.

« Mais ce qu'il importe surtout de ne jamais perdre de vue, c'est que ces premières constatations, relatives seulement à un des termes du problème, ne peuvent autoriser l'expert à conclure d'une manière positive à l'empoisonnement. Il doit donc s'imposer une grande réserve, et, sauf le cas où une cause de mort naturelle lui paraîtrait évidente, ou encore lorsque des lésions caractéristiques et flagrantes que produiraient certains poisons corrosifs ne lui permettraient pas le doute, il doit toujours suspendre son jugement et se contenter de conclure qu'il n'existe pas de cause appréciable de mort ou d'empoisonnement, et que dans tous les cas, il y a lieu de procéder à l'analyse chimique des restes du cadavre, dont les résultats rapprochés des symptômes observés pendant la vie, et des lésions constatées après la mort, permettront de déterminer d'une manière positive s'il y a eu ou non empoisonnement. » Nous avons cru devoir reproduire en entier ce long passage. Le lecteur y

tique de raddîtion d'alcool aux organes. A moins que la quantité n'en soit énorme, il ne s'oppose pas suffisamment aux décompositions pour empêcher d'une façon efficace la destruction de certains poisons peu stables. D'autre part, il peut apporter aux recherches des inconvénients des plus graves. Supposons en effet un empoisonnement par l'acide arsénieux en poudre et la mort suivant de près l'ingestion de cette substance. A l'autopsie, les experts, en ouvrant le tube digestif, constatent de nombreuses ecchymoses et trouvent, le plus souvent, au centre de ces petites rougeurs, des corpuscules blanchâtres qu*ils signalent à l'analyse. Ils introduisent ensuite les viscères dans les vases préparés à cet effet et les arrosent d'alcool. Ce liquide est un très bon dissolvant de l'acide arsénieux, et, si les ecchymoses restent^ les corps du délit signalés par les premiers experts ne pourront plus être retrouvés par les seconds, et l'examen chimique, qui aurait pu être rapide, devient par le fait long et compliqué. En outre, la présence de l'alcool dans un empoisonnement par le phosphore s'oppose absolument, et pendant tout le temps qu'il existe, à l'apparition des lueurs phosphorescentes. Il facilite encore la transformation de certains composés toxiques en produits inoffensifs et dont la canstatation ne présente plus aucune valeur .-

aura trouvé avec plaisir, nous Tespérons, l'exposé clair et rapide de la pratique du savant professeur de médecine légale à la Faculté de Paris (1).

(1) A la suite d'une étude et d'une discussion minutieuse des règles adoptées dans différents pays pour les expertises en matière d'empoisonnement, MM. Lacassagne et Chapuis ont formulé les conclusions suivantes constituant un projet de règlement sur les disposilionf à adopter par l'expert dans les expertises ordinaires d'empoisonnement :

1° Appelé dans une affaire de ce genre, l'expert doit se munir de plusieurs vases en verre neufs ou parfaitement nettoyés à l'acide chlorhydrique d'abord et à l'alcool ensuite. 11 y joindra de la cire à cacheter, un cachet, de bons bouchons de liège neufs et du papier parchemin.

2<» Dans une visite domiciliaire, l'expert devra porter son attention sur tous les objets de nature à venir en aide à son analyse. Il mettra de côté, avec le plus grand soin, les médicaments, poudres suspectes, aliments, etc., etc., ayant servi à la victime.

3» Si l'autopsie suit presque immédiatement la mort, il devra se renseigner sur la présence ou l'absence de vomissements. Il les mettra de côté, si possible, ainsi que les draps et vêtements qui auraient pu être souillés. Si les vomissements ont été lépandus sur le plancher, il devra alors racler avec précaution les parties souillées, ou mieux enlever les planches ou lames du parquet sur lesquelles ils se sont répandus. Il n'oubliera pas non plus de prendre, dans un endroit éloigné du premier et non contaminé, des raclures, planches ou lames du parquet, qu'il conservera à part et séparées des premières.

Âo A l'ouverture du cadavre, le tube digesti ne devra jamais être ouvert dans la cavité abdominale, mais en dehors.

5*^ L'estomac sera séparé de l'œsophage et de l'intestin grêle par deux ligatures doubles, l'une au cardia, l'autre au pylore. L'intestin grêle et le gros intestin réunis seront, comme Testomac, après examen spécial, introduits avec leurs contenus dans deux vases distincts. L'œsophage sera examiné avec la bouche et le pharynx

6^ Dans un quatrième vase, il introduira le foie et le sang. Cependant, dans un cas d'empoisonnement supposé par l'oxyde de carbone et là où l'étude spectroscopique du sang peut avoir une importance capitale, il serait non seulement utile, mais encore nécessaire, de mettre de côté, dans un petit flacon de verre, la plus grande quantité possible du sang du cœur ou des gros vaisseaux.

7o Dans un cinquième vase, il placera les poumons ou portions de poumon.

go Dans un sixième vase, des muscles, environ 500 grammes. L'expert devra les prendre de préférence dans la cuisse, dans la poitrine et un peu dans le diaphragme.

9» Dans un septième vase, il placera les reins, la vessie et son contenu. Pour plus de précautions, il sera bon de faire une ligature au col de la vessie pour éviter toute déperdition de liquide.

Î0<* Enfin, dans un huitième vase, il introduira le cerveau et la moelle.

iV Si l'autopsie est faite après une inhumation plus ou moins prolongée, l'expert devra, en outre, s'occuper du mode de sépulture, de l'état de la fosse et du sol. Il devra décrire le cercueil et les conditions d'intégrité ou de destruction dans lesquelles il se trouve. Si l'inhumation est récente et le cercueil intact, il n'y a qu'à enlever le corps et le déposer sur la table où doit se faire l'autopsie ; si, au contraire, après un long séjour en terre, les ais de la bière sont disjoints, le bois, les vêtements et le linceul en partie détruits, il importe, avant d'examiner le cadavre, de recueillir quelques-uns des débris qui sont en contact avec lui, ainsi qu'une certaine quantité de la terre dont il est entouré et qui adhère parfois à sa surface. Bien plus, l'expert

^ De la localisation et de V élimination des substances toociques. — Organes dans lesquels ces substances doivent être recherchées. — Les circonstances dans lesquelles Texpert est appelé à constater un empoisonnement et à en déterminer la nature sont, le plus souvent, très défavorables à la recherche de la majeure partie des substances toxiques. Tandis que pour la plupart des crimes on peut ordinairement en constater les traces, soit au moment où ils viennent d'être

n^oabliera jamais de prendre de la terre à di£Pérentes hauteurs de la fosse pour sen-ir plus tard de termes de comparaison.

li* Il peut arriver que dans certaines inhumations^ comme celles qui se font dans des terrains argileux, compacts, imperméables à l'eau et à Tair, dans des cercueils hermétiquement fermés, la putréfaction ne se soit pas effectuée et que Ton trouve à l'exhumation non plus un squelette ou une fermentation putride en activité, mais aoe masse savonneuse qui adhère de partout aux parois de la bière. Dans ces conditions, il est presque impossible de sortir le cadavre de son enveloppe, et sou- Tfot aussi difficile de distinguer les organes. L'expert devra donc, bien que la chose soil 1res pénible et fort incommode, recueillir dans le cercueil même les organes encore visibles, quelque peu de la masse savonneuse, les débris de linceul ou des Tètements, et enfin de la terre qui peut souiller les parties périphériques.

13* Tontes ces substances recueillies, terre, portions de vêtement ou de linceul, seront également placées dans des vases en verre.

14^ L^ débris de cercueils, planches, etc., etc., seront empaquetés soigneusement et eax aussi, autant que possible, introduits dans des récipients en verre.

lâ^ Tous ces vases seront fermés, ficelés, cachetés, et porteront des numéros d'ordre, avfc la signature des personnes présentes.

16^ La fermeture des récipients devra se faire de la manière suivante : un bouchon de liège, recouvert d'un papier parchemin, retenu au moyen d'une ficelle au col du façon et un simple cachet fixant la ficelle et le papier certifiant le contenu. Dans aacun cas on ne devra goudronner les bouchons servant à la fermeture des bocaux.

17o Jamais l'expert ne devra employer les désinfectants, chlorure de chaux, eau chlorée, sulfate ferreux, acide phénique, etc., etc. Il en est de même de l'alcool qui doit aussi être proscrit, car sa présence, tout en empêchant la constatation de ce composé toxique, peut rendre la recherche de certains poisons beaucoup plus difficile, notamment celle du phosphore.

Les auteurs de ce travail font en outre remarquer combien la présence de l'expert chimiste serait utile lors des recherches variées que nécessitent de semblables opérations et combien son adjonction, qui devient plus tard obligatoire, pourrait avoir dlmportance lors de l'autopsie. En effet, un spécialiste, un toxicologiste, peut dans cses circonstances s'entourer de toutes les précautions nécessaires, recueillir avec tous les soins indiqués les organes, parties d'organes, terre du cimetière, portions de linceul, etc., et c'est sur l'analyse de ceux-ci qu'il établira plus tard son rapport. Beaucoop de circonstances peuvent venir en aide à l'analyse, telles sont l'intégrité des tissus et celle des organes ; au contraire, des lésions particulières, localisées en certains points, peuvent mettre sur la voie et imprimer aux recherches une marche rapide et sûre. Bien plus, aujourd'hui, la spécialisation des études chimiques dans le domaine de la toxicologie, la connaissance du rôle, de la marche, de l'action, de Félimination des poisons, imposent l'obligation de la présence, à l'autopsie, d'un toxicologiste (Lacassagne et Chapuis, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 3* série, U 21).

INTROEKJCTION

commis, parce que ces traces sautent pour ainsi dire aux yeux, soit parce que les désordres produits ne sont pas trop efFacés par la putréfaction du cadavre, ce n'est généralement qu*après un laps de temps parfois très long* que les investigations toxicologiques sont appelées à venir éclairer des soupçons basés sur des faits plus ou moins certains. Les difficultés de la tâche incombant au toxicologiste se trouvent alors considérablement augmentées, et il faut même reconnaître que dans beaucoup de cas de ce genre les recherches chimiques deviennent complètement inutiles, s'il s'agit d'autre chose que d'un toxique minéral ou de quelques rares alcaloïdes. Les investigations du médecin légiste doivent alors porter, avant toute recherche toxicologique, sur les renseignements que peuvent lui fournir soit l'examen du malade, si l'intoxication n'a pas été suivie de mort, soit la nature des lésions constatées à l'autopsie, et, dans tous les cas, les phénomènes pathologiques qui auraient pu être observés. Ces renseignements, joints à ceux qui ont pu être recueillis par les magistrats instructeurs, sont presque toujours bien insuffisants pour établir une conviction absolue.

Lorsque l'administration de la substance toxique n'a pafs entraîné la mort, la preuve de l'empoisonnement est souvent fort difficile à établir : bien que beaucoup de poisons manifestent leur action par des symptômes nettement déterminés, si l'examen et la description de ces symptômes ont été faits par des personnes étrangères à la science ou intéressées à dissimuler la vérité, et si d'autre part l'élimination de la substance toxique est plus ou moins complète par suite du temps écoulé depuis la manifestation des symptômes d'intoxication, il devient impossible de conclure avec certitude.

Dans les cas où la mort a été la conséquence de l'ingestion d'une substance toxique, l'autopsie peut n'avoir pas été faite assez tôt pour que la constatation des lésions plus ou moins caractéristiques de tel ou tel poison manifeste toute sa valeur, et le médecin légiste doit alors rechercher avec la plus scrupuleuse attention si les lésions cadavériques observées sont bien de nature à faire naître des présomptions d'empoisonnement, ou doivent être attribuées à des altérations subies par le cadavre après une inhumation prolongée, ou bien encore si ces lésions, purement morbides, ne seraient pas pathognomoniques d'une affection méconnue pendant la vie.

Il ressort des considérations précédentes que la connaissance aussi exacte que possible des différents organes dans lesquels se localise une substance toxique déterminée, et l'étude des conditions suivant lesquelles cette localisation peut s'effectuer, sont de la plus grande importance au point de vue de la recherche des poisons, surtout lorsque le toxicologiste possède, d'autre part, quelques indications sur la nature présumée de l'empoisonnement.

Absorbées en quantité suffisante pour déterminer des accidents, les diverses substances toxiques possèdent une sorte d^affinité élective spéciale qui se traduit par une influence particulière sur certains organes : c'est ainsi que les poisons du cerveau, les poisons de la moelle, les poisons des muscles, les poisons du coeur, les poisons hématiques, constituent des catégories toxicologiques bie»

distinctes. Il n'en résulte pas, toutefois, que la localisation de la substance toxique suive une marche semblable et qu'un poison musculaire, par exemple, se retrouve forcément en quantité prépondérante dans les muscles, mais, dans un certain nombre de cas, Taction élective d'un poison déterminé peut occasionner, dans les org-anes sur lesquels elle s'exerce, des modifications susceptibles d'être reconnues avec précision à l'aide des procédés physiques ou chimiques. L'examen spectroscopique du sang permet ainsi de reconnaître une intoxication par l'oxyde de carbone, l'hydrofçène sulfuré, le chlorate de potasse, la phénjlhjdrazine, etc. Le microscope révèle la stéatose du foie et des reins dans les empoisonnements par le phosphore et l'arsenic. Ces modifications sont le résultat et l'indice de l'élimination du poison.

D'autre part, certains viscères comme les reins et surtout le foie possèdent la propriété remarquable d'emmagasiner une proportion de substance toxique parfois supérieure à celle que l'on peut retrouver dans les autres organes, et cela quelle que soit la voie d'introduction du poison : appareil circulatoire,appareil digestif, application sur la surface cutanée, inhalation, etc., etc. Aussi le foie est-il l'organe le plus important à examiner dans toutes les expertises toxieologiques. Cette accumulation de l'agent toxique est en rapport avec l'affluence da courant sanguin et le ralentissement de sa vitesse dans ces glandes si importantes par leurs fonctions de sécrétion et d'excrétion.

Les substances toxiques volatiles, les anesthésiques notamment, s'accumulent surtout dans le tissu nerveux. Ainsi, d'après les recherches faites sur la localisation de l'alcool et du chloroforme dans les divers organes de l'économie, on a pu dresser le tableau suivant, en pienant comme unité la quantité de principe toxique existant dans un même poids de sang :

Alcool Chlorofonne

Sang 1,00 1,00

Cerveau 1,34 3,92

Foie et rate .... 1,48 2,08

Muscles traces 0,16

La substance nerveuse accumule encore, en quantité appréciable, la plupart des substances toxiques d'origine minérale, tandis qu'elle semble dépourvue de cette propriété à l'égard de la plupart des alcaloïdes.

Nos expériences personnelles nous ont encore démontré que le tissu osseux et surtout celui des os plats dans lesquels prédomine la substance spongieuse (os du crâne et vertèbres notamment) était un lieu d'accumulation pour certains poisons minéraux.

Nous avons pu retrouver dans les os du crâne, les vertèbres, le scapulum, les os iliaques, des quantités nettement appréciables à l'analyse chimique d'arsenic, de plomby de mercure, longtemps après que toutes traces de ces mêmes substances avaient complètement disparu de tous les autres organes de l'économie. Toxicologie. o

Il est extrêmement probable que les autres substances minérales toxiques se comportent de la même façon. Nous n'avons pas besoin de faire ressortir l'intérêt que présente ce fait pour la solution de certaines questions de toxicolog-ie.

Dans les cas où l'absorption de la substance toxique n'aurait pas entraîné la mort, la preuve de l'intoxication peut être fournie par la découverte de cette substance toxique éliminée de l'org-anisme par différentes voies. S'il n'est pas exact au point de vue physiologique de classer le vomissement comme mode d'élimination d'une substance toxique, au point de vue restreint de la toxicologie ce procédé d'expulsion tient sans contredit la première place. Quand il est spontané, il révèle en effet les violents efforts accomplis par l'organisme pour se débarrasser du poison. Aussi l'analyse des matières composant les vomissements peut-elle, presque infailliblement, amener à la connaissance du toxique qui les a déterminés ou pour l'expulsion duquel ils ont été provoqués. Malheureusement il n'est pas toujours possible d'opérer sur les matières vomies, et il faut alors avoir recours à J'examen de produits le plus généralement moins riches en substance toxique, mais qui constituent cependant une .source des plus précieuses pour la détermination de l'empoisonnement. La voie d'élimination par excellence est alors la sécrétion rénale : il est toujours possible de démontrer, à un moment donné, l'existence d'un composé toxique s'éliminant par l'urine, à la condition toutefois que le temps écoulé depuis l'absorption ne soit pas assez considérable pour avoir permis à l'élimination d'être presque complète. Ce mode de démonstration a déjà été employé avec succès dans un certain nombre de cas, notamment dans l'affaire du duc de Praslin (i).

La suppression de l'urine qui peut se produire dans certains cas d'intoxication suraiguë est rarement assez complète pour empêcher absolu ment cette détermination. Un autre indice de l'élimination est fourni par la présence dans l'urine de produits anormaux, notamment de glycose, et mieux encore de l'albumine et des cellules épithéliales exfoliées des canalicules des reins, ou bien encore de produits de synthèse, tels que l'acide urochloraliquc, qui apparaît dans l'urine après l'ingestion de chloral. Tardieu et Lassaigne ont montré, et c'est là un fait très important pour la question qui nous occupe, que l'élimination s'exerçait seulement sur les substances ingérées accidentellement et non sur celles qui sont normalement contenues dans les organes (2).

A côté du rein, la muqueuse pulmonaire occupe encore une place importante dans l'élimination des substances toxiques : son pouvoir exosmotique et sa surface considérables, ses rapports intimes avec le plus riche réseau capillaire de l'économie, en font un organe parfaitement disposé pour l'élimination des substances toxiques, gazeuses et volatiles : mais cette voie d'expulsion ne peut être le plus souvent d'aucune utilité pour les recherches toxicologiques, par suite de la rapidité même de l'élimination.

(4) Annales (T hygiène et de médecine légale, Paris, 4847, t. XXXVHI, p. 890. (2) Annales d'hygiène et de médecine légale, 4854, 2^ série, t. IIl, p. 243.

Les g'Iandes intestinales constituent encore des org'anes importants d*élimioation : ici le phénomène se complique d*un mouvement d'exosmose de la muqueuse dont les raisons sont encore mal définies. Aussi l'analyse des déjections dîarrhéiques pourra-t-elle amener le plus souvent à des résultats probants et confirmatifs de ceux obtenus par Tanaljse des vomissements et de Turine.

A vrai dire, d'ailleurs, tous les org'anes de l'économie concourent dans une certaine mesure à l'élimination des substances toxiques, et il semble que tous les tissus emploient leur vitalité à se débarrasser des produits anormaux qui entravent leur évolution naturelle. On observe d'ailleurs, relativement à l'élimination, une sorte d*électivité comparable à celle que nous avons signalée plus haut relativement à l'action des poisons. C'est ainsi que les sels métalliques s'éliminent principalement par la bile ; l'iodure de potassium, par les urines ; le chlorate de potassium, par la salive; l'acide sulfhjdrique et l'arsenic, par la peau, etc., ete., sans que l'on soit arrivé jusqu'ici à trouver de ces faits une raison, même hypothétique, satisfaisante.

En outre, les diverses substances toxiques éliminées de l'organisme subissent, 10 moins pour certaines d'entre elles, des transformations dont l'étude est encore fort peu avancée, bien qu'elle présente le plus grand intérêt. Tandis que certaines substances semblent traverser l'économie sans éprouver de modifications, puisqu'il est possible de les retrouver intactes dans les di£Pérents prodoits au sein desquels elles sont éliminées, d'autres éprouvent durant leur trajet des modifications parfois telles que leur existence ne saurait être soupçonnée à on premier examen. Ces modifications peuvent, pour beaucoup de cas, être ramenées à deux processus diamétralement opposés : l'oxydation, la réduction. C'est ainsi que les sels à acides organiques sont transformés en carbonates ; les sulfures, hyposulfites, sulfites, en sulfates ; les hypophosphites, phosphites, en phosphates, par suite d'une oxydation, tandis que Içs hypochlorites, chlorites, iodates, etc. , etc , sont transformés, par réduction, en chlorures, iodures, etc., etc. , le fcrricyanure de potassium en ferrocyanure, l'indigo bleu en indigo blanc. Daotres composés subissent des métamorphoses encore plus profondes et donnent nais.sance à des produits de synthèse par suite de leur combinaison à des composés normaux de l'organisme : c'est de la sorte que les acides benzofque, quinique et cinnamique, passent à l'état d'acide hippurique, l'acide salicjHque à l'état d'acide salicylurique, par suite de leur combinaison avec le ^Ijcocolle ; que le chloral se transforme en acide urochloralique ; le phénol, Teasence de térébenthine, en acides sulfoconjugués. Certains composés minéraux éprouvent des dédoublements très complexes : les iodures de plomb, de mercure, d'argent, donnent naissance à de l'iodure de sodium et à des combinaisons indéterminées du métal avec les matières albuminoYdes. Nous avons ngnalé dans nos recherches sur l'élimination du plomb par l'urine chez les saturnins (Arch, de physiologie, 2« série, t. VU, 4880) l'existence, dans cette excrétion, d'une combinaison albuminoTde plombique ; et l'on connaît, d'autre part, des composés mieux définis de mercure avec l'albumine et les peptones.

La plupart des alcaloïdes et corps analog-ues, ainsi que des matières colorantes vég-étales et un gvaind nombre de sels métalliques, passent dans l'économie sans subir de transformations, ou tout au moins la nature de ces transformations ne s'est-ello pas manifestée jusqu'alors d'une façon qui permît de l'apprécier à l'aide de nos moyens actuels d'investig'ation. C'est principalement par l'étude du passag'e et la recherche dans la sécrétion urinaire des substances étrangères à l'organisme que nos connaissances l'^latives à cette question ont pu se constituer : malgré leur insuffisance, elles peuvent rendre encore certains services.

Nous pouvons donc maintenant poser à titre d'indications générales les conclusions suivantes relativement aux organes dans lesquels devront être principaleiïient recherchées les diverses substances toxiques :

Toxiques minéraux non volatils, — Foie, tissu nerveux, tissu spongieux des os.

Toxiques minéraux volatils. — Sang, tissu nerveux, foie, voies respiratoires.

Anesthésiques, — Tissu nerveux, foie, sang.

Alcaloïdes végétaux et composés analogues d'origine végétale au animale. — Foie, rate, reins, contenu de l'intestin et de l'estomac.

De plus, et quoique cette opération conduise parfois à des résultats négatifs, on devra, dans tous les cas, soumettre aux recherches chimiques l'estomac, les intestins et le contenu de ces viscères. L'examen du sang et de l'urine ne devra également jamais être négligé lorsqu'on aura pu se procurer ces liquides.

3** Cas où une substance toxique aurait été introduite après la mort. — Dans les recherches médico-légales suscitées par certains cas de mort, il peut se présenter une circonstance nécessitant de la part de l'expert chargé des investigations toxicologiques toute l'habileté et toute la circonspection possibles. Nous voulons parler de l'hypothèse d'après laquelle une substance toxique aurait été introduite après la mort, soit pour faire croire à un empoisonnement accidentel, soit pour masquer les effets d'une autre substance toxique employée durant la vie. Si la substance vénéneuse avait été introduite dans les organes aussitôt après la mort, lorsqu'il existait encore un reste de circulation et que le refroidissement du cadavre n'était pas complet, il pourrait s'être produit un commencement de diffusion de cette substance dans l'économie, surtout s'il s'agissait d'un toxique assez rapidement absorbable ; et, dans ce cas, la recherche chimique serait impuissante à déterminer si le poison n'a pas été effectivement la cause de la mort. Il faut toutefois reconnaître que cette condition est sinon impossible, du moins tellement difficile à réaliser, que l'on ne peut guère avoir à compter sur un semblable concours de circonstances. Cela nécessiterait en effet le choix d'une substance toxique dont les effets devraient se confondre avec les symptômes observés avant la mort, et d'autre part, pour que l'introduction frauduleuse de cette substance ne laissât pas de traces, il faudrait qu'elle coïncidât presque avec la cessation de la vie. Si l'introduction du toxique a eu

lieu un temps plus ou moins long après la mort, toute absorption et par suite toute dissémination avec localisation est devenue impossible : ce n'est plus que par imbihition que la substance vénéneuse peut pénétrer de proche en proche. Alors interviennent avec fruit nos connaissances relatives à la localisation du composé toxique, et les recherches chimiques peuvent démontrer avec certitude que le poison n'a pas été absorbé, puisque sa répartition dans Torganisme ne répond pas à ses modes de localisation et d'élection. On voit donc que, bien qu'assez délicate, la solution des deux cas précédents peut être obtenue avec quelque certitude (4).

n n'en serait pas de même, si, dans le but de masquer un empoisonnement réel, le criminel avait fait absorber, pendant la vie, à sa victime, une substance vénéueuse dont les effets viendraient troubler en quelque sorte le tableau des sjmptômes d'intoxication afférents au premier poison, de façon à dérouter robservation clinique et à compliquer les résultats de l'investigation toiicolojique. En admettant que la recherche chimique mît en évidence avec la plus

(i) Od doit à Matteucci quelques expérieuces fort intéressantes qui confirment les remarques que nous venons de faire. Une greDouilIe est immergée pendant quelques heures dans une solution de prussiate de potasse, mais seulement par les extrémités ioférieures. L'animal retiré du liquide est lavé avec soin au moyen d'eau distillée, puis coupé en morceaux II est facile de prouver que la solution de prussiate a pénétré tout Torganisme. Quel que soit le point des viscères ou des tissus que Ton touche avec une baguette de verre imprégnée d'une solution de chlorure ferrique, partout apparaît une tache bleue, mais plus ou moins iatense. L'absorption ayant pu s'effectuer pendaot un long temps, la substance absorbée a pénétré partout, mais eu proportion variable avec son affinité élective pour chacun des organes et avec rinlensité de Tirri galion sanguine. Uneautre grenouille, plongée également par ses extrémités inférieures dans une solution de prussiate de potasse, puis tuée au bout de quelques instants, et au sein de laquelle on recherche la présence du prussiate dans les viscères et les tissus, en laisse à peine caractériser des traces dans la ousse musculaire des jambes et des cuisses. tandis que le cœur ou le poumon, touchés avec le chlorure ferrique, en fournissent les signes les plus marqués. Dans ce cas, la substance étrangère est contenue dans le sang et n'a pas encore pu se répandre et se localiser dans l'organisme.

Une troisième grenouille, morte depuis quelques instants, est immergée dans la même solution, de la même manière que les précédentes et pendant le même temps que la première. Lorsqu'on vient à étudier la répartition du prussiate dans les divers oignes, on s'aperçoit que le poumon et le cœur n'en fournissent pas une quantité plus considérable que toute autre partie de la grenouille. La solution s'est introduite par simple imàibition, phénomène qui s'observe également avec la grenouille Tirante, comme le prouve la première expérience, mais qui, dans ce cas, est accompa^é d'une absorption par le sang et d'une localisation du sel dans certains tissus.

La seconde expérience prouve de la façon la plus indiscutable l'absorption par le sang de la substance étrangère et sa répartition dans l'organisme au moyen de celte humeur, absorption indépendante de l'imbibition, puisque le poumon et le cœur, organes fortement irrigués, renferment des quantités de prussiate infiniment plus considérables que les muscles des jambes et des cuisses, bien que ces dernières parties fussent beaucoup plus voisines du point d'immersion.

parfaite certitude l'existence de deux substances vénéneuses di£Pérentes, il serait dans certains cas bien difficile, sinon même tout à fait impossible à Texpert de se prononcer; et c'est dans les circonstances du fait qu'il faut alors chercher des éclaircissements capables de conduire à une solution satisfaisante. On a signalé, par exemple, l'administration de champignons vénéneux pour dissimuler un empoisonnement et dans le but de faire croire à un empoisonnement accidentel.

D'autres fraudes peuvent encore être mises en œuvre pour embarrasser ou dérouter les recherches; telles sont : la suppression ou la substitution des déjections ou des matières des vomissements, ou bien encore l'addition à ces . substances de produits toxiques quelconques différents de celui qui a déterminé la mort. Nous ne pouvons que sig'naler ici les différentes circonstances dans lesquelles l'expert peut se trouver amené à effectuer ses recherches, leur discussion n^étant plus du domaine de la toxicologie chimique; ce que nous voulons seulement mettre en évidence, c'est que dans l'étude délicate de ces questions l'investigateur doit s'attendre à toutes les surprises et à toutes les difficultés. Il ne suffit pas en effet de retrouver un poison dans des organes ou des déjections pour pouvoir admettre que ce poison a été capable d'occasionner la mort. Nous allons exposer les diverses questions auxquelles l'expert doit répondre et il faut toujours s'attacher à démontrer que le poison retrouvé a seul occasionné la mort; pour cela, il faut que l'on puisse établir la concordance entre les symptômes observés pendant la vie et ceux que détermine la substance toxique isolée, et que, de plus, cette substance toxique ait été isolée en quantité suffisante pour justifier l'intoxication.

Questions à résoudre par l'expertise, — Il nous reste à indiquer brièvement les questions médico-légales qui peuvent être soulevées dans un débat judiciaire à propos d'un empoisonnement et la manière de les résoudre.

Première question, La mort est-elle le résultat d'un empoisonnement ? Les commémoratifs, les symptômes présentés par la victime, les lésions anatomiques et par dessus tout l'analyse chimique et, le cas échéant, l'expérimentation physiologique, permettront de résoudre cette question, sans contredit la plus importante.

Deuocième question. Quel a été le poison employé ? Cette seconde question regardée à tort comme capitale par une certaine école qui voulait que, avant tout, le médecin expert fût chargé de mettre en évidence le corps du délit, ne doit passer qu'en seconde ligne. Si l'on nous dit que l'expert doit, autant que possible, rechercher et isoler la substance toxique, qu'il doit même, autant que possible, la déceler par des réactions connues et devenues, pour ainsi dire, classiques en médecine légale, nous en convenons sans difficulté. Mais ce que nous ne pouvons admettre, c'est que l'empoisonnement ne puisse être démontré qu'en mettant sous les yeux le corps du délit, qu'en en démontrant l'existeiico au moyen des réactifs chimiques. Certains symptômes spécifiques qui n'appartiennent qu'à certains poisons, tels que les corrosifs et les irritants, les réac-

lions physiolo|S!|'iques propres à quelques autres, fournissent des preuves tout aussi léfEiptiines.

Troisième question. La substance employée pouvait-elle donner la mort ? Nous nous sommes déjà long'uement expliqué sur les conditions d action des poisons, nous avons montré entre autres que telle substance vénéneuse par ellemême pouvait être plus ou moins neutralisée par l'influence des milieux et que, par contre, des substances inertes ou relativement innocentes pouvaient en se transformant devenir des poisons violents. Tout ce que nous avons à ajouter ici, c'est que, pour établir qu'il y a eu empoisonnement criminel, il faut que la sabstance administrée ait été primitivement un poison ou qu'elle le soit devenu. Une femme, dans l'intention d'empoisonner son mari, lui administre une g-rande quantité de limaille de cuivre pure, qui naturellement reste sans effet, évidemment il n'y a pas là les conditions essentielles d'un empoisonnement; un mari pour empoisonner sa femme lui faire boire de l'acide sulfurique dans du vin, l'acide transformé en sulfate de potasse reste sans action, le mari est acquitté (Devergie) ; par contre, de véritables empoisonnements ont été produits par 1 administration d'antimoine métallique mis en poudre et ayant séjourné longtemps dans du vin.

Ce sont là des cas extraordinaires ; le plus souvent l'expert n'aura à se prononcer que sur les propriétés de la substance employée, à dire si elle est vénéoense ou non.

Quatrième question. A quelle dose la substance employée est-elle capable DE donner la mort? Une dose suffisante a-t-elle été administrée? Cette question dans beaucoup de cas pourrait être considérée comme le corollaire de la pré^ cédente. La diffusion du poison dans tout l'organisme, son inégale répartition dans tous les organes, son élimination en partie ou en totalité, en rendent la solution presque toujours difficile et le plus souvent impossible. Aussi Tardieu feit-il remarquer que la solution de la première est et doit rester complètement indépendante de la seconde. Mais il veut, contrairement à Orfila, que le médecin expert s'attache, d'une manière approximative, à déterminer la dose à laquelle la substance administrée devient toxique, et à dire toutes les fois qu'il le peut, non pas quelle a été la quantité administrée^ mais si, d'après la quantité recueillie^ la dose a été suffisante pour déterminer la mort. Telle est, en effet» la ligne de conduite indiquée par la raison, ligne de conduite tellement naturelle qu'Orfila lui-même, après avoir posé en principe absolu que le médecin ne doit dans aucun cas répondre à cette question, est obligé de reconnaître trois cas dans lesquels la question de la dose a dans la pratique médico-légale ooe réelle importance : 4® lorsque la quantité retrouvée est très considérable et assez importante par elle-même pour dénoncer l'intention homicide; 2» lorsqu'il y a lieu de distinguer si la substance toxique a été administrée comme médicament ou comme poison ; 3» enfin lorsqu'il s'agit de substances qui entrent naturellement^ mais en très petite quantité, dans la structure intime du corps

et dont la proportion extraite des org-anes peut, jusqu'à un certain point, révéler Torigine.

Cinquième question. L'empoisonnement peut-il avoir eu lieu et le poison

A-T-IL PU DISPARAITRE SANS Qu'oN EN RETROUVE LA TRACE? ApRÈS COMBIEN DE TEMPS?

Cette question doit être envisag^éeà deux points de vue différents, suivant qu'il s'ag-it du cadavre frais ou du cadavre ancien et ayant déjà subi une décomposition plus ou moins complète.

On sait que les poisons ne séjournent dans nos org'anesque pendant un temps limité, variable pour chacun d'eux. Leur élimination elle-même n'a qu'un temps liinité. Quoique la durée de ce séjour ou de cette élimination soit encore trop imparfaitement connue, il n'en est pas moins vrai que les notions que nous possédons sur quelques-unes des substances toxiques peuvent être d'un grand secours, en nous révélant, principalement dans les urines, le passage du poison.

Lorsque la victime a survécu assez longtemps pour que le poison ait été entièrement éliminé, le médecin expert n'a plus pour se guider dans ses appréciations que l'histoire des symptômes et les lésions anatomiques dont la durée peut être très longue et les traces quelquefois ineffaçables.

Mais le côté le plus important de la question, comme le fait remarquer Tardieu, consiste à savoir ce que devient la substance vénéneuse dans le cadavre, si elle y reste, si elle s'y transforme, si elle s'y détruit, si elle résiste ou si elle obéit aux modifications qui s'opèrent après la mort au sein de la matière organisée et dans le milieu où reposent les restes de l'homme.

« Les différentes substances vénéneuses, ajoute Tardieu, ne se comportent pas de la même façon... la nature inorganique ou organique doit nécessairement influer sur leur manière de réagir. Les substances minérales résistent indéfiniment, mais elles n'échappent pas à des transformations dont les unes ont pour résultat de les fixer dans des combinaisons stables où la chimie saura toujours déceler leur présence, dont les autres, au contraire, en les rendant solubles, les exposent à être entraînées hors des débris du corps en décomposition. L'ammoniaque qui se produit dans la putréfaction est la base de ces combinaisons. Mais la lenteur avec laquelle elles se forment, le temps plus long encore qu'il faudrait pour leur dissolution complète dans les conditions ordinaires d'inhumation des cadavres, laissent assez de marge pour qu'il soit permis de dire que, même après plusieurs années, et tant qu'il reste quelques parties du corps, la chimie peut y retrouver des traces des poisons minéraux. »

Parmi les substances organiques, la plupart de celles qui sont le plus souvent employées comme agents vénéneux, les alcaloïdes, résistent quelquefois avec une fixité vraiment remarquable. Mais les lois et les conditions qui président à cette fixité ou à leur décomposition ne sont pas encore assez connues pour qu'on puisse rien généraliser.

Siocième question. La substance vénéneuse extraite du cadavre peut-eli.k PROVENIR d'une SOURCE AUTRE QUE l'empoisonnement? Beaucoup dc sourccs ont été indiquées, et sont toujours invoquées par la défense, qui pourraient donner lieu

k la pénétratioa d'une substance vénéneuse dans les organes de la victime, en dehors de tout empoisonnement. Un morceau de papier peint, un débris de boiserie jeté par mégarde dans le cercueil, la peinture d'une table sur laquelle aurait reposé le cadavre, les vases dans lesquels auraient séjourné les restes, uo plancher souillé par les opérations d'un photographe, voilà autant de causes d'erreur qui ont été invoquées et qui ne prouvent qu'une chose, c'est l'attention que doit prêter l'expert aux moindres détails de l'autopsie et de Texhumation, afin d'être toujours en mesure de réfuter des allégations de cette nature.

Mais arrivons à des objections plus sérieuses, sinon au fond, du moins en apparence :

!• Les réactifs n'étaient pas purs. Il suffit, pour parer à cette objection, de s'assurer avec soin de leur pureté.

^ Pendant la maladie, des médicaments ont été employés qui contenaient des substances vénéneuses. Les renseignements recueillis avec soin sur la nature de cette médication, la recherche des formules qui ont été employées, la déteroÛDation aussi exacte que possible de la quantité de substance toxique employée, en ayant soin de comparer les efiFets qu'elle a pu déterminer avec ceux qui ont été constatés chez la victime, la dose qui a été administrée avec la quantité de poison décelé par l'analyse chimique, tels sontles éléments du diagnostic médicoléç^l. Quant aux substances qui auraient été employées comme médicaments loDi^emps avant la mort, il ne saurait y avoir d'erreur.

3<> L'embaumement pratiqué avec un liquide contenant des substances toxiques étaol interdit par la loi ne saurait être invoqué. Il suffirait du reste de la plus j^imple inspection pour ne pas laisser échapper cette particularité.

40 L'imbibition cadavérique s'opérant de dehors en dedans peut-elle intro- ' daire dans le cadavre des substances vénéneuses et faire croire ainsi à un empoisonnement ? La présence dans la terre de certains cimetières de composés arsenicaux a pu porter à croire que ces composés dissous et entraînés par les eaux pluviales pourraient venir infiltrer le cadavre et en imprégner les débris. Sans doute, la chose n'est peut-être pas absolument impossible. Mais il faut que cette espèce d*imprégnation soit bien rare pour que, depuis plus de vingt-cinq ans que l'attention est éveillée sur ce point, rien de pareil n'ait été constaté ; on ne devra cependant pas négliger, pour éviter toute chicane, d'enlever quelques parcelles de la terre qui est en contact avec le cadavre pour en faire l'analyse chimique. Inutile d'ajouter qu'on devra en même temps recueillir de la terre à une certaine distance du cadavre pour l'examiner comparativement, la preniière pouvant avoir été atteinte par des produits provenant de la décomposition cadavérique ou même par des substances vénéneuses qui en seraient provenues.

5* La putréfaction cadavérique peut-elle donner naissance à dés composés TéiiéDeux ?

Cette question est, depuis quelques années, définitivement résolue par l'affirmative. Les travaux de Sel mi, Brouardel et Boutmy, Gabriel Pouchet, Armand

74 rNTRODUCTION

Gautier, Bouchard, etc., ont démontré péremptoirement que des composés alcaloîdiques, dont la toxicité fort variable est pour certains d*entre eux extrêmement énergique, prennent naissance non seulement sous Tipfluence des processus de la putréfaction cadavérique, mais encore durant la vie au cours de certaines maladies septiques (variole, fièvre typhoïde, choléra, etc.). Malgré le grand nombre de travaux dont ces composés, appelés ptomaïnes {voy. ce mot) par Selmi, ont été Tobjet, nos connaissances à leur sujet sont encore bien incertaines, mais elles doivent, dans tous les cas, faire apporter relativement aux conclusions des recherches effectuées par la méthode de Texpérimentation physiologique seule les plus expresses réserves. Il faut môme reconnaître que, dans ces conditions, Texpérimentation physiologique employée à l'exclusion de toute recherche chimique n*a plus aucune valeur, au moins dans la grande majorité des cas, et nous sommes d'avis que Ton n'est autorisé à conclure avec certitude à l'empoisonnement par un alcaloïde que lorsque cette expérimentation physiologique est en complet accord avec les réactions chimiques pour révéler la présence de tel ou tel composé to.xique. C'est dans ces conditions seulement que les causes d'erreur provenant de l'existence d'alcaloïdes cadavériques peuvent être écartées. Nous reviendrons d'ailleurs ultérieurement avec plus de détails sur cette question des ptomaïnes.

6** Quant à la présence, à l'état normal et en quantité pondérable nettement et indiscutablement appréciable, dans le corps de l'homme, de certains métaux qui constituent des poisons énergiques, nous n'en dirons que deux mots. Le nombre de ces prétendus poisons normaux se réduit en réalité à deux, le cuivre dont la présence est presque absolument constante et le plomb qui ne se rencontre que très rarement ; ils sont intimement combinés avec nos tissus, et, en tenant compte de leur mode de localisation, la chimie n'éprouve pas la moindre difficulté à les distinguer des poisons ingérés et absorbés accidentellement.

Septième question, A quel moment a eu lieu l'ingestion du poison ? Cette question a une grande importance en médecine légale. L'accusation et la défense sont également intéressées à ce qu'elle soit résolue ; l'accusation pourra trouver dans sa solution des élém^ents qui la mettront sur les traces non seulement du crime, mais encore du coupable ; la défense, de son côté, pourra en profiter pour établir un alibi ou de toute autre manière. C'est dire avec quelle prudence le médecin légiste devra se prononcer ; il est bien moins question en pareil cas de préciser les choses que de ne pas compromettre les intérêts de la justice.

Si le poison a été administré en une seule fois, il sera possible de déterminer l'époque de l'administration d'après l'époque d'apparition des symptômes; mais il faudra tenir compte des conditions variées qui peuvent hâter ou retarder l'absorption des substances vénéneuses, l'état de santé ou de maladie, de plénitude ou de vacuité de l'estomac. Mais, si le poison a été administré à doses successives à plusieurs reprises, la question devient plus difficile. Le peu d'intensité des symptômes, après l'ingestion des premières doses, peut faire passer Tempoisonnement inaperçu, ou môme éveiller plutôt l'idée d'une indi-

§^stion« d'une iodispôsitioD ou d'une maladie quelconque. Mais ce qu'il importe surtout de ne pas oublier, c'est que certains poisons ont une double action sur l'économie, qu'ils agissent d'abord comme irritants et déterminent du côté des voies dî^estîves tous les symptômes de l'empoisonnement par les substances dites irritantes, et que ce n'est que consécutivement, après une rémission passagère plus ou moins long'ue, qu'éclatent avec plus ou moins d'intensité les accidents consécutifs à l'absorption ; c'est ce qu'on remarque d'une manière plus particulière dans l'empoisonnement par le phosphore ou par l'arsenic. Enfin d'autres poisons, tels que l'opium et la strychnine, quoique n'ag'issant qu*après absorption, présentent dans leur action des exacerbations et des rémissions toutes spéciales dont il faut être bien prévenu, sous peine de prendre une simple exacerbation pour l'efiFet de l'administration d'une nouvelle dose de poison.

Huitième question. L'empoisonnement est-il le résultat d'un homicide^ d'un SLiciDE ou d'un accident? Cette question ne saurait être résolue d'une manière i^oéraJe. Sans doute, la nature de la substance employée, l'état mental de l'individu empoisonné, la ressemblance du poison avec d'autres substances inertes ou alimentaires, peuvent, dans certains cas, faire song-er pluôt à un suicide ou à un accident qu'à un crime. Mais, si l'on excepte la manie du suicide bien constatée par des tentatives répétées, il est rare que le médecin lé^ste trouve des preuves ayant quelque valeur qui lui permettent de se prononcer.

Neuvième question. L'empoisonnement peut-il être simulé? Sans doute, mais la ressemblance sera alors bien gprossière, à moins que l'imposteur n'ait dépassé le but qu'il s'était proposé. Comme la simulation se fait le plus souvent au moyen de vomitifs ou de purg'atifs énergiques, il suffira de soumettre à l'analyse chimique les matières des déjections ou des vomissements pour faire justice de l'imposture. Enfin, les soupçons d'empoisonnement sont quelquefois l'un des symptômes de début de l'aliénation mentale et particulièrement Je cette forme de folie connue sous le nom de folie mélancolique. Des accusations i»ans fondement ont plus d'une fois été portées en pareille circonstance et recueillies par la justice.

Examen des scellés, — La première opération nécessitée par toute recherche toxicologique est V examen des scellés, car c'est la plupart du temps sous cette forme que les matières suspectes sont confiées au toxicolog'ue pour effectuer ses recherches. Toutes les particularités, même les plus insig-ni fiantes, révélées par <xi exanien, doivent être notées avec soin et exactitude et reproduites fidèlement dans le rapport définitif : constatation de l'intégrité des scellés, description de leur aspect (forme, dimensions, poids, etc.), énumération des organes, fragments d*organes ou tous autres objets qu'ils renferment.

La meilleure manière de procéder à ces déterminations consiste à verser le contenu dechaque scellé dans une cuvette à photographie en porcelaine émaillée. Il est possible de cette façon d'étaler les'Organes ou les objets à examiner, de

manière à pouvoir se servir au besoin de la loupe pour étudier leur surface et recueillir, si cela paraît nécessaire, des parcelles d*une substance suspecte adhérant à la masse ; dans les empoisonnements par le phosphore ou Tacide arsénieux on arrive souvent à découvrir ainsi des |(|frains isolés de phosphore ou d'acide arsénieux, dont Tidentification est alors des plus faciles, et sur la présence desquels l'attention est plus spécialement attirée par suite des taches ecchvmotiques, parfois môme des exulcérations qu'ils déterminent à leur pourtour. On peut encore rencontrer des parcelles à éclat métallique qui font songer à l'arsenic, à l'antimoine, aux sulfures d'antimoine, de plomb, etc. Un examen attentif peut encore permettre de séparer de la masse des débris vég'étaux ou animaux des plus caractéristiques, tels que : débris de feuilles, tigres, graines, spores et tissu cellulaire de champignons, éljtres de cantharides, etc., etc. La découverte de ces poils qui existent sur la surface cornée de la noix vomique peut/ par exemple, démontrer que l'intoxication a eu lieu au moyen de la poudre de noix vomique et non par l'emploi de la strychnine pure. On ne saurait pratiquer cet examen avec trop de patience et de persévérance : il peut en efiFet fournir les renseignements les plus importants relativement à la recherche chimique, et l'opérateur est parfois largement récompensé du temps qu'il a employé à cette délicate et pénible recherche. L'observation méthodique passant graduellement de l'examen à l'œil nu à l'examen à l'aide de la loupe, puis du microscope, en faisant usage de grossissements croissants, est surtout indispensable pour l'estomac et l'intestin, ainsi que pour leur contenu. Cela permet en effet de résoudre deux questions dont l'importance est souvent considérable et qui sont, par cela môme, très fréquemment posées aux experts, savoir :

1** Quelle est la nature des aliments ingérés?

2" A quelle époque de la digestion la mort est-elle survenue?

C'est ainsi qu'un grand nombre de végétaux et de produits alimentaires peuvent ôtre caractérisés par la forme de leurs débris, notamment des grains de fécule, dont la transformation plus ou moins avancée permet de déterminer, dans une certaine mesure, la période à laquelle la digestion était arrivée.

L'état relatif de conservation ou de putréfaction des organes doit être pris également en sérieuse considération, eu égard au temps qui s'est écoulé depuis la mort. Quelques poisons ont en effet la propriété de s'opposer avec une certaine énergie au développement de la putréfaction, tandis que d'autres déterminent au contraire une putréfaction hâtive. Mais ces caractères perdent la plus grande partie de leur valeur lorsque les matières suspectes sont restées un temps assez long renfermées sous scellés, et surtout si elles ont été maintenues à une température un peu élevée.

L'examen histologique des liquides devra être fait avec les mômes précautions et la môme minutie, mais il faudra se hâter d'en renfermer la presque totalité dans des flacons bien bouchés, pour les soumettre le plus rapidement possible

à raoaljse chimique, afin d'éviter soit roxydation ou la décomposition de subtances facilement altérables (phosphore, hypochlorites alcalins, etc.), soit la perte de corps facilement volatils (alcools, chloroforme, éther, acide cyanhydrique, huiles essentielles, camphre, alcaloïdes volatils, créosote, etc.). Dans ces derniers cas, les liquides exhalent, soit spontanément, soit sous Tinfluence d*une légère élévation de température, une odeur caractéristique qui met aussitôt sur la voie de la recherche à entreprendre. L'examen histolofj^ique des liquides peut être pratiqué extemporanément et nécessite seulement une très petite quantité de substance qu'il faudra avoir eu soin de bien mélanger au préalable, pour qu'elle représente exactement la moyenne du fluide soumis à l'observation. Lorsque Texamen histologique approfondi d'organes solides sera reconnu nécessaire, on devra détacher de la masse totale des fragments qui seront conservés et durcis, suivant les cas, soit dans de l'alcool absolu, soit dans du liquide de Mûller, ou par tout autre procédé usité dans la technique histologique.

La réaction acide ou alcaline de l'estomac, des intestins et des substances qui sont contenues dans ces viscères, doit être notée avec le plus grand soin. Normalement, au bout de quelques jours et par suite de la fermentation ammoniacale, les organes d'un cadavre présentent une réaction manifestement alcaline an papier de tournesol rouge ; l'odeur ammoniacale est, de plus, très nettement perceptible. Mais, si la décoction aqueuse d'une petite portion d'organes possède une réaction alcaline intense, ce qu'il est aisé d'apprécier par un essai alcaiimétrique approximatif, et si cette réaction alcaline ne diminue pas sensiblement après une ébullition soutenue, il y a lieu de soupçonner la présence d'alcalis caustiques ou carbonates, et d'en effectuer la recherche par les méthodes appropriées. Si au contraire la réaction au papier de tournesol du tube digestif et des substances qui y sont contenues est fortement acide, et surtout lorsque cette acidité est constatée un temps assez long après la mort, il y a lieu d'opérer la recherche des divers acides.

La couleur de la muqueuse des organes digestifs ainsi que celle de leur contenu, ou, mieux encore, des matières vomies, peut avoir aussi une très précieuse signification. Une coloration intense en rouge, en violet, en bleu, fait penser aussitôt à une intoxication au moyen de dérivés de l'aniline, de bleu d'indigo, de bleu d'outremer ou môme de bleu de Prusse (encre bleue, solution de bleu de Prusse dans l'acide oxalique). Les fruits de certaines plantes, tels que les baies de belladone, de phytolacca, de sureau, de myrtille, etc., etc., sont également susceptibles de déterminer des colorations diverses. L'acide picrique se révélerait par une coloration jaune intense ; il en serait de môme de certains dérivés du chrome, de l'acide nitrique, mais alors cette coloration janne serait accompagnée de lésions plus ou moins considérables, allant parfois jusqu'à Tescharification.

Toutes ces constatations seront bien plus fructueusement et plus facilement faites au moment de l'autopsie, et leur importance devient alors capitale, tandis que la plupart peuvent devenir illusoires ou sans la moindre valeur lorsque les

viscères ont été mis sous scellés par des personnes étrang-ères à ces manipulations aussi minutieuses que délicates].

a) Recherche des poisons inorganiques.

L'examen des débris de poisons inorgpaniques s'effectue d'après les lois de l'analyse chimique. Nous allons rappeler seulement quelques procédés, autant qu'ils peuvent servir pour aider à la compréhension des réactions décrites en détail dans la partie spéciale où seront traités les poisons en particulier. Les substances inorganiques solides seront dissoutes soit dans l'eau, l'acide chlorhydrique, l'acide azotique, l'eau régale, soit en les fondant avec du carbonate sodico-potassique. Des solutions aqueuses, acides ou neutres de sels métalliques, Vacide chlorhydrique précipite l'oxyde d'argent, l'oxyde de mercure et l'oxyde de plomb. Uhydrogène sulfure donne, en solutions acides, des composés sulfurés avec les métaux que voici : a) solubles dans le sulfhydrate d'ammoniaque : arsenic, antimoine, zinc, or, platine, molybdène; 6) insolubles dans le sulfhydra te d'ammoniaque : cuivre, plomb, mercure, argent, cadmium, bismuth, osmium. La solution primitive acidulée par l'acide chlorhydriquea-t-elleété neutralisée par Vammoniaque^ le sulfhydra te d'ammoniaque précipite alors : fer, nickel, cobalt, manganèse, zinc, aluminium, chrome, et en présence de l'acide phosphorique ou de l'acide oxalique: calcium, baryum, strontium, magnésium. Le carbonate d^ ammoniaque^ Vammoniaque et le chlorhydrate d'ammoniaque précipitent de la solution primitive: baryum, calcium, strontium. Le phosphate de soude et Vammoniaque précipitent de la solution primitive : magnésium. La découverte de la base sera suivie de la recherche de l'acide.

S'il s'agit de déceler des substances minérales incluses dans des masses organiques ou dans les sécréta et excréta avec lesquels elles entrent ^dans la mxijorité des cas ^ en connexion intime ^ il est de toute nécessité de commencer par détruire, ces combinaisons. La méthode à choisir dépendra du poison supposé. Ce but est obtenu, entre autres, par les procédés que voici:!. La masse sera hachée menu et broyée avec de l'eau, après quoi elle

sera chauffée avec du chlorate de potasse et de l'acide chlorhydrique concentré, ou bien traitée par un mélangée d'acides chlorique et chlorhydrique et le chlore sera chassé par chauffage et filtration ; 2. En chauffant les masses organiques desséchées avec lacide chlorhydrique concentré ou l'eau régale; 3. Par fusion avec razotate de potasse et dissolution du produit de la fusion dans l'eau et les acides ; 4. En employant des sels de manganèse comme ferment minéral. Dans un ballon dont le bouchon est traversé par un tube à entonnoir, qui se prolonge jusque près du fond, et par un tube aboutissant dans un vase contenant de l'eau, on introduit les matières avec de l'acide chlorhydrique étendu de deux ou trois volumes d'eau. On ajoute par le tube à entonnoir quelques gouttes d'un sel de manganèse et un peu d'acide azotique que l'on remplace ensuite par petites portions, à mesure qu'il est détruit par l'oxydation des matières. On chauffe le mélange à une température modérée. Les organes, tels que le foie, la rate, etc., sont dissous en quelques minutes (1). Quant aux liquides obtenus après la destruction des masses suspectes, on les soumettra aux procédés analytiques mentionnés plus haut.

[Aax procédés ci-dessus décrits je préfère de beaucoup, pour ma part, la destruction à l'aide d'un mélange d'acides sulfurique et nitrique en présence du sulfate acide de potassium.

Le principe de cette méthode repose sur ce fait, de l'exactitude duquel j'ai ea soin de m'assurer au préalable, qu'il est possible de chaufFer, sans les perdre ^ volatilisation, entre 300 et 400 degrés, en présence de charbon ou de composés organiques en voie de décomposition, des éléments minéraux dissous dsDs un mélange d'acide sulfurique et de sulfate acide de potassium.

Le mélang'e dans lequel il s'agit de rechercher les métaux ou métalloïdes fixes est placé dans une capsule de porcelaine assez vaste pour éviter que le boursouflement de la masse détermine des pertes. On l'additionne de ÎDpour iOO de son poids de sulfate acide de potassium parfaitement pur, puis de son propre poids d'acide azotique fumant. La réaction, très violente au àihul, demande ensuite le concours d'une légère élévation de température.

Cette addition de bisulfate de potasse a pour but de prévenir l'inflammation spontanée du mélange au moment de la décomposition brusque des produits nitrés sous l'influence de la chaleur. A cette période de l'opération la masse se boursoufle et noircit sans prendre feu, ce à quoi il est impossible d'arriver

(4) ViixjKRs, Joum, de Pharmacie et de Chimie, série VI, tom. VI, i897, p. 58.

pour certaines substauces, comme la pulpe cérébrale, par exemple, à moins d'ajouter au préalable une quantité assez grande d*acide sulfurique qui nuit à la rapidité de Faction destructive de Tacide azotique. De plus, le sulfate acide de potassium ag'it encore très probablement, à mon avis, en déterminant la formation de combinaisons doubles très stables même en présence de matières organiques et à haute température : il en résulte que l'on n'a pas à craindre la perte par volatilisation partielle de composés d'ordinaire facilement réductibles à température élevée en présence du charbon, comme les sels de plomb et de mercure.

Il convient même, pour certaines matières difficiles à détruire, comme les tissus chargés de graisses, d'ajouter encore une ou deux fois de l'acide azotique fumant après que la première portion aura été chassée par la chaleur, et de chauffer de nouveau jusqu'à expulsion totale de l'acide nitrique en excès et des produits de décomposition des dérivés nitrés].

Beaucoup de métaux (mercure, plomb, cuivre, etc.) peuvent être décelés par électrolyse. La partie électronégpative s'élimine à l'anode, tandis que la partie éleclropositive se porte vers la cathode. Quant à la méthode par cfm/,V5^ (séparation des substances colloïdes d'aveclescristalloïdesà l'aide d'une membrane humide), elle n'a pas fourni d'avantages bien notables ni pour la recherche toxicologique des substances minérales, ni pour celle des substances organiques.

b) Recherche des poisons organiques.

La découverte des substances organiques, spécialement des matières végétales peut offrir de grandes difficultés. La raison en est dans la facilité avec laquelle un grand nombre de ces substances se décomposent dans l'organisme animal, dans l'absence fréquente de réactions bien nettes et tranchées, dans l'ignorance dans laquelle nous nous trouvons quant à la manière dont se comportent chimiquement beaucoup de produits végétaux que, jusqu'à présent, on. n'a pas encore réussi à analyser, et principalement dans l'existence dans le cadavre d'alcaloïdes (ptomaïnes, alcaloïdes cadavériques) dont plusieurs provoquent chez les animaux des phénomènes d'intoxication ressemblant à ceux causés par certains alcaloïdes végétaux.

Los réactions et les méthodes spéciales dont on se sert pour déceler chacun des conaposés org^aniques, seront décrites en leur lieu et place. Mais toits les alcaloïdes se comportent d*une manière analogue envers quelques réactifs avec lesquels ils donnent des précipités : tannin, iodure de potassium ioduré, acide phosphomoljhdique, acide phospho-tungstique, sublimé, iodure double de potassium et de cadmium, iodure double de potassium et de bismuth, iodure double de potassium et de mercure, chlorure de platine, chlorure d'or, et encore beaucoup d'autres.

Les alcaloïdes se comportent aussi, dans une certaine mesure, envers certains dissolvants comme le font quelques autres substances d'origine végétale, qui ne sont pas des alcaloïdes et qui, jusqu'à présent, n'ont pas encore été classées d'une façon rigoureuse. C'est en se fondant sur ce fait que Stas et Otto ont proposé un procédé analytique dont on se sert pour les rechercher dans les organesj les aliments, le contenu stomacal, etc. Voici le principe sur lequel il repose : les alcaloïdes forment avec certains acides, par exemple l'acide tartrique, des sels acides solubles dans l'alcool et l'eau. On commencera donc par extraire par Tacide tartrique en solution acide les objets à examiner transformés en bouillie. Après s'être débarrassé de l'alcool, /a solution aqiceuse acide sera agitée avec de Véther qui ne dissout que la colchicine^ la digitaline^ des traces de vér^atrinCy d'atropine^ de fiarcotinCy ainsi que de quelques autres substances de nature différente : la cantharidine^ la picrotoxine^ la digitaléine et quelques ptomaïnes. La solution aqueuse rendue alcaline est-elle agitée avec de l'éther, celui-ci dissout tous les alcaloïdes, à l'exception de la morphine^ de la tiarcéine^ de la curarine^ de la mmcarine^ de la cytisine^ de Vapomorphine.

Dans le procédé de Dragendorffy on se sert successivement de l'éther de pétrole, du benzol, du chloroforme, de l'alcool amyiique, agissant d'abord sur la solution acide, ensuite sur la solution alcaline, pour épuiser les liqueurs obtenues par traitement des matières suspectes au moyen de l'eau acidulée, évaporation de ces liqueurs en présence d'acide sulfurique, addition d'alcool, filtration et nouvelle évaporation du liquide qui est repris, finalement, par de l'eau légèrement alcoolisée : c'est cette

Toxicologie. (i

82 INTKODIICTION

dernière solution qui cède aux divers dissolvants préeédemnienl énuniérés, les alcaloïdes, glucosides ou produits analog^ucs qu'elle renferme.

On peut aussi déceler les alcaloïdes en précipitant par l'acide phosplu)-niolyl)di(jue les extraits aqueux des clilorydrales évaporés, traitant le précipité par l'hydrate de baryum, le soumettant à la distillation pour capter les bases volatiles dans l'eau acidulée, puis décomposant par l'acide carbonique la masse résiduelle contenant de la baryte et en extrayant les alcaloïdes par l'alcool (1). D'après un autreprocédé, les produits sont extraits avec l'eau acidulée par l'acide chlorhydrique, on évapore, on reprend par l'alcool, on précipite cette solution par l'acétate de plomb en solution alcoolique, on filtre, on se débarrasse du plomb, on précipite de nouveau par le sublimé en solution alcoolique ; le filtrat et le précipité obtenus de la sorte contiennent des bases que l'on prépare à l'état pur après s'être débarrassé du mercure et de l'alcool (2).

Le procédé de Hiliçer consiste à traiter les substances concassées par une solution a(jueuse diluée d'acide tartrique et à la température de 50 à 60^, à deux reprises différentes et chaque fois pendant une heure. On filtre les extraits acides, on évapore au bain-marie et on ajoute du sulfate de chaux hydraté jusqu'à formation d'une masse de consistance dure. Celle-ci est alors pulvérisée et on l'épuisé par le procédé de Stas-Otto.

Tout récemment on a recommandé de traiter les substances à examiner par la g-lycérine et le tannin (3). On les épuise en les laissant en contact pendant deux jours, à la température de 40^, avec la liqueur glycérinée (10 gr. de tanin et 1 gr. d'acide tartrique pour 100 g-r. de g-lycérine). On emploie de 100 à 150 gr. de cette liqueur pour 100 gr. des substances à examiner. Il se forme des combinaisons glycéro-tanniques solubles dans l'eau, tandis que les matières albuminoïdes restent insolubles. On purifie en épuisant par l'éther de pétrole et, après avoir chassé ce dernier,

(i) SoNNENsciiEiN, Gej\Chemi€,iS^9, p. 317.

(2) Briegbr, Unters.ûb. Plomaine, lll, 1886, p. 19.

(3) KippEN3Ki\riER, Grundlagen fdr den Nachweis von Giftstoffen. ^ Principes d'aanlvsc des substances toxiques). Berlin, 1897.

PROCÉDKS POrR DÉCRLER LE POISON DANS LE CADAVRE 83

on iraile le résidu par le chloroforme en solution acide puis alcaline. On obtient ainsi :

A. — Dans la solution acide : Acétanilide, aconitine, antipyrine, cantharidine, caféine, colchicine, digitaline, geissospermine, jei'vine, narcotine, papavérine, acide picrique, picrotoxine, pipérine, acide salicylique, sulfonal, santonine.

B. — Dans la solution alcaline : Apomorphine, atropine, brucine, quinine, codéine, conicine, émétine, nicotine, pilocarpine, spartéine, strychnine, vératrine.

G. — Après saturation avec du bicarbonate de soude : Morphine, narcéine.

D. — Après addition de chlorure de sodium : Strophantine.

Certaines substances volatiles, par exemple, acide cyanhydrique, nitrobenzol, etc. peuvent être obtenues immédiatement en soumellant les matières à examinera la distillation directe,

L identification des alcaloïdes obtenus par n'importe quel procédé peut être réalisée en se servant des dissolvants spéciaux, des réactions colorantes particulières, de l'analyse élémentaire, de Texamen spectroscopique (1).

Il ne faut pas oublier de rappeler en terminant qu'il existe un 1res grand nonàbre de poisons vég-étaux dont l'identification, par les procédés chimiques et même au point de vue botanique, est, dans l'état actuel de nos connaissances, non seulement très difficile, mais même impossible. Cette dernière observation se rapporte à un grand nombre de nos plantes indigènes et à là majeure partie des plantes exotiques.

c) Procédé pour déceler les poisons en les introduisant dans le corps des êtres vivants.

A l'appui de l'examen purement chimique et toutes les fois qoe celui-ci ne peut être donné aussi complet qu'il serait désirable, le médecin aura à expérimenter le poison isolé sur des êtres vivants sur lesquels il pourra exercer son action spécifique. Nous disposons déjà d'une quantité considérable de don-

(1) GaABE, Ueberd, Verwendbark, d, Spertrosk.^Dorpai, J89J.

nées sur raction expérimentale des poisons sur les animaux et végétaux inférieurs.

Les doses toxiques minimales produisent, par exemple, chez les infusoires (infusion aqueuse de viande et de pain laissée en repos pendant plusieurs jours dans unJieu chaud): mouvements de rotation, gonflement très accusé de leur vésicule contractile et finalement diffluence de tout leur corps. Les doses employées sont-elles relativement élevées, il survient une abolition soudaine de leur cohésion moléculaire et la désagrégation en un détritus informe. Une solution de strychnine à 1 pour 15000 provoque la dilatation très exagérée et la paralysie de la vésicule contractile, le gonflement du corps; pour produire cet effet, il suffira d'ajouter 0*^*^,00000006 de strychnine à une goutte d'eau de 1 milligramme contenant des infusoires. La vératrine agît en dilution à 1 pour 8000 = 0^^00000012, la quinine en solution à 1 pour 5000 = 0«'',0000002, les acides et les alcalis agissent déjà en solution à A pour 400 à 600, tandis que les sels ne sont plus toxiques en solution à 1 pour 200 à 300 (1).

Ces expériences et celles ent?*eprises sur des animaux invertébrés ou sur les organes soumis à la circulation artificielle, tout en étant très importantes au point de vue scientifique^ sont dénuées de toute valetir au pointdevue de la toxicologie pratique, he médecin auquel est confié le soin de déterminer, au point de vue du diagnostic, et de vérifier l'action des débris toxiques ou des produits toxiques obtenus par le chimiste, aura à instituer les expériences nécessaires sur les animaux à sang chaud ou à sang froid. Le choix de l'animal sur lequel on expérimentera dépendra de l'action du poison supposé. Voici les considérations générales qui peuvent guider dans ce choix.

a) Influence sur la dilatation pupillaire et V accommodation^ {chiens ou hommes après instillation dans l'œil). Dilatation : les tropéines, gelsémine, lobéline, etc. Rétrécissement : nicotine, physostigmine, etc.

h) Action sur le cœur (animaux à sang froid, après mise à nu du cœur et injection sous-cutanée du poison; lapins, pigeons).

(J) HossBACH, BerL Kl in Worhensrhr.. i880. p. 509.

Pciiveni survenir : ralentissement, accélération, arytliniie, mouvements périslaltiques du cœur et son arrêt. L'arrêt du cœur eu systole, la grenouille étant restée sans troubles de son hahilus normal pendant un certain temps, plaide en faveur d'un poison cardiaque ressemblant à la digfitaline. L'atropine peut annihiler le ralentissement du pouls produit par les poisons du g-roupe digitale, ainsi que l'arrêt du cœur consécutif à l'injection des poisons du groupe muscarine. Les poisons cardiaques ressemblant à la digitale agissent, chez les animaux à sang chaud, précocement sur la respiration (respiration haletante, claquement de la langue).

c) Action sur la respiration {lapins ou cobayes) : diminution, aufijinentation, irrégularit-é des mouvements respiratoires, dyspnée, apnée, asphyxie avec exophthalmie.

rf) Action sur la motilité (animaux à sang froid ou à sang chaud) : excitabilité réflexe exagérée, convulsions, convulsions réflexes, paralysie.

e) Diiuinution locale de la sensibilité (à examiner sur l'œil du lapin).

f) Altérations du sang {grenouille^ ou cobaye^ ou pigeon).

En cas d'empoisonnement aigu toute l'intervention thérapeutique a pour but (1) :

A. — Enlèvement rapide et complet du poison de rintérieur du corps

et de sa surface.

Dans n'importe quelle cavité du corps que se trouve le poison, l'enlèvement peut en être pratiqué à l'aide des moyens mécani(|ues (pompes, seringues): a-t-il été introduit dans le tractus gastrointestinal, on pourra aussi avoir recours aux vomitifs et aux purgatifs.

(I) L. Lewin, Berl. Ktin. Wochenschr., \H\)h, u« i4.

a) Enlàvement mécanique du poison.

Les poisons étant, dans la majorité des cas, ingérés par la bouche, la question qui se posera le plus souvent, c'est de débarrasser l'estomac de son contenu toxique. 11 existe des empoisonnements, par exemple par le phénol, où l'estomac étant débarrassé complètement de la matière toxique, le rétablissement intégral peut survenir encore dans les cas où l'estomac avait été fortement cautérisé et où étaient déjà survenus des phénomènes généraux graves d'intoxication, à savoir : convulsions, perte de connaissance, etc.

Le résultat utile de cette intervention dépendra, dans chaque cas donné, de la rapidité du lavage de l'estomac et de la nature du poison administré. En cas d'empoisonnement par l'acide cyanhydrique, il sera déjà souvent trop tard s'il est pratiqué après cinq ou dix minutes, tandis qu'il rendra encore des services après une demi-heure à une heure en cas d'intoxication par l'arsenic, le phosphore ou Tacétate de plomb. Même si l'on se trouve en présence de phénomènes d'intoxication très accusés, on ne manquera pas de pratiquer le lavage de l'estomac dans l'espoir de le débarrasser du poison encore absorbable, quelque minime qu'en soit la quantité. Il sera pratiqué même dans les cas où le poison fut in-jectê i^ous la peau ou bien encore par exemple^ dans des kystes ou les cavités corporelles. Ainsi que c*est le cas pour Tiode, la morphine, l'antipyrine et beaucoup d'autres substances, le toxique se transporte de là vers l'estomac où il est éliminé. Le vomissement déjà survenu ne plaide jamais en faveur de la supposition que l'estomac est alors complètement débarrassé de son contenu toxique ; en effet, il existe des poisons, par exemple têtes des allumettes phosphoriques et vert de Schweinfurt, qui, par suite de leur adhésion intime à la muqueuse stomacale, ne peuvent être rejetés avec les masses vomies. Dans des cas pareils il faut absolument avoir recours au lavage de l'estomac. Que le lavage soit fait avec de l'eau pure ou avec de l'eau additionnée de substances pouvant se combiner chimiquement au poison, c'est le

seul moyen souverain vraiment capable de s'opposer à son absorption ultérieure.

La pompe slomacale^ dont on pourrait se servir dans ce but, est trop lourde, coûte trop cher et suppose l'introduction du cathéter à parois rigides, en état de provoquer des lésions des tissus corrodés ou enflammés. En tirant le piston, on peut emprisonner une portion de la muqueuse stomacale dans Tœil du cathéter, d'où nécrose de la partie aspirée et occlusion de la voie de sortie. Plus à recommander est l'introduction d'une sonde en fjOimne élastique longue de 2 l/2niétres (lumière : 8 à 10 mm., épaisseur des parois 2 1/2 à 3 mm). On pourra adapter à un des bouts de cette sonde, comme on le fait ordinairement avec les siphons, un appareil aspirateur pour la bouche, à parois souples ou rigides. Cet appareil aspirateur n'est nullement indispensable ; en effet, une fois la sonde introduite dans l'estomac, il est très facile de la remplir en versant de Teau au moyen d'un entonnoir et de vider l'estomac en abaissant le bout supérieur de la sonde (lois des siphons). Quant à l'occlusion de la sonde par les débris du contenu stomacal, on y remédiera en chassant les corps étrangers par des insufflations. La sonde est-elle mise en communication avec u?ie poire à soupape foulante et aspirairice, le jeu en sera rendu beaucoup plus facile.

Ce même procédé peut aussi servir pour débarrasser de leur contenu délétère d'autres cavités corporelles. A l'aide d'un irrifjateur il sera possible d'administrer des laveiyients poussés très haut dan^ Vinteslin, dans le but d'enlever à V intestin les poisons qu'il contient. Grâce à ce procédé, il est facile d'introduire dans le tractus intestinal non seulement des substances donnant avec les poisons des composés insolubles (sulfate de cuivre contre l'intoxication phosphorée, sel de Glauber contre l'intoxication par le phénol, eau de chaux en cas d'intoxication par le phénol), mais aussi des substances pliarmaco-thérapeutiques par exemple, solution de cocaïne (oà 10 centigrammes pour 500 gr. d'eau) en cas de vomissements incoercibles, eau glacée contre l'inflammation, etc. Les substances corrosives ont-elles provoqué la tuméfaction de la langue et de la muqueuse pharyngée, d'où impossibilité de [>énétrer dans l'œsophage, l'œsophagotomie sera pratiquée sans

tarder pour frayer un chemin à la sonde à introduire dans l'estomac.

b) Ejection des poisons à laide des vomitifs et des purgatifs.

On prendra garde de ne jamais provoquer les vomissements à l'aide de substances huileuses ou grasses ou en faisant boire de l'eau chaude. Beaucoup de poisons insolubles dans Teau se dissolvent dans l'huile ou dans les graisses et sont absorbés avec plus de facilité quand la muqueuse stomacale possède une température assez élevée. On se servira des trois vomitifs que voici : honm poudre de moutarde agitée avec de l'eau (8 à 10 gr. dans un verre d'eau), sulfate de cuivre {un gramme), et chlorhydrate d^aponwrphine (1 à 2 centigrammes en injection sous-cutanée).

L'ouverture rapide du pylore permet aux particules toxiques de pénétrer facilement dans l'intestin. Un grand nombre de substances qui ne se dissolvent que dans l'intestin, par exemple les huiles ou les sucs des euphorbes, de même que toutes les substances qui, pour une cause ou une autre, ont échappé à l'absorption dans l'estomac devront être expulsées de l'organisme soit en excitant au plus haut degré les mouvements péristaltiques de l'iutestin, soit, ce qui vaut mieux, en le balayant à l'aide d'un courant d'eau exsudée des vaisseaux sanguins. Les seuls purgatifs appropriés à ces cas, ce sont les purgatifs salins^ par exemple : sel de Seignette (10 à 20 gr. dissous dans l'eau), sel de Glauber^ sulfate de magnésie.

c) Lavage de l'organisme.

Il va sans dire que tous les prodédés que nous venons de décrire sont complètement impuissants toutes les fois que le poison a déjà pénétré dans la voie sanguine, On ne peut alors obtenir un succès qu'en stimulant le fonctionnement des glandes qui participent à l'élimination naturelle des substances en question. L'activité rénale peut être excitée soit toute seule, soit concurremment avec le lavage de Testomac ou Tadministration des purgatifs. On introduira dans l'estomac des solutions aqueuses d'acétate de potasse (50 gr. pour 500 dVau)ou detartrate borico^

potassique (25 g*r. pour 500 d'eau) ; on peut aussi les administrer tout simplement par la bouche. Ce traitement sera de préférence prescrit en première ligne toutes les foisque les poisons sanguins ont déjà détruit les hématies, d'où rétention du poison dans l'organisme par suite de l'oblitération des canalicules urinifères par les produits de décomposition des globules.

d) Enlèvement du poison de la surface cutanée.

Il arrive assez souvent que, dans les laboratoires de chimie, les poisons solides, liquides ou en dissolution viennent en contact avec la peau sur une étendue plus ou moins grande. Ce sont surtout les poisons dissous dans les véhicules volatils (éther, alcool, etc.) qui sont les plus dangereux. C'estainsi, par exemple, que le nilrobenzol en injection sous-cutanée produit moins rapidement rintoxication du sang que ne le fait le nitrobenzol en solution alcoolique mis en contact avec la peau (1). Des poisons semblables ayant pénétré à travers les vêtements sont-ils arrivés en contact avec la peau, on aura soin d'enlever le plus tôt possible les vêtements el de laver la peau au savon et à l'eau aussi froide qu'on peut Insupporter. On évitera l'eniploi de l'eau chaude qui favorise Tabsorption du poison, de même aussi l'usage des dissolvants volatils sus-mentionnés qui activeraient la diffusion du poison au loin. On s'abstiendra, pour la même raison, de frictionner énergiquement la peau. Les corrosions cutanées seront traitées par l'application des antidotes chimiques appropriés, par exemple les solutions phéniquées contre les cautérisations par le brome.

On n'oubliera jamais de combattre l'hypertension cutanée en appliquant, immédiatement après l'accident, des remèdes antiphlogistiques (compresses froides); et, plus tard, en frictionnant la peau avec des substances huileuses.

B. — Mise en Inactivité du poison à Taide des antidotes chimiques.

Les antidotes chimiques entrant en contact immédiat avec les poisons ont pour but d'agir soit en les neutralisant (acides,

• IL. Lewix, Ai^h, /-. ejcp, Palh, u. Pharmak,, 189o,B. 35, H. 6.

alcalis), soit en les transformant en des composes insolubles (arsenic et hydrate de fer, argent et sel de cuisine) ou en des composés inoffensifs (phénol et acide sulfurique), soit enfin en les décomposant (hydrogène sulfuré et chlore).

L'albumine sera prescrite contre les substances avec lesquelles elle donne des précipités ; en cas d'intoxication par les alcaloïdes, le tannin ou la teinture de noix de galle (1 à 2 gr.) seront administrés dans le but d'obtenir leur précipitation, ou bien Ton fera prendre du charton animal ou de l'albumine qui peuvent retenir plusieurs alcaloïdes, ainsi que les métaux lourds (1). Il n'existe point d'antidotes universels (alexipharmaques, alexilères (2). A les considérer dans leur totalité, les succès obtenus par le traitement antidotique sont de beaucoup inférieurs à ce que l'on pense communément.

Le tissu de l'estomac, détruit par l'acide sulfurique, ne peut plus renaître à la vie et l'antidote dilué n'utilisant presque jamais les mêmes voies que le poison, il est tout à fait impossible de rendre inoffensifs un acide ou un alcali caustique qui, ayant corrodé la paroi stomacale, sera allé cautériser le foie et les anses intestinales adjacentes à l'estomac ou même éloignées de lui. Jusqu'ici, nous ne possédons pas encore de preuve irréfutable en faveur de ce qu'un poison ayant déjà fait irruption dans la voie sanguine, se soit jamais combiné en totalité avec l'antidote chimique. Tandis que, par exemple, l'arsenic devient non toxique dès qu'il est mis en contact dans l'estomac avec du sesquioxyde de fer hydraté, il ne peut plus, dès qu'il a pénétré dans le sang, y être saisi par « l'antidote » ou ne Test qu'en petite quantité.

Outre que la rencontre avec l'antidote n'est pas suffisante pour rendre les poisons inoffensifs, leur réactivité envers les antidotes est encore diminuée par suite des altérations variées qu'ils subissent lors de leur passage à travers l'organisme.

[Des recherches récentes de M. Heymans tendent à combler cette lacune cl permettent de penser que, dans certains cas, malheureusement fort rares, Tan-

{{) Lewi.n, Zeiùirhr. f. Biologie, Bd XIV, 1878.

(i) Lewin, Deutsche med. Wochenschv.^ 1888, u» 16.

tidoUsme peut encore s'exercer efficacement lorsque la substance toxique a très récemment pénétré dans la circulation. Son expérience avec le nitrile malonique et rhjposulfite de soude est très intéressante à cet ég^ard.

Il me paraîtrait hors de propos de développer ici cette question avec tous les détails nécessaires ; et je renverrai le lecteur que ce point intéresserait à mes Leçons de Pharmacodynamie et de Matière médicale, 2« série, p. 615 (Doin, éditeur), où j*ai traité d'une façon générale, à propos de Topium et de la belladone, cetfe question de l'antagonisme et de l'antidotisme].

La sérothérapie spécifiqiie (yenins des serpents, diphtérie, etc.) semble constituer une exception à cette règle. Toutefois on n'a pas encore prouvé nettement jusqu'à présent qui joue ici le rôle important des influences chimiques ou des influences biologiques. Le même raisonnement s'applique à V immunisation contre les hxalbumines infectieuses. Rien n'est moins fondé que Thypothèse d'après laquelle, grâce à l'immunisation contre ces toxines ou à Taccoutumance, il se formerait dans les sucs de l'organisme des antitoxines^ et que l'inoculation de ces sucs à d'autres sujets leur conférerait l'immunité uniquement grâce à ces antitoxines. Aussi longtemps que l'on ne nous aura pas mis sous les jeux ces corps « antitoxiques », nous sommes en droit de nier la mise en inactivité du poison à l'aide des antidotes chimiques. U imiuunité naturelle^ par exemple celle des poules contre le tétanos, ne peut pas non plus s'expliquer par la circulation permanente dans les vaisseaux sanguins d'un antidote préformé qui détruirait le poison ou fournirait avec lui des composés non toxiques : en effet, l'inoculation du sang ou du sérum de ces animaux à d'autres êtres vivants aurait dû conférer à ces derniers l immunité contre le tétanos ; or y cela nest pas (1).

(De récentes expériences, faites parL. Scofone, sous la direction de Binet, de Genève, confirment cette manière de voir. Vulpian avait, dès 1854, attiré l'atteatioo sur ce fait que certains animaux, le crapaud notamment, étaient réfrac- Caires à Taction toxique exercée par la dig-itale et la dig'italine. On a reconnu depuis que le rat partag'eait cette propriété ; et cependant, du san/^ de rat injecté à un cobaye n'atténue en aucune façon Faction exercée sur cet animal par la dig-italine.

M) LswiN, Beitràge sur Lehre con natârUcheii ///imunitdt, — Deutsche Med. Wochenschr. IHm et 1«99.

'Les conclusions des recherches de Binet el Scofone furent les suivantes. La dig-italine ne perd pas son pouvoir toxique après macération à Tétuve avec divers tissus oriss^aniques appartenant à une espèce insensible à ce poison (rat, couleuvre, crapaud). Le sani;^ et le sérum des animaux insensibles à l'action de la digitaline n'exercent pas de pouvoir antitoxique vis-à-vis de cette substance. Les animaux sensibles à l'action de la digitaline ne sont pas rendus réfractaircs à ce poison par l'injection de sérum appartenant à un animal insensible à cette substance].

C. — Traitement des intoxications par des remèdes antagonistes.

Le médecin ne sera que rarement appelé, en cas d'empoisonnement, avant l'apparition de quelques phénomènes d'intoxication. Le traitement symptomatique n'occupera la première place que là où il y a danger de mort imminente, ou quand on a des raisons de supposer que le poison ne se trouve plus au lieu d'introduction. Dans tous les autres cas, on commencera toujours par laver le réservoir contenant le poison et, en cas de nécessité, on fera suivre immédiatement ces lavages de l'administration (bouche, rectum) ou de l'injection du remède symptomatique. Les substances à action antagoniste directe, telles que, par 'exemple, la pilocarpine vis-à-vis de l'atropine, etc., peuvent rendre de grands services, mais ce qu'il importe par dessus tout, c'est de se débarrasser du poison.

Seront considérés comme des symptômes menaçants :

1" Faiblesse cardiaque accusée. En cas d'abaissement marqué de la température caractérisé par le refroidissement du tégument cutané, les remèdes ne seront pas injectés sous la peau où la résorption n'aurait pas lieu, mais dans le rectum. Solution d* am--' m/)niaque XXX gouttes pour 2 verres d'eau ; alcool^ une cuillerée à café de cognac dans un verre d'eau additionnée d'une petite qua ntité d'une solution de gomme arabique ; huile camphrée i/2 cuillerée à café diluée dans de l'huile d'olive et infusions de café. En injection sous-^utanée sera prescrite de préférence lateintut^e de musc (2 à 4 seringues de Pravaz) ou la caféine. En outre, des compresses chaudes seront appliquées à la région cardiaque (eau, sable ou bouillie chaude).

;?*' Abolition des mouvements respiratoires. Dans le but de

provoquer rinspiration, on pourra diriger sur la nuque un jet d'eau froide. Quant au procédé à employer pour faire la respiration artificielle (on suppose l'absence de tout obstacle à la pénétralion de Tair dans le larynx), on se réglera sur les circonstances dans lesquelles on se trouvera placé. La respiration peut être ramenée par l'un des procédés suivants : changement alternatif de position de l'empoisonné du décubitus dorsal en décubitus abdominal et vice versa, ainsi que compression exercée sur le thorax en pressant sur le dos entre les deux omoplates (procédé de Marshall-Hall); ou le sujet étant couché sur le dos, les bras seront levés au-dessus de la tête, puis ramenés directement en haut et enfin pressés contre le tronc {méthode de SUtester).

A-t-on à sa disposition deux ou trois aides, c'est au procède de balancement que l'on pourra avoir recours : la tête de l'empoisonné sera tenue entre les genoux, tandis que les deux aides saisiront les jambes du sujet et exécuteront avec elles et le tronc aussi souvent que possible, des mouvements très étendus d'abaissement et d'élévation. Les tractions rythmées de la langue^ recommandées par Laborde^ semblent avoir donné ici des résultats très excellents. L'entrée de l'air dans les poumons est-elle empêchée, en cas d'insuccèsde cette manœuvre, onpratiquera la trachéotomie et, s'il le faut, on fera des insufflations d'air à travers la canule. Ces insufflations peuvent sauver la vie (même en l'absence de tout obstacle à l'entrée libre de l'air) à des sujets dont la respiration est arrêtéedéjà depuis un temps relativement long. L'excitation électrique du nerf phréniqiie (pôle positif sur le muscle scalène antérieur, pôle négatif à la région épigastrique), na que peu de valeur, ainsi que la dilatation forcée du sphincter anal. En cas de perte de connaissance^ quelle qu'en soit la cause j on prendra garde de ne pas faire inhaler au sujet de V ammoniaque; en effet sous l'influence de l'ammoniaque la glotte se ferme pendant quelque temps, ce qui met obstacle à la production de quelques inspirations qui, sans cela, auraient pu encore avoir lieu.

3** Paralysie cérébrale : causée par les troubles de la respiration, du cœur, parfois aussi primitivement par des poisons cérébraux.

î)4 INTRODUCTION

On la combattra par : irritations cîitanées continues^ coups frappés à la surface de la peau (flagellation), en forçant l'empoisonné à marcher par la chambre soutenu sous les bras par deux hommes {anihulatory treatment)^ application de sinapisrnes (plantes du pied, nuque, é^'i^diSive)^ esprit de sel ammoniac ^{xxne compresse, imbibée de cet esprit, provoque la formation des bulles); comme médicaments on peut recommander: teinture de musc (en injection sous-cutanée), solutions de camphre, vins généreux en petite quantité ou cognac (par la i)ouche ou le rectum), et café.

4** Convulsions : tétaniques ou épileptiformes. Les inhalations d'anesthésiques (éther, chloroforme) seront prescrites. L'anesthésie sera prolongée jusqu'à élimination complète du poison par le vomissement, la diarrhée ou l'urine.

Les lavements avec de grandes quantités d'infusion de racine de valériane sont suffisants pour combattre les formes légères des convulsions cloniques. On s'abstiendra du chlo7*al hydraté à cause de son action paralysante sur le cœur. Sont à recommander: paraldéhyde {en lavement, 3 gr. mélangés avec un jaune d'œuf)y opiumy morphine.

5** Altérations des globules sanguins rouges et de la matière colorante du sang. Elles sont la conséquence de l'action d'un grand nombre de poisons. Les poisons hématiques proprement dits transforment l'oxyhémoglobine en des produits qui, jusqu'à un certain point, ne permettent plus le jeu normal de la respiration, d'où troubles fonctionnels multiples. Le sang détérioré sera retiré à l'aide d'une saignée copieuse. Grâce à elle, l'activité cardiaque est stimulée pour un certain laps de temps, quoique seulement d'une manière passagère. La stimulation est due vrai" semblahlement à ce que^ par suite de l'aspiration exercée sur la lymphe par les vaisseaux sanguins moins remplis^ celle-^i exsude des gros trafics lymphatiques en raison directe de la qua?îtité de sang enlevé par la saignée. La saignée sera suivie immédiatement d'une injection intror-veineuse d'une solution sa^ léeÇl pour 1000 avec ou sans addition de soude, sérum artificiel) ; la quantité d'eau salée infusée sera double de la quantité de sang retiré. On peut injecter aussi l'eau salée dans le tissu cel-

TRAITEMKNT DES EMPOISONNEMENTS 95

Iulaîre làclio de la région sons-claviculaire. La pression sanguine s'élève, d'où éliminalion de tous les produits de déchet du sang istroma des globules rouges, matière colorante transformée) qui, ainsi que nous l'ont appris les expériences et les observalions cliniques, s'accumulent dans les reins et oblitèrent les canalicules urinifères. De plus, l'injection aide indirectement rorganisme à se débarrasser du poison. En effet, dès que l'élimination du poison par les reins est entravée, l'état du sujet intoxiqué s'aggrave en conséquence. Plus tôt est rétablie la perméabilité rénale (on peut dans ce but prescrire aussi les diurétiques), plus rapide est la cessation des phénomènes d'intoxication grave.

6* Com^osion des tissus. L'atténuation des phénomènes inflammatoires provoqués par le poison dans les premières voies digestives, sera obtenue par l'administration des remèdes mucilagineux correctifs. Ceux-ci agissent mécaniquement en préservant les parties de la muqueuse déjà lésées ou encore intactes de l'action ultérieure du poison, en abaissant la tension et, le cas échéant, en arrêtant les petites hémorrhagies. Sont employés dans ce but : gomme en poudre (à prendre dans l'eau, par cuillerée à café) ou mucilage dégomme arabique (50 gr. pour 200 gr. d'eau), mucilage de salep (par cuillerée à soupe, tout seul ou dans IVau), ou extrait froid de racine de guimauve (20 gr. pour iOO gr. d'eau), empois d'amidon dilué et décoction d'avoine, comme adragante (3 gr. pour 200 gr. d'eau). Les inflammations et les vomissements yrofus seront améliorés par des morceaux déglace, ou le cas échéant, boissons gazeuses, racine de colombo répartie dans une grande quantité d'eau, ou solution diluée de cocaïne (3 centigrammes pour 500 gr. d'eau). Comme antiné- Tralgiques seront administrés l'opium (5 centigrammes) ou la morphine en injections sous-cutanées (1 centigramme pour 1 gr. dVau). Des résultats favorables souvent frappants sont aussi obtenus par l'application des sinapismes et d'autres remèdes irritant la peau et, en cas de nécessité, des ventouses et des sanei^ues aux régions épigastrique et lombaire.

OXTDE DE CARBONE. — Les empoisonnements par V oxyde de carbone qui est un gaz inodore, peuvent avoir lieu dans les laboratoires. Ce gaz se forme, entre autres conditions, quand le charbon brûle dans un air confiné : C -j- 0 = CO, de même quand le carbone agit, à la chaleur rouge, sur l'acide carbonique : G + CO* = 2C0.

L'oxyde de carbone colore le sang vivant et mort en rouge cerise clair. Autant que je sache, c'est Piorry qui, le premier, ait signalé ce fait en 1826. La cause de ce changement dans la coloration du sang est la transformation de l'oxhyhémoglobine en hémoglobine oxycarbonée. Cette dernière se décompose dans la pompe à air ou bien quand on fait passer sur elle, pendant un temps prolongé, d'autres gaz tels que hydrogène, oxygène, oxyde d'azote. Son coefficient de dissociation est environ 33 fois inférieur à celui de l'oxyhémoglobine dans les mêmes conditions (1). Ainsi que le fait le sang normal, le sangoxycarboné(v. la planche spectroscopique) donne deux bandes d'absorption dans le jaune et le vert, entre les lignes D et E de Fraunhofer : la première bande du sang oxycarboné est un peu plus éloignée de la région rouge du spectre (2). Les deux bandes sont déplacées vers le violet. Ce déplacement serait encore appréciable quand l'air agité avec le sang contient seulement 0,056 0/0 d'oxyde de carbone.

(4) HûFNER, Arch. f. Anat. u, Phys., 1895, page 213.

(2) Ce déplacement est difficilement appréciable, surtout quand on travaille avec un spectroscope à faible dispersion. Il devient encore plus difficile de le démontrer en cas d'empoisonnement.

OXYDE DK CARBONE 97

Le sulfhydrate d^ammoniaque dont raddilion transforme les deux bandes d'absorption de l'oxy hémoglobine on une raie unique eslompée de l'hémoglobine réduite (v. planche spectroscopique), laisse telles quelles les deux bandes d'absorption de la carboxyhémoglobine. Mais si le sang* oxycarboné contient encore de roxyhémoglobine, — ce qui arrive dans la plupart des cas d' empoisonnement où il reste encore le cinquième environ de la quantiié initiale de V oxygène. — le sulfhydrate d'ammoniaque, tout en laissant intactes les deux bandes d'absorption de la carboxyhémoglobine, fait apparaître dans leur interstice une ombre témoignant de la réduction de l'oxyhémoglobine restante.

1. Le sang oxycarboné défibriné est-il additionné de son volume ou du double de son volume de lessive sodique, il se présente alors sous forme d'une masse rouge presque coagulée icarboxyhématine), tandis que le sang normal traité de la sorte forme une masse gélatineuse d'aspect vitreux (oxyhématine) (1).

2. La solution aqueuse de sang oxycarboné (1 pour 20) est-elle additionnée de son volume de lessive sodique, le mélange prend d abord une coloration blanchâtre et devient ensuite rouge clair éclatant ; le sang normal se colore en brun sale.

3. Le sang oxycarboné n'est pas altéré par la solution aqueuse d'hydrogène sulfuré, tandis que le sang normal, traité par l'hydrogène sulfuré, prend une coloration verdâtre (sulfohémoglobine (2).

4. Le sang oxycarboné dilué (1 pour 50), additionné d'une très petite quantitéde sulfhydrate d'ammoniaque (préparé en ajoutant igT. de soufre à 100 gr. de sulfure jaune d'ammonium) et d'autant d'acide acétique à 30 p. 100, se colore en rouge clair, tandis que le sang normal prend une coloration gris-verdâtre ou grisvert-rougeâtre (3).

5. Additionnés de 15 ce. de solution de ferrocyanure de potassium à 20 p. 100 et de 2 ce. d'acide acétiq^ue (1 volume d'acide acétique glacial pour 2 vol. d'eau) et agités doucement, 10 ce. de sang* oxycarboné donnent naissance à un coagulum rouge

{K) J.CDKIIHOLM, Die ger.-med, Diagn,, d. Kohlenoxydverg., Berlin, 1876, p. 52. (2» E. Saleowsiu, Zeitschr.f.physioL Chemie, 1883, Bd VU, Heft 2. (.3) Katayama, Arch. f. path. Anal., Bd CIX, p. 53.

Toxicologie. 7

98 POISONS r.\ouf;AXTr)ÙKS

clair, tandis que le sang normal donne un coagulum noir (1).

6. Si Ton dilue 3 ce. de sang avec 100 ce. d'eau, que Ton alcaliniseavec de la lessive potassique, que l'on y ajoute une solution aqueuse de pyrogallol, que Ton agite une fois et que Ton mette de côté le flacon bien bouché rempli jus(|ue sous le bouchon, le sang oxycarboné reste rouge, tandis que le sang normal se décolore peu à peu.

7. Si l'onalcalinise le sang avec de la lessive sodique, que Ton y ajoute une pincée de glycose finement pulvérisé, que Ton agile le tube fermé avec de l'ouate et de la paraffine, le sang oxycarboné prend une coloration rouge-cerise, tandis que le sang normal devient noir-rougeâtre.

8. Les précipités que donnent dans le sang oxycarboné les sels métalliques (par exemple, sulfate de cuivre, acétate de cuivre, acétate basique de plomb), le tannin à 1 p. 100, l'alun, le phénol, etc., sont pour la plupart de couleur rouge-brique, tandis que le sang normal fournit des précipités sombres.

Le sang saturé d'oxyde de carbone se conserve longtemps à l'état frais.

Ce sont les altérations du sang, peut-être concurremment avec les lésions du système nerveux (2) (ces dernières sont, d'après moi, sans importance aucune), et nullement l'atonie de la musculature des vaisseaux qui causent l'empoisonnement.

Dans l'état actuel de nos connaissances chimiques on ne peut pas supposer que l'oxyde de carbone se combine avec un tissu quelconque du corps humain. En tous cas, ça n'est ni le tissu musculaire ni le tissu nerveux pour lesquels on a réussi à démontrer incontestable ment l'impossibilité de s'allier chimiquement avec CO. Le sang possède seul cette affinité.

Par suite de la substitution de l'oxyde de carbone à l'oxygène dans l'hémoglobine l'asphyxie survient nécessairement. Les quantités d'oxyde de carbone absorbées par le sang d'un mammifère sont proportionnelles à la teneur de l'air inspiré en oxyde de carbone. Un animal qui respire pendant une demi-heure dans une

(1) Wetzel, Vevh. d. phys. Ges,t. Wûrcburg, Bd. XXÎIl, n^ 3.

(2) Geppert, D. med. Wochenschv., 1892, p. 418.

DXYDE DE CARBONE 99

atmosphère contenant de 0,07 à 0,12 p. 100 d'oxyde de carbone, en absorbe assez pour rendre la moitié, ou le quart de ses jgi'iobules sançuins rouges inaptes à absorber l'oxyg-ène (1). On peut respirer, sans inconvénient aucun, pendant 3 à 4 heures, dans une atmosphère qui contient 0,024 p. 100 d'oxyde de carbone (2). L'intoxication devient grave, si l'on fait respirer à des animaux de l'air contenant 0,07 à 0,08 p. 100 d'oxyde de carbone. La mort survient chez les lapins confinés dans une atmosphère contenant 0,19 p. 100 d'oxyde de carbone (3). La quantité absolue d'oxyde de carbone fatale pour un lapin de 2,5 kg-, environ, est de 0 gr. 02 = 22 ce. 45. La mort a lieu quand la capacité respiratoire du sang pour l'oxygène est tombée en moyenne à 30 p. 100 de sa valeur initiale. A partir de ce point, et à plus forte raison, si cette chute va jusqu'à atteindre 50 p. 100, la vie de Tanimal est en danger (4) Les insectes sont, eux aussi, immobilisés par l'oxyde de carbone qui finit par les tuer. L'oxyde de carbone ne s'accumule pas dans l'économie. On a prétendu qu'une partie considérable de ce gaz se transforme en acide carbonique dans le corps des animaux.

Action sur rhomme de l'oxyde de carbone pur. — Les sujets lomhent comme foudroyés en présentant les symptômes de dyspnée, ou il survient chez eux des nausées, des vomissements, de la céphalée, la perte de connaissance ou des convulsions. Si le çai pénètre chez les animaux par le poumon, les vaisseaux ou même dans la cavité abdominale, on peut observer chez eux : l* paralysies (vaso-dilatation, surtout visible aux vaisseaux de Toreille, marche titubante, parésie du train postérieur); 2^ convulsions (respiration affaiblie et laborieuse, secousses de courte durée); 3" asphyxie (inspirations rares, d'abord profondes, ensuite brèves, saccadées, anesthésie, mort en convulsions).

V empoisonnement lent fait apparaître de la glycosurie; dans les expériences sur les animaux avec l'oxyde de carbone pur,

(1) Gréhant, Gaz. méd,, 1878, n© 36.

ii) Grcber, Sitzungsber, d. Wiener Akad., i881, Heft 2, p. 203.

(3) BiEFEL und PoLEK, Zeitschr. f. BioL, Bd XVÏ, p. 279.

(4) Dreser, Arch. f, exp. Path., Bd XXIX, H. 1 et 2.

1 00 POISONS^TNORGANIQITRS

on a de m^me pu constater dans l'urine le sucre qui a pour source Talbumine du corps et des aliments. Si Ton diminue l'albumine du corps en tenant l'animal à jeun pendant deux ou trois jours, l'oxyde de carbone ne provoque plus la glycosurie ( 1 ). L'échange des albuminoïdes est considérablement augmenté (2). Le sang présente l'aspect spectroscopique décrit plus haut.

L'oxyde de carbone, ce qui est très important, n'a d'influence nocive ni sur les entophytes, ni sur les plantes phanérogames ; et même, au contraire, elles prospèrent mieux encore qu'à l'état normal.

Recherche de l'oxyde de carbone dans Tair. — On l'agite avec du sang normal très diluéayant juste encore un reflet rouge, mais présentant les deux bandes d'absorption, ou bien on le fait passer à travers ce sang: il se produit de la carboxhyhémoglobine que l'on peut reconnaître par l'examen spectroscopique (3). Cette méthode permet encore de déceler l'oxyde de carbone dans une atmosphère qui n'en contient que 0,25 p. 100. Si le sang est très dilué, il importe de le faire traverser par 10 litres environ d'air suspect. La limite inférieure jusqu'à laquelle on pourrait encore déceler l'oxyde de carbone dans l'air à l'aide de cette méthode, irait même jusqu'à 0,05 p. 100. Une souris respire-t-elle dans cette atmosphère, on peut encore démontrer la présence de l'oxyde de carbone dans le sang, si l'air en contient 0,03 p. 100.

L'oxyde de carbone noircit un papier imbibé de chlorure de palladium {i): si le papier-réactif est laissé exposé à l'air pendant 24 heures, sa sensibilité est évaluée à 0,05 p. 100. Mais ce procédé doit être rejeté, le papier palladié brunissant rapidement à la lumière du soleil et la couleur brune survenant aussi sous l'influence de l'ammoniaque, de l'hydrogène sulfuré, du gaz des marais, de l'éthylène et de l'hydrogène.

Pour démontrer dans l'air des traces d'oxyde de carbone, on

(1) Straub, Arckiv /*. exper. Pathol. u. PharmacoL, Bd XXXVfIÏ,p. i39. — Hosexs- TEiN, eod. loco, Bd XL.

(2) A. FrvEnkel, Ai^h. f. path.Anat., Bd LXVÏ, p. 4.

(3) H. Vor.EL, Ber. d. d. chem., Gese/lsch , Bd X, p. 79i ; Bd XI, p 235

(4) J. V. FoDOR, Vierle/jahraschr. f. Gemndheitffpfl., Bd XIH, p. 377.

Vapeurs de charbon 101

lui fera traverser une solution diluée d'azotate d'argent, addilionnée d'ammoniaque en quantité juste suffisante pour dissoudre le précipité produit. La présence de l'oxyde de carbone se reconnaît à la coloration brune de la solution, à froid, et à la production d'un précipité noir si elle est chaude. On peut aussi faire passer l'air suspect à travers une solution de chlorure de cuivre ammoniacal qui absorbe CO en quantités équivalentes et laisser tomber, goutte à goutte, cette solution dans une solution de chlorure de palladium qui noircira.

On peut également chasser CO du sang en le chauffant longtemps avec de la potasse caustique : le gaz traversera ensuite une solution de chlorure de palladium.

TAPEURS DE CHARBON. — On comprend sous la dénomination de <i vapeurs de charbon (ou de braise) » tout air à respirer auquel sont mélangés les produits de la combustion incomplète des combustibles. Les vapeurs de charbon ne possèdent pas de composition constante : on comprend aisément qu'elle variera nécessairement suivant l'espèce, la quantité et le mode de combustion des matières employées (bois, tourbe, charbon). Sa composition moyenne est la suivante : 6,75 p. 100 d'acide carbonique ; 0,34 à 0,62 p. 100 d'oxyde de carbone; 13,19 p. lOOd'oxygène et 79,72 p. lOOd'azote.

Les empoisonnements par les vapeurs de charbon ont été, autant que je sache, rapportés pour la première fois par Aristote, et étudiés expérimentalement en France dès le dernier siècle. Us ont pour causes des méprises, des tentatives de suicide, très rarement des tentatives d'homicide. 11 me semble que le nombre des victimes qui succombent par l'empoisonnement suicide ou accidentel dû à ce gaz va croissant. Sur les 432 intoxications ayant eu lieu à Berlin de 1876 à 1878, il y avait 153 empoisonnements parles vapeurs de charbon avec 77 p. 100 de mortalité. En Prusse, de 1889 à 1891, furent traités seulement dans les hôpitaux 243 hommes empoisonnés par les vapeurs de charbon et le gaz d'éclairage. En 1895, le nombre des cas s'élevait déjà jusqu'à 110.

En France on a noté, de 1861 à 1865, 1753 cas (i). En 1880,

(1 Statisiif/ue de la France, scr. Il, t. XVHI, Strusboursç, 1870.

le chiffre des suicides par les vapeurs de charbon montait à 533; en 1892, à 829; et en 1894, à 914.

En Suède on constate, en moyenne, 26 cas par année.

L'oxyde de carbone pénètre dans les habitations toutes les fois que, par suite de la fermeture de la clef, les gaz ne peuvent se dégager par la cheminée, que le tuyau de poêle est bouché, ou qu'un vent violent ne permet pas au gaz de s'échapper de la cheminée. Les empoisonnements peuvent aussi survenir dans les usines où se préparent le gaz d'éclairage et le coke, pendant la distillation du goudron (1), dans les usines à fer (gaz des hautsfourneaux), les filatures de coton, les fonderies en métal, les locaux chauffés à l'aide des réchauds non fermés ou des poêles mobiles à combustion lente, ou dans les voitures chauffées à l'aide des briquettes préparées (2), ou chez les sujets dormant dans le voisinage des fours à chaux et des briquetteries, tandis que l'oxyde de carbone ne se dégage jamais des poêles en fonte chauffés au rouge (3). Le gaz peut pénétrer dans les habitations au moyen d'un feu de cheminée, des poutres embrasées (4), des scories ardentes sous une forge, etc. L'action des vapeurs de charbon se manifeste ordinairement sur-le-champ.

Cependant, suivant la ventilation et la quantité de gaz, la perte de connaissance peut ne survenir que 3/4 d'heure après le début de l'intoxication. Du reste, une disposition temporaire ou innée à être plus ou moins affecté par les vapeurs de charbon, semble exister en réalité. C'est ainsi que les buveurs etles sujets atteints d'adipose cardiaque, semblent plus exposés à y succomber.

Symptômes. — Chez les sujets à intoxication peu accusée il survient parfois seulement de la céphalée, du bourdonnement d'oreilles, du vertige, de la nausée, une sensation de pression à la région épigastrique, des vomissements et de la faiblesse musculaire. Dans des cas plus g?*aveSy la face est d'abord rouge,

(I)Greiff, Vierteljahrsschr, f. ger. Med,, i890, Bd Uï, p. 359.

(2) Brouardel, Bullet. deVAcad, de Mêd,, 1894, p. 76. - Motet, Ann. d'Hyg., 189i, vol.XXXÏ, p 258.

(3) W(»Li FHiuiEL, Zeitschr. f. BioL, Bd XI V, p. 506 und Gkuuer, I. c*

(4) (jiEVALiEK, Journ.de chim, méd., mai i870.

ensuite pâle, cyanosée, la peau est anesthésiée; la faiblesse musculaire se transforme en paralysie qui peut aussi atteindre les sphincters, surtout le sphincter vésical. En cas à^ intoxication ^ar^, l'urine contient jusqu'à 0,96 p. 100 de sucre; cette glycosurie ne tarde pas à disparaître rapidement ou graduellement. Après la disparition de la glycosurie, on trouve dans l'urine des traces d'albumine (1). Chez les animaux intoxiqués expérimentalement par l'oxyde de carbone, l'urine contiendrait de l'acide lactique. Le pouls devient de plus en plus faible, de temps en temps il fail complètement défaut, le sujet perd connaissance, ne répond pas quand on le secoue ou qu'on l'appelle, et il survient des troubles respiratoires graves. Parfois la respiration peut s'arrêter complètement pour quelques instants ; plus tard elle devient convulsive et râlante. Il survient du trismus. Les dents sont si serrées les unes contre les autres qu'il n'y a pas moyen de les desserrer. Les masséters sont fortement contractures. Quelquefois on est obligé de libérer la langue d'entre les dents serrées. Dans des cas isolés on a observé des contractures des muscles des extrémités et du dos. La mort est, dans la plupart des cas, précédée d'asphyxie et de convulsions, parfois aussi d'élévation de la température. La respiration peut aussi être ^ènée par l'abaissement de la base de la langue ; il suffit de l'attirer en avant pour que la respiration devienne facile. Les vomissements peuvent persister pendant la perte de connaissance, d'où mort par suite de la pénétration des substances alimentaires dans les voies respiratoires ou, plus tard, par suite d'une pneumonie par aspiration. Chez des chiens accidentellement empoisonnés par Toxyde de carbone, on trouvait la vue troublée, les pupilles dilatées et l'ouïe abolie.

Quant aux accès èpilepti formes^ ils ne surviennent dans la majorité des cas que chez les sujets prédisposés. Le malade, plongé dans le coma, exécute avec les bras des mouvements d'extension et de flexion et les jette de tous les côtés ; on observe aussi de légères secousses musculaires qui se transforment après quelques heures en convulsions violentes persistant

(1) Kahlui, Pragermed Woche/uichr.y 1881, no!« 48 et 40.

quelques jours pour s'atténuer graduellement. On a observé en outre la tétanie intermittente des fléchisseurs, des adducteurs et des pronâteurs. Le réflexe du g*enou est resté normal (1).

Le fœtus peut continuer à vivre pendant quelque temps après la mort de la mère asphyxiée par l'oxyde de carbone quoique son sangp contienne un peu de CO, mais en général cinq ou six fois moins que le sang maternel. On a observé des avortements (2) à la suite de l'empoisonnement par les vapeurs de charbon et le gaz d'éclairage.

Dans quelques cas d'asphyxie par les vapeurs de charbon les phréniques ont perdu leur excitabilité pour le courant faradique. La guérison peut survenir encore après un à trois jours, même en cas d'intoxication accusée.

Gomme affections consécutives temporaires ont été signalées : diabète, albuminurie, ainsi que hématurie accompagnant l'hémoptysie, ou, après leur cessation, incontinence d'urine et symptômes d'une pneumonie caséeuse; parfois pendant longtemps bu même d'une façon persistante : paralysies et anesthésies, avec ou sans abolition de l'excitabilité électrique et réaction de dégénérescence, précédées quelquefois de douleurs lancinantes, pour la plupart des cas dans l'échancrure sciatique (névrite toxique du sciatique), troubles de la déglutition, tremblement accompagnant la paralysie unilatérale ou totale, tremblement se manifestanl à l'occasion d'un mouvement intentionnel et hyperesthésie du tronc. On a réussi à établir un rapport de causalité entre l'intoxication par l'oxyde de carbone et le ramollissement cérébral survenant après un temps plus ou moins long (un mois environ) pendant lequel le sujet n'avait présenté aucun trouble psychique, ni nerveux (3).

Ont été observés : hallucinations, délire furieux, tentatives de fuite, amnésie et idiotie, ainsi que des symptômes de sclérose en plaques; et du côté des yeux : exophtalmie, paralysie du droit

(1) Voss, Deutsche med. Wochenschr., 1892, p. 894.

(2) Lewin uad Brenning, Die Frtichtabtreibung durch Gifte, 1899, p. 172.

(3) Simon, Arch. /*. Psych., I, p. 263. — Huchzkrmeyer, Kohlendunstverg , , Berlin, 1808; — Brouardel, Descoust el Ogier, Ann. d'hyy., 1894, t. XXXI, p. 376 el 451).

supérieur et du droit interne (l)s'ag*gravant malgré l'emploi des verres correcteurs, et exsudât rétinien. La parole est scandée, hésitante ou complètement abolie ; la puissance sexuelle peut être abaissée. Dans quelques cas isolés on voit survenir comme trophonévroses : décubitus avec ou sans exanthème et emphysème sous^utané. Les exanthèmes herpétiques (herpès labial ou zona) et les éruptions cutanées huileuses peuvent se montrer soit localisés, soit ^généralisés, accompagfnés quelquefois d'œdème pâteux ou d'infiltration g^élatiniforme et de gang^rène s'étendant de proche en proche et mettant à nu les os après destruction préalable des parties molles (2). La mort peut encore survenir après huit jours et jusqu'à cinq semaines; par exemple, à la suite de la fièvre continue, de l'amaigrissement rapide des extrémités inférieures, de la perte de conscience; soit comme conséquence d'une pneumonie par aspiration ou d'une pneumonie unilatérale, soit enfin comme terminaison brusque d'une tuberculose latente (3).

Intoxication chronique par les vapeurs de charbon. — Les

personnes séjournant longtemps et souvent dans des locaux dont Talmosphère contenait de l'oxyde de carbone (chauffeurs, garçons de café, cuisinières, etc.) peuvent être atteintes de troubles mentaux. Voici quels sont les premiers symptômes observés : céphalée frontale et pariétale, paresthésies dans le domaine du trijumeau, bouffées de chaleur; plus tard, fourmillements aux jambes, angoisse précordiale, palpitations, vertige, insomnie, paresse mentale, faiblesse générale, ictère léger, affaiblissement progressif de l'activité psychique, faiblesse musculaire et incoordination motrice (aussi incoordination de la parole), parfois accès épileptiformes et apoplectiformes. Dans cet état de choses il n'est rien d'étonnant à ce que l'on pose le diagnostic de paralysie générale progressive, d'autant plus que les pupilles réagissent très paresseusement ou ne répondent pas du tout à la lumière. Les réflexes tendineux sont affaiblis ou presque complètement abolis, les réflexes musculo-cutanés sont presque toujours conservés; l'ané-

(i) Knapp, Arch. f, Augenkeilk,, IX, 2, p. 229.

(2) LiTTEM, Berliner klin. Wochenschr, 1889, n^Â.

(3j M\RrE.v, Archic fur pathol. Anatom., 1894, Bd CXXXVI, p. 535.

lOG POISONS INORGANIQUES

mie est un phénomène constant. Sur cinq malades semblables, deux ont g'uéri, dont l'un après cinq et l'autre après neuf mois ; quant aux trois restants, ils tombèrent graduellement en démence après la disparition des phénomènes d'intoxication et finirent par mourir en présentant le tableau clinique type de la démence paralytique.

Autopsie. — Ce qui attire surtout l'attention dans les cadavres pour la plupart bien conservés, ce sont des taches et des raies roe/^^-c/a/r correspondant à des vaisseaux très dilatés contenant du sang" oxycarboné décoloration rouge-clair. Les muscles et les organes internes sont de même colorés en rouge-clair. De temps en temps on tombe sur des extravasations sanguines méningéennes, des apoplexies capillaires du cerveau, et dans celui-ci on trouve : foyers de ramollissement, dépôts granuleux dans toutes les couches de l'écorce, prolifération des capillaires, destruction des cellules ganglionnaires par atrophie, prolifération névroglique diffuse dans la substance blanchedu cerveau, dégénérescence des vaisseaux dans les ganglions de la base, la protubérance et la moelle épinière, foyers de ramollissement médullaires; ainsi que pneumonies, œdème pulmonaire, épanchements séreux dans les cavités pleurales. Dans un cas avec terminaison fatale après cinq semaines, on a trouvé : pyopneumothorax droit, noyaux caséeux dans les deux poumons et foyers de ramollissement dans le noyau lenticulaire. On a observé aussi l'inflammation diphtéroïde du cœcum et du rectum, des hémorrhagies dans les mêmes régions et hémorrhagies péritonéales, la thrombose des veines crurales et iliaques, de la poliomyélite, ainsi que l'œdème et l'hyperhémie des gaines du nerf scia tique des deux côtés accompagnés depemphigus (1). On a noté parfois des exsudats diphtéroïdes du voile du palais et du larynx.

[Les lésions de la muqueuse gastro-intestinale, lésions pouvant aller du

(i) HoKiTANSKY, Wicncr med, Pr,, 1889, p. 2041. — Musso, /tiv. clin, di Bologna^ ]885, p. 577. — Becker, Deutsche, med, Wochensrhr., 1889, p. 26. — Cramer, CentmlbL f. allg. PathoL, 1891, Bd H, p. 545. — Possei.t, Wiener Min., Wochenschr., 1893, p. 377, 3î)9. — I)ELA(iE, Dex lésions yaslro-inteslinales dans V empoisonnement par Voxyde de carbone. Thèse de Paris, 1896.

simple catarrhe jusqu'à r ulcération y et qui se présentent le plus souvent sous forme de plaques ou de traînées de cong-estion, s'observent surtout lorsque la mort a été occasionnée par des vapeurs de charbon. Je serais assez disposé à les attribuer à une substance autre que l'oxyde de carbone, et dont l'action irritante Tiendrait se surajoutera l'action toxique de cet oxyde de carbone.]

Les altérations du sang ^peuvent faire défaut toutes les fois que la mort, tout en ayant pour cause médiate l'oxyde de carbone, est provoquée immédiatement par l'aspiration dans les voies respiratoires du contenu stomacal rejeté par vomissement, que le sujet éloigné encore vivant de ^atmosphè^e où étaient déglacées les vapeurs de charbon est mort plus tard, ou que l'ag-onie a duré plus longtemps que le dégagement des vapeurs de charbon. Chez les animauxayant respiré 15 minutes à l'air libre, l'existence de l'oxyde de carbone dans le sang peut parfois ne pas être démontrée d'une manière sûreet certaine même en cas d'intoxication çrave. La disparition de l'oxyde de carbone du sang est due, en partie, à ce que ce gaz étant dissociable, une petite quantité en est expulsée avec chaque mouvement respiratoire, et, d'autre part, à ce qu'une petite portion d'oxyde de carbone s'oxyde dans le sang en acide carbonique. Jamais^ en cas d'empoisonne^nent, k sang nest saturé d'oxyde de carbone^ l'issue fatale survenant avant cette saturation atteinte; aussi, à l'addition du sulfhydrate d ammoniaque, reconnaît-on de l'hémoglobine réduite à côté de la carboxyhémoglobine (1) (v. la planche spectroscopique). Dans deux cas d'intoxication par l'oxyde de carbone on a constaté que le sang, pris sur le cadavre, contenait des globules sanguins rouges dentelés, mûriformes. Mais cet aspect des globules rouges n'est pas constant.

Durée pendant laquelle on peut encore démontrer la présence de l'oxyde de carbone dans le sang. — On a trouvé inaltérée, après un séjour de 3 ans dans un tube en verre hermétiquement scellé, une solution de carboxhyhémoglobine ; et une solution de sang oxyr^rhoné, après 10 ans (2). On peut conserver, aussi long-

(1) L'opinion contraire de Masia ( Ki>6'/io/*t/?'if .l/r/t,,Bd XXXIV, p, 439) est erronée. <i) Hopi'e-Seyler, Med.-ihem, Unlers,yBd II, 1876, p. i02.

temps que l'on voudra, une bouteille remplie tout entière de sang oxycarboné pourvu qu'elle soit hermétiquement bouchée : sa teneur en oxyde de carbone ne chang-era point. Ce gaz pourrait être décelé dans le sang cadavérique, môme si la putréfaction est déjà bien avancée. On l'a trouvé après 4 semaines dans le sang* d'un homme intoxiqué par les vapeurs de charbon (ce sang- fut obtenu par la saignée), mais il fut impossible de l'y reconnaître passé 2 mois (1). Dans un cas on a constaté, après 60 heures, sa présence dans le sang retiré à l'aide d'une ventouse (2). Chez un intoxiqué, l'oxyde de carbone absent du sang fut trouvé dans les muscles. Pour l'examen spectroscopique, outre le sang, c'est aux muscles que l'on aura recours.

Traitement. — Exposition à l'air libre, ainsi que respiration artificielle; ablutions froides, injections sous-cutanées d'élher, frictions; frapper la poitrine avec des compresses mouillées, sinapismes au thorax et aux mollets; lavements excitants, de même que d'autres excitants externes. Quant aux inhalations prolongées d'oxygène, vu les difficultés que l'on éprouve à se procurer ce remède partout, elles sont presque sans valeur aucune au point de vue thérapeutique. Cependant il ne faut pas perdre de vue le fait que, ainsi qu'il résulte des recherches entreprises à ce sujet, le remplacement de l'air atmosphérique par l'oxygène pur quintuple la rapidité avec laquelle l'oxyde de carbone est chassé du sang.

Récemment, Mosso a réussi à sauver chaque fois la vie des animaux mortellement intoxiqués par l'oxyde de carbone en employant l'oxygène comprimé.

Contre l'empoisonnement par le gaz d'éclairage on a employé avec succès des injections de O'^OOl de nitroglycérine, tandis que l'eau oxygénée, qui se décompose dans l'estomac, a échoué complètement. Dans plusieurs cas, on a sauvé la vie des intoxiqués en leur injectant, dans la veine médiane basilique, 20O ce. de sang défibriné (3). On pourrait dire avec plus de raison qu'on

(i) Saalpeld, Repert.d.anal. ChemieA^^t no 3.

(2) PoucHET, Ann. (Vhy g. publique^ 1888, p. 365.

(3) UrEHiiAnT, A>. Klinik, 1868, n» li.— Leyden, MitteiL aus d, /. med. Klinik, IHOO,

VAPKITRS DE CHARBON -109

a sauvé la vie de ces hommes malgré la transfusion. II vaut mieux recommander de pratiquer une saignée profuse et d'injecler ensuite une solution physiologique (à 0,6 p. 100) de sel marin. Les affections consécutives seront soumises à un traitement symptomatique.

MORT PAR INCINÉRATION. — La présence de Voxyde de car^ bone fut démontrée dans le contenu friable de l'aorte, de la veine cave ascendante et de la veine porte chez des animaux calcioés (1). De nos recherches personnelles sur des centaines d'à-nimatco) précipités morts dans le four crématoire il résulte que, â aucun stade de l'incinération, il ne se trouve d'oxyde de car'bone dans le cœur.

PLAIES PAR ARMES A FEU. — Dans certaines conditions il importe de savoir que, en cas de coup de feu à bout portant^ le sang extravasé dans le voisinage de la plaie, de même que les muscles, contenaient de la carboxyhémoglobine^ d'où leur coloration rouge cerise. Ce fait est vrai pour la poudre grossière employée dans l'armée et pour les revolvers, mais nullement quant à la poudre fine employée pour les fusils de chasse (2).

GAZ D'ÉCLAIRAGE. — Le gaz d'éclairage préparé à l'aide de la houille contient : acide carbonique 3,01 p. 100, azote 2,13 p. 100, oxygèneO,6D p. 100, éthylène 2,35 p. 100, propylène 1,21 p. 100, vapeurs de benzine 1,33 p. 100, hydrogène 46,2 p. 100, protocarbure d'hydrogène 34,02 p. 100, oxyde de carbone 8,88 à 4,7 p. 100.

Le gRz d'éclairage ayant traversé des couches de terre de grande étendue (par exemple, une épaisseur de 33 mètres de décombres ou de débris de briques) perd complètement son odeur spécifique due à la présence des produits goudronneux. L'odeur du gaz napparaît qu'après saturation des couches de terre par les parties constituantes volatiles dérivées du goudron, ou quand le gaz s'écoule rapidement. Si une bougie a continué à brûler sans s'éteindre dans une pièce où a eu lieu un cas d'empoisonne-

(4) HoFMANN, Wien. med. Pr,, i876, n^ 8.

(2) Paltauf, Wiener Min, Wochennchr,, 4890, p. 989.

ment par Toxyde de carbone, on peut éliminer une intoxication par le ^az d'éclairage et ne song-er qu'à une intoxication par les vapeurs de charbon ; en effet, le mélange d'air et de gaz d'éclairage contenant 0,25 à 0,75 p. 100 d'oxyde de carbone, est déjà explosif, tandis que le gaz d'éclairage ne provoque la mort qu'en quantités plus élevées (1).

L'empoisonnement par le gaz d'éclairage est causé, dans la majorité des cas, par le gaz s'échappant des robinets laissés ouverts ou non hermétiquement joints, ou pardes tuyaux crevassés enfoncés dans le sol. Les crevasses sont plus fréquentes l'hiver que l'été et les empoisonnements par le gaz d'éclairage sont aussi plus fréquents l'hiver, le sol congelé n'étant pas plus imperméable à ce gaz que le sol non congelé. Le gaz ne se dirige pas vers les rues, mais plutôt vers les maisons voisines : l'air chauffé des maisons agissant comme le feraient des ventouses, aspire l'air souterrain et, par conséquent, le gaz d'éclairage qui y est contenu. Plus es! grande la différence de température entre la chambre chauffée et l'air souterrain, plus énergique est l'afflux du gaz (2). Le g-az peut traverser des murs épais, pénétrer dans des maisons même distantes de 80 mètres (3).

On voit survenir chez les animaux de la faiblesse musculaire et la paralysie transitoire des extrémités avec léger engourdissement, des convulsions généralisées sans d,yspnée de même qu'une expiration convulsive.

Ont été observés chez V homme: céphalée, vertige, vomissements, faiblesse musculaire, respiration ralentie et plus superficielle; pouls filiforme mais fréquent ou intermittent ; cyanose, pupilles rétrécies et ne réagissant ni à la lumière, ni à l'accommodation (dans des cas isolés il survient de la mydriase); perte absolue de la conscience, taches rouge-clair nombreuses, roulement des globes oculaires; trismus, ainsi que convulsions toniques des muscles en général ou convulsions généralisées. Parfois le sujet perçoit encore les excitations cutanées intenses. Dans le stade

(1) Wagner, Repert. d. anal, Chemie. Bd IV, p. 337. — Ther. Monatsh., 4890, p. 256.

(2) V. Pettenkofer, Vortràge, 1872, p. 141.

(3) BioT, BuL de thérapeutique, 4880, t. XCVUI, p. 507.

VAPEI HS DK CHARBON 4il

asphyxique, la peau se refroidit; la température du corps peut être sous-normale; l'urine et les. matières fécales sont expulsées involontairement ; l'urine peut sentir le g-az d'éclairag^e et contenir de l'albumine ou du sang. La motilité et la sensibilité sont abolies, la respiration est ralentie : la mort n'est pas ordinairement précédée de convulsions; elle peut survenir même après un coma de huit jours de durée, mais le plus souvent elle a lieu dans les quatre premiers jours. Le trismus et le tétanos ne disparaissent habituellement qu'après 48 heures, la conscience et la parole ne reviennent qu'après cinq jours, et les membres paralysés ne récupèrent leur, pouvoir moteur qu'après huit à dix jours.

Quant aux soi-disant symptômes d'intoxication par des ferments, ce fantôme des notions obscures, je n'en ai jamais pu déceler trace dans aucun cas d'empoisonnement par le g^az d'éclairagfe.

Les maladies consécutives concordent avec celles que nous avons mentionnées en parlant des intoxications par les vapeurs de charbon : somnolence, rétention d'urine et des matières fécales, douleurs aux extrémités, œdème, coloration jaune-brunàtre de la peau, tuméfaction et raideur de l'articulation du g-enou, décubitus avec g-ang-rènene g^uérissant parfois qu'après des mois, troubles psychiques, affaiblissement de la mémoire et de l'intelliçence, troubles visuels (diminution de l'acuité visuelle, de l'étendue de l'accommodation, rétrécissement du champ -visuel, trouble légèrement floconneux aux limites de la papille, et trouble de la tache jaune). 11 existe de l'inappétence ; les urines et les selles sont évacuées involontairement. Cet état peut guérir même après une durée de plusieurs jours.

Autopsie. — On a observé chez les animaux : cerveau, méninges et foie gorgés de sang oxycarboné; emphysème pulmonaire, sous-cutané et interstitiel ; cœur rempli de sang non coagulé. Chez V homme on trouve ordinairement: de l'écume et des traces de matières vomies à la bouche; aux extrémités, les taches rouges circonscrites décrites plus haut (parfois elles ne siègent que d'un côté du corps) que l'on retrouve aussi sur les côtés antéro-internes des lombes, au thorax et à l'abdomen; la colo-

ration rouge cerise du sang; plus rarement, des hémorrhagies de la muqueuse duodénale et de l'iléon; et, de temps en temps, des exsudats séreux ou séro-sanguins sous-arachnoïdiens, ainsi que des hémorrhagies dans le canal médullaire.

Pour la recherche du gaz d'éclairage, on procédf^ra comme il a été dit aux empoisonnements par les vapeurs de charbon. Le traitement est aussi identique. Dans un hni prophylactique y on fera attention à ce que, en cas de rupture des tuyaux, non seulement on en effectue la réparation, mais aussi à ce que tous les habitants des maisons avoisinantes soient obligés de laisser pendant assez longtemps les fenêtres ouvertes : en effet, après réparation de la crevasse, le gaz resté dans le sol affluera vers les maisons dès que, par suite de l'abaissement de la température extérieure, elles commenceront à l'aspirer;

GAZ D'EAU. — C'est un mélange gazeux inodore, brûlant avec une flamme non éclairante, que l'on obtient en faisant passer des vapeurs d'eau sur du charbon de bois ou du coke embrasés. Le gaz d'eau ayant traversé de la benzine, devient du gaz carburé et brûle avec une flamme éclairante. Le gaz d'eau pur contient 46 à 49 p. 100 d'oxyde de carbone, tandis que le gaz de Dowson^ qui s'en rapproche, en contient 23 p. 100. Les empoisonnements parce gaz sont, essentiellement, des intoxications oxycarbonées. Chez un homme ayant respiré moins de deux minutes dans une pièce dont l'atmosphère contient 2,5 p. 100 de gaz d'eau, il survient de l'angoisse, du tremblement, de la perte partielle de la motilité, de la nausée, de la céphalée violente, etc. Après un séjour plus prolongé, ce sont le coma profond et les troubles respiratoires qui occupent la première place. Dans le sang des animaux à sang froid empoisonnés par le gaz d'eau, on remarque le ratatinement du protoplasma des globules rouges, leur émiettement et la diminution de leurs propriétés éosinophiles (1). A New-York il survint en 7 ans (1880-1888) 184 cas d'issue fatale par suite du gaz d'eau, et seulement 9 cas d'empoisonnement par les vapeurs de charbon. Pour ce qui est du traitement^ outre les remèdes

(1) Wyss, Correstpondenzbl. f. Schweiz, Aertze, 1889, p. 22.

VAPEIRS DE CHARBON 1J3

décrils plus haut, on a proposé encore rinjeciion inira-veineuse de lait (I).

GAZ DES MIMES (GRISOU). — En faisant saulor une mine à la poudre, il se dégage des içaz qui peuvent provoquer des phénomènes d'intoxication chez les sujels se trouvant dans les g-aleries ou occupés à des travaux de déblayagfe. Le g-risou est composé d'oxyde de carbone (4 à 10 p. 100) et d'acide carbonique (oOp. 100 environ), d'azote et d'hydrogène, d'oxygène et de traces d'hydrogène sulfuré. Le mal des mineurs n'est donc point un empoisonnement par l'hydrogène sulfuré, mais une intoxication par les vapeurs de charbon. Gomme c'est le cas avec cette dernière intoxication, les phénomènes observés dans le mal des mineurs sont dus aussi bien à la présence de l'oxyde de carbone et de l'acide carbonique, qu'à la diminution de l'oxygène. Le mal des mineurs s'observe aussi dans les cas où l'on fait sauter la mine à l'aide du coton f'uhninant : or, ici il ne se dégage point d'hydrogène sulfuré, mais énormément (20 à 30 p. 100 environ) d'oxyde de carbone et d'acide carbonique.

Symptômes. — Le gaz n'est-il inhalé qu'en petite quantité, il survient seulement de la céphalée frontale térébrante, du battement préauriculaire; la marche devient titubante et le malade est engourdi. Dans les cas plus graves, l'ouvrier échappé de la fosse avec les symptômes susmentionnés, tombe brusquement sans proférer un cri ; on constate alors de l'anesthésie, de la perte de connaissance, du hoquet et des vomissements. 11 peut se rétablir dans une heure ; mais on peut aussi voir survenir des convulsions cloniques et toniques, la respiration stertoreuse, Tabolition du réflexe pupillaire, ainsi que des sueurs froides : le malade ne revient à lui que lentement. On a proposé dans un but prophylactique j entre autres choses, de faire porter aux mineurs d'os respirateurs appropriés remplis de substances absorbant l'acide carbonique et l'oxyde de carbone, d'amener l'air frais du dehors et de débai:rasser aussitôt (jue possible les fosses des çaz délétères.

(1) Cleaveland, Boston med. and. anrg. Jouvn , d88U.

Toxicologie. 8

[Dans ces dernières années, Tétude de Tintoxication par Toxyde de carbone a été reprise et très suivie, notamment, par MM. Gréhant et de Saint-Martin ainsi que par les physiologistes italiens. Les recherches exécutées dans le but de se rendre compte des conditions de viabilité du tunnel de Ronco ont entraîné des travaux, d*ordre physiologique pur, qui ont éclairé la question d'un jour inattendu.

D'après les expériences de Benedicenti et Trêves, ce serait exclusivement à Taction asphyxiante de l'oxyde de carbone qu'il faudrait rapporter les troubles causés par ce poison, l'action sur le système nerveux étant, sinon tout à fait négligeable, au moins d'une importance fort secondaire.

L'action sur le système musculaire à laquelle certains auteurs ont voulu attribuer un rôle prépondérant serait elle-même fort au-dessous, comme importance, de l'action exercée par l'oxyde de carbone sur le sang.

« Aux doses où se produisent généralement les empoisonnements par ce gaz, disent les expérimentateurs précédemment cités, l'oxyde de carbone provoque la mort, chez les animaux supérieurs, par un processus d'asphyxie lente, identique à celui que provoque la soustraction graduelle d'oxygène ou la raréfaction de l'air capables de déterminer la mort dans un espace de temps correspondant. Les modifications du pouls, de la pression, de la respiration, considérées soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports chronologiques, sont égales dans les trois cas d'asphyxie. *

Mais, cependant, certains faits, notamment d'empoisonnements subaigus et chroniques, démontrent bien la possibilité d'altérations durables du système neuro-musculaire. Comme des phénomènes semblables n'ont jamais pu être observés dans les nombreuses expériences effectuées sur les animaux, on se trouve réduit à cette hypothèse, un peu insuffisante par son indécision, que les cellules humaines seraient plus sensibles à l'action dénutritive de l'oxyde de carbone.

Quelques expériences font cependant ressortir une sorte d'action élective, exercée dans certaines circonstances et chez certains animaux, sur l'élément musculaire. Tandis que les expériences de M. Wehmeyer l'amènent à cette conclusion que les muscles de l'écrevisse (Astacus fluviatilis) se comportent dans l'oxyde de carbone comme dans un milieu quelconque privé d'oxygène : ainsi, de même que cela s'observe dans l'eau bouillie, l'excitation minima nécessaire pour produire un mouvement appréciable dans le muscle est peu diminuée par l'oxyde de carbone; comme dans l'asphyxie, le muscle empoisonné se contracte et se relâche plus lentement et il s'épuise beaucoup plus rapidement ; l'oxyde de carbone, même à la tension de 5 atmosphères, ne provoque pas la perte de l'excitabilité ; au contraire, les recherches de M. Audenino le conduisent à dire que le gastrocnémien chez la grenouille perd son excitabilité lentement, mais notablement plus vite que dans des gaz indifférents dans les mêmes conditions d'humidité et de température ; que la quantité de travail subit une diminution notablement plus marquée que celle observée pour l'excitabilité ; que

OXYDK DE CARBONE Ho

rexcilabililé et l'amplitude des contractions diminuent notablement plus vite si le rauscle a exécuté auparavant une certaine quantité de travail en séries de contractions rythmiques, ce qui est d'accord avec ce fait constant d'observations que l'action de Toxyde de carbone se fait sentir davantag-e après la fatig-ue.

Les différences constatées par M. Audenino sont faibles, mais elles sont évidentes. En ce qui concerne Télasticité, la distensibilité aug-mente et la rétractibilité diminue : on observe bien des modifications analogues dans les gaz inertes, mais seulement après un temps beaucoup plus long.

Lorsque Toxyde de carbone pénètre par la voie de la circulation et vient agir sur le muscle non détaché du corps, on observe, après deux à trois heures, une augmentation notable de Texcitabilité et une amplitude au moins égale à • la normale; puis, une diminution après huit à dix heures. En ce qui regarde la forme de la courbe, sa hauteur est plus grande, sa période latente moindre et on constate souvent une légère contracture; on obtient ensuite la courbe du muscle fatigué ; puis la période latente augmente et Ton arrive à une phase prolongée d'énergie décroissante.

Mais l'auteur paraît attacher une telle importance à l'action exercée par l'oxyde de carbone sur le sang qu'il invoque, pour expliquer ces phénomènes, llnlervention probable de Thémoglobine musculaire pour la part qu'elle peut prendre dans les échanges nutritifs.

Quoi qu'il en soit, l'expérimentation sur les animaux montre une augmentation de 15 à 20 p. 100 du travail musculaire, après respiration momentanée d'air oiycarboné (0,23 à 0,40 p. 100), augmentation très probablement causée par excitation cérébrale. Une expérience de Herlitzka sur les chiens a révélé des mouvements plus intenses par excitation galvanique de la région corticale des circonvolutions qu'avant l'inspiration de l'air oxycarboné, ou bien des contractions musculaires aussi intenses avec des excitations galvaniques plus faibles. Ces phénomènes d'augmentation du travail musculaire ont été vérifiés par Mosso sur l'homme (1).

La fatigue ne comnricnce à s'accuser que sous l'influence de l'intervention du cœur qui prend alors une influence prépondérante; l'insuffisance d'irrigation sanguine et d'hématose devient plus efficace que l'excitation. Fait-on exécuter le moindre travail musculaire à un animal en cours d'intoxication par l'oxyde de carbone, son état s'aggrave immédiatement; l'effet exercé sur le cœur par le travail des muscles dure pendant un temps beaucoup plus long que dans Tétat normal. 11 en est de même pour les émotions de toute nature : excitation douloureuse, éveil de l'attention, influences psychiques de toute sorte. On sait, d'ailleurs, que le travail des muscles dans un air raréfié rend l'organisme plus sensible aux produits de déchet de la fatigue musculaire ou nerveuse et cette diminution de résistance a été expérimentalement démontrée vis-à-vis de certaines toxines ou bactéries.

(1) Mosso, etc., Archiva italiennes de biologie, t. XXXI V et XXXV.

Il() POISONS inorganiqi;es

De môme, un individu qu'un empoisonnement graduel' par l oxyde de carbone met en état de dépression, est disposé à ressentir beaucoup plus gravement l'action, générale sur l'organisme mais spéciale sur le cœur, de l'acide carbonique qui s'accumule en abondance à cdlé de cet oxyde de carbone dans un grand nombre des circonstances où ce dernier gaz se trouve prendre naissance. Haldane a réalisé des expériences dans lesquelles il a pu arriver à la 'saturation du tiers des hématies par l'oxyde de carbone sans qu'il y eilt apparition de symptômes appréciables, et les phénomènes d'empoisonnement se manifestaient brusquement avec l'intervention d'un exercice musculaire.

L'action exercée par l'oxyde de carbone sur le cœur est très remarquable mais nullement élective: elle reconnaît pour cause l'insuffisance d'oxygénation du sang nécessaire au fonctionnement du muscle cardiaque. La mort peut donc avoir lieu de façon presque foudroyante avec les mêmes symptômes que ceux que l'on observe dans la ligature des vaisseaux allant au cerveau et par un mécanisme identique. A doses élevées ou pur, l'oxyde de carbone peutprovoquer la paralysie plus ou moins prompte du cœur, indépendamment de toute action nerveuse directe ou réflexe. Les centres des vagues et les centres respiratoires peuvent être paralysés sans subir d'excitation préalable; et leur paralysie peu être indépendante On peut observer l'augmentation de fréquence du cœur môme après ralentissement préalable par la digitale; il doit donc y avoir, dans la moelle allongée, paralysie des cellules nerveuses exerçant une action modératrice sur les contractions cardiaques.

L'oxyde de carbone se montre inactif sur les cils vibratiles des diverses cellules, lesinfusoires, les spermatozoïdes ; il est donc absolument dépourvu de tout pouvoir anesthésique.

Herlitzka a essayé de déterminer expérimentalement Taction exercée sur les zones motrices corticales. Dans le cas où l'absorption de l'oxyde de carbone est rapide et considérable, il a observé d'abord une augmentation d'excitabilité du bulbe et ensuite la paralysie de l'écorce, de la moelle et du bulbe. Dans le cas où l'absorption de l'oxyde de carbone est lente et faible, il y a d'abord augmentation de l'excitabilité du bulbe et de l'écorce et ensuite paralysie successive de l'écorce et de la moelle et du bulbe. Les deux formes diflPèrent seulement en ce que, dans la forme lente de l'intoxication, il y a augmentation, au début, de l'excitabilité corticale.

Les faits suivants montrent bien le peu de part aflférent au système nerveux dans les phénomènes d'iutoxicatiou. Une grenouille à bulbe complètement détruit ne présente plus d'arrêt du cœur sous l'influence de l'oxyde de carbone parfaitement purifié, cela, bien que le sang aitaccjuis le maximum de la couleur rouge-laque caractéristique de l'empoisonnement. Sur un chien préalablement curarisé, on pratique la soustraction de plus de la moitié du sang que l'on remplace par la même quantité, ou même une quantité plus grande, de sang saturé d'oxyde de carbone: on n'observe aucune modification, ni dans l'énergie, ni dans la fréquence du pouls; à part celle due au relèvement graduel de la

OXYDE DE CARBONE il?

pression abaissée, au début, de plus des deux tiers de sa valeur normale.

L'étude des variations de la température les montre analogues à celles que peut déterminer une anémie rapide et profonde, telle que celle résultant d'une hémorrhag'ie copieuse. La dépression des combustions org'aniques est si rapide et si grave qu'il faut, dans les cas d'empoisonnement suivis de guérison et provoqués par les mélanges avec l'air de 1 à 2 p. 100 et plus d'oxyde de carbone, deux à trois heures d'inhalation d'air pur avant que la période de retour s'accentue et que la température remonte. Au début, on constate une légère élévation de température due à l'irritation produite par l'oxyde de carbone ; elle est bientôt suivie d'une phase marquée d'abaissement de température coïncidant avec la dépression du système nerveux ; enfin, la période de réparation est si^alée par une élévation de température plus ou moins considérable et prolongée (fièvre de retour).

De remarquables expériences, dues à Haldane, semblent devoir entraîner la conviction et faire admettre que l'oxyde de carbone se conduit simplement comme un g-az asphyxiant. On peut f^ire respirer à des rats, sans qu'ils meurent, un mélange à parties égales d'oxyde de carbone et d'oxygène comprimé à deux atmosphères, alors que ces animaux succombent dans un air contenant seulement 0,2 p. 100 d'oxyde de carbone.

Toutefois, la conclusion que CO se conduit alors comme un gaz indifférent (axote, hydrogène), à l'exclusion de son affinité pour l'hémoglobine, me paraît prématurée et excessive, attendu que l'on peut assez vraisemblablement admettre que cette affinité varie dans de semblables conditions expérimentales. De plus, il faut tenir compte aussi des propriétés spéciales de l'hémoglobine unie au stroraa globulaire. Lorsqu'elle est séparée de l'hématie, l'hémoglobine est beaucoup moins apte aux échanges gazeux, elle se combine difficilement avec l'oxyde de carbone, et devient même nuisible pour l'organisme qui s'efforce de Téliminer rapidement. Ce n'est donc pas un simple phénomène physico-mécanique qui règle l'union de l'hémoglobine avec le stroma globulaire; il existe évidemment un rapport beaucoup plus intime et plus délicat dont la rupture entraîne l'abolition des propriétés fonctionnelles de l'hématie ; et il me paraît difficile d'assimiler, au point de vue de la façon dont cette rupture peut être provoquée, l'action de gaz inertes tels que l'azote ou l'hydrogène à celle de Toiyde de carbone.

Je reviens aux expériences de Haldane. Dès qu'on diminue la pression et qu'on relire l'animal de l'atmosphère comprimée, il meurt. La mort se produit également lorsqu'on effectue la décompression lente ; on ne peut donc pas supposer que la mort est déterminée par embolie provoquée par de petites bulles içazeuses. A la pression de huit atmosphères, l'air est suffisant pour abolir laction funeste de l'oxyde de carbone. U. Mosso a pu réaliser la survie de chats, de chiens et de .singes placés dans des atmosphères renfermant 4 et 5 p. 1 00 d*oxvde de carbone, en faisant passer de l'air pur comprimé, pendant une demi-heure, dans l'appareil renfermant an début le mélange toxique sous pression que ces

animaux avaient inhalé pendant un quart d'heure. Sans cette sorte de lavag-e g-azeux, la mort des animaux était très rapide après la décompression, presque instantanée.

D'ailleurs, pour certains savants, Boehm par exemple, les faits postérieurs à l'intoxication, tels que déjgi-énérescences, phénomènes nerveux, amnésie, etc., ne sont pas spécifiques de Toxyde de carbone et s'observeraient aussi bien dans toutes les formes d'anoxyhémie. Dans les deux cas, les fonctions du système nerveux se rétablissent lentement et dans un ordre précisément inverse de celui dans lequel a eu lieu la disparition. Comme cela se produit par la suppression g'raduelle et complète d'oxy{?;'ène, les échang'es deviennent impossibles et toute fonction liée intimement à un échange matériel s'abolit ; d'où résulte : paralysie motrice, anesthésie, perte des fonctions psychiques, disparition des réflexes et de l'excitabilité corticale, comme dans l'anoxyhémie très aig'uë, ou dans la période terminale de l'anoxyhémie plus lente. Par la suppression incomplète, ou très lente, de l'oxygène, il peut s'accumuler dans les tissus des produits d'oxydation incomplète (substances réductrices) capables de déterminer des accidents éloignés.

11 est indéniable que, sur un très grand nombre de points, il existe une identité complète entre les phénomènes déterminés par l'asphyxie dans un gaz inerte et ceux que provoque l'oxyde de carbone ; mais il y a, incontestablement, certains points où cette identité ne subsiste plus, et cela est rationnel, l'oxyde de carbone ne pouvant être simplement considéré, vis-à-vis de l'organisme animal, comme un gaz indifférent.

Pour ce qui regarde les mélanges avec l'air, la proportion de 25 à 30 p. iOO provoque une mort presque foudroyante. Avec une proportion variant de 5 à 20 p. 100, la mort arrive dans l'espace de quinze à vingt minutes, trente au plus. On n'observe pas de gradation correspondant à la richesse toxique dans l'intensité des phénomènes et la rapidité de succession des diverses phases. L'air contenant de 1 à 5 p. 100 d'oxyde de carbone peut déterminer la mort dans un temps plus ou moins long, suivant la proportion de gaz toxique. Avec les mélanges moins riches, de 0,5 à 0,3 p. 100, la durée qui s'écoule avant la mort augmente en proportions toujours plus grandes.

Avec les mélanges à 0,2 p. 100 les manifestations toxiques sont assez lentes à se produire. Les mélanges à 0,35 et 0,40 p. 100, respires pendant une heure seulement, provoquent des phénomènes d'empoisonnement. Lorsque l'individu inhale un air dont la richesse en oxyde de carbone s'accroît graduellement et lentement, avant môme que la proportion de CO arrive à atteindre 0,5 p. 100, on observe le passage rapide et brusque des conditions normales à celles dans lesquelles l'empoisonnement aigu se trouve réalisé. Les phénomènes, et les conditions dans lesquelles ils se produisent, sont presque absolument identiques chez l'homme et le chien.

D'après Haldane, ainsi que la plupart des physiologistes, une proportion de 0,05 p. 100 d'oxyde de carbone dans l'air représente la toxicité minima capable

OXYDE DE CARBONE 119

de faire sentir ses efiPets sur l*homme, à la condition que cet air soit respiré longtemps. En raison de la lenteur avec laquelle Toxyde de carbone est éliminé, il doit être envisag-é comme un poison à action cumulative^ mais agissant d*une manière rapide et profonde lorsqu'un certain degré de saturation du sang est atteint.

L'intoxication oxycarbonique intéresse au moins autant Thygiène que la médecine légale, et ces deux points de vue sont tellement connexes et bien souvent «mêlés Tun à l'autre, qu'il est impossible de ne pas envisager la question d'hygiène dans un traité de toxicologie. Les patientes et consciencieuses études de M. Gréhant ont contribué, pour la plus grande part, à fixer nos connaissances à ce sujet. Il a établi très exactement les conditions dans lesquelles se produit, le plus généralement, l'oxyde de carbone et il a imaginé une méthode très élégante et très délicate pour sa recherche et son dosage.

La plus abondante source de production de l'oxyde de carbone est la combastion des produits organiques servant soit pour le chauffage, soit pour l'éclairage. On sait que Sainte-Claire Deville a prouvé le passage de l'oxyde de carbone à travers la fonte portée à la température du rouge ; de son côté Gréhant a montré qu'il peut y avoir réduction de l'acide carbonique ambiant par la surface rouge du carbure de fer. En ce qui regarde l'éclairage c'est la combustion du gaz qui fournit la plus forte proportion d'oxyde de carbone. En analysant les gaz d'une atmosphère dans laquelle avaient brûlé des becs Auer, Gréhant a trouvé la composition suivante pour 100 ce. : oxygène 12 ce. 3 ; acide carbonique 3 ce. 7 ; azote 84 ce. L'oxyde de carbone était contenu dans la proportion de 1 p. 19600 à 1 p. 17700 ; le rapport de l'acide carbonique à l'oxyde de carbone était représenté par 655. La combustion des lampes à pétrole ne fournit que 1/36000 à 1/29000 d'oxyde de carbone; et le rapport de GO^ à CO = 1025. La combustion des bougies donne une atmosphère encore moins riche, l'oxyde de carbone n'est plus que 1/37500 du volume total, et le rapport CO* à CO = 1610. Relativement aux divers modes de chauffage, la combustion fournit des mélanges gazeux dans lesquels la proportion de l'oxyde de carbone varie de 0 vol. 01 à 16 vol. pour 100 volumes d'acide carbonique. Dans une très récente étude sur la composition de l'air et des fumées de l'atmosphère de Paris, M. Armand Gautier a calculé, qu'en hiver, le fonctionnement des divers foyers et des appareils à combustion lente dégageait environ 8 litres d'oxyde de carbone par mètre carré de l'atmosphère, et qu'en supposant une diffusion presque instantanée dans une colonne de 300 mètres de hauteur, il en résultait encore une atmosphère d'air respirable contenant 27 ce. d'oxyde de carbone par mètre cube.

En raison de l'affinité remarquable de l'oxyde de carbone pour l'hémoglobine combinée aux hématies, ça n'est pas une proportion négligeable ; et il faut se rappeler ici qu'on a pu observer des accidents assez graves et parfaitement patbognomoniques après un assez long séjour dans une atmosphère contenant seulement 1/3200 d'oxyde de carbone.

120 POISONS INORGANI(^UES

Si l'on peut ainsi dire, les individus vivant dans une atmosphère renfermant de petites quantités d'oxjde de carbone sont charg-és de l'épurer aux dépens de la fixation de cet oxyde de carbone sur leurs hématies ; et les travaux de Gréhant nous ont appris, par ses expériences effectuées sur les chiens, que le sang* fixe, dans l'espace de deux heures, la cinquième partie du volume de l'oxyde de carbone ayant circulé dans les poumons et que, pour les mélangées d'air et d'oxyde de carbone dont la richesse en GO est comprise entre i 6000 et 4/60000, la valeur du volume d'oxyde de carbone fixé est exactement^ proportionnelle au temps. La quantité de g-az toxique fixé en un temps donné par le sang est d'autant plus considérable que la richesse de l'air en oxyde de carbone est elle-même plus grande : ainsi, après deux heures, Gréhant a trouvé iOcc. d'oxyde de carbone pour 100 ce. de sang" avec un mélang-e au 1000®. ; et Occ.5 pour lOOcc. de sang* avec un mélang-e au 60000^. Aussi peut-on, à l'état normal, retrouver des traces d'oxyde de carbone dans le sang des animaux vivant dans l'air des g-randes villes.

En raison autant de leur importance que de leur application aux recherches médico-lég-ales, je crois utile de décrire ici doux procédés de recherche et dé dosage de l'oxyde de carbone, celui de Gréhant à l'aide d'une modification apportée par lui à l'appareil, appelé grisoumètre, imag-iné par M. Goquillion pour déceler la présence de très petites quantités de formène dans l'air des mines de houille, et celui de Nicloux, à l'aide de l'acide iodique, déjà utilisé par d'autres expérimentateurs. Dans ces deux procédés, on commence par faire respirer àdes animaux un volume connu de l'air dans lequel il s'ag'it d'évaluer la quantité d'oxyde de carbone ; on pratique une prise de sang, de quantité déterminée, et on en extrait les g'az à l'aide de la pompe à mercure : c'est ce dernier mélange g-azeux dont on détermine la richesse en GO par le g-risoumèlre ou par l'acide iodique. Il importe de doser au préalable le petit volume de g'az combustible dans le grisoumètre, ou réduisant l'acide iodique fourni par le sang normal, afin de le retrancher du volume d'oxyde de carbone fixé par le sang- après une ou plusieurs heures. Et en effet, si l'on peut reprocher au procédé par l'acide iodique de n'être pas à l'abri de toute cause d'erreur parce que d'autres substances que l'oxyde de carbone peuvent, dans les conditions de l'expérience, réduire l'acide iodique et mettre en liberté de l'iode qui sera transformé par le calcul en oxyde de carbone, de même le g-risoumètre donne seulement la mesure de la réduction du volume g-azeux primitif, mais non celle de l'acide carbonique, produit par l'oxydation de l'oxyde de carbone ; et on s'expose, par conséquent, à compter comme oxyde de carbone des carbures d'hydrogène ou tout autre gaz capable de fournir par oxydation des produits solubles. Aussi est-ce avec raison que M. de Saint-Martin recommande d'épuiser le sang dans le vide à doux reprises : une première fois pour éliminer tous les gaz autres que l'oxyde de carbone (on sait en effet, que l'oxyde de carbone et une partie de l'acide carbonique ne sont pas séparés par la seule action du vide, surtout s'il n'est pas trop long-lemps prolongé ; tandis que la majeure

OXYDE DE CARBONE

partie de l*acide carbonique, roxyg-ènc. la presque totalité de Tazote et les traces d'hydrog'ène, de formène ou autres carbures que le sang^ peut accidentellement contenir se dég-afi^nl dans ces conditions) ; cl une seconde fois, en présence d'acide tartrique (ou aaHique, ou phosphorique), pour ex traire Toxyde de carbone mélang'é seulement à une petite quantité d'acide carbonique et à des traces d'azote.

A. GniSOUMÈTRE DE GrÉ-

HANT. — Il repose sur la (iimioution de volume, ou réduction de gaz dépendant de la proportion de g-az combustible (dans Tespèce CO) contenue dans lé mé-

L'appareil se compose d'une ampoule cylindrique lE, fier. 1 et 2) dont Textrémité inférieure se continue par un tube vertical long* de 45 centimètres et de 7 millimètres de diamètre eilérieur.Ce tube est divisé, à partir de la soudure, en 86 parties d'ég'al volume qui constituent les divisions du ffrisoumètre. Sur les parois de Tarn poule sont soudés deux tubes recourbés traversés par un fil de platine R, R') qui est enroulé en spirale dans l'ampoule. Les deux extrémités de ce fil de platine, noyées dans du mercure à leur sortie des tubes pour réaliser une

Fig. 1. — GrisoumèLre de Grêhant.

E, réservoir dans lequel s'opère la combustion des gaz.

R R', spirale de platine pouvant être portée au rouge au moyen du courant d'une pile.

C, robinet-pointeau assurant une fermeture hermétique de l'appareil.

H, anneau métallique servant à attactier te grisoumètre à la potence d'un support le long duquel il est mû au moyen d'un treuil T.

M, longues tiges de laiton servant à manœuvrer le robinet inférieur plongé dans l'eau.

J, tube d'amenée d'eau servant à maintenir constante la température de l'éprouvelte dans laquelle est plongé le grisoumètre. Un thermoiuèlrc suspendu à une tige (ixée sur le support à potence permet de connaître constamment cotte température.

POISONS INORGANigUES

fermeture absolument hermétique, sont en rapport avec les pôles d'une

pile de 6 à 8 éléments Bunsen destinée à porter la spirale au roug-e. A la partie supérieure de Tampoule, un robinet-pointeau en laiton (C et D Rg. i et 2) donne pour la fermeture de l'ampoule une sécurité absolue.

Un robinet de laiton ferme la partie inférieure du tube gradué soudé à Tampoule. Ce robinet peut se manœuvrer au moyen de deux longues tiges de laiton (M, iig. 1) terminées par des anneaux agissant comme bielles siir la clef : le boisseau de ce robinet a été percé de telle manière que, dans la position représentée par la figure 1, Taxe du canal fait pn angle de 45» avec Thorizon, de sorte qu'il suffît de lui faire effectuer un quart de tour dans le sens des aiguilles d*une montre pour fermer complètement le robinet (le canal est alors horizontal), ou bien, au contraire, un quart de tour dans le sens inverse des aiguilles d*une montre pour ouvrir le robinet (le canal est alors vertical). Ce dispositif ingénieux, E. réservoir dans lequel s'opère la combustion ^^ ^ ç.^^ j^ constructeur de

des gaz. n ., . 1 •

R R', spirale do platine pouvant élre portée 1 appareil, supprime le point mort

au rouge au moyen du courant dune pile. et rend le mouvement des tig-es

H. anneau métallique servant à attacher le gri- « .| ^ ^ . -r»

soumètre à la potence d'un support le long duquel f»*^»}^ «^ toujours efhcace.

il est niù au moyen d'un cordeau actionné par un L'appareil, suspendu à une po-

^^®"**- ... . , i tence au moyen d'un anneau mé-

C, robinet-pointeau assurant une fermeture her- ... ,, -^ , , . " métique de l'appareil. tallique H, peut, à volonté, être

D, détail de la construction du robinet-pointeau, immergé dans une éprouvette pu B, cloche renfermant le gaz qui doit élre intro- .-, i^ i»^„., «.. ^^„«« j« «^..

duit dans le grisouniètre. ^.^^'^^ ^.^ ^ ^«" «" "^^3^^" ^^ P^""

A, î^upport à plateau, mobile verticalement, lies reliées à un treuil commandé pour permettre la manœuvre de remplissage du p^p y^e manivelle : ce treuil est grisoumètre. "^ ,, , ,

pourvu d une roue à rochet et

d'un cliquet. La température est maintenue constante grâce à un écoulement

Pig.

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