‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 170 sur 172 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

Des accidents consécutifs à l’empoisonnement aigu.

Il arrive souvent que des individus empoisonnés par une substance vénéneuse énergique éprouvent les accidents les plus graves, qui ne sont cependant pas suivis d’une mort prompte : l’état de ces malades s’améliore pendant quelques jours; mais il ne tarde pas à se déclarer des symptômes fâcheux qui se prolongent pendant un temps plus ou moins long, et qui pour l’ordinaire se terminent d’une manière funeste. Je vais rapporter quelques observations sur cet objet.

(i) Mémoire de M. Magendie sur V lunétique , p. 28.

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DE L’EMPOISONNEMENT

Observation irc. — Marie Ladan, âgée de cinquante-trois ans, but environ une cuillerée d’eau forte, croyant boire de l’eau ordinaire; elle ne tarda pas à en rejeter la plus grande parlie : aussitôt hoquet , rapports abondants, nausées, vomissements répétés. Une demi-heure après, on lui fit une saignée du bras, et on lui administra de l’eau de gomme , du lait. Les premiers accidents se calmèrent par degrés; mais la constipation excessivement opiniâtre dont elle était tourmentée dès les premiers jours resta la môme. Au bout de dix jours de traitement et de décroissement assez marqué des symptômes, cette malade mangea, pour la première fois, un peu de vermicelle, et le vomit aussitôt. Depuis son accident , elle salivait beaucoup , avait une haleine d’une fétidité incroyable, mais elle ne rendait, dans les matières de ses vomissements, aucune portion membraneuse : seulement elle croyait sentir, dans le fond de sa gorge , la présence d’un corps étranger qui la fatiguait sans cesse, gênait la déglutition et la respiration, altérait la parole, etc. Le vingtième jour de son empoisonnement , après avoir fait beaucoup d’efforts , elle rendit , par l’anus, un long paquet membraneux d’une seule pièce, replié et roulé sur lui-même, qui représentait la forme de l’œsophage et de l’estomac avec toutes leurs dimensions , et qui n’était autre chose que la membrane interne de ces organes, qui avait été soulevée et décollée dans tous ses points à la fois; elle avait 3 ou 6 millimètres d’épaisseur et une couleur brune très marquée. Les portions correspondantes au grand et petit cul-de-sac de l’estomac étaient amincies et percées de plusieurs trous. Dès ce moment, la sensibilité du canal digestif devint excessive; les vomissements furent plus répétés, et il était impossible de lui faire garder les aliments : le lait, qui avait servi de nourriture pendant quinze jours, était vomi sous forme de caillots. Quelques jours après, la malade allait mieux et mangeait de la soupe, des œufs et des brioches, et ne les vomissait qu’assez rarement. Son embonpoint était singulièrement diminué; mais elle conservait beaucoup de fraîcheur, et pouvait marcher un peu ; des tiraillements d’estomac, une constipation des plus opiniâtres et une espèce de malaise continuel s’opposaient sans cesse à son rétablissement. Ces accidents augmentèrent ; la salivation excessivement abondante qui la tourmentait depuis son accident devenait de plus en plus considérable ; tout ce qu’elle prenait était vomi ; les facultés intellectuelles étaient dans leur état naturel; la membrane des lèvres et de l’intérieur de la bouche , saine en apparence , s’enlevait au moindre contact; la malade s’épuisait en vains efforts pour vomir. Enfin, deux mois après l’accident, elle eut un étourdissement et mourut.

Ouverture du cadavre. — Les orifices cardiaque et pylorique étaient sensiblement rétrécis ; la surface interne de l’œsophage et de l’estomac, très lisse et polie, tachetée et nuancée en rouge plus ou moins vif, n’avait nullement l’aspect ordinaire ; ce dernier organe était singulièrement diminué de volume. Le canal intestinal ne parut pas beaucoup rétréci, et tous les organes abdominaux présentèrent à peu près leur état ordinaire

Tarira, à qui j’ai emprunté cette observation, dit que, dans des

cas de cette nature, les accidents développés d’abord par l’acide azotique décroissent insensiblement ; mais que les malades conservent une grande disposition au vomissement. Au bout de quelque temps , la membrane interne du canal digestif est frappée de mort, et rejetée en entier ou par portions sous forme de lambeaux comme pourris ou boursouflés. Lorsque la mort tarde à arriver, les malades tombent dans le marasme, parce que la digestion ne peut plus s’effectuer; ils sont tourmentés d’une envie pressante d’aller à la garde-robe sans pouvoir évacuer; et il se passe quelquefois trois mois sans qu’ils rendent, en une ou deux fois, que de très petites masses de matières fécales, moulées en forme de pilules de quelques grains; la maigreur devient excessive, la physionomie rebutante; ils crachotent à chaque instant, vomissent sans cesse des escarres ou des portions membraneuses putréfiées, d’une odeur infecte, résultat de l'exfol iation de l’œsophage et de l’estomac, dont elles ont quelquefois la forme. Dans quelques circonstances, ces matières sont entraînées par les selles. «La peau devient sèche, écailleuse, presque morte, et inerte comme dans la vieillesse. Les facultés physiques sont éteintes ; les facultés morales sont quelquefois singulièrement dégénérées : il n’en reste, s’il est permis de parler ainsi, que le simulacre. Les ravages qui, dans l’ordre naturel, devraient être le résultat progressif de beaucoup d’années sont celui de quelques mois : tout , dans ces sujets, offre l’image d’une décrépitude accidentelle et prématurée. L’individu existeencore ; mais il n’est séparé que par un intervalle pour ainsi dire imperceptible de la mort, qui anticipe tous les jours, et s’approprie en détail une portion du domaine de la vie (1).»

Après la mort de ces individus, on trouve le canal digestif réduit à une petitesse extrême : il pourrait être contenu dans le creux de la main. Les intestins ont le calibre du petit doigt: quelquefois ils égalent à peine la grosseur du tuyau d’une grosse plume à écrire. Leurs parois sont très épaisses; leur cavité, nulle ou presque nulle, ne contient qu’un peu de mucosités. Dans quelques circonstances, l’estomac adhère au diaphragme , au foie ou à la rate. Quelquefois ces adhérences sont simples; mais, le plus souvent, les parois de ce viscère ont été désorganisées et exfoliées; alors l’organe qui se trouve en contact avec l’estomac, et adhère avec lui dans cette partie entièrement brûlée, lui sert de paroi, ou plutôt c’est sa membrane extérieure qui est collée contre cette lacune ou espèce de trou ; elle s’épaissit un peu, mais reste pourtant assez transparente pour que l’on puisse voir la couleur du tissu du viscère qu’elle recouvre. L’ouverture du pylore est tellement rétrécie, qu’il est quelquefois impossible d y introduire un stylet. On voit à la face interne de l’estomac, dans le grand cul-de-sac, près du pylore et de l’orifice cardiaque, dans l’œsophage, l’arrière-bouche et le pharynx , des plaques lisses et vermeilles ou des cicatrices produites par la régénération de la membrane muqueuse.

(1) Tartra, ouvrage cité, p. 169.

DE L’EMPOISONNEMENT

Observation 2e. — Adam Péleur, âgé de quarante-six ans, était occupé, depuis vingt-huit ans, 5 enduire la porcelaine de blanc de plomb. Il resseniii la première colique métallique en 1795 : il en fut traité et guéri à la Charité. Cinq mois après, il en eut une autre; et depuis , tous les ans il en fut atteint. En 1802, il éprouva des douleurs qui augmentèrent graduellement. Il avait remarqué, depuis six semaines, que scs bras étaient plus pesants et plus faibles; c’est aussi depuis ce temps que les coliques avaient diminué considérablement. Ce phénomène arriva en vingt-quatre heures : le malade dit que, depuis ce temps, la colique lui était tombée dans les bras. 11 entra à la Charité le 17 ventôse an xi (1803), et il offrait l’élat suivant :

Air de vieillesse, lenteur remarquable dans les réponses, céphalalgie légère, frisson passager, point de vomissement. Il éprouvait fort peu de coliques; le ventre était un peu déprimé, il n’avait pas de constipation ; le pouls était plutôt rare que fréquent; les bras étaient encore un peu mobiles; les muscles extenseurs des mains paralysés, ainsi que ceux des doigts. Son sommeil était assez bon ; il se promenait quelque temps pendant le jour.

Le 18, il eut une attaque d’épilepsie (elle avait déjà eu lieu depuis son entrée à l’hospice) ; il perdait connaissance, avait des convulsions , écumait un peu; la langue était jaunâtre , un peu sèche et point amère. ( Tisane sudorifique , lavement purgatif des peintres , et anodin ; thériaque.)

Le 19, point d'attaque, même état. ( Eau de casse avec 10 centigrammes de tartreslibié et 64 grammes de sel de Glauber. tisane sudorifique, lavement anodin , julep.)

Le 2<>, douleur dans les bras et dans les jambes.

Jusqu’au 13 germinal, ce malade s’est soutenu dans une alternative de santé, étant en général assez bien pour son état, mais se trouvant mieux certains jours que d autres. Le mouvement revenait lentement; les coliques étaient sourdes et légères. Son traitement a consisté, pendant tout ce temps, en tisanes sudorifiques, rendues quelquefois laxatives, lavements anodins, potions antispasmodiques, extrait de genièvre, thériaque, etc. Il fut aussi purgé plusieurs fois. Le 27, il avait eu un accès épileptique.

Le 14 germinal, stupeur, mouvements convulsifs à la face, toux sans expectoration, pouls faible, petit et fréquent; nuit pénible, rêvasseries légères ( Petit lait avec des tamarins, infusion de chicorée et de bourrache , bols de camphre et de nitre.)

Le 15, prostration des forces, supination, soubresauts des tendons, œil éteint, pulvérulent; peau sale, terreuse, imprégnée d’une chaleur sèche et âcre. ( Même prescription.)

Le 16, prostration extrême, convulsion des muscles de la face, soubresauts continuels des tendons, tremblotement universel, presque pas de connaissance. ( Eau de casse; du reste , même prescription.)

Le 17, même état; mais débilité encore plus grande. 11 mourut à trois heures du soir.

Ouverture du cadavre. — Maigreur notable, peau terreuse, yeux pulvérulents. Les méninges étaient dans l’état naturel ; le cerveau était fort sain ; les ventricules contenaient à peine une petite quantité de sérosité; le cœur, quoique vide de caillots, était dans l'éiat ordinaire; les poumons, libres de toute adhérence, étaient un peu inégaux en volume : le gauche était plus petit et sain, le droit plus volumineux, un peu ferme, et gorgé d’un sang rouge brun; son poids spécifique était plus grand que celui de l’eau, puisqu’il se précipitait au fond. Le foie , la raie, le pancréas étaient sains; l épiploon adhérent au péritoine, près du foie; l’estomac et les intestins dans l’état naturel, n’olfrant aucune tache rouge, et contenant des matières alvines liquides et très peu abondantes ; le colon était assez étroit, mais peu diüicile à dilater ; les muscles d’un rouge assez foncé, légèrement poisseux; les os fragiles. (Mérat, Dissertation inaugurale , p. 157.)

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