‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 3 sur 172 · DE D'ÉTAIN MÉTALLIQUE · texte numérisé non relu

DE D'ÉTAIN MÉTALLIQUE

La couleur de l’étain ressemble à celle de l’argent ; il est malléable et très fusible. Chauffé avec de l’acide azotique , il se transforme en bi-oxyde insoluble dans cet acide et soluble dans l’acide chlorhydrique; le bichlorure formé sera facile à reconnaître (voy. p. 9).

L’étain n’est point vénéneux, comme on peut s’en convaincre en consultant les Mémoires publiés par Bayen et Charlard et par Proust (1). Si l’étain qui sert à fabriquer des ustensiles de cuisine a quelquefois occasionné des accidents, cela tenait probablement à une certaine quantité de plomb avec lequel il est presque toujours allié. On conçoit, en effet, que dans ce cas les boissons acides , les aliments gras et salés qui avaient séjourné dans de pareils vases , aient attaqué le plomb. (Voy. tom. Ier, pag. 656. )

DU fROTOCHLORURE D’ÉTAIN.

Action sur l’économie animale.

Expérience P*. A neuf heures vingt-cinq minutes, on a injecté dans la veine jugulaire d’un petit chien âgé d’un an et demi k centigrammes de protochlorure d’étain du commerce dissous dans 10 grammes

(t) Recherches chimiques sur l’étain, par Bayen et Charlard. Paris 17S). — Proust, Annales de chimie, t. r.i et lvu

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d’eau distillée. L’animal n’a rien éprouvé de sensible pendant les trois premières heures qui ont suivi l’injection. A une heure il a paru abattu, triste, fatigué, et beaucoup moins agile qu’il ne l’était avant l’opération : il a refusé de manger. A cinq heures , il était devenu insensible : on pouvait le pincer, le piquer sans qu’il manifestât le moindre signe de douleur, et lorsqu’on lui faisait prendre une position, il la gardait, au point qu’on l’aurait cru immobile, et comme dans un état de catalepsie : cependant, en le forçant à marcher il faisait deux ou trois pas , trébuchait , et tombait de l’un ou de l’autre côté. Les membres postérieurs , quoique contractiles , l’étaient beaucoup moins que les antérieurs ; sa respiration était presque libre, et il ne poussait aucun cri plainlif. A sept heures, la respiration était très accélérée et très gênée, le pouls fréquent , et l’animal ne pouvait plus rester debout un seul instant, comme s’il eût été mort. Les muscles des extrémités et du cou, mis à découvert, ne se contractaient point, et on pouvait à peine y exciter quelques mouvements en les piquant fortement avec la pointe d’un couteau : ces piqûres ne réveillaient pas la sensibilité. Tous ces symptômes acquérant un nouveau degré d’intensité, l’animal a expiré à neuf heures et demie du soir. Autopsie. — On a trouvé les deux lobes moyens des poumons d’un rouge violacé , nullement crépitants, d’un tissu serré, gorgés de sang, et ne surnageant pas l’eau ; les autres lobes étaient dans l’état naturel. La membrane muqueuse de l’estomac et du duodénum était un peu plus rouge qu’elle ne l’est ordinairement.

Expérience 11e. — On a injecté dans la veine jugulaire d’un petit chien 11 centigrammes de protochlorure d’étain dissous dans 10 grammes d’eau distillée. L’animal est mort quinze minutes après l’injection ; il n’a rien éprouvé de sensible pendant les cinq premières minutes; puis toutà-coup les muscles de la face ont été agités de mouvements convulsifs; les membres antérieurs sont devenus roides et tendus comme des cordes; la respiration était gênée ; la mort a été précédée d’un accès de tétanos dans lequel la tète, fortement contractée, était renversée en arrière. V autopsie , faite immédiatement après la mort, a prouvé que le sangcontenu dans le ventricule gauche et dans les artères était d’un rouge foncé. Les poumons étaient recroquevillés et un peu plaqués en noir.

Expérience iii°. — On a injecté dans la veine jugulaire d’un petit chien 30 centigrammes de protochlorure d’étain dissous dans 6 grammes d’eau distillée : l’animal a éprouvé des vertiges; sa respiration était haletante , et il est mort une minute après l’injection. Autopsie. — 11 n'y avait que l’oreillette droite du cœur qui se contractait légèrement ; le sang contenu dans le ventricule gauche était d’un rouge noirâtre; les poumons étaient moins crépitants que ceux d’un autre chien qui était mort étouffé ; leur tissu était ridé et serré.

Expérience ive. — A dix heures du matin, on a détaché l’œsophage d’un chien de moyenne taille; on l’a percé d’un trou par lequel on a introduit dans l'estomac 1 gramme de protochlorure d’étain solide renfermé dans un cornet de papier; immédiatement après, on a lié l’œso-

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pliage au-dessous de 1 ouverture afin d’empêcher le vomissement; au bout de quarante minutes , 1 animal a fait de violents efforts pour vomir ; il a paru abattu, et s’est couché sur le ventre ; le lendemain , l’abattement continuait, et il n y avait ni convulsions ni paralysie ; il est mort dans la nuit du troisième jour. Autopsie. — La membrane muqueuse de

I estomac était a un rouge noir dans presque toute la moitié qui avoisine le pyloie; elle était durcie, racornie , comme tannée; l’autre moitié était d un îose clair; celle qui tapisse l’intérieur du duodénum et du jéjunum était îouge par plaques. L’estomac et les intestins contenaient beaucoup de bile noire , épaisse et filante ; les poumons étaient sains.

Expérience v . A une heure , on a fait avaler à un chien de moyenne taille et à jeun 6 grammes ZiO centigrammes de protochlorure d’étain solide. Cinq minutes après, il a vomi sans effort une petite quantité de matièies blanches écumeuses; ces vomissements se sont renouvelés trois fois dans les vingt minutes qui ont immédiatement suivi l’ingestion du poison , et ce n est qu après des efforts très violents qu’il a pu rejeter, la dernière fois , une très petite quantité de matières d’un blanc légèrement jaunâtie. A neuf heures du soir, les membres antérieurs étaient agités de quelques mouvements convulsifs, et l’animal poussait des cris plaintifs.

II est mort dans la nuit. Autopsie. — La membrane muqueuse de l’estomac était d’un rouge noir, durcie, tannée et ulcérée dans dix ou douze points. Les poumons étaient dans l’état naturel.

Expérience vi°. — Que l’on introduise dans l’estomac des chiens 6 ou 8 grammes de protochlorure d’étain dissous dans 200 grammes d’eau ; que l’œsophage et la verge soient liés, et qu’au bout de vingt-quatre heures, les animaux soient pendus et ouverts à l’instant même, afin de séparer le foie et la rate, avant que les phénomènes de l’imbibition qui a lieu après la mort se soient manifestés, il sera aisé de s’assurer que le sel d’étain a été absorbé.

Lv, foie et la r ite, coupés en petits morceaux et soumis pendant une heure dans une capsule de porcelaine à l’action de l’eau distillée bouillante aiguisée d acide chlorhydrique , fourniront un décoctum qui, étant filtié et évaporé jusqu’à siccité, laissera un produit que l’on carbonisera par l’acide azotique pur et concentré et 1/15 de son poids de chlorate de potasse (voy. t. i, p. 489); le charbon , traité à chaud pendant vingt minutes par un mélange de 20 parties d’acide chlorhydrique et de 1 partie d’acide azotique, donnera une dissolution que l’on évaporera jusqu’à siccité pour chasser l’excès d’acide ; le résidu sera dissous dans l’acide chlorhydrique étendu de deux fois son volume d’eau ; le solutum , libre et traversé par un courant de gaz acide sulfhydrique, fournira un précipité de bisulfure d’ étain jaune. Si ce précipité, au lieu d’offrir cette couleur, était d’un jaune brunâtre, il faudrait, après l’avoir bien lave, le faire chauffer pendant quelques minutes avec un peu d’acide azotique concentré qui détruirait la matière organique qu’il pourrait contenir,'et laisserait un résidu contenant de l’étain ; en effet, l’acide chlorhydrique étendu de son poids d’eau, que l’on ferait bouillir avec ce résidu,

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donnerait une liqueur qui , étant filtrée et soumise à l’action du gaz acide sulfhydrique , fournirait un beau précipité jaune de bisulfure d’étain, facile à reconnaître à ses divers caractères , et surtout parce qu’en le faisant bouillir avec de l’acide chlorhydrique, il se transformerait en bichlorure d’étain et en gaz acide sulfhydrique.

En faisant évaporer jusqu’à siccité dans une capsule de porcelaine 150, ‘200 ou 300 grammes d’t/r inc des animaux ainsi empoisonnés et en carbonisant le produit par l’acide azotique pur et concentré, on obtient un charbon qui, étant traité pendant quelques minutes par l’acide chlorhydrique bouillant, mêlé d’un quarantième de son poids d’acide azotique, donne une dissolution stannique ; en effet, si , après l’avoir étendue d’eau, on la filtre et qu’on l’évapore jusqu’à siccité, elle laisse un résidu qu’il sufiit de dissoudre dans l’acide chlorhydrique faible pour que le gaz acide sulfhydrique en sépare aussitôt du bisulfure d’étain jaune parfaitement reconnaissable, et jouissant de tous les caractères de ce sulfure.

Les matières contenues dans l 'estomac, après avoir été filtrées, offrent une couleur jaunâtre , et précipitent en chocolat par l’acide sulfhydrique (protosulfure d’étain) , en blanc par la potasse (protoxyde soluble dans un excès d’alcali ) ; et si l’on évapore la liqueur jaunâtre jusqu’à siccité, et qu’on carbonise le produit par l’acide azotique concentré et le chlorate de potasse, il reste un charbon dont il est facile de retirer de l’étain métallique , soit en l’incinérant et en traitant la cendre par le charbon , soit en le faisant bouillir avec de l’eau régale, en filtrant, en séparant l’oxyde d’étain par l’ammoniaque , et en réduisant celui-ci par le charbon.

L 'estomac , après avoir été lavé dans l’eau distillée pendant plusieurs jours, et jusqu’à ce que les eaux du lavage ne se troublent plus par l’azolate d’argent, s’il est traité par un mélange d’eau distillée et d’un vingtcinquième d’acide chlorhydrique bouillant, fournit une liqueur qui, étant évaporée jusqu’à siccité et carbonisée par l’acide azotique et le chlorate de potasse, laisse un charbon sec et friable; ce charbon, soumis pendant quelques minutes à l’action de l’acide chlorhydrique étendu de son volume d’eau, donne une dissolution dont le gaz acide sulfhydrique sépare à l’instant même une grande quantité de bisulfure d’étain jaune facile à reconnaître. On peut encore démontrer la présence d’un composé d’étain dans l’estomac ainsi lavé, en laissant celui-ci pendant quelques heures dans de l’acide chlorhydrique très étendu d’eau à la température ordinaire, et en filtrant la liqueur; celle-ci précipite en chocolat par l’acide sulfhydrique, et le protosulfure précipité, s'il est traité, après avoir été bien lavé , par l’acide azotique concentré et bouillant , laisse un résidu en grande partie soluble dans l’acide chlorhydrique. Cette dissolution, traversée par un courant de gaz acide sulfhydrique, se trouble sur-le-champ, et il se dépose du bisulfure d’étain jaune dont on constate aisément tous les caractères.

Expérience viic. — On a saupoudré avec 8 grammes de protochlorure d’étain une plaie circulaire de 2 centimètres de diamètre faite au dos d’un petit chien , et afin de fixer le sel , on a réuni les lambeaux par trois

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points de suture. Les parties immédiatement en contact avec le poison ont été scarifiées, et l’inflammation développée a été si considérable, que le quatrième jour les lambeaux et les chairs subjacentes étaient tombés, et laissaient à découvert une surface circulaire d’environ 8 centimètres de diamètre : l’animal continuait à manger, et respirait sans difficulté. Le douzième jour, la plaie fournissait une grande quantité de pus; l’animal est moit sans autre symptôme remarquable qu’un état d’affaissement et de langueur. Autopsie. — Les poumons et la membrane muqueuse du canal intestinal n’ont offert aucune altération.

Observation. — Un fabricant d’acide sulfurique des environs de Rouen avait apporté de la ville un paquet de protochlorure d’étain dont il avait besoin pour quelques expériences qu’il se proposait de faire, et il avait posé ce paquet sur la cheminée; la cuisinière , qui avait demandé du sel dont elle manquait , ouvrit le paquet , et crut que c’était du sel blanc : elle s’en servit , faute d’autre, pour saler le pot-au-feu et pour mettre dans les salières sur la table. Le maître de la maison avait ce jour-là du monde à dîner : on servit la soupe, que tous les convives trouvèrent mauvaise, et que la plupart ne mangèrent pas; le bouilli parut encore plus désagréable; mais deux ou trois des convives, poussés par leur appétit , et pensant qu’on masquerait la saveur désagréable de la viande en y ajoutant du sel, salèrent leur bouilli avec le protochlorure d’étain qui était dans les salières; ils en avalèrent quelques bouchées; mais ils furent bientôt obligés d’abandonner cet aliment, tant il était insupportable. Le maître de la maison interrogea la cuisinière ; on reconnut la source de l’erreur, et on donna du lait et de l’eau sucrée à ceux qui avaient avalé le bouilli : néanmoins tous les convives qui avaient mangé quelques cuillerées de soupe, quoique ayant ensuite bien dîné, furent pris de coliques; elles furent beaucoup plus fortes chez ceux qui avaient mangé du bouilli salé; elles durèrent deux jours chez deux personnes , et furent accompagnées de diarrhée. Je crois me rappeler qu’aucun malade n’eut de vomissement; les boissons mucilagineuses abondantes et les lavements suffirent pour faire cesser les accidents (1).

Symptômes de l’empoisonnement par le protochlorure d’étain.

Une saveur austère , métallique , insupportable ; un sentiment de constriction à la gorge, des nausées, des vomissements répétés; une douleur vive à l’épigastre , qui s’étend bientôt à toutes les autres régions de l’abdomen ; des déjections alvines abondantes , une légère difficulté de respirer ; le pouls petit , serré et fréquent ; des mouvements convulsifs des muscles des extrémités et de ceux de la face ; quelquefois la paralysie , tels sont les symptômes effrayants auxquels

(1) Observation communiquée par M. le docteur Guersant.

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le protochlorure d’étain donne lieu : ils sont presque toujours suivis de la mort.

Lésions de tissu produites par ie protochlorure d’étain introduit dans l’estomac.

Les lésions développées par ce sel ressemblent beaucoup à celles que déterminent d’autres poisons irritants, notamment le sublimé corrosif. La membrane muqueuse de l’estomac et des premières portions des intestins grêles est ordinairement d’une couleur rouge foncée , presque noire , durcie , serrée , tannée , difficile à enlever , ulcérée dans quelques points ; quelquefois elle est d’un rouge de sang. La Membrane musculeuse est assez souvent d’un rouge vermeil. J’ai remarqué aussi de petites taches noires formées par du sang veineux extravasé entre ces deux membranes, et provenant de quelques petits vaisseaux déchirés par la violence de l’inflammation.

Il est inutile de faire observer qu’il est impossible de reconnaître , par la simple inspection de ces lésions, la nature du poison ingéré.

Conclusions. — 1° Le protochlorure d’étain introduit dans l’estomac, irrite et enflamme vivement les tissus avec lesquels il est mis en contact ; il est absorbé et porte principalement son action sur le système nerveux. 2° Injecté dans les veines , il agit encore avec plus d’énergie et semble exercer une action spéciale sur les poumons.

Traitement de l’empoisonnement par le protoehlorure d’étain.

Existe-t-il quelque contre-poison de ce sel?

Parmi les diverses substances qui décomposent subitement ce poison ou se combinent avec lui, il m’a semblé que le lait devait être celle qui réunissait le plus d’avantages pour s’opposer à ses effets délétères ; en conséquence, j’ai fait un grand nombre d’expériences qui ont été suivies du succès le plus complet.

Expérience irc. — J’ai fait avaler à un petit chien 36 grammes du corps triple solide obtenu en précipitant le protochlorure d’étain par une quantité suffisante de lait (1) : l’animal l’a mangé avec plaisir, et il n’a eu qu’un vomissement au bout de dix heures ; il a été parfaitement rétabli. Il est certain que si le chlorure d’étain n’eût pas été fortement retenu par la matière animale, le chien aurait expiré au bout de quelques heures, lors même qu’il aurait vomi plusieurs fois.

Expérience iic. — A onze heures du matin , on a pratiqué à l’œsophage

(1) Ces 36 grammes étaient formés de 28 grammes de matière animale et de 8 grammes de chlorure d’étain.

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