‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 80 sur 172 · DE QUELQUES AUTRES PLANTES RÉPUTÉES NARCOTIQUES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES AUTRES PLANTES RÉPUTÉES NARCOTIQUES

Ervum ervilia (ers). — Binninger a remarqué que le paiu dans lequel entrait la graine de cette plante avait tellement affaibli les membres abdominaux des individus qui en avaient mangé , qu’ils étaient obligés de s’appuyer sur deux crosses lorsqu’ils marchaient (1). Valisneri a vu des paralysies incurables causées par cette nourriture (2). Les chevaux et les poules éprouvent des phénomènes analogues de la part de cette graine.

Lathyrus cicera. — Les graines de cette légumineuse jouissent à peu près des mêmes propriétés vénéneuses que celles de l’ers, d’après Divernoi.

Le pegonum harmela est aussi rangé par Plenck parmi les narcotiques.

Paris quadrifolia. — On croit que cette plante occasionne le vomissement et des spasmes. Gesner en avala lx grammes dans du vin et du vinaigre , il eut des sueurs copieuses , et il éprouva de la sécheresse dans le gosier. (Gesnerus, 1 epist. med. fol. 53.)

Le safran est regardé par quelques médecins comme un poison narcotique. J’ai fait des expériences qui prouvent qu’il n’est point délétère pour les chiens, ou du moins qu’il ne l’est qu’à un degré très faible.

Expérience ire. — On a introduit dans l’estomac d’un petit chien 12 grammes de safran que l’on avait fait infuser dans 32 grammes d’eau pendant douze heures ; Yinfusum a aussi été ingéré, et on a lié l’œsophage. Cinq jours après, l'animal n’avait éprouvé aucun symptôme remarquable ; il était un peu abattu, fl est mort le jour suivant, et il a été impossible de découvrir la moindre altération cadavérique.

Expérience iic. — On a appliqué sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un petit chien faible, lx grammes de safran mêlé avec 8 grammes d’eau. L’animal est mort à la lin du quatrième jour, et il n’avait présenté d’autre phénomène que de rabattement. L’ouverture du cadavre n’a point éclairé sur la cause de la mort.

(1) Observ. et Curât, med., cent, v, obs. lxx , p. 571.

(2) Galera di Minerva , t. iv, p. 220.

DE Ii’ ACIDE CYANHYDRIQUE (Prussique).

Action sur l’économie animale.

Schrader, Emmert , Coullon , Ittner, Robert , Gazan , Callies , Magendie et moi (1) nous avons tour à tour examiné les effets de l’acide cyanhydrique sur l’économie animale ; mais c’est surtout aux travaux d’Emmert et de Coullon que nous sommes redevables des connaissances les plus précises sur ce sujet.

Expériences faites par Coullon sur les carnivores et les rongeurs. — Lorsque l’acide cyanhydrique médicinal tue promptement ces animaux, leur chute suit au même instant l’introduction du poison dans l’estomac : aussitôt ils portent la tête sur le dos et sont saisis d’une roideur tétanique générale ; la circulation et la respiration sont troublées; les inspirations se font promptement et avec bruit , tandis que sur la fin les expirations sont plus longuement filées ;• enfin la mort , toujours annoncée par l’immobilité des paupières, survient en peu d’instants, et après le relâchement qu’elle détermine immédiatement, le froid et la roideur saisissent les cadavres avec d’autant plus de célérité que la vie a cessé plus promptement.

Lorsque l’acide cyanhydrique agit plus lentement , on n’aperçoit aucun changement dans la première , la seconde , et quelquefois la troisième minute après l’introduction du poison ; mais après, les animaux ouvrent la bouche et sont essoufflés; la respiration devient active, bruyante et de plus en plus difficile ; les mouvements du cœur sont tumultueux ; la salive s’échappe de la bouche ; ils chancellent , et tous , excepté les plantigrades , fléchissent d’abord les membres pelviens , et tombent saisis de fortes convulsions et toujours d’opisthotonos très marqué. Quelques uns poussent des cris d’autant plus forts, que la dose d’acide a été plus considérable; les yeux sont étincelants et proéminents, surtout chez les rongeurs ; le tétanos qui survient rend le thorax immobile et suspend la respiration souvent pendant quelques minutes ; ensuite elle se rétablit, et les individus tombent dans un relâchement complet ; quelquefois ils reprennent leurs forces et même se relèvent pour vomir, ce qui les soulage beau-

(i ) Sciirader , Journal allemand , par Yellen et Tromsdorff , 2e extrait , xxie volume, Ier cahier, lre lettre.

Dissertatio inattguralis medica de venenatis acidi borussici in animalia effectibus, par C.-F. Emmert. Tubingœ, mardi 1805, p. 12.

Ittner, Bcilrœge sur Geschichie der Blansœure.

Robert, Annales de Chimie, tom. xcn.

Gazan, Essai sur les effets de l’acide prussique , dissertation inaugurale. Paris , 1815.

Callies, Essai sur l’acide prussique, etc., dissert, inaugurale. Paris, 1817.

Magendie , Annales de Chimie et de Physique , décembre 1817.

DE L’ACIDE CYANHYDRIQUE. 281

coup ; niais l’agitation convulsive recommence dans les membres thoraciques, et épargne les pelviens, qui presque toujours sont moins agités : l’opisthotonos se renouvelle ou naturellement ou par une impulsion donnée , et alterne quelquefois avec l’emprosthotonos , ou bien il est longtemps permanent. Tour à tour se succèdent une courte rigidité et un relâchement plus prolongé de tous les membres, et dans celte dernière circonstance tous les muscles de ces mêmes membres, ceux de la face, de l’abdomen, et surtout ceux du thorax, tremblent souvent visiblement; l’urine et les matières fécales sont rendues plusieurs fois , et leur sortie est toujours précédée d’un éréthisme général; le sentiment diminue et s’éteint dans tout le corps , et d’abord dans les membres pelviens , mais moins dans la queue que partout ailleurs ; les yeux sont fixes , tandis que les paupières sont souvent mobiles ; les pupilles se dilatent : cependant quelquefois elles se contractent par intervalles. Les yeux perdent peu à peu le sentiment , les paupières se ferment , tous les sens s’abolissent ; la langue est pendante, les angles de la bouche sont de travers, le ventre est agité et rentré en dedans ; la respiration , qui auparavant n’avait cessé d’être pénible, devient quelquefois stertoreuse , se suspend même pendant une minute, puis revient , mais pour peu de temps, et la vie cesse ordinairement dans l’espace d’une à quelques heures , mais rarement après vingt-quatre. Les battements du cœur, proportionnément plus rares et plus faibles que les mouvements respiratoires , cessent peu après la respiration , et dès lors les muscles, surtout ceux du thorax , éprouvent pendant quelques minutes un frémissement très appréciable au toucher.

L’ouverture des cadavres fait voir les organes musculeux long-temps irritables, notamment le cœur, et dans celui-ci presque toujours l’oreillette et le ventricule droits ; les intestins sont long-temps agités par leur mouvement péristaltique ; mais la propriété qu’ont les nerfs de propager les irritations est promptement abolie ; le système sanguin veineux est gorgé de sang très noir et très fluide ; le système artériel est vide ; parfois cependant l’aorte contient un peu de sang noir; presque toujours il y a des taches aux poumons; souvent la pie-mère est injectée, et la base du crâne baignée de sérosité : tous les autres organes sont dans l’état naturel.

Les oiseaux perdent , par l’usage de l’acide cyanhydrique , beaucoup plus promptement la vie que les mammifères

Les reptiles et les poissons offrent des phénomènes contraires à ceux que présentent les animaux à sang chaud diurnes : ainsi il n’y a point de convulsions; les membres thoraciques perdent plutôt leurs mouvements que les pelviens , et la vie s’éteint graduellement et lentement.

L’acide cyanhydrique ne paraît pas agir aussi énergiquement sur les mollusques et sur les vers que sur les autres animaux.

Les crustacés paraissent mourir plus tôt que les mollusques, mais moins promptement que les batraciens , et par conséquent moins encore que les animaux à sang chaud, avec lesquels cependant ils ont un point de contact par la similitude de leurs phénomènes convulsifs.

Parmi les insectes, les uns, aquatiques , sont lentement atteints par l’acide cyanhydrique, comme les animaux à sang froid ; les autres , essentiellement aériens , se rapprochent davantage des animaux à sang chaud par la promptitude avec laquelle il les saisit ordinairement, et surtout par l’agitation, la roideur ou le tremblement qu’il détermine chez la plupart , tandis qu’il les en éloigne par l’ordre inverse dans lequel leurs parties cessent de se mouvoir et l’absence des évacuations, et par là, l’on trouve encore d’autres rapprochements avec les crustacés et les sauriens. ( G uillon , Recherches et considérations médicales sur l’acide cyanhydrique , Paris, 1819. )

Expériences faites par M. Magendie. — Expérience ire. — L’extrémité d’un petit tube de verre trempée légèrement dans un flacon contenant quelques gouttes d’acide cyanhydrique anhydre pur, fut transportée immédiatement dans la gueule d’un chien vigoureux. A peine le tube avait-il touché la langue que l’animal fit deux ou trois grandes inspirations précipitées et tomba roide mort. Il fut impossible de trouver dans ses organes musculaires locomoteurs aucune trace d’irritabilité. (Magendie , Annales de Chimie et de Physique , décembre 1817. )

Expérience ne. — Quelques atomes d’acide cyanhydrique anhydre furent appliqués sur l’œil d’un chien. On observa des effets semblables et aussi meurtriers. [Idem. )

Expérience me. — On injecta dans la veine jugulaire d’un chien une goutte d’acide cyanhydrique anhydre étendu de h gouttes d’alcool. L’animal mourut sur-le-champ, comme s’il eût été frappé d’un boulet ou de la foudre. ( Idem. )

Observation lrc. — M. Coullon dit , page 127 de l’ouvrage cité : « J’ai avalé successivement 20 , 3ü , ZiO , 50 , GO , 80 et 86 gouttes d’acide prussique dans autant d’eau; je trouvai cette liqueur d’une amertume insupportable. Je n’éprouvai rien aux premières doses; ce ne fut qu’aux dernières que j’observai ce qui suit : après les avoir prises, j’eus à l’instant, pendant quelques minutes, une sécrétion de salive plus abondante, et deux ou trois petites nausées ; mon pouls , qui , avant ce temps , ne donnait que cinquante-sept à cinquante-huit pulsations par minute, en marqua très sensiblement, au bout de dix minutes, soixante-dix-sept et soixante-dix-huit ; mais dans une heure et demie il revint à son premier type. Je sentis, pendant quelques minutes, une pesanteur de tête et une légère céphalalgie qui semblait siéger sous le cuir chevelu du sinciput. Pendant plus de six heures , j’éprouvai une anxiété précordiale assez marquée , alternant avec une légère douleur pulsative dans cette partie , sans que la pression la rendît plus sensible. «

Observation 2e. — On lit dans les Annales de Chimie du mois d’octobre 181û , que M. B., professeur de chimie, oublia sur une table un flacon qui renfermait de l’alcool chargé d’acide cyanhydrique; la domestique , séduite par l'odeur agréable du liquide, en avala un petit verre.

de l’acide cyanhydrique. 283

Au bout de deux minutes, elle tomba morte comme si elle eût été frappée d’apoplexie. On ne fit pas l’ouverture du cadavre.

Observation 3e. — Le docteur Berlin, de Bennes , après avoir avalé à deux reprises et impunément une cuillerée à café d’acide cyanhydrique médicinal , qui était apparemment très affaibli, prit , le 3 septembre 182Zi à sept heures du soir, après avoir bien dîné cinq heures auparavant, à peu près la même dose d’acide cyanhydrique médicinal préparé dans un des premiers établissements de la capitale, il s’administra cette quantité en deux doses et à quelques secondes d’intervalle. 11 sortit à l’instant de l’officine dans laquelle il venait de faire l’expérience ; mais il avait à peine fait trois pas dans la rue, qu’il ressentit dans la tête une espèce d’ébranlement qui lui annonça qu’il allait éprouver des accidents. Il rentra de suite et tomba comme s’il eût été foudroyé Le pharmacien , troublé, administra du lilium de l'aracelse et de l 'ammoniaque, dont il ne put faire passer que quelques gouttes, à cause du serrement des dents. Symptômes primitifs. Perte subite de connaissance et du sentiment ; trismus, coucher en supination , difficulté toujours croissante de respirer ; froid des extrémités ; respiration bruyante et râleuse ; odeur d’amandes amères s’exhalant de la bouche, distorsion de celle-ci; petitesse du pouls , qui est même imperceptible à gauche, tandis qu’il se fait plus fortement sentir au poignet droit , par suite d’une intensité prédominante et habituelle des pulsations artérielles de ce côté ; face vultueuse et comme gonflée de même que le col, pupille fixe et dilatée*; en un mot, état d’un homme apoplectique qui va expirer. ( Frictions avec la teinture de cantharides et l’ammoniaque pure; application de compresses trempées dans le même mélange, larges sinapismes. ) Le trismus va en augmentant ; bientôt il s’accompagne du renversement du tronc en arrière. Au bout d’une heure il survient une violente convulsion , dans laquelle tout le corps se roidit , en même temps que les bras se tordent et se contournent en dehors. Le serrement des mâchoires devient extrême. Cette exacerbation convulsive, pendant laquelle on croit que le malade va périr, ne dure que quelques minutes. On s’aperçoit aussi que le ventre , et surtout la région épigastrique , sont météorisés : le gonflement semble même croître à vue d’œil. On parvient à glisser une cuiller de fer entre les arcades dentaires, et, à la faveur d’un léger écartement, on introduit les barbes d’une plume jusque dans la gorge. La stimulation qu’elles produisent détermine des nausées et des efforts qui font rejeter des mucosités noirâtres. On cherche à administrer quelques cuillerées de café seul , et ensuite avec l’huile essentielle de térébenthine. Le malade porte plusieurs fois , automatiquement, les pouces à ses lèvres, comme si quelque détermination instinctive eût provoqué ce mouvement. Un médecin fait appliquer de la glace sur la tête.

Persistance pendant deux heures et demie de cet état, au bout desquelles le malade commence à manifester quelque sentiment. « J’ai pris de l’acide prussique, dit-il, donnez-moi de l’air et laissez-moi mourir. » Il reconnut à l’instant ses amis qui entouraient son lit. il demanda du café,

28/i DES POISONS NARCOTIQUES.

qu’il lie put prendre, à cause de l’état de sa bouche, irritée et ulcérée dans quelques endroits par les substances qu’on y avait introduites. Les facultés intellectuelles revinrent peu à peu à leur intégrité ; mais il existait une dyspnée considérable , accompagnée d’un râle très marqué. De temps en temps , une quinte de toux faisait expectorer un peu de mucus opaque d’un blanc jaunâtre, et le râle diminuait pour un moment. Il se fit appliquer des sinapismes aux pieds et aux jambes , et prit un lavement fortement purgatif, qui procura cinq ou six évacuations. Chaque fois qu’il se levait après une selle , il se dégageait par la bouche une certaine quantité de gaz ayant la saveur et l’odeur de l’acide cyanhydrique. Il n’y eut pas le moindre symptôme de paralysie. Le malade sortait de son lit , et y rentrait avec assez de facilité. Vers six heures du matin , la' dyspnée et le râle avaient diminué ; il put être transporté en chaise chez lui, et monter un second étage sans aide et sans fatigue.

h septembre. Météorisme de la région de l’estomac; nulle douleur dans cet organe; face vultueuse, embarras de la tête, peau un peu chaude, pouls un peu plein. ( Sirop de gomme et de groseilles framboise. ) Le malade se plaint beaucoup de l’état de l’arrière-bouche et de la langue , qui offrent une rougeur inflammatoire intense et d’assez profondes ulcérations (1).

5 septembre. Application de douze sangsues à l’épigastre , qui dissipe une légère douleur dont cette région était le siège. Le soir, embarras plus marqué de la tête , fièvre , nul sommeil , continuation du mal de gorge, et impossibilité de faire prendre aucune boisson chaude. Le malade éprouve tous les symptômes d’un catarrhe pulmonaire intense ; il rend à peine 160 grammes d’urine par jour , quoiqu’il boive abondamment d’une décoction nitrée.

9 septembre. L’oppression et la difficulté de respirer continuent. Les quintes de toux sont très fatigantes , la peau plus sèche ; la fièvre catarrhale est encore augmentée par l’usage des boissons froides , devenues les seules tolérables ; le visage est légèrement bouffi.

Le 11 septembre. L’irritation étant beaucoup moindre, on administre une infusion légèrement aromatique qui détermina une moiteur générale; la fièvre cessa , et le malade put avaler quelques légers potages.

M. Bertin éprouvait le jour, quand il se retournait dans son lit, et la nuit lorsqu’il se réveillait, une extrême difficulté de respirer, qui ne lui paraissait point tenir à l’affection catarrhale. Il put sortir pour la première fois treize jours après l’accident ; mais la faiblesse générale et l’oppression déterminée par le moindre effort , ont persisté pendant plus de quinze jours. La santé est actuellement aussi bonne qu’elle ait jamais été. ( Revue médicale , année 1825, t. 1er. )

Observation 4e. — M. B. , élève en pharmacie , avala , le 30 juin 1822 , 3 grammes et demi d’acide cyanhydrique. Tout porte à croire qu’il périt immédiatement après : on s’aperçut seulement le lendemain matin

(f) Cette inflammation ne peut être attribuée qu’à l’ammoniaque employée.

DE L’ACIDE CYANHYDRIQUE

qu’il était mort. Ouverture du cadavre, faite le 2 juillet. La putréfaction n’avait pas encore fait de grands progrès ; toutefois le scrotum était bleu et dépouillé çà et là de son épiderme ; il y avait aussi plusieurs taches d’un bleu rougeâtre au visage , à la poitrine, au cou, aux épaules; la cuisse gauche offrait quelques phlyctènes. Le cadavre n’exlialait point l’odeur d’amandes amères. Les pupilles n’étaient ni resserrées ni dilatées; les dents n’étaient pas serrées, et la langue s’appliquait immédiatement derrière elles. L’abdomen n’était point météorisé. Le pénis se trouvait dans un état de demi-érection , et la partie de la chemise qui le couvrait était salie par du sperme ou de l’humeur prostatique. Il ne s’écoulait rien, ni par le nez, ni par la bouche; les membres étaient médiocrement mobiles , les ongles bleus et les doigts fléchis. L’estomac et la plus grande partie des intestins se déchiraient avec la plus grande facilité ; le premier de ces viscères contenait une bouillie épaisse, chymeuse, répandant l’odeur d’acide cyanhydrique ; sa face interne était sensiblement rouge , et présentait des stries sanguinolentes, notamment au voisinage des deux orifices : les intestins aussi étaient rouges dans plusieurs de leurs parties , tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le foie, la rate et les reins, de couleur ordinaire , contenaient beaucoup de sang fluide d’un violet foncé; la bile était d’un bleu foncé. Le pancréas et la vessie étaient dans l’état naturel. La couleur des muscles était sensiblement plus foncée qu’elle n’a coutume de l’être. Les poumons étaient sains, violets, et remplis de sang de la même couleur. Les cavités antérieures du cœur étaient gorgées de sang fluide , mêlé avec un peu de coagulum , dont on trouvait aussi une petite quantité dans les postérieures. Il n’y avait de sérosité ni dans le péricarde ni dans les plèvres. La langue n’était pas rouge; mais le larynx , la trachée-artère, et l’œsophage jusqu’à l'estomac , avaient une teinte violacée , et la trachée-artère contenait beaucoup de sang. L’encéphale était dans l’état normal ; mais il y avait une si grande quantité de sang dans les vaisseaux et dans les sinus du crâne , qu’on le vit couler à flots dès après l’incision des téguments de la tête, et lorsqu’on en détacha la peau. Le sang ne répandait point l’odeur d’amandes amères. (Observation du docteur Mertzdorf, Journal complémentaire , t. xvn, pag. 367. )

Observation 5e. — En 1830, on prescrivit à sept épileptiques du sirop cyanhydrique. Ce sirop , qui , d’après les intentions du médecin , devait contenir, conformément à la formule de M. Magendie 1/130 d’acide cyanhydrique, avait été préparé à la pharmacie centrale avec 9 parties de sirop de sucre et une 1 partie d’acide médicinal , d’après la formule de l’ancien Codex. Chaque malade , ayant pris 11 grammes 50 centigrammes de ce sirop, se trouva avoir avalé 1 gramme 15 centigrammes d’acide médicinal, dose exorbitante et que l’homme le plus robuste ne saurait supporter sans périr presque immédiatement. Évidemment la formule du Codex était monstrueuse , et l’on devait se hâter de la remplacer par celle qui était généralement employée par les praticiens de Paris, et dans laquelle l’acide cyanhydrique n’entre que pour 1/130. Aujourd’hui que

la substitution dont je parle a eu lieu , on ne verra plus se renouveler d’aussi affligeantes méprises. Sept minutes après l’injection du sirop, tous les malades étaient étendus sur leur lit sans connaissance ; ils avaient tous éprouvé des convulsions. La respiration était bruyante et agitée, la bouche écumeuse , le corps couvert de soeur, et le pouls fréquent. Bientôt à l’excitation générale succède un affaissement dont la marche graduelle, quoique rapide, ne s’arrêta qu’à la mort. Les mouvements respiratoires diminuèrent de fréquence et d’étendue; le pouls se ralentit et s’affaiblit à chaque minute et d’une manière inquiétante; la sueur et les extrémités devinrent froides, et la mort survint. Chez quelques malades , la face et les téguments du crâne avaient été fortement injectés, chez d’autres elle avait été très pâle ; la pupille était en général médiocrement dilatée. Il ne paraît pas qu’il y ait eu de vomissements ; l’un des malades a seulement fait de violents efforts pour vomir à une époque peu éloignée du moment de la mort.

On voulut faire prendre à ces malheureux des bains de pied très chauds ; la plupart expirèrent avant l’emploi de ce moyen; celui d’entre eux qui vécut le plus long-temps ayant laissé mettre ses pieds dans l’eau chaude , fut pris quelque temps après et tout-à-coup de convulsions générales très violentes, sous l’influence desquelles il s’élança hors de l’eau par un mouvement extrêmement brusque. Il sentit manifestement l’impression de l’eau; car pendant le moment qui précéda ces convulsions, sa figure exprima de vives douleurs et la respiration devint plus accélérée. La face, les conjonctives et toute la tête s’injectèrent au plus haut degré. La veine fut largement ouverte ; il s’en écoula un sang noir et très liquide dont le jet cessa au moment de l’affaissement des parois de la veine distendue par l’effet de la ligature. On s’efforcait de le faire couler à l’aide de frictions exercées de bas en haut et d’ablutions avec de l’eau chaude , lorsqu’on s’aperçut que le malade n’existait plus. Le premier malade est mort après quinze ou vingt minutes ; le septième a vécu trois quarts d’heure. ( Note communiquée à M. Adelon par l’élève de garde. )

Les cadavres furent ouverts par MM. Adelon , Marc et Marjolin, et l’on trouva , avec des degrés différents d’intensité :

Une inflammation manifeste de la membrane muqueuse de l’estomac et de l’intestin grêle , avec un développement remarquable des cryptes muqueux de cette membrane, une injection légère du tissu cellulaire souspéritonéal de ce même estomac et de l’intestin grêle (1) , la rate ramollie et souvent ramenée à un tissu pultacé , les veines du foie, remplies d’dne assez grande quantité de sang noir et fluide , les veines d’une couleur violette foncée , un peu ramollies, gorgées de sang, et laissant détacher avec facilité la membrane extérieure qui les recouvre , le cœur d’un tissu assez ferme, tout-à-fait vide de sang, ainsi que les grosses artères, les grosses veines, au contraire , pleines d’un sang noir très liquide, le sang partout fluide et n’offrant nulle part la moindre trace de caillot , la

(1) Lorsque l’acide cyanhydrique tue promptement les animaux, il ne détermine point l’inflammation des tissus sur lesquels on l’a appliqué.

DE l’acide CYANHYDRIQUE.

membrane muqueuse du larynx , de la trachée-artère et des bronches d’un rouge foncé qui ne s’efface pas par le lavage, et les bronches remplies jusqu’à leur profondeur d’un liquide spumeux sanguinolent, les membranes du cerveau injectées , les sinus de la dure-mère gorgés d’une assez grande quantité de sang noir et fluide, le tissu du cerveau un peu plus mou que dans l’état naturel, et du reste paraissant sain , ainsi que la moelle de l’épine ; la membrane muqueuse de la vessie était blanche, ainsi que celle du pharynx et de l’œsophage. Nulle partie n’exhalait l’odeur d’amandes amères et n’offrait des signes de putréfaction , et dans tous les cadravres existait une roideur cadavérique prononcée (1).

Observation 6e. — D. de L. , homme robuste, âgé de trente-six ans, au moment même d’être arrêté comme voleur, tire de sa poche une petite liole cachetée, et , après en avoir cassé le goulot , avale presque toute la liqueur qu’elle renferme , et qui peut être évaluée à 31 grammes 25 centigrammes. Cette liqueur exhalait Ane odeur d’amandes amères tellement forte, que toutes les personnes présentes en furent incommodées. D. peut à peine faire quelques pas en avant; il faut le soutenir, il s’affaisse sur lui-même , et tombe sans proférer le moindre son. Quatre à cinq minutes après cet événement , le médecin le trouve sans pouls et sans respiration. Au bout de quelques autres minutes, une seule expiration extrêmement forte semble coller les côtes contre les vertèbres dorsales. Les mains et les pieds sont froids comme glace, les muscles de la face affaissés, les yeux entr’ouverts, encore brillants, mais privés d’irritabilité, le teint est d’un pâle terne , la bouche fermée ; la poitrine et l’abdomen, encore chauds, sont couverts d’une sueur visqueuse; le front et la face sont secs et froids.

Après une minute et demie , deux expirations pareilles à celle qui vient d’être décrite , ont lieu, avec les mêmes mouvements convulsifs des muscles de la poitrine , mais sans aucun mouvement semblable de la bouche ou de tout autre muscle. Au bout de quatre heures, on transporte le cadavre , et, pendant ce transport, on entend encore un son, une sorte de gémissement produit par la sortie d’une portion d’air du thorax.

Le soir, le cadavre est étendu roide, et l’on est frappé de l’aspect brillant de l’œil , à moitié ouvert. C’est l’œil d’un jeune homme animé par une forte passion. La pâleur de la face n’est plus aussi terne qu’auparavant , et cette pâleur douce forme un contraste remarquable avec le brillant de l’œil, qui , d’ailleurs, ne conserve'pas la moindre trace d’irritabilité.

Le lendemain on fait l’ouverture du cadavre. La face offre l’aspect propre au sommeil paisible ; aucun muscle du reste du corps n’indique de contraction spasmodique ; pas même les doigts. Les yeux sont toujours entrYniverts et brillants. Le dos et la nuque sont roides; on y remarque un

(1) Nous constatâmes pourtant cette odeur huit jours après la mort, H. Gay- Lussac et moi, dans les liquides trouvés dans l’estomac.

grand nombre de taches livides. La bouche est fermée naturellement. Le bas-ventre est légèrement rétracté ; la poitrine a perdu un peu de sa voussure. Le cadavre exhale une forte odeur d’amandes amères. En incisant les téguments de la tête, on voit s’écouler de leurs vaisseaux une certaine quantité de sang livide ; cet écoulement a lieu aussi pendant qu’au moyen de la scie on enlève la partie supérieure du crâne, qui est très dure. Ce sang recueilli pesait plus de 1 kilogramme. Le défunt avait préparé lui-même l’acide prussique , et vraisemblablement avec des amandes amères , dont il manquait un tonneau. Le sang exhalait fortement l’odeur d’amandes amères. La dure-mère était couverte d’un sang épais , noirâtre , et tous ses vaisseaux étaient comme injectés. Avant que l’on eût pu enlever la faux du cerveau, il sortit, entre les deux hémisphères, au-delà de 375 grammes d’un sang épais et livide , dont l’odeur d’amandes amères était si pénétrante , qu’elle affecta douloureusement les narines des personnes occupées à la dissection. Ce sang fut mis de côté pour l’examiner chimiquement. La pie-mère , ainsi que les vaisseaux cérébraux, étaient gorgés de sang. Le cerveau, dont la couleur et la consistance étaient naturelles, coupé par tranches , offrait partout dans sa substance grise et médullaire une foule de points avec exsudation sanguine. Les plexus choroïdes, ainsi que les vaisseaux de la base du crâne, étaient gorgés de sang, et ces derniers étaient , en outre , couverts d’un épanchement sanguin. On trouva à la base , du côté gauche seulement , une collection séreuse légèrement colorée en rouge. Le cervelet et la moelle allongée n’ont rien présenté de particulier.

Après avoir ouvert le bas-ventre , on trouva les intestins contractés , d’un volume moindre qu’à l’ordinaire , mais plus rouges que dans l’état naturel , et fortement enflammés en plusieurs endroits. L’intérieur du foie était rempli d’un sang noir et fluide. La rate était d’un brun noirâtre et gorgée d’un sang noir. La vessie était remplie d’urine, et l’estomac rempli au deux tiers d’aliments. Le contenu de l’estomac , dans lequel on ne pouvait plus distinguer la nature de ces aliments, exhalait fortement l’odeur d’amandes amères. Les membranes de l’estomac étaient fortement enflammées et sphacéiées en plusieurs endroits. Sa tunique villeuse se séparait par la moindre pression avec l’ongle. Les autres viscères abdominaux n’ont rien présenté d’extraordinaire.

Les poumons n’offraient aucune adhérence ; mais ils avaient l’air moins affaissés , et étaient plus lourds et plus compactes qu’à l’ordinaire. Leur surface était plus rouge que dans l’état naturel , et parsemée en plusieurs endroits de points noirs. Intérieurement, particulièrement vers leur portion inférieure et postérieure , ils étaient gorgés d’un sang livide, huileux et visqueux, quoique liquide, de sorte que leur surface postérieure avait l’air d’être hépatisée. Le cœur et le péricarde n’ont rien offert deremarquable ; le ventricule antérieur et l’oreillette gauche étaient remplis de sang épais et noir. Toutes les veines étaient pleines de sang, et les artères vides.

A chaque ouverture d’une cavité quelconque , particulièrement de la

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tête et du bas-ventre, on remarqua line odeur pénétrante d’amandes amères.

Partout le sang a été trouvé d’un noir bleuâtre, non coagulé, mais cependant épais comme de l’huile. Ce sang avait l’air d’avoir été teint par du bleu de Prusse , et conserva long-temps l’odeur des amandes amères.

L’analyse chimique des restes du poison a prouvé qu'il consistait en une solution spiritueuse très concentrée d’acide prussique. La quantité de liquide avalé pouvait contenir à peu près 1 gramme 127 milligrammes de cet acide. ( Hufeland, Bibliothèque médicale, t. 5Z| , p. 92. )

Symptômes de l’empoisonnement déterminé par l’acide cyanhydrique.

On peut rapporter à trois périodes les symptômes éprouvés par l’homme et par les chiens à qui on a fait prendre des doses d’acide çyanhydrique qui ne les tuent qu’au bout de dix, douze, quinze ou vingt minutes. Dans la première , de peu de durée, ils ont des vertiges, leur tête semble lourde et leur démarche est chancelante; la respiration est difficile et les battements du cœur plus forts. A l’instant même commence la seconde période, pendant laquelle il y a des convulsions atroces avec renversement de la tête en arrière , roideur de tous les membres et une insensibilité générale. A cet état , qui dure une ou plusieurs minutes, succèdent les symptômes de la troisième période, qui consistent dans un coma grave, avec relâchement de tous les muscles et une grande insensibilité; on dirait l’animal mort, si on ne le voyait respirer, et si l’on ne sentait pas les battements du cœur. Cette période, beaucoup plus longue que les deux autres, se termine par la mort, si les animaux ne sont pas convenablement secourus; quelquefois elle est interrompue par de nouveaux accès tétaniques de peu de durée. ( Voy. pour plus de détails les expériences de Coullon à la page 280. ) Indépendamment de ces effets, on remarque une dou'eur épigastrique dans l’homme et dans le chien ; des convulsions dans les animaux ’a sang chaud diurnes, les crustacés et les insectes aériens , tandis que les mammifères nocturnes, les oiseaux de nuit , les animaux à sang froid et les insectes aquatiques n’en éprouvent point ; le vomissement, chez les bimanes , les carnivores, les oiseaux rapaces, passereaux, gallinacés, phénomène que l’on n’observe presque jamais dans les rongeur;, et jamais dans les chevaux, les plantigrades, les reptiles batraciens, sauriens, ophidiens, les insectes, et les zoophytes; la perle du mouvement et de la sensibilité des membres thoraciques avant celle des membres abdominaux , dans les taupes , les lézards, les écrevisses, les insectes , ce qui a lieu dans un ordre inverse pour les autres animaux ; des de- II. Î9

jcclions abondantes dans les carnassiers; la salivation chez ces mêmes animaux, et quelquefois chez l’homme; une sécrétion particulière aux gastéropodes, aux vers à sang rouge, etc. L’invasion de ces divers symptômes est soudaine et la marche de la maladie très rapide.

Lésions de tissu produites par l’acide cyanhydrique.

L’acide cyanhydrique ne détermine point l’inflammation des tissus sur lesquels il a été appliqué, lorsqu’il tue promptement. Si quelques médecins ont émis une opinion contraire , c’est que l’acicle qui faisait le sujet de leurs observations avait agi sur les organes en même temps que des substances irritantes. Les vaisseaux dont l’ensemble constitue le système sanguin veineux sont gorgés de sang noir, huileux, épais. La contractilité des muscles volontaires d’abord, puis celle du cœur et des intestins, est anéantie immédiatement ou peu de temps après la mort Plusieurs parties du corps, et surtout le cerveau, la moelle épinière, le sang et le cœur, exhalent quelquefois une odeur d’amandes amères. Si l’acide cyanhydrique ne tue les animaux qu’au bout de quelques minutes, d’une demi-heure , etc., on peut observer les lésions qui ont été décrites à la page 286, en parlant de l’empoisonnement des sept épileptiques (voy. aussi p. 28 1 , les résultats fournis par les ouvertures des cadavres faites par Coullon).

S’il est vrai que dans beaucoup de cas les cadavres se conservent longtemps sans se pourrir, il n’en est pas moins certain que le contraire peut avoir lieu. Ainsi dans les deux observations rapportées par 3Iertzdorf ( Journal complémentaire des sciences médicales , t. xvn, p. 265), la putréfaction était déjà très avancée vingtneuf heures après la mort. Chez celui des deux individus qui s’était empoisonné au mois de février, la décomposition putride était même beaucoup plus avancée que chez le second , qui succomba au mois de juillet.

Je ne saurais passer sous silence une observation erronée de MM. Rey et Couvert , experts dans l’affaire de Chambéry dont je parlerai bientôt. D’après ces messieurs , le malade , dont l’état a été décrit par Hufeland (voy. p. 287), et qui avait réellement été empoisonné par l’acide cyanhydrique , avait offert les mêmes lésions cérébrales que celui de Pralet qui , comme je l’ai prouvé , dans deux consultations médico-légales (voy.yÎMn. d' Hyg. , 1 841 et 1 8Zi 3) , était mort apoplectique. Rien n’est plus faux , et rien ne se ressemble moins que les lésions constatées chez ces deux individus. Chez le malade de Hufeland, on voit tous les caractères de ces congestions sanguines

de l'acide cyanhydrique. 291

internes, avec exsudation sanguine plus ou moins abondante, qu’on observe habituellement après la mort des individus qui succombent rapidement à la suite de symptômes tétaniques. Je les ai vues un bon nombre de fois sur les animaux, comme chez l’homme , après l’empoisonnement par les strychnos; on les voit aussi à la suite des congestions rachidiennes avec hématorachie. Chez Pralet, l’altération a consisté en une apoplexie proprement dite , c’est -à-dire en une hémorrhagie avec irruption du sang dans les ventricules et sous la tente du cervelet, et déchirure de la substance cérébrale; on verra qu’il existait à la base des ventricules un caillot ch sang gros comme un œuf.

Conclusions. — 1° L’acide cyanhydrique de Gay-Lussac est le plus actif de tous les poisons connus; l’acide médicinal , qui contient beau coup d’eau , n’agit avec autant d’intensité que le précédent qu’autanl qu’il est employé à une dose beaucoup plus forte : du reste, à cette différence près, leur mode d’action est identique; 2° ses effets sont moins («arqués lorsqu’il a été dissous dans l’eau que dans le cas où il a été dissous dans l’alcool , et surtout dans l’éther ; 3° il perd ses propriétés vénéneuses par son exposition prolongée à l’air, la vapeur d’acide cyanhydrique qui se dégage alors tendant sans cesse à ramener le liquide à l’état aqueux; U" il jouit encore d’une assez grande énergie quand il a été transformé en partie en une substance charbonneuse par son séjour dans eles vaisseaux fermés, à moins qu’il ne se soit écoulé assez de temps pour que sa décomposition ait été complète ; 5° il est nuisible aux différentes classes d’animaux , plus à ceux qui ont le sang chaud qu’aux autres ; 6° son action est d’autant plus intense , tout étant égal d’ailleurs, qu’il est employé en plus grande quantité, qu’il reste plus long-temps en contact avec les organes, que les individus sont plus jeunes, la sensibilité plus exquise, la circulation plus active, et que les organes de la respiration ont plus d’étendue ; 7° il exerce son action délétère , quel que soit le tissu sur lequel il ait été appliqué, les nerfs, la dure-mère et tous les organes blancs exceptés ; 8" cependant il est des animaux , tels que les chiens et les lapins , dont la peau est tellement dure , qu’il serait impossible de déterminer l’empoisonnement chez eux en appliquant cet acide sur le système cutané ; 9" l’intensité de son action varie suivant la partie avec laquelle il a été mis en contact : ainsi il est très vénéneux lorsqu’il est introduit dans le système artériel ; il l’est moins , injecté dans le système veineux, la trachée-artère, les poumons; moins encore s’il est introduit dans les cavités séreuses ; son action est nioins énergique lorsqu’on l’administre à l’intérieur sous forme de boisson ou de lavement; enfin il agit encore plus faiblement quand on l’ap-

292 DliS POISONS NARCOTIQUES,

plique sur des blessures, et la mort arrive plus tôt dans le cas où la blessure a été faite aux membres antérieurs ; 1 0 1 ses effets sont moins intenses lorsqu’il est appliqué sur une partie qui ne communique plus avec le cerveau ou avec la moelle épinière ; 11° il est absorbé, porté dans le torrent de la circulation pour agir d’abord sur le cerveau , et ensuite sur les poumons, sur les organes du sentiment et sur les muscles des mouvements volontaires, dont il détruit l’irritabilité; 12° il anéantit également la contractilité du cœur et des intestins ; 1 3° il agit sur l’homme comme sur les chiens.

Traitement de l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique

Parmi les moyens préconisés pour combattre l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique , ceux qui doivent nous occuper ici sont : l’ammoniaque , l’infusion concentrée de café, l’huile de térébenthine, la saignée , les affusions d’eau froide sur la tète , et le chlore. Examinons la valeur de chacun de ces moyens.

Ammoniaque. — On s’accorde assez généralement encore à regarder l’administration de cet alcali à l’intérieur comme un moyen puissant de remédier aux effets de l’acide cyanhydrique, quoique j’aie publié, dès l’année 1826, qu’il n’était d’aucune utilité; en effet , soit que l’on administre en même temps aux chiens un mélange d’acide cyanhydrique et d’ammoniaque , soit qu’après avoir fait avaler l’acide , on attende que les symptômes de l’empoisonnement se soient manifestés pour introduire dans l’estomac l’ammoniaque étendue ou concentrée , les accidents de l’empoisonnement n’en sont pas moins les mêmes , et la mort arrive à peu près à la même époque que si l’ammoniaque n’eût pas été administrée. Dès lors il serait absurde de considérer l’alcali volatil comme l’antidote de l’acide cyanhydrique; pour pouvoir être réputé tel , il faudrait qu’étant administré avec le poison il en empêchât les effets, comme la magnésie, par exemple, s’oppose à l’action malfaisante des acides sulfurique, azotique , etc. , concentrés , quand elle est employée en même temps que ces acides , et en assez grande quantité pour les saturer.

Il est également impossible de regarder l’ammoniaque introduite dans l'estomac comme un médicament propre à faire cesser les symptômes de l'empoisonnement par l’acide cyanhydrique ; les expériences de M. Herbst , consignées dans le numéro de mars 1829 du Journal complémentaire , confirment à cet égard ce que j’avais établi plusieurs années auparavant. Dans ces expériences , on a bien vu, après que les chiens avaient avalé k , 8 ou 16 grammes d’ammoniaque concentrée, le spasme violent des muscles diminué,

DE L’ACIDE CYANHYDRIQUE

les forces vitales tout-à-coup vivement stimulées; mais l’affaissement n’en reprit pas moins le dessus, et la mort survint. Ajoutons encore, pour mieux faire ressortir le peu d’avantage de la médication ammoniacale dans l’empoisonnement dont il s’agit, que cet alcali pur , comme on a conseillé de l’employer si on voulait en obtenir de bons effets, excorie à l’instant même les parties qu’il touche, comme la langue ,1a gorge , etc. , de sorte que le sang coule de la bouche.

Mais faudra-t-il conclure de ce que l’alcali volatil introduit dans l’estomac ne remédie pas aux effets funestes que détermine l’acide cyanhydrique, que l’inspiration d’une eau légèrement ammoniacale soit également sans aucuue espèce d’utilité? Les faits suivants me semblent propres à résoudre cette question.

Expérience ire. — Un chien du poids de Zi kilogrammes , âgé d’environ quatre mois, assez robuste, ayant avalé 8 gouttes d’acide cyanhydrique médicinal (au sixième) étendu de 12 gouttes d’eau, ne tarde pas une demi-minute à éprouver de l’anhélation, delà difficulté à respirer, des vertiges, etc. Au bout d’une minute il est tombé sur le côté, agitant ses membres d’une manière convulsive , sans connaissance, et ayant la tête fortement renversée sur le dos. Sur-le-champ on le mit sur une table , et on arrosa le museau, la bouche et les parties environnantes , avec de l’eau ammoniacale composée d’une partie d’alcali volatil concentré , et de 12 parties d’eau : on continua ainsi pendant un quart d’heurp, en laissant quelques intervalles d’une demi-minute environ, pendant lesquels on cessait l’emploi du médicament. Au bout de ce temps, l’animal put se tenir sur ses pattes et marcher presque comme dans l’état naturel ; depuis lors on n’a vu reparaître aucun des symptômes de l’empoisonnement par l'acide cyanhydrique. Il est à remarquer qu’à chaque arrosement ammoniacal le chien semblait de plus en plus éveillé.

Expérience IIe. — Un chien de moyenne taille , robuste , mais affaibli par une expérience faite deux jours auparavant, a avalé dix gouttes du même acide ryanhydrique médicinal, étendu de 15 gouttes d’eau : aussitôt après, anhélation, vertiges, chute, opisthotonos. On lui fait inspirer de l’eau ammoniacale, mais les symptômes de l’empoisonnement sont très graves; à chaque inspiration de la liqueur, l’animal paraît se réveiller; il en est de même lorsqu’on arrose son museau avec l’eau ammoniacale. Malgré cela la maladie devient de plus en plus intense , et la mort a lieu au bout de quarante minutes. Je pense que ce chien n’aurait pas vécu au-delà de huit à dix minutes sans le secours de l’eau ammoniacale.

Expérience 111e. — Un chien de moyenne taille , âgé de quatre mois , avale 10 gouttes du même acide cyanhydrique médicinal étendu de douze gouttes d’eau ; il ne tarde pas une demi-minute à être sous l’influence du poison. Aussitôt après on lui a fait respirer de l’eau ammoniacale , et on a arrosé son museau avec la même liqueur. Les effets ont été les mêmes

quç dans l'expérience précédente, si ce n’est que l’animal est mort au bout de dix-scpl minutes.

Expérience ivc. — Un chien robuste , d’une assez forte taille , du poids de 15 kilogrammes environ , âgé de deux ans à peu prés , avale G gouttes du même acide cyanhydrique étendu de huit gouttes d'eau. Au bout de cinq minutes il ne paraissait pas sous l’influence du poison ; il vomit à deux reprises , et un quart d’heure après il était comme avant l’expérience. Alors on lui administra huit gouttes du même acide étendu de dix gouttes d’eau distillée. Demi-minute après, vertiges, faiblesse, chute sur le côté , et, au bout d’une demi-minute, mouvements convulsifs, opisthotonos, état spasmodique très marqué. On arrose le museau avec de l’eau ammoniacale , que l’on fait également inspirer : les convulsions et la rigidité durent pendant cinq minutes, et sont remplacées par un état de flaccidité et d’insensibilité générales. Chaque fois que le médicament est approché du museau , l’animal fait une inspiration profonde. Vingt minutes après la chute, nouvelle attaque d’ospithotonos ; les membres sont roides , la tète fortement renversée en arrière , trismus violent, écume à la bouche, immobilité du thorax : tout porte à croire que la vie est prête à s’éteindre. Néanmoins on insiste sur l’emploi de l’eau ammoniacale. L’accès tétanique ne dure que quelques secondes , et on lui voit succéder le même état d’insensibilité et de relâchement dont j’ai déjà parlé. Trois quarts d’heure après le commencement de l’expérience, l’animal, qui n’avait pas manqué, chaque fois qu’on lui faisait flairer de l’eau ammoniacale , de faire une profonde inspiration et de se réveiller, paraît vouloir se soulever; il ouvre les yeux , regarde autour de lui : son étal est évidemment amélioré. On le met sur ses pattes, mais il ne peut pas encore se tenir debout. On continue de temps en temps, pendant dix minutes, l’usage de l’eau ammoniacale, et alors on voit qu’il essaie démarcher, les pattes étant demi-fléchies. Cinq minutes après, il se tient debout et marche en vacillant ; les extrémités antérieures sont plus faibles que les postérieures ; la démarche devient de plus en plus assurée , en sorte qu’une heure cinq minutes après la première attaque d’opisthotonos, il peut être regardé comme guéri. Le lendemain, il est un peu abattu et fatigué, sans éprouver d’accident notable : deux jours après il était à merveille.

Expérience ve. — Le même chien qui la veille avait été guéri par Veau chlorée, après avoir pris 6 gouttes d’acide (voy. expér. ve, p. 301), avala 5 midi huit gouttes du même poison étendu de neuf gouttes d’eau. Demiminute après , invasion des symptômes de rempoisonnement, et au bout d’une minute, opisthotonos : aussitôt on fait usage de l’eau ammoniacale, qui, dans les premiers instants, paraît agir favorablement; mais bientôt après la respiration devient précipitée et comme stertoreuse ; il sem-, ble qu’une portion du médicament ait pénétré dans les voies aériennes. L’animal est. tour à toürdans un état spasmodique violent et dans un état d’insensibilité et de relâchement. Cinq quarts d’heure après le commencement de l’expérience, l’affaissement est si prononcé, et la respiration est

DE l’acide cyanhydrique. 295

tellement gênée et stertoreuse , que l’on est sur le point d’abandonner l’animal à lui-même ; le danger paraît imminent. On essaie Veau chlorée. Quelques minutes après l’animal lève la tête et Semble prendre part à ce qui se passe autour de lui : on ne tarde pas à remarquer que le médicament agit favorablement , et on ne cesse d’en faire usage qu’au bout d’une demi-heure ; alors le rétablissement paraît prochain. A trois heures l’animal peut se tenir sur ses pattes et marcher, à la vérité lentement. Le lendemain il n’est plus sous l’influence de la substance vénéneuse ; il n’éprouve que les symptômes d’une inflammation des voies aériennes. Le jour suivant , ces symptômes sont beaucoup plus intenses , et l’animal succombe. A l 'ouverture du cadavre on peut se convaincre que la mort doit être attribuée à la phlogose des organes de la respiration , car la surface interne du larynx est d’un rouge violacé , et enduite d’une asssez grande quantité de mucus; la membrane muqueuse de la trachée-artère offre une couleur semblable ; les bronches et leurs divisions sont saines; les poumons sont gorgés de sang d’une couleur violette assez foncée; l’intérieur de la bouche est évidemment enflammé.

Il résulte des expériences qui précèdent , que l’inspiration d’une eau légèrement ammoniacale peut guérir l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique en stimulant le système nerveux profondément affaissé; toutefois l’usage de ce médicament ne serait suivi d’aucun succès s’il était employé trop tard, ou si la dose d’acide ingérée était assez forte pour tuer les chiens dans un très court espace de temps. Il est inutile de dire combien on pourrait aggraver l’état de l’individu empoisonné si , au lieu de faire inspirer de l’eau légèrement ammoniacale , on avait recours à l’ammoniaque liquide caustique qui déterminerait une inflammation des voies aériennes.

Infusion concentrée de café. — J’ai souvent administré à des chiens un mélange de huit , dix ou quinze gouttes d’acide cyanhydrique , et de 120 à 180 grammes d’infusion concentrée de café. L’empoisonnement a eu lieu comme si l’acide eût été donné dissous dans une pareille quantité d’eau. Souvent aussi j’ai introduit dans l’estomac des chiens empoisonnés par l’acide cyanhydrique , et sans plus de succès, des doses de la même infusion, cinq à six fois plus considérables que la précédente; d’où je conclus que cette infusion n’est ni l’antidote de l’acide cyanhydrique , ni un médicament propre à combattre les symptômes qu’il détermine.

Huile de térébenthine. — J’ai substitué souvent l’huile essentielle de térébenthine à l’infusion de café, et les résultats n’ont pas été plus heureux. Deux chiens auxquels on avait fait avaler huit gouttes d’acide cyanhydrique médicinal étendu de dix gouttes d’eau sont tombés sur le côté au bout d’une minute. Aussitôt on leur a fait inspirer de l’huile essentielle de térébenthine , et on a arrosé leur

museau avec la même liqueur; on n’a cessé l’emploi de ce médicament, sous celte forme, qu’après un quart d’heure. Les accidents n’en ont pas moins été en augmentant , et les animaux sont morts ; l’un seize minutes , l’autre dix minutes après le commencement de l’expérience.

Saignée. — On sait que le docteur Hume a beaucoup préconisé la saignée dans le traitement qui m’occupe : il dit qu’un chien auquel on avait fait prendre de l’acide cyanhydrique , et qui était en proie à des convulsions terribles , se releva sur ses pattes et parut se trouver beaucoup mieux dès qu’il eut perdu une certaine quantité de. sang. J’ai répété cette expérience plusieurs fois, et je l’ai variée en ouvrant en même temps la veine jugulaire et la veine crurale, ou les deux veines jugulaires; j’ai même commencé, dans certains cas , par saigner l’animal avant de l’empoisonner, et jamais je n’ai obtenu le rétablissement complet, non pas que je pense que les émissions sanguines, pratiquées en temps opportun , ne pourront jamais être utiles dans l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique , car elles doivent diminuer la congestion cérébrale en même temps qu’elles expulsent hors du corps une partie de l’acide qui avait été absorbé et porté dans le torrent de la circulation.

Affusions d’eau froide.- — ■ Le docteur Herbst a publié un mémoire intéressant sur les avantages des affusions d’eau froide dans l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique. Il résulte des expériences qu’il a tentées que les effets de ce poison , même lorsqu’il a été introduit dans l’organisme en quantité plus que suffisante pour produire la mort, peuvent être combattus avec succès, dans un court espace de temps, par les affusions froides sur la tête, le dos et même le corps entier. « Lorsqu’on a employé des quantités d’acide hydro- » cyanique assez faibles pour ne point être mortelles par elles-mêmes, » dit cet auteur, deux ou trois affusions d’eau froide suffisent déjà » pour faire cesser les troubles auxquels le poison avait donné lieu. » Mais si la dose de l’acide était plus considérable, il faut répéter » plus souvent et prolonger davantage l’emploi des affusions. Le succès » de ce moyen dépend aussi de la célérité qu’on apporte à le mettre » en usage. Le plus sûr moyen de pouvoir compter sur lui est de « l’employer immédiatement après l’ingestion de l’acide hydrocya- » nique , ou tout au moins pendant la durée de la période spasmodi- »que, tandis que les muscles sont dans l’état de contraction, les » yeux durs, fixes, insensibles et immobiles dans leurs orbites, la » tète penchée en arrière, et les extrémités étendues, droites. A celte «période succède le relâchement général du corps; la respiration » devient de plus en plus lente, presque insensible; le pouls égale- « ment lent, faible , à peine perceptible , et un instant après la mort

de l’acide cyanhydrique. 297

» a lieu. Mais, dans cel état de paralysie, les affusions froides rani- » ment la vie, qui était sur le point de s’éteindre. Il se manifeste » alors un nouveau spasme dans les muscles, qui deviennent durs. » Les extrémités redeviennent immobiles, et tout rentre peu à peu »> dans l’état normal. » ( Journal complémentaire du Dictionnaire des sciences médicales, n° de mars 1829.)

Des assertions aussi importantes méritaient d’être vérifiées par de nouvelles expériences :

Expérience irc. — Soixante centigrammes d’acide cyanhydrique médicinal ont été dissous dans 11 grammes 719 milligrammes d’eau, et administrés à un petit chien âgé de trois mois et du poids de 2 kilogrammes 500 grammes : aussitôt après , l’animal est tombé sur le côté et a éprouvé tous les accidents de l'empoisonnement par l’acide cyanhydrique. Dans le même instant on a fuit des affusions d’eau à 3"-f 0° sur la tête , le dos , et même sur les autres parties du corps : ce moyen a été continué presque sans interruption pendant vingt minutes, c’est-à-dire jusqu’au moment de la mort de l’animal : la quantité d’eau employée peut être évaluée à trois grands seaux. — Un chien un peu plus âgé et un peu plus fort que le précédent, auquel on avait fait prendre la même dose d’acide cyanhydrique sans employer l’eau froide, est mort trois minutes après l’ingestion du poison.

Expérience 11e. — Quarante centigrammes d’acide cyanhydrique médicinal dissous dans 8 grammes d’eau distillée , ont été introduits dans l’estomac d’un chien robuste, de moyenne taille , et à jeun : à peine ce liquide était-il avalé , que l’animal est tombé sur le côté , et a éprouvé tous les symptômes de l’empoisonnement. On l’a aussitôt mis sous le robinet d’une fontaine qui fournissait abondamment de l’eau froide ; ce liquide tombait à la fois sur la tête et sur le dos : pendant quatorze minutes que l’animal a vécu, il n’a pas cessé un instant de recevoir un jet d’eau considérable.

Expérience iiic. — Six gouttes d’acide cyanhydrique médicinal étendu de k grammes d’eau , ont été données à un petit chien assez robuste, âgé d’environ cinq mois. Au bout d’une minute, l’animal a parcouru rapidement et en poussant quelques cris les diverses parties du laboratoire ; environ une minute après il avait des vertiges et vacillait comme dans l’ivresse ; cet état ayant duré à peu près une minute , et les symptômes ayant acquis plus d’intensité, il y a eu chute sur le côté, et environ quatre minutes après le commencement de l’expérience, opisthotonos et vomissement : alors on a placé le chien sous le robinet de la même fontaine , et on a laissé tomber de l’eau sur sa tête et son dos , pendant vingt-huit minutes sans interruption ; l’animal a encore vomi deux fois; on l’a mis sur une table où il est resté pendant trois minutes dans un grand état d’immobilité et de flaccidité , cherchant à respirer. On l’a soumis de nouveau à l’action de l’eau froide; mais cette fois, au lieu d’un jet continuel , on a alternativement ouvert et fermé le robinet

de manière à mieux imiter les affusions. Au bout de cinq minutes, on a cessé l’emploi de l’eau pour voir si le chien ne chercherait pas à se relever. Voyant, après dix minutes de repos, qu’il était toujours dans le môme état d’immobilité, on l’a remis sous le robinet où il a encore reçu des affusions pendant six minutes. Depuis ce moment jusqu’à celui de sa mort, qui a eu lieu deux heures et demie après le commencement de l’expérience , l’animal est resté flasque , immobile et sans pousser la moindre plainte.

Expérience ivc. — Un chien du poids de k kilogrammes, âgé d’environ quatre mois, assez robuste , a avalé 8 gouttes d’acide cyanhydrique médicinal étendu de 12 gouttes d’eau distillée : demi-minute après, il a éprouvé de l’anhélation , des vertiges , et, au bout d’une minute , il était tombé sur le côté , la tête fortement renversée sur le dos et les membres agités de mouvements convulsifs : dans le même instant , on a fait des affusions d’eau froide sur la tète et le long de la colonne vertébrale. Ce moyen a été continué pendant trente-deux minutes , c’est-à-dire jusqu’au moment où le chien est mort. Il est à remarquer que cet animal avait déjà été empoisonné deux fois par 8 gouttes d’acide cyanhydrique médicinal , et guéri , pour la première fois , quatre jours auparavant, par l’eau chlorée ( voy. Expér. he, p. 301 ), et l’autre fois, deux jours après , par l’eau ammoniacale ( voy. Expér. 3% p. 293). La même dose d’acide, donnée à deux chiens à peu près de même force, dans la même matinée, les a tués dans l’espace de quinze à dix-huit minutes.

Expérience ve. — Un chien robuste , âgé de six mois environ, de forte taille , du poids de 15 kilogrammes à peu près , prit à midi , étant à jeun , 6 gouttes du même acide cyanhydrique médicinal étendu de 8 gouttes d’eau. Voyant, au bout d’une demi-heure, qu’il n’éprouvait aucun accident, on lui administra la même dose d’acide dans la même quantité d’eau : dix minutes après, vertiges, anhélation, faiblesse des extrémités. Au bout d’une minute chute sur le côté, mouvements convulsifs assez violents , opisthotonos , trismus : alors on arrose la tète et la nuque avec de l’eau refroidie au moyen de la glace et marquant 2° au-dessus deO; à l'état spasmodique, qui conlinue pendant une minute, succède un assez grand relâchement de peu de durée, puisque , cinq minutes après le commencement de l’expérience, le chien relève la tête et peut se tenir sur ses pattes; il marche deux minutes après, et le rétablissement est parfait. Il est inutile de dire que les affusions d’eau froide ont été continuées pendant tout le temps de l’empoisonnement. Cet animal servit le lendemain à une autre expérience.

Expérience vr. — Le chien qui fait le sujet de l’expérience précédente et qui, la veille, avait été guéri par l’eau chlorée (voy. Expérience 6e, p. 302), avala 9 gouttes du même acide cyanhydrique étendu de 10 gouttes d’eau. Une minute après, anhélation, vertiges, chute sur le côté sans mouvements convulsifs ni perte de connaissance. On jugea inutile de secourir cet animal, qui, étant empoisonné pour la troisième fois et ayant pris la veille 27 gouttes d’acide, commençait évidemment à s’habituer à

DK l’acide cyanhydrique. 299

l’action du poison; cinq minutes après, il se releva et put marcher. Au bout de quatre minutes , on lui donna 6 gouttes d’acide cyanhydrique dans 6 gouttes d’eau. Quelques instants après , anhélation , vertiges, i-upossibilité de se tenir debout , mais point de chute sur le côté ni de mouvements convulsifs. Trois minutes après , meme état ; vomissements de matières liquides , jaunes et comme bilieuses : cette évacuation ne dissipe pas complètement les vertiges; l’animal reste encore faible; on lui administre lx gouttes du même acide dont l’effet se borne à augmenter les vertiges et la faiblesse. Quoique persuadé que cet état doit cesser de lui-même au bout d’un certain temps, on se décide à employer les affusions d’eau à 2" au-dessus de 0, qui agissent évidemment d’une manière favorable et hâtent la guérison.

Expérience viT. — Ce même chien avala, deux jours après, 12 gouttes du même acide étendu de 12 gouttes d’eau. Voyant , au bout de trois minutes, qu’il n’éprouvait aucun accident notable, on lui en administra 10 gouttes dans 10 gouttes d’eau. Demi-minute après, invasion des symptômes de l’empoisonnement, chute, mouvements convulsifs, violent opistholonos ; aussitôt on a recours aux affusions d’eau refroidie au moyen de la glace, et à 3°-f-0. Six minutes après, le chien semble vouloir lever la tête et sortir de l’état d’insensibilité et de relâchement dans lequel il est plongé ; au bout de dix minutes, il cherche à se relever, mais il retombe ; deux minutes après, il peut se tenir debout et marche en vacillant. Cet état d’ivresse se dissipe peu à peu , au point que , vingtcinq minutes après l’invasion des symptômes de l’empoisonnement, la démarche est assurée et libre.

Expép.ience viiic. — Le même chien avala , le lendemain à midi six minutes , 16 gouttes du même acide étendu de 17 gouttes d’eau. Au bout d’une minute , il eut des vertiges , tomba sur le côté , et n’éprouva que de légères convulsions. On pensa qu’en l’abandonnant à lui-même , il ne tarderait pas à se rétablir, et effectivement, à midi quatorze minutes, il s’était relevé et pouvait marcher en vacillant un peu. Aussitôt après , on lui lit prendre 8 gouttes du même poison dans une égale quantité d’eau. A peine cette nouvelle dose était-elle ingérée, que les accidents de l’empoisonnement se manifestèrent avec intensité. On attendit trois minutes après l’apparition des mouvements convulsifs et de l’opisthotonos, poulie soumettre à l’action de l’eau froide : on voulait savoir jusqu’à quel point ce moyen serait utile étant appliqué lorsque déjà la maladie aurait fait des progrès notables ; l’eau était à la température de 3°-|-0. A chaque affusion , l’animal, qui était plongé dans un grand état de relâchement et d’insensibilité , semblait plus éveillé, et, vingt minutes après l’emploi de ce moyen , il exécutait des mouvements comme pour se lever et se mettre sur ses pattes. Quatre seaux d’eau ayant été employés dans l’espace de trois quarts d’heure , on crut pouvoir suspendre l’usage du médicament, et on abandonna le chien à lui-même. La maladie , au lieu de s’amender, fit de nouveaux progrès et se termina par la mort dix heures après le commencement de l'expérience. Je pense que cet animal

DLS POISONS NARCOTIQUES.

n'aurail pas succombé si les allusions eussent été continuées, ou si ou les avait mises en pratique dés l’apparition de l’opisthotonos : dans tous les cas, il est démontré pour moi que la vie a été singulièrement prolongée par l’eau froide.

Ces divers résultats prouvent que les affusions d’eau froide sont un excellent moyen de remédier aux effets funestes déterminés par l’acide cyanhydrique, parce que nous savons, par des expériences faites antérieurement, que l’animal qui fait le sujet de l’expérience 3e et qui a vécu deux heures et demie , serait mort au bout de dix à douze minutes si ces affusions n’eussent pas été employées, et que ceux qui ont servi à la Lrt' et à la 2* expérience eussent péri deux ou trois minutes après l’ingestion du poison si on les avait abandonnés à eux-mêmes, tandis qu’ils ont vécu, l’un vingt minutes, l’autre quatorze. Je peux en dire autant des animaux qui font le sujet de la IC et de la 8e expérience. A la vérité , je serais bien plus en droit de reconnaître l’influence salutaire des affusions si, au lieu d’avoir vu périr ces cinq animaux, j’eusse pu les rétablir comme l’ont été ceux qui ont servi aux expériences 5°, 6e et T. Mais n’avons-nous pas les faits rapportés par le docteur Herbst, dans lesquels des chiens empoisonnés par l’acide cyanhydrique ont été parfaitement guéris par les affusions d’eau froide, etne savons-nous pas d’un autre côté que l’activité de ce poison est telle que, lorsqu’il a été employé h une dose sensiblement plus forte que celle qui est nécessaire pour tuer, il porte une atteinte funeste au système nerveux, à laquelle il est impossible de remédier?

Chlore. — M. Siméon , pharmacien à l’hôpital Saint-Louis, ayant à préparer , dans le mois d’avril dernier, de l’acide cyanhydrique anhydre , et craignant les vapeurs qui pourraient s’échapper, imagina de dégager du chlore à côté de l’appareil. Cette simple précaution l’ayant préservé de tonte incommodité, il pensa que le chlore pourrait agir efficacement pour conîbattre les symptômes de l’empoisonnement qui m’occupe , et tenta les expériences suivantes :

Expérience i". — Deux gouttes d’acide cyanhydrique , préparé par la méthode de Vauquelin , furent appliquées sur la conjonctive d’un cl. al : quelques secondes après, l’animal éprouva tous les symptômes de l’empoisonnement; au bout d’une minute et demie , on lui présenta sous le museau une faible dissolution aqueuse de chlore, qui ne parut rien produite d’abord; mais deux minutes après, le cliat , qui ne semblait pas avoir respiré jusqu’alors, fit une profonde respiration; les battements du cœur devinrent plus forts et plus réguliers, il ouvrit la gueule et sortit la langue, comme s’il eût cherché à se mettre le plus possible en contact avec le chlore. Au bout de trois quarts d’heure, l’état de l’ajii-

1>L l’acide cyanhydrique. 301

mal ne permettait pas encore d’assurer qu’il guérirait, quoiqu’on n’eût pas cessé de lui faire inspirer l’eau chlorée, avec laquelle on arrosait même de temps en temps le museau et les parties environnantes. Ce ne fut qu'une demi-heure après qu’il put se tenir sur ses pattes et faire quelques pas. Six heures après le commencement de l’expérience, la démarche était libre , et la santé paraissait entièrement rétablie , à l’exception d’un léger tremblement qui ne cessa qu’au bout de vingt-quatre heures.

Expérience ii°. — La même expérience, répétée sur un chien, donna les mêmes résultats.

Expérience iiic. — Un chien robuste , de. moyenne taille et du poids de !) kilogrammes environ , fut empoisonné en ma présence par M. Siméon, qui, à l’aide d’un tube de verre, instilla dans la gueule deux gouttes du même acide cyanhydrique dont on s’était servi dans l’expérience première : au bout d’une minute, la tcte était fortement renversée sur le dos, les membres roides et agités de mouvements convulsifs, l’insensibilité complète ; l’animal était fortement sous l’influence du poisou: on arrosa le museau , la langue, les narines et les parties environnantes avec de l’eau chlorée , composée de 1 partie de chlore liquide concentré et de k parties d’eau ; l’animal était couché sur une table , et sa tète baignait dans une portion de ce même liquide. Ait bout d’une heure, il fut permis d’espérer que le moyen employé serait suivi de succès : on cessa alors les arrosements d’eau chlorée, que l’on avait continués assez régulièrement, en laissant cependant quelques intervalles. Une heure après, le chien paraissait entièrement rétabli et mangea avec appétit.

Expérience ivc. — J’instillai dans la gueule d’un petit chien assez robuste du poids de h kilogrammes, âgé de quatre mois environ, huit gouttes d’acide cyanhydrique médicinal < au sixième), étendu de douze gouttes d’eau. Une minute après, l’animal était en proie à tous les symptômes de l’empoisonnement ; l’opistholonos était très marqué. On fit sur-le-champ usage d’eau chlorée, comme dans l’expérience précédente, et au bout d’une demi-heure, le rétablissement paraissait complet.

Expérience vc. — Un chien noir de moyenne taille, robuste, âgé d’environ deux ans, du poids de 30 kilogrammes, avala 6 gouttes du même acide cyanhydrique étendu de b gouttes d’eau distillée. Une minute après, il était évidemment sous l’inlluence du poison ; on remarquait de l’anhélation, des vertiges, de la faiblesse, et au bout d’une minute des mouvements convulsifs violents et une grande rigidité ; la tète était renversée sur le dos. Alors on commença à faire usage d’eau chlorée, comme dans les expériences précédentes : cinq minutes après, l’animal, qui était tombé dans un état d’insensibilité et de relâchement remarquables, pouvait se tenir debout et marcher; on le regardacomme guéri, et c’est aiors seulement qu’il vomit des matières bilieuses. Le rélablisseincnt paraissait complet dix minutes après le commencement de l’expérience.

Expérience vic.— Un chien robuste, âgé de six mois environ, de forte taille, du poids de 15 kilogrammes, celui qui la veille avait été guéri par les affusions d’eau froide ( voy. Expér. 5°, p. 298 ), avala à six heures du matin 6 gouttes du même acide, étendu de 8 gouttes d’eau; voyant au bout de dix minutes qu’il n’éprouvait aucun accident, on lui fit prendre la même dose, qui ne produisit pas plus d’effet; alors on instilla dans la gueule 6 gouttes du même poison : deux minutes après, vomissement abondant de matières liquides , un peu filantes , sans aucun autre symptôme. Au bout d’une demi-heure, l’animal étant à merveille, on lui administra neuf gouttes du même acide, étendu de 6 gouttes d’eau; vingt secondes après environ , vertiges, anhélation, chute sur le côté, opisthotonos des plus violents; aussitôt on emploie Veau chlorée comme dans les expériences précédentes, et, au bout de dix minutes , on peut assurer que l’animal ne succombera pas; effectivement , il peut marcher trois quarts d’heure après.

Il n’est guère possible , d’après ce qui précède , de contester les avantages de l’inspiration de l’eau faiblement chlorée dans l’empoisonnement qui m’occupe : je regarde même ce médicament’comme supérieur aux affusions d’eau froide et à l’inspiration de l’eau ammoniacale. Il était important de savoir jusqu’à quel point son usage pourrait être suivi de succès en l’employant plusieurs minutes après l’invasion des symptômes.

Expérience i’e. — Un chien robuste, de moyenne taille, avala 8 gouttes du même acide étendu de 8 gouttes d’eau ; demi-minute après , il éprouva de l’anhélation , des vertiges, et ne larda pas à tomber sur le côté ; alors

11 était en proie à des mouvements convulsifs et à l’opisthotonos. Quatre minutes après l’invasion des symptômes, je commençai à lui faire respirer de l’eau chlorée et à en jeter sur le museau ; l’animal, qui était dans un état de relâchement et d’insensibilité, ne tarda pas à se réveiller et à faire des efforts pour se relever : au bout de douze minutes, il put se tenir sur ses pattes, et trois minutes après il marchait sans vaciller : dès cet instant , il fut considéré comme guéri.

Expérience iic. — Un chien un peu plus fort que le précédent , avala 10 gouttes d’acide dans 10 gouttes d’eau. Les accidents furent les mêmes , se manifestèrent à la même époque et cessèrent par le même moyen , au bout de six minutes. Ici l’eau chlorée ne fut mise en usage que cinq minutes après l’invasion des symptômes.

Expérience iiic. — Le lendemain on fit prendre au premier de ces chiens, qui était parfaitement rétabli, 12 gouttes du même acide dans

12 gouttes d’eau. Au bout d’une demi-minute, l’invasion des symptômes de l’empoisonnement eut lieu. Quatre minutes après, les accidents sont très graves, et alors seulement on commence à employer l’eau chlorée; l’animal paraît chercher ce médicament avec avidité, et semble soulagé

DE l’acide cyanhydrique. 303

chaque fois qu’il en inspire; malgré cela, son état empire, et la mort arrive vingt-deux minutes après le commencement de l’expérience.

Expérience ive. — Le chien qui fait le sujet de l’expérience deuxième , ayant avalé 11 gouttes d’acide étendu de 10 gouttes d’eau, tomba sur le côté demi-minute après , éprouva des mouvements convulsifs, et ne tarda pas à être plongé dans un état de relâchement et d’insensibilité. Quatre minutes après, on eut recours à l’eau chlorée, qui dissipa peu à peu les accidents; l’animal pouvait être considéré comme guéri trois quarts d’heure après le commencement de l’expérience , et cependant son état avait été tellement grave, que l’on avait cru la mort inévitable.

Expérience Ve.— Au commencement de février 18A2 , je parlais , dans une de mes leçons à la Faculté , de l’acide cyanhydrique , et je voulais rendre mes auditeurs témoins des effets foudroyants que produit cet acide anhydre sur l’économie animale. En conséquence , j’en appliquai 3 gouttes sur chacune des conjonctives , pensant bien que la mort serait instantanée. Mais , soit que l’acide fût déjà en partie décomposé , soit qu’il contînt un peu d’eau , l’animal ne tarda pas à éprouver les trois périodes de l’empoisonnement ( voy. p. 289 ); cinq minutes après l’application de l’acide, il était dans un état d’insensibilité, de coma et de relâchement tels qu’on l’aurait cru mort, si l’on n’eût pas senti les battements du cœur. Je me décidai alors à le soumettre simultanément à l’action de l’eau chlorée et des affusions d’eau froide comme il vient d’être dit, et je pus me convaincre peu après qu’il ne tarderait pas à être rétabli; en effet trois quarts d’heure après, il marchait et courait dans l’amphithéâtre, comme s’il n’eût jamais été empoisonné.

I! résulte de ces faits que dans les cas où la dose d’acide cyanhydrique est assez forte pour tuer les chiens en quinze à dix-huit minutes, l’eau chlorée peut les empêcher de périr lors même qu’elle n’est employée que quatre ou cinq minutes après l’empoisonnement.

Marche à suiore dans le traitement de l’empoisonnement par V acide cyanhydrique. — Après avoir examiné séparément la valeur de chacun des moyens préconisés contre l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique , je dois tracer la marche qu’il convient de suivre pour remédier aux accidents qu’il occasionne. On se hâtera d’administrer un émétique fort si le poison a été introduit dans l’estomac, tandis qu’on prescrirait un lavement purgatif si les secours ne pouvaient être donnés que tarcj ,- c’est-à-dire lorsque tout porterait à croire que l’acide a franchi le pylore. Dès qu’on sera appelé , on placera sous le nez du malade un flacon contenant de l’eau chlorée (û parties d’eau et 1 partie de chlore liquide) , ou de l’eau ammoniacale (1 partie d’ammoniaque liquide des pharmacies et 12 parties d’eau) ; on insistera d’une manière toute particulière sur l’inspiration de ces gaz , et surtout du premier, en laissant cependant de très

légers intervalles pendant lesquels le malade se reposera. Dès les premiers instants aussi on aura recours aux affusions de l’eau la plus froide que l’on pourra se procurer; ce liquide sera versé sur la tête, sur la nuque et sur tout le trajet de la colonne vertébrale : une vessie remplie de glace sera placée sur la tète, où on la laissera jusqu’à la disparition des symptômes de l’empoisonnement. La saignée à la jugulaire ou au bras, ou l’application des sangsues derrière les oreilles, seront indiquées, plus tard, pour combattre les symptômes de congestion cérébrale, quoique j’aie dit plus haut que les émissions sanguines employées seules eussent été insuffisantes pour guérir cet empoisonnement. A l’aide de ces moyens, dont on peut faire usage simultanément, et auxquels on peut recourir dès l’invasion des symptômes , ou est à peu près certain d’obtenir le plus grand succès , à moins que la dose du poison avalée n’ait été assez forte pour porter une atteinte funeste au système nerveux avant qu’il ait été possible de les mettre en pratique. On emploiera aussi des frictions sur les tempes avec la teinture de cantharides et l’ammoniaque, et des sinapismes aux pieds. Le malade sera mis à l’usage des boissons adoucissantes.

Tout porte à croire que la méthode de traitement que je viens de conseiller sera probablement employée avec avantege dans l’empoisonnement par plusieurs autres substances vénéneuses : c’est ce qu’il importe d’examiner.

Recherches médico-légales.

L’acide cyanhydrique pur et anhydre est liquide à la température ordinaire, incolore, transparent et d’une odeur très forte, insupportable, analogue à celle des amandes amères; sa saveur, d’abord fraîche , devient âcre , irritante, et excite la toux; son poids spécifique à 7° est de 0,70583; il rougit à peine la teinture de tournesol. Il est très volatil, et entre en ébullition à 26°, 5 th. ccntigr. , sous une pression de 76 centimètres. Lorsqu’on en verse une ou deux gouttes sur l’extrémité d’une bande de papier, une portion se vaporise presque instantanément , et enlève assez de calorique à l’autre partie pour la faire passer à l’état solide : ce phénomène a lieu même à la température de 20" th. cent. Abandonné à lui-même dans un vaisseau fermé, il se décompose, brunit, et finit par noircir; celte décomposition , qui a quelquefois lieu en moins d’une heure , s’opère presque constamment avant le quinzième jour, à moins que le flacon dans lequel l’acide est contenu n’ait été soigneusement privé du contact de la lumière, car alors souvent l’acide n’a pas été décomposé au bout d’un temps beaucoup plus long. Il s’enflamme à l’air par l’approche d’un

DE l’acide CYANHYDRIQUE. 305

corps en combustion. Il est soluble dans l’eau; la dissolution constitue l’acide hydraté que je vais décrire. L’alcool dissout mieux l’acide anhydre que l’eau.

Acide cyanhydrique hydraté. — Il ne diffère du précédent que parce qu’il est étendu d’eau : comme lui , il est liquide , incolore et transparent; il offre la même odeur et la même saveur, mais à un degré moins prononcé ; son poids spécifique varie suivant la quantité d’eau qu’il renferme; il est de 0,91608 lorsqu’il contient 2 parties d’eau et 1 d’acide , et de 0,999679 quand il renferme 5 parties d’eau en volume; ce dernier est l’acide médicinal dit au sixième; il est moins volatil que le précédent, et ne se congèle point lorsqu’on en verse quelques gouttes sur du papier à la température ordinaire de l’atmosphère ; il n’éprouve point la même altération que l’acide découvert par M. Gay-Lussac quand on le laisse dans un vaisseau fermé; il ne s’enflamme point lorsqu’on le met en contact avec un corps allumé, mais si on le chauffe et qu’on reçoive sa vapeur dans un récipient , celle-ci est susceptible de s’enflammer par l’approche d’un morceau de soufre allumé.

Versé , lors même qu’il serait excessivement étendu d’eau , dans une dissolution d’azotate d’argent , il y fait naître un précipité de cyanure d' argent blanc, caillebotté , lourd, insoluble dans l’eau, insoluble ou excessivement peu soluble dans l’acide azotique à la température ordinaire, facilement soluble dans cet acide bouillant et dans l’ammoniaque (1). Ce précipité, lavé et desséché, a fort peu de tendance à se colorer en violet; il est décomposé par la chaleur de manière à fournir de l’argent métallique, et une partie du cyanogène qui entre dans sa composition. (Voy. p 32û pour les caractères de ce gaz.) Je me suis assuré : 1° que si le cyanure d’argent n’a pas été bien desséché, il ne donne point de cyanogène; 2° que lorsqu’on chauffe 5 centigrammes de ce cyanure sec dans un petit tube de verre dont l’une des extrémités a été effilée à la lampe, on obtient une quantité de cyanogène suffisante pour faire brûler ce gaz avec la flamme purpurine qui le caractérise ; pour cela , dès que le cyanure d’argent a été assez chauffé pour devenir d’un brun foncé, on approche une allumette enflammée de l’ouverture excessivement étroite du tube; le gaz brûle pendant quinze ou vingt secondes environ.

M. O. Henry, pour mieux faire reconnaître le cyanure d’argent , a proposé le caractère suivant, dont j’ai été à même d’apprécier

(1) Ee cyanure d’argent, en se dissolvant dans l'acide azotique bouillant, est décomposé ainsi qu’une partie de l’eau de cet acide; il se forme de l’acide cyanhydrique, qui se dégage, et de l’oxyde d’argent, qui se dissout dans l’acide ; en sorte que la dissolution ne contient que de l’azotate d’argent, II. 20

l’exactitude et la sensibilité. On fait bouillir pendant cinq à six minutes dans un matras 2 ou 3 centigrammes de cyanure avec la moitié tout au plus de son poids de chlorure de sodium ou de potassium , et 20 ou 25 grammes d’eau distillée; il se forme du chlorure d’argent insoluble et du cyanure de potassium ou de sodium solubles; si la proportion de chlorure de sodium ou de potassium était trop forte, le cyanure d’argent serait en partie dissous, et l’on n’obtiendrait pas les résultats dont je vais parler ; il en serait de même si l’on n’avait pas suffisamment fait bouillir la liqueur. On laisse refroidir celle-ci, puis on la filtre; on ajoute alors dans le produit filtré une petite quantité d’oxyde de fer hydraté verdâtre récemment préparé ( protoxyde mélangé d’un peu de sesqui-oxyde) ; on chauffe légèrement et on filtre de nouveau; déjà l’oxyde de fer a réagi sur le cyanure soluble, en sorte que la liqueur contient du cyanure ferruré de potassium ou de sodium; en la traitant par un sel de fer sesqui-oxydé , on oblienL sur-le-champ une coloration bleue ; et si elle renferme une quantité notable de cyanure de potassium ou de sodium ferrugineux , il se fait de suite un dépôt de bleu de Prusse ; dans le cas contraire , le précipité a toujours lieu , mais seulement au bout d’un certain temps. Le sulfate de bi-oxyde de cuivre y fait naître un précipité brun marron ou une teinte rougeâtre. ( Journ . de Pharm., janvier 1837.)

Le procédé suivant est tellement sensible, qu’il permet de déceler même un demi-milligramme de cyanure d’argent. On met dans un petit tube de verre bouché à l’une de ses extrémités , long de 3 centimètres et d’un diamètre de 2 à 3 millimètres , un petit morceau de potassium de la grosseur d’un grain de semoule ; on place au-dessus de celui-ci le cyanure argentique, et on chauffe jusqu’au rouge obscur le tube à la flamme d’une lampe à l’alcool ; on coupe le tube refroidi à l’endroit où est la matière calcinée ; on traite celle-ci par quelques gouttes d’eau distillée dans un verre , et l’on obtient facilement, par l’addition successive de quelques gouttes de sulfate ferrosoferrique et d’acide chlorhydrique , un précipité de bleu de Prusse. (Lassaigne.)

L’acide cyanhydrique hydraté ne précipite point les sels de fer ; mais si on le mêle avec quelques gouttes de dissolution de potasse, et qu’on ajoute un mélange de sulfate de protoxyde et de sesqui-oxyde de fer dissous , la liqueur devient bleue , et il ne tarde pas à se déposer du bleu de Prusse ; à la longue , la coloration et le dépôt deviennent plus intenses par l’action de l’air ; le précipité est composé de proto et de sesqui-cyanuro de fer, et il est insoluble dans l’acide chlorhydrique. Pour peu que l’on ait employé un léger excès de potasse , ce qu’il est difficile d’éviter, le précipité, au lieu d’être bleu, est ver-

DE l’acide cyanhydrique. 307

dâtre ou d’un brun rougeâtre , parce qu’il est mêlé de protoxyde et de sesqui-oxyde de fer qui ont été séparés par l’excès de potasse ; dans ce cas , il suffit de verser sur ce précipité quelques gouttes d’acide chlorhydrique pour dissoudre les oxydes de fer ; alors le dépôt est bleu et uniquement formé de bleu de Prusse.

La réaction des sels de fer sur l’acide cyanhydrique , qui au premier abord paraît devoir être d’une grande valeur en médecine légale, est de beaucoup inférieure à celle de l’azotate d’argent , parce que lorsqu’il s’agit de déceler des atomes d’acide cyanhydrique mélangé avec des quantités notables de matière organique, loin d’obtenir un dépôt de bleu de Prusse , il ne se produit qu’une coloration bleue de la liqueur, coloration exactement semblable à celle que fournissent avec les deux sulfates de fer certains liquides animaux ne contenant point d’acide cyanhydrique , comme je le dirai plus loin ; à la vérité , cette dernière coloration disparaît par l’addition de quelques gouttes d’acide chlorhydrique , ce qui n’a pas lieu quand le dépôt renferme du bleu de Prusse. J’ajouterai que le précipité fourni par l’azotate d’argent donne facilement du cyanogène gazeux quand on le chauffe après l’avoir desséché , ce qui permet d’affirmer qu’il existe un composé cyanhydrique dans la liqueur où le précipité de cyanure d’argent s’est formé , tandis qu’il n’en est pas de même avec le bleu de Prusse, lequel ne fournit point de cyanogène gazeux quand on le décompose par le feu. Je dirai , en parlant de l’empoisonnement prétendu de Pralet , combien l’oubli de ces faits adonné lieu à de conséquences fâcheuses.

Le sulfate de bi-oxyde de cuivre n’est point précipité par l’acide cyanhydrique ; mais si on ajoute de la potasse , on observe des phénomènes qui varient , suivant que les dissolutions sont concentrées ou affaiblies ; dans le premier cas, on obtient avec l'acide médicinal un précipité vert pomme qui devient d’un vert plus foncé si on a ajouté assez de potasse pour saturer tout l’acide; ce précipité, composé de cyanure de cuivre et de bi-oxyde de cuivre en excès, s’il est traité par une certaine quantité d’acide chlorhydrique pur, fournit du bichlorure de cuivre sùtuble, et laisse du cyanure de cuivre jaune-verdâtre quand il est humide, et vert pré lorsqu’il a été desséché à l’air, et il suffit d’ajouter une plus grande quantité d’acide chlorhydrique sur ce précipité jaune- verdâtre pour le décomposer et le transformer en protochlorure de cuivre blanc , insoluble dans l’eau et soluble dans l’acide chlorhydrique. Si , au lieu d’agir avec une dissolution concentrée de bi-oxyde de cuivre et de l’acide cyanhydrique médicinal, on emploie ces liqueurs très étendues d’eau et de la potasse , il suffira de verser de l’acide chlorhydrique dans le mélange pour dissoudre le

bi-oxyde de cuivre que la potasse aura précipité, et pour que la liqueur prenne un aspect laiteux plus ou moins intense; ce trouble disparaîtra au bout d’une demi-heure ou de trois quarts d’heure , et la liqueur reprendra sa transparence si elle était étendue d’eau, et dans le cas contraire si on l’étend d’une assez grande quantité de ce liquide.

M. Lassaigne a proposé l’emploi du sulfate de bi-oxyde de cuivre en dissolution affaiblie pour reconnaître les traces d’acide cyanhydrique qui pourraient exister dans une liqueur , se fondant sur ce que la sensibilité de ce réactif est deux fois aussi grande à peu près que celle des sels de fer , et M. Devergie a considéré ce mode d’expérimentation comme une des pierres de touche de l’acide cyanhydrique. (. Méd . légale, t. ni, pag. 629.) Rien ne serait plus dangereux que d’adopter une pareille manière de voir ; aussi ne balancerai-je pas à rejeter l’emploi du sulfate de bi-oxyde de cuivre dans les expertises médico-légales relatives à l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique, d’abord parce qu’il est moins sensible que l’azotate d’argent, en second lieu parce que le précipité blanc que l’on obtient en laissant ramasser le dépôt laiteux dont j’ai parlé, ne fournit point de cyanogène gazeux quand on le décompose par le feu , et enfin parce que ce dépôt laiteux peut être confondu avec une foule d’autres précipités , surtout lorsqu’on agit sur des liquides animaux ou végétaux; il peut même arriver dans ces cas qu’il ne se produise pas de manière à être parfaitement caractérisé dans des mélanges organiques contenant de l’acide cyanhydrique ; d’ailleurs quelle nécessité y a-t-il de recourir à un réactif inutile et si peu probant, lorsque les sels de fer, et surtout l’azotate d’argent, remplissent si bien le but?

Sirop d'acide cyanhydrique. — Ici on peut avoir à résoudre deux problèmes : 1° le sirop contient-il de l’acide cyanhydrique? 2° combien en renferme-t-il? Pour résoudre le premier problème , j’ai tenté les expériences suivantes :

Expérience irc. — J’ai distillé dans une cornue au bain-marie 16 grammes de sirop de sucre dissous dans autant d’eau et additionné de 20 centigrammes d’acide cyanhydrique médicinal ; le produit recueilli dans un récipient qui plongeait dans l’eau froide , contenait ^le l’acide cyanhydrique , reconnaissable à son odeur et à l’aide de l’azotate d’argent ; j’avais pourtant cessé l’opération au moment où à peine le quart de la liqueur avait passé dans le ballon.

Expérience ne. — Dans une expertise médico-légale faite par MM. Gay- Lussac , Magendie, Barruel et moi , nous procédâmes à la distillation en vases clos d’un sirop cyanhydrique préparé à la pharmacie centrale; et, pour qu’aucune trace d’acide volatilisé ne nous échappât, nous reçûmes le produit de la distillation dans un tube fort long presque entièrement rempli d’azotate d’argent dissous; il se dégagea del’acide cyanhydrique que

de l’acide cyanhydrique. 309

nous reconnûmes à l’odeur et à l’action qu’il exerçait sur l’azotate d’argent.

Expérience me. — J’ai ajouté à 16 grammesde sirop de sucre non acide étendu de la même quantité d’eau, de 20 à Z|0 cenligr. de cyanure de potassium solide , sec et récemment préparé ; le mélange , distillé comme il vient d’être dit, a fourni un liquide qui n’exhalait point l’odeur d’acide cyanhydrique et qui ne troublait pas l’azotate d’argent.

Expérience ive. — En répétant cette expérience avec un sirop acide acheté chez un pharmacien et qui répandait une assez forte odeur d’acide cyanhydrique , j’ai obtenu dans le ballon un liquide contenant de l’acide cyanhydrique, puisqu’il était odorant comme cet acide et qu’il donnait avec l’azotate d’argent du cyanure d’argent; mais ici le cyanure de potassium avait été en partie décomposé par l’acide contenu dans le sirop qui l’avait transformé en acide cyanhydrique et en un sel de potasse.

Expérience ve. — J’ai distillé avec les mêmes précautions 16 grammes de sirop de sucre mêlé avec 16 grammes d’eau et 20 centigrammes de cyanure de mercure pur. Le produit distillé ne répandait point l'odeur d’acide cyanhydrique et ne donnait point de cyanure d’argent par l’azotate de ce métal.

Expérience vu. — J’ai décomposé par un excès de sulfate d’ammoniaque 20 centigrammes de cyanure de baryum et j’ai filtré pour séparer le sulfate de baryte ; le cyanhydrate d’ammoniaque contenu dans la liqueur a été mêlé à 16 grammes de sirop de sucre dissous dans 16 grammes d’eau. Le mélange distillé , comme il a été dit, a fourni un liquide incolore, d’une odeur à la fois ammoniacale et cyanhydrique, bleuissant le papier rouge de tournesol et précipitant du cyanure d’argent par l’azotate de ce métal.

Expérience vne. — En répétant cette expérience avec du sirop contenant du cyanhydrate d’ammoniaque alcalin , préparé avec l’acide cyanhydrique et l’ammoniaque ou le carbonate de cette base , j’ai obtenu les mêmes résultats.

U résulte de ces expériences que l’on peut constater la présence de l’acide cyanhydrique dans un sirop en le distillant , puisque le sirop fait avec cet acide est le seul qui , étant chauffé , fournisse un produit volatil contenant de l’acide cyanhydrique ; en effet , les sirops préparés avec des cyanures ne donnent point d’acide cyanhydrique à la distillation , à moins qu’ils ne soient acides ou que le cyanure ne soit déjà altéré par l’acide carbonique de l’air. Quant aux sirops dans lesquels on aurait fait entrer du cyanhydrate d’ammoniaque, ils fourniraient dans le ballon , outre l’acide cyanhydrique, de l’ammoniaque facile à reconnaître; j’ajouterai d’ailleurs qu’on ne prépare jamais pour les usages médicinaux un sirop cyanhydro-ammoniacal.

Cela étant, on reconnaîtra le sirop cyanhydrique : l"à son odeur; 2° à l’action qu’exerceront sur lui l’azotate d’argent et les sels de fer

après qu’il aura été étendu d’eau. (Voy. p. 305.) Dans la plupart des cas , les sirops des officines ne renferment point de chlorures solubles ou en contiennent assez peu pour qu’on ne doive pas se préoccuper de leur existence ; cependant , comme il peut arriver qu’il en soit autrement, je dois dire que , dans ce cas, il faut , après avoir précipité le sirop par l’azotate d’argent et avoir obtenu du cyanure et du chlorure d’argent, traiter le dépôt bien lavé par l’acide azotique pur et bouillant , qui ne dissoudra que le cyanure d’argent ; si l’on opère cette dissolution en vases clos et que l’on reçoive l’acide cyanhydrique dans un solutum d’azotate d’argent , on obtiendra du cyanure d’argent pur facile à caractériser. (Voy. p. 305.)

Second problème. — Combien le sirop renferme-t-il d’acide cyanhydrique ? Si , au lieu de se borner à déterminer qu’il existe de l’acide cyanhydrique dans un sirop , on voulait encore apprécier la proportion d’acide qu’il renferme , on étendrait ce sirop d’eau distillée et on le précipiterait par un excès d’azotate d’argent. Il ne s’agirait que de calculer combien la quantité de cyanure d’argent recueilli et séparé du chlorure avec lequel il pourrait être mêlé contient de cyanogène et combien celui-ci représente d’acide cyanhydrique.

On sait que le cyanure d’argent est formé de

Supposons que le sirop ait fourni 50 centigrammes de cyanure d’argent , on dira : si 1678,77 de cyanure d’argent (327,17 de cyanogène + 1351,60 d’argent) contiennent 327,17 de cyanogène, combien 50 centigrammes de cyanure renfermeront-ils de cyanogène ?

1G78,77 : 327,17 :: 50 : x. x = 9 centigrammes, 7 milligr. de cyanogène.

Les 50 centigrammes de cyanure d’argent contiennent donc 9 centigrammes 7 milligr. de cyanogène; il ne s’agira plus que de savoir combien cette proportion de cyanogène représente d’acide cyanhydrique ; or, nous savons que 96, 3ô de cyanogène exigent 3,66 d’hydrogène pour former cet acide: combien les 9 centig. 7 millig. en exigeront-ils?

96,34 . 3,66 :: 9,7 : x. x= 3 milligrammes, 7/10 d’hydrogène.

327,17 de cyanogène, 1351,60 d’argent;

l’acide cyanhydrique de

96,34 de cyanogène, 3,66 d’hydrogène.

DE l’acide cyanhydkique. 31t

En additionnant 9 centigr. 7 milligr. de cyanogène et 3 milligr. 7/10 d’hydrogène , on trouvera que l’acide cyanhydrique contenu dans la proportion de sirop qui avait fourni 50 centigrammes de cyanure d’argent est de 10 centigrammes 7/10' de milligramme.

Il semblerait au premier abord qu’il devrait être plus avantageux, pour apprécier la proportion d’acide cyanhydrique contenu dans un sirop, de recourir à la distillation. L’expérience prouve qu’il n’en est rien. Dans l’expertise médico-légale soumise à l’examen de MM. Gay- Lussac, Magendie, Barruel et moi, et dont j’ai déjà parlé, il s’agissait de déterminer combien il y avait d’acide dans du sirop cyanhydrique préparé à la pharmacie centrale ; nous procédâmes à la distillation en vaisseaux clos (voy. p. 308) , et nous ne retirâmes que les deux tiers de l’acide du sirop; nous nous assurâmes ensuite, en préparant un sirop cyanhydrique nous-mêmes , qu’il ét<iit impossible d'en extraire, par ce procédé , plus des deux tiers ; tandis qu’eu précipitant directement le sirop cyanhydrique par l’azotate d’argent, comme j’ai conseillé de le faire depuis, on obtient la totalité de l’acide.

On dira sans doute qu’en procédant par la voie de la précipitation directe on ne peut pas affirmer que le cyanure d’argent obtenu provienne de l’acide cyanhydrique que le sirop pourrait contenir, plutôt que des cyanures de potassium et de mercure ou du cyanhydrale d’ammoniaque avec lesquels il aurait pu être préparé. Cela serait vrai si l’on ne s’était pas assuré d’avance, à l’aide de la distillation (voyez pag. 309 ) , que c’est réellement de l’acide cyanhydrique que le sirop renferme.

Que penser maintenant de l’objection faite par M. Devergie , qui persiste à soutenir que la précipitation directe constitue un procédé moins sûr que la distillation, pour déterminer la proportion d’acide cyanhydrique contenu dans la liqueur suspecte? « Les liquides, dit- » il , peuvent contenir des chlorures , des phosphates ou des carbo- » nates qui viendraient augmenter la quantité de précipité et laisse- » raient à penser que la proportion d'acide cyanhydrique est très » considérable. » ( Mèd . légale, tom. me, p. 632, 2e édition.) J’ai signalé le premier la complication que pourrait faire naître la présence des chlorures, des phosphates et des carbonates dans un liquide cyanhydrique, et j’ai prouvé que rien n’était facile comme de séparer et de doser le cyanure d’argent dans ce cas particulier (voy. page 316); j’avouerai que je ne sais comment qualifier le motif allégué par mon confrère pour donner la préférence an procédé qui consiste à distiller les liquides. Quoi, parce qu’un expert pourra supposer un instant, vu l’abondance du précipité , qu’une liqueur traitée par l’azotate d’argent, contient une quantité considérable d’acide

cyanhydrique, il faudrait renoncer à un excellent procédé, alors qu’il lui est impérieusement prescrit de débarrasser le cyanure d’argent du chlorure , du phosphate ou du carbonate d’argent avec lesquels il pourrait être mêlé , avant de se prononcer sur la proportion de cyanure réellement existante ! Heureusement qu’à la page suivante M. Devergie donne la mesure du degré de confiance qu’il accorde lui-même à l’assertion que je combats; non seulement il annonce que dans l’expertise dont j’ai déjà parlé nous avons obtenu , par la distillation , moins d’acide cyanhydrique que nous n’en avions mis dans le sirop , mais encore il conseille de fractionner le sirop en deux portions, dont l’une sera traitée directement par l’azotate d'argent, et l’autre par la distillation. Pour être conséquent avec lui-même, il aurait dû rejeter le traitement direct, puisque, d’après lui , il est moins sûr que l’autre. On jugera facilement de l’embarras des experts qui opèrent pour la première fois , en prenant pour guide les préceptes contradictoires et erronés donnés par M. Devergie , qui n’a pas nettement posé les deux questions que l’on peut avoir à résoudre , savoir : s’il existe de l’acide cyanhydrique dans un sirop , et combien il y en a.

Mélanges d’acide cyanhydrique et de liquides alimentaires , ou de la matière des vomissements, ou de celle que l’on trouve dans le canal digestif après la mort. — Le vin la bière , le cidre , le thé , le café, la gélatine, l’albumine, le bouillon, le lait, etc. , ne sont ni colorés, ni précipités par l’acide cyanhydrique; il est même difficile d’admettre, avec M. Devergie, qu’au bout d’un certain temps, ces mélanges puissent acquérir une couleur brune plus ou moins noirâtre dépendant de la décomposition subséquente de l’acide , parce que celui-ci se trouve toujours suffisamment étendu par ces liquides pour ne pas éprouver le genre de décomposition que subit l’acide cyanhydrique anhydre (voy. p. 305.)

Expérience viii*. — .t’ai chauffé au bain-marie dans une cornue , 100 grammes d’un mélange de lait, de bouillon, de café, et de 20 centigrammes d’acide cy anhydrique médicinal ; à peine le tiers du liquide avait-il été distillé , que le produit recueilli dans un ballon entouré d’eau froide répandait l’odeur d’acide cyanhydrique, et fournissait avec l’azotafe d’argent un précipité abondant de cyanure d’argent. L’opération ayant été répétée avec la même proportion d’acide et 300 grammes du mélange alimentaire , j’ai obtenu au moins autant de cyanure d’argent que lorsque j’agissais sur 100 grammes seulement.

Expérience ixc. — J’ai distillé de même des mélanges semblables faits depuis quatre à cinq jours et conservés dans des bocaux bien bouchés, et les résultats ont été les mêmes. Un de ces mélanges opéré le 29 août , ne fut distillé que le 8 octobre suivant , après avoir été conservé dans un bocal bien bouché: le liquide exhalait une odeur très fétide, et cependant il fournit de l’acide cyanhydrique.

DE l’acide cyanhydrique. 313

Expérience Xe. — En distillant de la même manière 600 grammes de ce mélange non additionné d'acide cyanhydrique , j’obtenais dans le récipient un liquide incolore n’exhalant point l’odeur d’acide cyanhydrique et ne se troublant point par l’azotate d’argent ( voy. p. 160 du t. icr, Expér. viic).

Expérience xic. — En distillant 100 grammes d’un liquide légèrement pourri provenant d’un cadavre humain, en partie décomposé, et 6 gouttes d’acide cyanhydrique médicinal, j’ai obtenu dans le ballon un liquide dans lequel il m’était souvent difficile de sentir l’odeur de l’acide cyanhydrique , et qui , loin de rougir le tournesol , était alcalin. L’azotate d’argent le précipitait en blanc et l’acide azotique dissolvait le dépôt presque en entier, car la liqueur ne conservait qu’une teinte opaline et rosée. Le sulfate ferroso ferrique, additionné de potasse, y faisait naître un précipité vert-bleuàtre disparaissant quelquefois complètement dans l’acide chlorhydrique, en laissant une liqueur jaune, tandis que dans certains cas la liqueur restait trouble et verte, et déposait du bleu de Prusse au bout d’un certain temps. Le sulfate ferreux et la potasse donnaient un précipité vert également soluble dans l’acide chlorhydrique , qui , dans certaines circonstances cependant, laissait une liqueur trouble verte , d’où il se précipitait à la longue du bleu de Prusse.

Expérience xii0. — J’ai souvent distillé de la même manière les mêmes liquides légèrement pourris, sans addition d’acide cyanhydrique ; les produits de la distillation étaient transparents ou légèrement opalins , d’une odeur fétide et notablement alcalins. L’azotate d’argent ne les troublait pas ou bien les précipitait en blanc jaunâtre ; le dépôt se dissolvait en grande partie dans l’acide azotique pur, et laissait une liqueur évi demment opaline comme cela avait eu lieu avec le liquide cyanhydrique de l’expérience xie; le sulfate ferroso-ferrique et la potasse fournissaient un précipité vert-bleuâtre, semblable à celui qu’avait produit la liqueur fit ide cyanhydrique ; le sulfate ferreux donnait un précipité vert foncé tirant sur le bleu; à la vérité ces précipités, traités par l’acide chlorhydrinue , disparaissaient et laissaient des liqueurs jaunes , sans précipita . <on de bleu de Prusse. En traitant par quelques gouttes de sulfate de bi-oxyde decuivre et de la potasse pure les liquides provenant de ces distillations , j’ai constamment obtenu des précipités d’un bleu verdâtre , qui , étant dissous dans l’acide chlorhydrique , ont laissé des liquides quelquefois aussi opalins que ceux qui avaient été produits avec des liqueurs fétides légèrement cyanhydriques.

Expérience xiiY. — J’ai précipité 100 grammes de lait, de bouillon et de café par de l’azotate d’argent; ce précipité bien lavé et desséché a été décomposé en vaisseaux clos par de l’acide azotique étendu d’eau ; les gaz qui se sont dégagés pendant l’opération ont été reçus dans une longue colonne d’azotate d’argent dissous, et aussitôt ce sel a été décomposé et a donné un précipité blanc , caillebotté , en partie soluble dans l’acide azotique froid et complètement soluble dans cet acide bouillant avec dégagement d'odeur cyanhydrique ; il s’était donc produit de l’a-

eide cyanhydrique pendant la décomposition de la matière organique qui faisait partie du précipité que j’avais obtenu avec le mélange alimentaire et l’azotate d’argent.

Expérience xivc. — J’ai ajouté 20 centigrammes d’acide cyanhydrique médicinal à 200 grammes de lait, de bouillon et de café, et j’ai versé dans ce mélange un excès d’azotate d’argent dissous ; le précipité bien lavé et desséché a été divisé en deux parties égales A et B. La portion A, traitée par l’acide azotique comme dans l’expérience xme, m’a fourni une quantité de cyanure d’argent au moins quintuple de celle que j’avais obtenue dans cette expérience. B, de couleur de café torréfié , traité par le chlorure de sodium et l’oxyde de fer vert hydraté comme il a été dit à la page 309 , m’a donné un liquide d’un bistre clair qui précipitait en bleu par le sulfate de sesqui-oxycle de fer, en brun marron par le sulfate de bi-oxyde de cuivre, et en blanc par l’azotale d’argent.

Expérience xve. — J’ai précipité 00 grammes du même mélange alimentaire non additionné d’acide cyanhydrique par l’azotate d’argent; le précipité bien lavé et desséché , soumis à l’action du chlorure de sodium et de l’oxyde de fer vert hydraté ( voy. p. 309 ), m’a fourni un liquide ne contenant pas une trace de cyanure et qui ne subissait par conséquent aucune altération de la part du sulfate de sesqui-oxyde de fer ni du sulfate de bi-oxyde de cuivre.

Expérience xvic. — Lorsqu’on empoisonne des cliiens en leur faisant avaler 15 à 20 gouttes d’acide cyanhydrique médicinal dissous dans 20 à 25 grammes d’eau, ils périssent au bout de quelques minutes; si on les ouvre immédiatement après la mort pour séparer le foie et recueillir les matières contenues dans l’estomac, on verra qu’il suffit d’introduire celles-ci dans une cornue après les avoir étendues d’eau , si elles sont épaisses, et de les chauffer au bain-marie pendant une heure environ pour obtenir de l'acide cyanhydrique dans le récipient. Si on filtre la liqueur contenue dans la cornue , pour la séparer des portions coagulées et des autres matières solides qu’elle pouvait renfermer, et qu’on la traite par de l’azotate d’argent, on obtiendra un précipité de couleur rose, rougeâtre, brune ou grise, qui, étant lavé, desséché et traité par le chlorure de sodium et l’oxyde de fer vert hydralé , se comportera comme il a été dit à la page 305, si toutefois l’acide cyanhydrique n’avait pas été entièrement volatilisé pendant la distillation.

Si, après avoir coupé le foie en petits morceaux, on le chauffe à l’instant même dans une cornue avec de l’eau distillée et qu’on entretienne la liqueur à une légère ébullition pendant une heure, la vapeur reçue dans un long tube rempli jusqu’aux deux tiers de sa hauteur d’azotate d’argent dissous et refroidi , précipitera ce sel en blanc, à mesure qu’elle se condensera ; ce précipité, peu abondant, brunira bientôt et finira par noircir. Si on le lave avec de l’eau distillée jusqu’à ce que les eaux de lavage soient incolores et insipides et qu’on le chauffe dans un petit ballon avec de l’acide azotique concentré et pur, il sera en grande partie dissous et ne donnera aucune trace d’acide cyanhydrique; du moins

DE l’acide cyanhydrique. 315

dans les expériences que j’ai tentées , je n’ai jamais pu sentir l’odeur de cet acide , et , en recevant dans de l’azotate d’argent le gaz produit par l’action de l’acide azotique, je n’ai jamais obtenu un précipité blanc se comportant avec les réactifs comme le cyanure d’argent ; quelquefois l’azotate d’argent devenait opalin , mais le trouble ne disparaissait pas dans l’acide azotique bouillant.

Il m’a été également impossible de constater la présence de l’acide cyanhydrique dans l’urine des animaux ainsi empoisonnés.

Ces expériences nous tracent la marche qu’il convient de suivre dans la recherche médico-légale de l’acide cyanhydrique mélangé à des matières organiques.

Procédé. — On chauffera au bain-marie, dans une grande cornue, les matières vomies ou celles qui auront été retirées du canal digestif, après avoir constaté à l’aide du papier de tournesol jusqu’à quel point elles sont acides; si ces matières étaient par trop épaisses, on les délaierait dans une certaine quantité d’eau distillée, avant de les soumettre à l’action de la chaleur; on adaptera au col de la cornue , à l’aide d’un bouchon, un tube de sûreté à deux branches, dont l’une, horizontale, communiquera avec la cornue, et dont l’autre droite et longue au moins d’un mètre , viendra se rendre dans un tube éprouvette à peu près de la même longueur, rempli jusqu’aux deux tiers d’une dissolution d’azotate d’argent ; celle-ci ne tardera pas à se troubler et à donner un précipité blanc caillebotté. On suspendra l’opération une heure après que l’eau du bain sera entrée en ébullition. On laissera déposer le précipité formé dans le tube éprouvette , et, après avoir décanté le liquide , on le traitera par l’acide azotique pur et froid qui dissoudra le carbonate d’argent qu’il pourrait contenir; le cyanure d’argent restant sera lavé, desséché, à la température de 100° c. et pesé; on le reconnaîtra aux caractères qui lui sont propres, et notamment à la propriété qu’il a de fournir du cyanogène quand on le décompose par le feu (voy. p. 305).

En admettant que l’on ait obtenu du cyanure d’argent, on ne sera pas autorisé à conclure que la matière suspecte renfermait de l’acide cyanhydrique libre ; car il pourrait se faire qu’elle contînt du cyanhydrate d’ammoniaque, ou bien un ou plusieurs cyanures solubles qui auraient fourni de l’acide cyanhydrique par l’action que les acides contenus dans cette matière auraient exercée sur ces cyanures; toutefois, on sera grandement porté à croire qu’elle renfermait de l’acide cyanhydrique si elle n’était pas acide ou si elle l’était à peine et qu’avant d’être distillée elle répandît une odeur d’acide cyanhydrique , sans mélange d’odeur ammoniacale.

Qu’à la suite de cette opération on ait obtenu ou non du cyanure d’argent , on filtrera le liquide restant dans la cornue , afin de le sé-

parer des matières solides coagulées ou de celles auxquelles il pouvait être mêlé avant d’être chauffé ; s'il était trop épais pour pouvoir être filtré, on ajouterait une certaine quantité d’eau distillée. On précipitera la liqueur filtrée par un excès d’azotate d’argent dissous; le précipité, suffisamment lavé , sera traité par l’acide azotique pur et froid qui dissoudra le carbonate et le phosphate d’argent , etc, , sans attaquer le cyanure et le chlorure d’argent qui auraient pu se former (1). Après avoir décanté l’acide azotique, on lavera le précipité et l’on déterminera s’il contient du cyanure d’argent; pour cela, on le desséchera et on en chauffera quelques centigrammes dans un petit tube de verre afin d’en obtenir du cyanogène (voy. p. 305) ; le restant sera traité par le chlorure de sodium et l’oxyde de fer vert hydraté, comme il a été dit à la même page. Si l’on obtient du cyanogène et que d’un autre côté il se soit formé du cyanure de potassium et de fer par l’action successive du chlorure de sodium et de l’oxyde de fer, on affirmera que ce précipité contenait du cyanure d’argent; en effet, les expériences 1 h et 15 m’autorisent à tirer cette conclusion. On se tromperait étrangement si l’on croyait pouvoir établir que ce précipité renferme du cyanure d’argent, par cela seul qu’en le décomposant par l’acide azotique en vases clos on aurait obtenu de l’acide cyanhydrique susceptible de transformer en cyanure d’argent l’azotate de ce métal à travers lequel on le ferait passer, car nous savons par l’expérience 13e (voy. p. 313), que le précipité résultant de l’action des matières organiques non additionnées d'acide cyanhydrique sur l’azotate d’argent, fournit de l’acide cyanhydrique quand on le chauffe avec de l’acide azotique.

Supposons que l’on soit parvenu à démontrer dans le précipité dont je parle la présence du cyanure d’argent, faudra-t-il conclure pour cela que le liquide contenu dans la cornue et déjà soumis pendant une heure à l’action de la chaleur, renfermait de l’acide cyanhydrique? Non certes, car il se serait comporté de même avec l’azotate d’argent , s’il n’eût tenu en dissolution que du cyanure de potassium , du cyanure de mercure ou tout autre cyanure soluble. L’expert devrait donc se borner à dire, dans l’espèce, que le liquide de la cornue renferme un composé de cyanogène.

Si les matières vomies et celles qui ont été trouvées dans le canal

(1) Si on voulait séparer le chlorure d’argent, on ferait bouillir en vases clos le mélange de cyanure et de chlorure avec de l’acide azotique pur et concentré; le chlorure resterait indissous, tandis que le cyanure serait décomposé et fournirait de l’acide cyanhydrique, lequel étant reçu dans un soluturn d’azotate d’argent donnerait de nouveau du cyanure d’argent pur, facile à reconnaître (voy. p. 305).

de l’acide cyanhydrique. 31/

digestif n’ont point fourni d’acide cyanhydrique , ou coupera en petits morceaux l 'estomac et les intestins et on les laissera pendant une heure ou deux en contact avec l’eau distillée en les agitant dans un flacon bouché, puis on introduira le tout dans une grande cornue et on procédera à la distillation au bain-marie; le liquide ainsi distillé, ainsi que celui qui restera dans la cornue, seront examinés comme il a été dit à la page 315. On agirait de même sur le foie si toutes ces recherches avaient été infructueuses.

Quant à V urine , on la précipitera directement par l’azotate d’argent et l’on traitera le précipité épuisé par l’acide azotique affaibli et froid, soit par la chaleur pour obtenir du cyanogène, soit par le chlorure de sodium et l’oxyde vert de fer pour former du cyanure de potassium et de fer (voy. p. 305).

Je dois rappeler toutefois qu’il m’a été impossible, dans les expériences que j’ai tentées, de démontrer la présence de l’acide cyanhydrique, soit dans le foie, soit dans l’urine, ce qui tient probablement à la rapidité avec laquelle cet acide détermine la mort et se volatilise et peut-être même à ce qu’il est décomposé par les tissus et les fluides de l’économie animale.

On ne devra jamais négliger, avant de chauffer ou de décomposer les matières suspectes par l’azotate d’argent, de les flairer attentivement , pour savoir si elles n' exhalent point l’odeur d’acide cyanhydrique. Ce caractère, l’un des plus importants, s’il a été parfaitement constaté, peut à lui seul aplanir bien des difficultés lorsqu’il s’agira de déterminer s’il existe ou non de l’acide cyanhydrique libre dans ces matières.

Lorsqu’on opère sur des matières déjà pourries, il peut arriver, si la proportion de la préparation cyanhydrique qu’elles renfermaient était très faible, que cet acide ait été entièrement volatilisé ou décomposé et qu’on n’en découvre plus. Mais il peut se faire qu’il n’en soit pas ainsi, surtout lorsque la quantité d’acide mêlé à ces matières était assez considérable ; dans ce cas , on l’obtient comme il vient d’être dit, soit à l’état d’acide cyanhydrique, soit à l’état de cyanhydrate d’ammoniaque. Ici on devra se rappeler que l’on s’exposerait à commettre des erreurs. graves , si , au lieu de suivre rigoureusement la marche que j’ai tracée , l’on se bornait à constater que les liquides distillés colorent et précipitent les sels de fer en bleu , l’azotate d’argent en blanc, et les sels de cuivre en blanc laiteux, sans s’inquiéter de la nature de ces précipités , parce qu’il est avéré que des matières organiques pourries, non additionnées d'acide cyanhydrique, peuvent se comporter de même (voy. Expérience 12e, p. 313).

Je fus consulté en 1841 pour déterminer si la mort du sieur Pralet,

procureur à Chambéry, avait été l’effet d’un empoisonnement par l’acide cyanhydrique , comme le prétendaient les docteurs Rey et Couvert qui avaient procédé à l’ouverture du cadavre, et MM. Sougeon , Domenget , Bebert et Calloud, experts , qui avaient fait l’analyse des matières suspectes , sept à huit jours après la mort. Après avoir démontré que celle-ci était le résultat d’une attaque d’apoplexie, et que rien dans les symptômes éprouvés par le malade , ni dans les lésions cadavériques, ne pouvait faire soupçonner un empoisonnement par l’acide cyanhydrique , je m’attachai à démontrer que les expériences chimiques faites par les experts ne prouvaient aucunement que cet acide existât dans les matières qu’ils avaient examinées. /1mcune des analyses tentées à Chambéry, disais-je, ne prouve que l’on ait retiré de l'acide cyanhydrique des organes du sieur Pralet. — Si nous examinons les rapports de MM. Bebert et Calloud, nous verrons qu’ils présentent l’un et l’autre un certain nombre de caractères qui, à la rigueur, pourraient faire soupçonner, au premier abord, l’existence de l’acide cyanhydrique dans le liquide avec lequel ils avaient opéré, mais qui sont évidemment insuffisants pour établir ce fait. D’un autre côté , nous remarquerons des différences sensibles entre les résultats obtenus par ces deux expérimentateurs, quoiqu’ils aient agi sur des liquides à peu près identiques.

Suivant M. Calloud, le liquide distillé offrait une odeur qui avait quelque chose de celle de l’amande amère. D’après M. Bebert, cette odeur était forte et nauséabonde, analogue à celle des organes avec lesquels on avait préparé le liquide : à la vérité , l’acide sulfurique développait l’odeur d’acide cyanhydrique. Comment ajouter la moindre importance à ce caractère , dès qu’il est assez peu tranché pour que l’un des chimistes l’ait énoncé timidement , tandis que l’autre ne l’a pas constaté avant d’avoir ajouté de l’acide sulfurique? Il est des corps que l’on peut sans doute caractériser par l’odeur : tels sont l’acide sulfureux , l’ammoniaque , l’éther sulfurique , etc. ; mais , pour que le caractère offre de la valeur, il faut qu’il soit très prononcé, et qu’il frappe à l’instant tous ceux qui cherchent à Je reconnaître; autrement, il est plutôt susceptible d’induire en erreur que d’éclairer l’expert. Or, dans l’espèce, il n’en est pas ainsi : le liquide exploré avait une odeur fétide , puisqu’il provenait de la distillation, avec de l’eau, de matières déjà putréfiées, et c’est au milieu de cette odeur que l’on veut déceler celle d’une très petite proportion d’acide cyanhydrique ! Cela n’était pas possible : aussi voyons-nous les deux chimistes s’exprimer en termes qui ne doivent inspirer aucune confiance.

Le liquide suspect rougit faiblement le tournesol pour M. Bebert, et il est sensiblement acide pourM. Calloud. Quoiqu’il en soit de celte

DE L’ACIDE CYANHYDRIQUE, légère nuance d’expression , j’admettrai l’aciclité, et j’avouerai qu’elle a dû d’autant plus fixer l’attention des deux experts , que les matières soumises à la distillation , dans l’état de décomposition où elles étaient, auraient dû fournir un liquide alcalin , rétablissant la couleur bleue du tournesol rougi par un acide. Mais cette acidité dépose-t-elle en faveur de l’acide cyanhydrique , et n’existe-t-il aucun autre acide volatil pouvant passer à la distillation, dans les conditions où l’on était placé , qui ait pu la faire naître ? Prout, et après lui Tiedemann etGmelin ont mis hors de doute l’existence de l’acide chlorhydrique libre dans le suc gastrique de plusieurs animaux (Berzélius , tom. vu , p. 148). Children n’a-t-il pas reconnu dans les matières de l’estomac humain la présence de cet acide libre ( Armais of philosoplnj , juillet 1824) ? On sait d’ailleurs, à n’en pas douter, que, dans certains cas d’indigestion grave , déterminée surtout par des liqueurs alcooliques, cet acide se développe quelquefois dans l’estomac : or, il est volatil et peut bien, en passant par le récipient, communiquer au produit de la distillation une acidité au moins aussi notable que celle qui a été observée dans l’espèce. Si , dans cet état de la question , je prouve plus basque l’on n’a pas démontré la présence de 1 acide cyanhydrique dans le liquide suspect, il faudra bien admettre que le caractère dont il s’agit ne peut constituer un élément de quelque importance pour éclairer l’espèce.

M. Bebert dit avoir déterminé la formation d’un précipité rougebrun de cyanure de cuivre, en traitant le liquide suspect avec un quart de goutte de dissolution de potasse caustique , et une petite solution de sulfate de cuivre. J’ai répété trente fois cette expérience avec de l’acide cyanhydrique médicinal , de la potasse et du sulfate de cuivre concentrés ou étendus d’eau à divers degrés ; j’ai employé ces corps à des doses très variées, sans avoir jamais fait naître un pareil précipité ; une fois, seulement , j’ai vu la liqueur acquérir une teinte rougeâtre , qui a bientôt disparu. Le même chimiste obtint, avec une légère solution de s^dfate de cuivre , de la potasse caustique, et le liquide suspect, un précipité vert-pomme, qui devint blanc par l’addition de l’acide chlorhydrique. Si celte réaction appartenait à l’acide cyanhydrique , elle supposerait que cet acide existait en assez grande quantité dans le liquide distillé ; mais la même expérience, répétée par M. Calloud, ne donne plus qu’un trouble bleuâtre que l’acide chlorhydrique dissout en laissant le liquide à peine opalin. Comment concilier ces derniers résultats, lorsqu’on agit suides liquides identiques? Serait-ce que M. Bebert aurait opéré sur une proportion de liquide beaucoup plus forte que M. Calloud? On ne sait rien à cet égard , et dès lors il est prudent de ne pas accorder

DES PUISONS NARCOTIQUES, à ce caractère une valeur quelconque , surtout lorsqu’on sait combien le sulfate de cuivre est un réactif infidèle (voy. p. 308).

L’azotate d’argent a fourni dans les deux expertises un léger précipité blanc , insoluble dans l’acide azotique froid , et soluble dans l’ammoniaque. La sensibilité de ce réactif pour l’acide cyanhydrique est telle, qu’à des doses même faibles ce poison le précipite assez abondamment : or, nous venons de voir, à l’occasion du sulfate de cuivre, que le liquide de M. Bebert devait être assez riche en acide cyanhydrique pour qu’il fournît, avec l’azotate d’argent, un précipité blanc abondant. Il n’en est pourtant rien. Mais il y a mieux, la production d’un pareil précipité, fùt-il cent fois plus considérable, ne prouverait rien dans l’espèce : ce n’est pas en s’assurant qu’il est insoluble dans l’acide azotique froid , et soluble dans l’ammoniaque, que l’on établit l’existence du cyanure d’argent, puisque le chlorure d’argent se comporte de même. Que l’on admette, comme je l’ai dit plus haut, que le liquide suspect contenait de l’acide chlorhydrique libre, et l’on obtiendra un précipité semblable à celui qui a été vu dans l’espèce. Il aurait fallu , pour porter la conviction dans l’esprit des magistrats , prouver que le précipité blanc , insoluble dans l’acide azotique froid , se dissolvait dans le même acide bouillant, avec dégagement d’acide cyanhydrique , caractère que ne possède point le chlorure d’argent. Tel qu’il a été décrit, ce précipité ne prouve aucunement qu’il y eût de l’acide cyanhydrique dans la liqueur suspecte ; les auteurs de médecine légale qui ont traité ce sujet sont tous d’accord sur ce point.

Le sulfate ferreux et la potasse donnent à M. Bebert un précipité blanc laiteux , à reflet verdâtre , ce que je n’ai jamais pu obtenir en employant l’acide cyanhydrique , et ces mêmes réactifs étendus ou concentrés , et à des doses excessivement variées. M. Calloud remarque , au contraire , que le liquide jaunit, qu’il est opalin, et qu’il ne se trouble que quelques heures après; le lendemain , ce liquide était à la fois décoloré, un peu opaline, t bleuâtre, décoloration qu’il est difficile de concilier avec une couleur bleuâtre , et il s’était déposé un précipité vert bleu-grisâtre. Ici les différences sont tellement frappantes, qu’on ne saurait attacher la moindre valeur à un pareil caractère .

Le sulfate ferrique et la potasse fournissent à M. Calloud, qui agit sur 48 grammes du liquide suspect , une teinte bleue , et, au bout de trois jours seulement, si l’on chauffe le mélange, il se dépose (au dire de ce chimiste et sans qu’il apporte la moindre preuve à l’appui) du bleu de Prusse. M. Bebert obtient, au contraire, de suite et à froid, avec du bichlorure de fer et de la potasse, un précipité qui n’est pas bleu , mais d’un bleu noirâtre. Je ferai remarquer la différence

de l’acide cyanhydrique. 321

de ces résultats , sous le rapport de la coloration des précipités et de leur mode de formation; j’ajouterai qu’il aurait fallu traiter ces précipités par quelques gouttes d’acide chlorhydrique , pour enlever l’excès de sesqui-oxyde de fer, ce qui aurait permis de bien juger la couleur du bleu de Prusse ; enfin , je demanderai comment il se fait que, dans une affaire de celle gravité , on se soit contenté de colorations aussi peu caractéristiques , au lieu de s’assurer que c’était bien le bleu de Prusse qui constituait les précipités. Dira-t-on que M. Bebert a reconnu que les deux précipités fournis par le sulfate ferreux et le bichlorure de fer contenaient du bleu de Prusse , parce qu’ils sont devenus d’un brun grisâtre lorsqu’ils ont subi l’action de l’ammoniaque produite par la décomposition putride des matières organiques contenues dans le liquide suspect? Cette expérience est évidemment insuffisante pour établir un pareil fait.

Et c’est d’après l’ensemble de pareils caractères que l’on se prononce affirmativement sur l’existence de l’acide cyanhydrique dans le liquide distillé ! ! J’avoue que c’est là une hardiesse dont je ne me sentirais pas capable. En médecine légale, lorsqu’on est obligé de s’en rapporter à de simples réactions , il faut que celles-ci soient nettes , tranchées et sans équivoque; il faut encore qu’elles soient toujours les mêmes , quelle que soit la main qui opère. Mais il est un précepte médico-légal dont on ne doit jamais s’écarter, et qui a été complètement négligé ici : toutes les fois qu’après avoir obtenu des réactions plus ou moins probantes, il est possible de retirer de la matière suspecte un métal ou un corps qui ne laisseront aucun doute sur la nature du poison que l'on cherche, il faut absolument extraire ce métal ou ce corps. Se contenterait-on , par exemple , dans un empoisonnement par une préparation arsenicale, de dire que le liquide suspect précipite en blanc ou en blanc grisâtre par l’eau de chaux , en jaune plus ou moins foncé par l’acide sulfhydrique , etc. ? Non certes , et l’on exigera , avec raison , que l’on présente l’arsenic métallique. Eh bien , dans l’espèce qui m’occupe , on devait extraire du cyanogène, gaz facile à caractériser, avant de conclure qu’il y avait eu empoisonnement; j’ai formellement prescrit de compléter ce caractère, en chauffant le cyanure d’argent, afin d’obtenir ce gaz , dont j’ai donné les propriétés essentielles à la page 378 du t. ni de ma Médecine légale. Je dis qu’on était tenu d’extraire ce gaz dans l’espèce , parce qu’évidemment les réactions obtenues par les divers agents employés étaient plus qu’insuffisantes. Cette omission seule, dans l’affaire Pralet, annule , suivant moi , les conclusions des rapports de MM. Bebert et Calloud. (Consultations médico-légales relatives à la mort de Jean- François Pralet, par M.Orfila, Am?, d' Hyg., janv. 18/42 etjanv. 1 843. ) il. 21

Question médico-légale relatn e à l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique.

Suffit-il de constater la présence de V acide cyanhydrique dans les matières vomies, dans le canal digestif, ou dans le foie d'un individu que l’on soupçonne avoir été empoisonné par cet acide , pour affirmer que l’empoisonnement a eu réellement lieu? — Non certes. Je puiserai les preuves de cette assertion dans trois ordres de faits : 1° il se développe quelquefois chez l’homme sain ou malade de l’acide cyanhydrique ; 2° il n’est pas démontré qu’il ne s’en produise pas à une certaine époque de la putréfaction ; 3Ü l’acide cyanhydrique peut avoir été introduit dans le canal digestif après la mort.

A. L'acide cyanhyclriqile se développe quelquefois chez l'homme sain ou malade. — Sans attacher de l’importance à ce qui a été dit sur certaines urines bleues dans lesquelles il y aurait eu du bleu de Prusse , ce qui est loin d’être démontré pour moi , je dirai que, dans certaines circonstances, la sueur d’individus bien portants, surtout celle des aisselles et des parties génitales , exhale l’odeur de l’acide cyanhydrique. Brugnatelli a analysé de l’urine d’hydropiques dans laquelle cet acide existait. Dans un cas d’hydropisie ascite , Goldefy- Dorhsdit avoir trouvé de l’acide cyanhydrique dans le sérum gluant qui avait été extrait parla ponction? Ne savons-nous pas que Tiedemann et Gmelin ont retiré du sulfocyanure de potassium de la salive de deux individus dont l’un ne fumait pas, et que Treviranus avait déjà entrevu ce sel ( Journ . de Chim. médic., année 1838) ? J’ajouterai qu’il est conforme à la raison de ne pas nier la possibilité de la formation spontanée d’acide cyanhydrique dans quelques cas pathologiques. Nous savons pertinemment que, sous l’influence de certains agents , tels que le calorique, l’acide azotique , les alcalis, etc. , le carbone , l’azote et l’hydrogène des matières organiques se combinent, dans les proportions voulues, pour donner naissance à cet acide, et quelquefois seulement à du cyanogène, et nous n’admettrions pas que , dans des circonstances maladives données , et encore inconnues, le carbone, l’azote et l’hydrogène pussent se combiner de manière à constituer l’acide cyanhydrique ! Y aurait-il là quelque chose de plus étonnant que ce que nous voyons journellement lorsque l’urine est chargée de sucre de raisin, connue dans le diabète, ou bien quand elle renferme de la cyanourine , ou bien encore quand il y a production de calculs urinaires d’oxyde cystique ou d’oxyde xanthique , matières de nouvelle formation , qui n’existaient certes pas dans nos tissus ni dans nos fluides à l’état normal?

B. Il n’est pas démontré qu'il ne se produise pas d’acide cyanhy-

DE l’acide cyanhydrique. 323

drique à une certaine époque de la putréfaction. — Nous sommes loin de connaître les divers produits de la putréfaction dans l’air, dans la terre, dans l’eau , dans le fumier et dans les fosses d’aisance ; nous savons encore moins à quelles époques de la putréfaction ces produits se développent; nous ignorons complètement quelles sont les modifications qu’ils peuvent éprouver sous le rapport de leur nature et du moment où ils se manifestent , suivant le genre et la durée de la maladie qui a déterminé la mort, l’âge, la constitution des individus, etc. Mais nous savons que dans tous les cas de putréfaction, les éléments constitutifs des cadavres se dissocient pour se combiner autrement et former des composés nouveaux : tantôt c’est de l’eau , du gaz acide carbonique, de l’acide acétique, de l’ammoniaque, des carbures d’hydrogène , etc., qui se dégagent en entraînant une portion de matière à demi pourrie qui les rend si fétides ; tantôt c’est de l’ammoniaque , des acides gras , de l’acide lactique , des matières jaunes azotées , des savons qui se forment. Qui oserait affirmer que dans des circonstances données, la putréfaction n’engendre pas, à une époque plus ou moins rapprochée de celle de la mort , de l’acide cyanhydrique, tout comme elle a engendré de l’ammoniaque , de l’acide acéticpie , etc. ? Qui affirmerait encore , en présence des faits relatés à la page 313, qu’il ne se développe pas pendant la putréfaction, des matières susceptibles de se comporter avec l’azotate d’argent, les sulfates de fer et de cuivre, d’une manière analogue à celle de l’acide cyanhydrique? Il est dès lors nécessaire de se tenir en garde, et , lorsqu’on est appelé à se prononcer sur l’existence de l’acide cyanhydriqne dans des matières organiques déjà pourries, de mettre une certaine réserve dans les conclusions du rapport. Non pas que je prétende qu’à raison de la possibilité que j’admets, il faille toujours rester dans le doute, et ne jamais conclure qu’il y a eu empoisonnement par l’acide cyanhydrique : une pareille thèse ne serait pas soutenable, quand , par exemple , un individu aurait éprouvé les accidents que détermine constamment l'acide cyanhydrique , que les altérations cadavériques seraient analogues à celles que l’on observe dans l’ empoisonnement par cet acide , et que l’on découvrirait dans les matières contenues dans les organes digestifs ou dans ces organes eux-mêmes distillés avec de l’eau à une douce chaleur, assez d’acide cyanhydrique pour le bien caractériser , parce que, tout en ignorant au juste ce qui se passe dans les diverses phases de la putréfaction , il est avéré , au moins pour les premières périodes de la décomposition putride , que les organes digestifs distillés avec de l’eau ne donnent pas des liquides offrant les caractères tranchés de l’acide cyanhydrique ; je dis seulement qu’il faut user d’une grande circonspection ,

surtout lorsque l’acide cyanhydrique n’a pas été caractérisé, et que plusieurs des réactions obtenues avec les liquides suspects peuvent être confondues avec celles que fournissent les liquides préparés de la même manière , seulement avec des matières organiques pourries.

C. Il ne serait pas impossible que l'acide cyanhydrique eût été introduit dans le canal digestif apres la mort. (Voy. tom. r*', p. 35 et suiv. )

BU CYAWOGÈME.

Le cyanogène, composé de carbone et d’azote, est gazeux , d’une odeur très vive, pénétrante, et d’une saveur très piquante, rougissant la teinture de tournesol , et d’un poids spécifique de 1 ,8064. Si on approche de lui un corps en combustion , il absorbe l’oxvgène et bride avec une flamme de couleur bleuâtre mêlée de pourpre. L’eau en dissout quatre fois et demie son volume; le solutum est incolore et précipite abondamment l’azotate d’argent en blanc ; le cyanure déposé jouit des propriétés indiquées à la page 305. Saturée par un atome de potasse , puis traitée par un mélange de sulfate de protoxyde et de sesqui-oxyde de fer, la dissolution aqueuse de cyanogène fournit un précipité de bleu de Prusse, tandis que le cyanogène sans addition de potasse ne trouble point les sels de fer.

Action sur l’économie animale. — Si l’on administre à des chiens, même robustes , 50 à 60 grammes d’eau saturée de cyanogène et récemment préparée, ils éprouvent tous les accidents de l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique et succombent au bout de deux ou trois minutes. A l’ouverture des cadavres on constate des altérations analogues à celles que détermine l’acide cyanhydrique.

BU CYA3UURE BE POTASSIUM.

Le cyanure de potassium , si souvent employé aujourd’hui dans les ateliers où l’on applique l’or, l’argent, le platine, etc., sur d’autres métaux par un procédé galvanique , mérite de fixer toute notre attention , à cause de l’action énergique qu’il exerce sur l’économie animale , quand il a été bien préparé. Nous verrons bientôt, cependant, que l’on débite dans le commerce du cyanure de potassium, sinon inerte, du moins doué à peine de quelques propriétés toxiques fort différentes de celles que possède le premier. Nous établirons encore que le cyanure de potassium le plus actif, au moment où il vient d’être préparé, peut perdre en partie ses propriétés délétères , s’il est ancien

DE CYANURE DE POTASSIUM

el qu’il ait été exposé pendant long-temps à l’influence de l’air humide, ou bien si étant récent on l’a fait bouillir pendant quelques heures avec de l’eau.

On obtient le cyanure de potassium par trois procédés : 1° en faisant arriver de l’acide cyanhydrique dans une dissolution alcoolique de potasse pure , ainsi que l’a proposé M'iggers ; 2° en calcinant en vaisseaux clos le cyanure jaune de potassium et de fer ; 3° en calcinant avec de la potasse la chair musculaire, le sang, etc. ,et en traitant le produit par l’alcool bouillant.

Cyanure de potassium obtenu par la méthode de Wiggers ■ ■ — Il est solide, blanc, doué d’une saveur âcre, alcaline, amère, et d’une odeur très prononcée d’acide cyanhydrique, indécomposable à la température la plus élevée, s’il n’est pas alcalin et s’il n’a pas le contact de l’air, décomposable au contact de l’air s’il est chauffé au rouge blanc, très soluble dans l’eau et moins soluble dans l’alcool. Les acides affaiblis en dégagent l’acide cyanhydrique sans effervescence. Sa dissolution aqueuse rétablit la couleur bleue du papier rouge de tournesol et n’est point troublée par l’eau de chaux; les sulfates de protoxyde et de sesqui-oxyde de fer y font naître des précipités bleus ou qui acquièrent cette couleur par l’addition de quelques gouttes d’acide chlorhydrique i bleu de Prusse ) ; le sulfate de bi-oxyde de cuivre , s’il est employé en assez grande quantité, le précipite en vert pomme qui passe au blanc quand on ajoute une petite proportion d’acide chlorhydrique et la liqueur reste opaline. L’azotate d’argent en précipite du cyanure d’argent (voy. p. 305 ) . Un gramme de cyanure de potassium récemment préparé m’a fourni 1 gramme 72 centigrammes de cyanure d’argent.

Cyanure de potassium préparé en décomposant en vaisseaux clos et à une température rouge du cyanure jaune de potassium et de fer, en traitant le charbon qui reste dans la cornue par une très petite quantité d’eau, en filtrant et en évaporant la liqueur jusqu’à siccité à une douce chaleur. Ce cyanure ne diffère de celui du Codex qu’en ce qu’il a été traité par l’eau ; c’est lui que les pharmaciens de Paris débitent le plus souvent. Ses propriétés physiques et chimiques sont à peu près les mêmes que celles du précédent; toutefois , il renferme , sous un poids donné , un peu moins de cyanure que lui, et il contient du carbonate de potasse ; en effet, lorsqu’on le décompose par les acides faibles, il dégage de l’acide cyanhydrique et de l’acide carbonique avec effervescence et sa dissolution aqueuse précipite l’eau de chaux en blanc.

Cyanure de potassium préparé en calcinant la chair musculaire ou le, sang avec de la potasse. — On dessèche la chair jusqu’à ce

DES POISONS NA «COTIQUES, qu’elle puisse être réduite en poudre fine; on mêle celle-ci avec du carbonate de potasse; on calcine le mélange dans un creuset fermé pendant une heure à la température capable de fondre le verre; puis on chauffe au rouge blanc pendant une heure ou une heure et demie ; le produit refroidi est traité par l’alcool bouillant et le soin tum est rapidement évaporé jusqu’à siccité:

Ce cyanure est abondamment débité dans le commerce par certains fabricants de produits chimiques ; il est moins coûteux que les autres et il peut être employé avec avantage dans les arts, puisqu’il dissout facilement les cyanures d’or, d’argent, de platine, etc.; pourtant il renferme à peine du cyanure de potassium, ainsi que l’on pourra en juger par l’exposé de ses propriétés. Il est solide , blanc , d’une saveur alcaline , ayant à peine l’odeur d’acide cyanhydrique. Les acides affaiblis le décomposent avec effervescence , en dégagent beaucoup d’acide carbonique et fort peu d’acide cyanhydrique. Sa dissolution aqueuse rétablit avec énergie la couleur bleue du papier rouge de tournesol ; elle précipite abondamment par l’eau de chaux (carbonate de chaux) ; le sulfate de protoxyde de fer la précipite en blanc verdâtre (carbonate de fer) et en ajoutant de l’acide chlorhydrique il ne reste presque pas de bleu de Prusse ; le sulfate de sesquioxyde de fer y fait naître un précipité rougeâtre qui ne laisse pas davantage de bleu de Prusse quand on y verse quelques gouttes d’acide chlorhydrique. Le sulfate de bi-oxyde de cuivre le précipite en bleu (carbonate de cuivre mêlé d’hydrate de bi-oxyde) et le dépôt se dissout presque complètement dans l’acide chlorhydrique, sans rendre la liqueur opaline. L’azotate d’argent y fait naître un précipité de cyanure d’argent. Un gramme de ce cyanure ne m’a fourni que six centigrammes de cyanure d’argent , tandis que celui de Wiggers en a donné 1 gramme 72 centigrammes.

Quant aux altérations que peut éprouver le cyanure de potassium le mieux préparé, on sait, par les expériences de SL Pelouze, qu’en chauffant une dissolution concentrée de ce cyanure dans l’eau , on la transforme en ammoniaque et en formiate de potasse , sel qui n’exerce aucune action nuisible sur l’économie animale.

En abandonnant à lui-même le cyanure de potassium le mieux préparé à l’action de l’air humide, il passe peu à peu à l’état de carbonate de potasse.

Action du cyanure de potassium sur l’économie animale.

Cyanure de Wiggers. — Expérience i,c. — J’ai souvent administré à des chiens robustes et de forte taille , 1 gramme 5 décigrammes de ce cyanure récemment préparé; les animaux ont éprouvé des vertiges, et

DU CYANURE DE POTASSIUM

sont tombés au bout de quelques secondes ; immédiatement après iis ont été en proie à des mouvements convulsifs avec opisthotonos; la mort est survenue entre la cinquième et la huitième minute , et a été précédée de tous les phénomènes qui caractérisent l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique. A l’ouverture des cadavres , on remarque dès que le crâne est ouvert , qu’il s’écoule une grande quantité de sang noir et liquide provenant de la section des sinus qui étaient gorgés de sang. La duremère est à l’état normal, et ses vaisseaux sont vides. La pie-mère est injectée dans ses ramifications Jes plus fines. Le cerveau n’est pas injecté; les ventricules ne contiennent aucun liquide. Les plexus choroïdicns sont gorgés de sang; lorsqu’on incise le corps strié, on voit une foule de petits vaisseaux qui traversent sa substance. Le pont de Varole et le » cervelet paraissent dans l’état naturel. La pie-mère rachidienne est aussi injectée que celle du cerveau ; la moelle n’est pas altérée. Les poumons sont d’un rouge vif, parsemés de plaques brunes ; ils sont gorgés de sang et peu crépitants. Le péricarde est vide et ses vaisseaux injectés. L’oreillette et le ventricule droits du cœur contiennent une grande quantité de sang, en partie liquide. Les organes contenus dans l’abdomen ne présentent rien de particulier.

Expérience 11e. MM. Malagutti, Guyot et Sarzeau administrèrent à un chien barbet adulte de forte taille, n’ayant pas mangé depuis vingt-quatre heures, 110 grammesd’une pâtée contenant 12 grammes d’une dissolution préparée avec 1 gramme de cyanure de potassium et 50 grammes d’eau distillée. Une partie fut rejetée peu de temps après. Aussitôt on observa les phénomènes suivants : ( trois heures vingt-cinq minutes).

Chute sur le liane droit ; allongement et roideur tétanique des membres thoraciques et abdominaux ; secousses convulsives générales , rapides et peu prolongées ; respiration stertoreuse d’une fréquence ordinaire ; poids irrégulier et très fiéquent; paupières largement écartées, pupilles dilatées, œil flamboyant. A trois heures trente-cinq minutes, respiration accélérée , haletante ; efforts pour se relever. A trois heures quarante minutes: nausées, vomissement de mucus gastrique contenant une petite quantité de matière alimentaire et un peu de bile. Les matières vomies n’ont fourni à l’analyse aucune trace de cyanure. Après le vomissement, prostration, respiration assez large, d’une fréquence moyenne, devenant tout-à-coup petite et très précipitée; tremblement rapide, général, peu prolongé ; défécation , émission involontaire et par jet continu d’une quantité assez considérable d’urine claire. A trois heures cinquante minutes , l’animal se couche sur le ventre; sa respiration est alternativement lente et profonde , ou haletante et précipitée. A quatre heures , il refuse de boire ; on l’excite , on l’appelle , et pour la première fois , un léger mouvement de la queue annonce le retour de l’intelligence, de la sensibilité. Il se tient sur ses quatre pattes et veut marcher , mais la tête est lourde , le regard éteint, îiébété, les mouvements mal assurés, comme dans l’ivresse. A quatre heures dix minutes : retour de la gaieté ; pouls à 90, après avoir été irrégulier, précipité et très fréquent ; respira-

lion normale ; progression offrant un mélange singulier d’irrégularité et d’un défaut de fermeté ; les jambes se lèvent lourdement et retombent de même, comme affaissées sous le poids du corps. A quatre heures vingt minutes, les phénomènes précédents s’affaiblissent avec une assez grande rapidité ; les allures normales reparaissent, et à cinq heures, le chien dévore avec appétit un morceau de pain qu’on lui donne. (Communication inédite de M. Malagutti.)

Expérience 111e. — A trois heures, on ouvre la gueule et on injecte dans le pharynx d’un chien de chasse de taille ordinaire , et à jeun , une solution de 50 centigrammes de cyanure de potassium ; dix secondes après, mouvements convulsifs généraux; chute sur le flanc, respiration courte, fréquente; pouls difficilement saisissahle; yeux convulsés en haut; pupilles dilatées. A trois heures cinq minutes , résolution des membres; insensibilité; inspirations brusques, profondes; expiration courte. A Irois heures dix minutes, un vomissement de mucus gastrique; émission d’urine par jet continu. A Irois heures douze minutes , quelques frémissements musculaires. Une minute après, le chien était mort. On fait l’ouverture du cadavre quatre heures après. — Crâne. Rien de notable du côté du cerveau et de ses membranes, sauf un peu de congestion anormale ; la couleur et la densité de la substance cérébrale n’offrent aucune altération appréciable. Il en est de même de la moelle épinière et de ses annexes. — Poitrine. Poumons crépitants, d’une teinte foncée , légèrement congestionnés , offrant çà et là sous les plèvres quelques taches ecchymoliques superficielles, de 2 à 3 centimètres d’étendue ; cœur volumineux et ferme ; ventricule droit plein de sang liquide et demi-coagulé ; le gauche contient moins de sang avec les mêmes caractères; taches ecchymoliques sur le feuillet viscéral du péricarde. — Abdomen. Estomac revenu sur lui-même; membrane muqueuse du grand cul-de-sac rouge-cerise. Rien de notable dans le petit intestin; foie un peu hypérémié. (Ibid.)

Expérience ivc. — A trois heures vingt-six minutes , on injecta 3 décigrammes de cyanure de potassium dissous dans une petite quantité d’eau , dans le pharynx d’un chien de 60 centimètres de longueur et de 33 centimètres de hauteur. Dix secondes après, toux légère, inspiration râlante, chute sur le flanc, convulsions, roideur tétanique; plus de respiration apparente jusqu’à trois heures trente minutes quarante-cinq secondes. Alors cinq inspirations successives et convulsives (suspicieuses) ; mort apparente. A trois heures trente-deux minutes dix secondes , vomissement de mucus gastrique , exhalant l’odeur d’amandes amères. La matière ne rougit pas le papier de tournesol. A trois heures trente-six minutes dix secondes, tremblement général convulsif; plus de respiration. A trois heures trente-six minutes trente secondes, le cœur cesse de battre ; l’animal succombe une minute après. Ouverture du cadavre vingt-quatre heures après. -- Crâne. Un peu de congestion dans les vaisseaux des membranes cérébrales. Rien de notable dans le tissu du cerveau; moelle

DU CYANURE DE POTASSIUM

épinière el annexes sans altération appréciable. — Thorax. Poumons crépitants, mais légèrement engorgés, principalement sons les points où se trouvent , comme chez les sujets de la deuxième expérience, des taches ecchymoliques ; cœur gorgé de sang demi-coagulé ; veines pulmonaires, id. — Abdomen. Membrane muqueuse de l’estomac à peine rosée, d’une grande fermeté ; rien de notable dans le reste de l’intestin ; foie peut-être plus hypérémié ; rien du côté de la rate; reins sains; vessie vide. (Ibid.)

Expérience vc. — On introduit dans îe pharynx du chien qui avait servi à faire l’expérience deuxième, trois décigrammes de cyanure dissous dans 20 grammes d’eau. L’animal tombe comme foudroyé ; son corps se roidit tétaniquement ; la respiration devient stertoreuse. Il y eut une résolution complète des membres , alternant avec des mouvements convulsifs; perte complète de connaissance; vomissements acides, sans odeur d’amandes amères; émission involontaire d’urine et de matières fécales; prostration extrême ; enfin, retour graduel à la santé, accompagné des phénomènes indiqués à l’expérience deuxième, trois quarts d’heure après l’ingestion du cyanure de potassium. (Ibid.)

Expérience vie. — J’ai fait bouillir pendant huit heures, dans une capsule de porcelaine, avec 150 grammes d’eau distillée , 3 grammes de cyanure de potassium , récemment préparé par le procédé de Wiggers, et j’ai ajouté de l’eau à mesure qu’il s’en volatilisait. Alors j’ai évaporé le sel jusqu’à siccité, et je me suis assuré, après l’avoir desséché et laissé refroidir, qu’il avait encore une odeur très prononcée d’acide cyanhydrique ; toutefois, les acides affaiblis le décomposaient avec effervescence, et l’eau de chaux faisait naître dans sa dissolution aqueuse un précipité blanc de carbonate de chaux, ce. qui n’avait pas lieu avec le même sel avant d’avoir été soumis à l’ébullition.

J'ai administré à un chien de foi te taille et robuste 2 grammes de ce cyanure solide ; à l’instant même l’animal est tombé et a éprouvé tous les accidents de l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique ; il est mort au bout de trois minutes.

Expérience vne. — J’ai fait prendre 30 centigrammes de ce même cyanure seulement à un autre chien faible , qui n’a pas éprouvé la moindre incommodité. Deux heures après , le chien étant bien portant , je lui ai donné vingt-cinq centigrammes du même cyanure, mais qui n’avait pus été traité par l’eau bouillante; trois minutes après , l’animal était mort après avoir présenté les symptômes de l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique.

Expérience vme. — J’ai fait bouillir pendant trois heures et demie , en vases clos , une dissolution aqueuse concentrée de cyanure de potassium , préparée d’après le procédé de Wiggers , et j’ai ajouté de l’eau à mesure qu’il s’en évaporait; vers la fin de l’opération, on voyait çà et là dans la liqueur des points noirs charbonneux ; j’ai alors évaporé celle-ci jusqu’à siccité , et j’ai administré deux grammes du produit à un chien robuste ; l’animal a été comme foudroyé; quelques secondes s’étaient à peine écou-

lées, qu’il éprouvait déjà tous les symptômes de l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique , et il est mort au bout de sept minutes.

Expérience ixe. — J’ai abandonné à lui-même et au contact de l’air, dans une assiette plate, 2 grammes de cyanure de potassium, récemment préparé par le procédé de Wiggers , et linement pulvérisé ; au bout de six jours , le sel avait sensiblement attiré l'humidité de l’air, et était déjà en partie liquide ; il exhalait une odeur d’acide cyanhydrique beaucoup moins prononcée que celui qui avait été conservé en vaisseaux clos. Au quatorzième jour, il était presque entièrement liquéfié, et à peine odorant; cependant loisqu’on le traitait par de l’acide sulfurique affaibli, il donnait une assez grande q uantité d’acide cyanhydrique ; dissous dans l’eau et mis en contact avec l’eau de chaux , il précipitait assez abondamment en blanc.

A neuf heures un quart du matin , j’ai administré à un chien robuste et d’assez forte taille , 25 centigrammes de ce sel solide ; trois minutes après , l’animal a éprouvé des vertiges , qui sont devenus de plus en plus intenses; à neuf heures dix-neuf minutes, il est tombé sur le côté, et il a été en proie à tous les accidents que détermine l’acide cyanhydrique ; toutefois, ces accidents n’étaient pas très violents; aussi ont ils été en s’affaiblissant pour disparaître complètement sept heures après l’empoisonnement.

Cyanure préparé en décomposant en vaisseaux clos , et à une température rouge, du cyanure jaune de potassium et de fer. — Expérience xc. — J’ai administré à des chiens de forte taille et robustes , 1 gramme 5 décigramines de ce cyanure , acheté chez un des meilleurs pharmaciens de Paris , ou bien préparé par moi peu d’instants avant. Les animaux sont morts quatre , six ou sept minutes après l’empoisonnement, en présentant tous les symptômes de l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique, et, à l’ouverture des cadavres , j’ai constaté des altérations semblables à celles qui ont été décrites à l’occasion du cyanure préparé par le procédé de Wiggers. (Voy. p. 327.)

Cyanure préparé en calcinant la rhair musculaire avec de la potasse. — Expérience xie. — J’ai souvent fait avaler à des chiens faibles ou robustes, un, quatre ou six grammes de ce cyanure, sec et récemment préparé; au bout de cinq à dix minutes, les animaux ont vomi à plusieurs reprises, et n’ont pas tardé à se rétablir.

Expérience xii«. — J’ai obtenu des résultats semblables en faisant prendre le même cyanure dissous dans l’eau et aux mêmes doses.

Expérience xiue. J’ai injecté dans l’estomac de chiens robustes et de moyenne taille, six grammes de ce cyanure, dissous dans 60 gram. d’eau , et j’ai aussitôt lié l’œsophage. Quelques minutes après, les animaux faisaient de violents efforts pour vomir, qui se prolongeaient pendant une ou plusieurs heures; ils étaient abattus , marchaient librement , et n’éprouvaient aucun des symptômes que détermine l’acide cyanhydrique. Le lendemain , j’enlevais la ligature de l’œsophage. Les chiens ne paraissaient pas sensiblement plus malades que la veille ; toutefois

DU CYANURE DE POTASSIUM

l’abattement était un peu plus marqué; ils ne vomissaient plus et marchaient encore assez librement. Ce n’est guère que du deuxième au troisième jour que la mort survenait, sans convulsions ni douleur; seulement elle était précédée de fièvre et d’un grand abattement, comme cela arrive lorsqu’on a administré plusieurs grammes de carbonate de potasse. A l’ouverture des cadavres , l’estomac était légèrement enflammé, et l’on remarquait vers le grand cul-de-sac quelques ulcérations et un petit nombre d’ecchymoses. Le cerveau ne paraissait être le siège d’aucune altération.

Expérience xive. — J’ai obtenu des résultats analogues en administrant les mêmes doses de ce cyanure et en donnant peu après 80 ou 100 grammes d’eau légèrement vinaigrée. Je n’ai jamais vu les accidents acquérir plus d’intensité par l’addition de cet acide faible.

Observation lrc. — Un malade , atteint d’une névralgie du Donc, prit successivement et en plusieurs jours quatre lavements préparés chacun avec 200 grammes d’eau et 30 centigrammes de cyanure de potassium humecté ou en bouillie. Il ne fut pas incommodé. Un cinquième lavement, donné trente-six heures après le quatrième , fut préparé avec la même dose de cyanure bien sec. Le malade mourut au bout d’une heure, après avoir éprouvé les symptômes suivants; convulsions générales, battements de cœur, respiration lente et difficile , refroidissement des membres, dilatation des pupilles , yeux fixes. (Fait communiqué par moi aux rédacteurs des Annales d’Hygiène ; voy. t. xic, année 183/t. )

Observation 2e. — On lit dans la Gazette des Tribunaux du 13 décembre 18Zi2, que le 29 mars de la même année , M. Macé, médecin, prescrivit à M. Lessechop une potion composée de h grammes de cyanure de potassium , de 6Zi grammes d’eau de fleurs d’oranger et de 15 grammes de sirop; le malade devait prendre trois cuillerées'par jour de ce médicament : dès la première prise, il fut comme foudroyé et mourut au bout de trois quarts d’heure environ. MM. Malagutti , Sarzeau et Guyot, de Rennes , chargés par le ministère public de rechercher la cause de la mort , ne décelèrent aucune trace de cyanure de potassium dans l’estomac, ni dans le duodénum, ni dans l’œsophage; ils s’assurèrent qu’il manquait au vase contenant la potion livrée à Lessechop une quantité d’environ une cuillerée, et que le cyanure était bon. Le 7 décembre 18Zi2 , la Cour royale de Rennes condamna M. Macé à 50 francs d’amende , à (rois mois de prison et aux frais pour avoir commis un empoisonnement par imprudence.

Conclusions. — Il résulte de ce qui précède : 1° que le cyanure de potassium , préparé soit par le procédé de Wiggers, soit en calcinant le cyanure jaune de potassium et de fer, est un poison excessivement énergique, capable d’occasionner une mort prompte à la dose de quelques centigrammes , et qu’il agit exactement comme l’acide cyanhydrique ;

2° Que le prétendu cyanure de potassium obtenu en calcinant la chair musculaire desséchée avec de la potasse , tel qu’il est débité par certains fabricants de produits chimiques et par quelques pharmamaciens, contient à peine du cyanure, qu’il est en grande partie formé de carbonate de potasse, de chlorures, etc., qu’il est peu vénéneux et qu’il exerce sur l’économie animale la même action que le carbonate de potasse. On conçoit dès lors qu’un pareil cyanure, administré par des médecins, à la dose de quelques centigrammes, ne doive produire aucun des résultats heureux qu’ils espéraient obtenir. Tout porte à croire que ce corps a été préparé avec un excès d’alcali, et l’on sait que dans ce cas le cyanure de potassium se transforme à une chaleur rouge en ammoniaque et en formiate de potasse , et que celui-ci ne tarde pas à passer à l’état de carbonate de potasse ;

3° Que s’il est vrai qu’une dissolution aqueuse concentrée de cyanure de potassium , se décompose en ammoniaque et en formiate de potasse lorsqu’on la fait bouillir en vaisseaux clos , cette décomposition s’opère pourtant assez lentement pour que le sel ne soit pas entièrement altéré après une ébullition de trois heures et demie (Expérience 8e , p. 329) ;

U° Qu’il en est de même du cyanure de potassium que l’on a fait bouillir pendant huit heures dans une grande quantité d’eau et avec le contact de l'air ( Expériences 6e et 7e, p. 329 ) ;

5" Que si le cyanure de potassium est décomposé par l’action simultanée de l’eau et de l’acide carbonique contenus dans l’air, lorsqu’il est en contact avec cet' agent , cette décomposition n’est complète qu’au bout d’un temps assez long , puisqu’après quatorze jours, du cyanure de potassium qui avait été presque entièrement liquéfié par l’humidité atmosphérique , conservait encore des propriétés toxiques énergiques (voy. Expérience 9°, p. 330);

6° Que les chimistes et les médecins ont évidemment exagéré les inconvénients qu’il pouvait y avoir, soit à traiter le cyanure de potassium par l’eau et à faire évaporer rapidement la dissolution, soit à déboucher souvent les flacons dans lesquels ce sel est renferme, parce qu’il résulte des expériences qui précèdent que dans ces diverses circonstances le sel ne s’altère que très lentement et partiellement.

Recherches médico-légales.

Si le cyanure de potassium est solide et sans mélange, on reconnaîtra que c’est un cyanure à l’aide des caractères indiqués à la page 325 , et l’on s’assurera qu’il contient du potassium par le chlorure de platine, l’acide perchloriquc, etc. (Voy. potasse, tome tcr.)

DU LAURIER-CERISE

S’il fait partie d’une potion, d’un mélange alimentaire, de la matière des voniissements , ou de celle que l’on aura retirée du canal digestif, et que la liqueur soit trop colorée pour donner avec les agents dont j’ai parlé à la page 325, les réactions indiquées , on l’introduira dans une cornue avec quelques décigrammes d’acide acétique pur, et on procédera à la distillation en recueillant le produit volatilisé dans un solutum refroidi d’azotate d’argent; si l’on obtient du cyanure d’argent (vov. p. 305), on pourra conclure que la liqueur suspecte contient un cyanure ou de l’acide cyanhydrique ; mais si en traitant la liqueur qui restera dans la cornue par la chaleur et par l’alcool concentré, comme je l’ai dit à la page 277 du tome Ier ( Expér. 2e) , il reste de la potasse, tout portera à croire qu’elle contenait du cyanure de potassium plutôt que de l’acide cyanhydrique. Dans beaucoup de circonstances, on pourra même sans ajouter de l’acide acétique, retirer de l’acide cyanhydrique en distillant des liqueurs qui contiendront du cyanure de potassium; c’est qu’en effet ces liqueurs sont naturellement acides et que le cyanure est décomposé par les acides qu’elles renferment , quelque faibles qu’ils soient.

BU EiAURIER.-CER.ISE (Prunus lauro-ckrasus de L., et mieux Cerasus lauro-cerasus).

Cet arbrisseau appartient au genre cerisier de la famille des rosacées de Jussieu.

Calice campaniforme , caduc, à cinq lobes ; corolle à cinq pétales; fruit charnu , arrondi , glabre, un peu sillonné d’un côté; étamines en nombre indéterminé; fleurs en pyramide, d’un blanc peu éclatant; écorce lisse, d’un vert brun; feuilles persistantes, simples, entières, oblongues, fermes, luisantes, pétiolées, tantôt panachées de blanc, tantôt panachées de jaune, munies de deux glandes sur le dos ou sur leur face inférieure. Cet arbrisseau croît spontanément près de la mer Noire, aux environs de Trébisonde; on le cultive dans les jardins ; ses fleurs et ses feuilles ont le goût de l’amande amère.

Les feuilles de laurier-cerise renferment de l’acide cyanhydrique , de l’huile essentielle, du tannin, de la chlorophylle, de Y extractif, un principe amer analogue à l’amygdaline et pourtant susceptible de transformer l’émulsine en acide cyanhydrique et en huile essentielle d’amandes amères.

Action du laurier-cerise sur l’économie animale.

Eau distillée de laurier-cerise. — Elle contient de l’acide cyanhv-

3 6k DES POISONS NARCOTIQUES,

drique et une huille essentielle particulière. Elle a l’odeur d’amandes amères et fournit du bleu de Prusse (cyanure de fer) au bout dequelques heures, lorsqu’on la mêle avec une petite quantité de potasse ou de magnésie , de sulfate de sesqui-oxyde de fer et d’acide sulfurique. L’azotate d’argent y fait naître un précipité blanc de cyanure d’argent ; si on laisse ramasser ce précipité , lorsque l’eau ne précipite plus par l’azotate d’argent , et qu’on filtre , il suffira de faire bouillir pendant quelques instants , avec quelques gouttes de potasse , la liqueur filtrée , pour que l’on puisse y démontrer de nouveau , soit par le sulfate de fer, soit par l’azotate d’argent , la présence de l’acide cyanhydrique qui s’est formé ‘pendant l'ébullition; seulement, en employant l’azotate d’argent , on obtiendra un précipité mélangé d’oxyde et de cyanure , à cause de l’excès de potasse de la liqueur, mais il sera aisé de séparer ces deux composés par l’acide azotique froid qui dissoudra l’oxyde et laissera le cyanure.

Madden (1), Mortimer (2), Brown- Langrish (3), Nicholls (U), Slenzélius , Héberden, Watson, Vater (5), Battrai, l’abbé Rosier, Duhamel (6) et Fontana (7), ont fait successivement des expériences avec ce liquide ; j’en ai aussi tenté un très grand nombre : voici les principaux résultats.

Expérience ir0. — J’ai fait une plaie sur le dos d’un petit chien , et j’ai injecté dans le lissu cellulaire environ Zi8 grammes d’eau distillée de laurier-cerise. Au boui d’une demi-heure, l’animal a vomi une assez grande quantité de matières alimentaires. Trois minutes après, il a rejeté des matières verdâtres, glutineuses el écumeuses. Trente-cinq minutes après l’opération , il a fait plusieurs tours circulaires dans le laboratoire; sa tête paraissait lourde ; ses extrémités ont faibli , les postérieures d’abord , puis les antérieures ; il pouvait à peine se soutenir. Cinq minutes ne s’étaient pas encore écoulées , qu’il est tombé sur le côté , a renversé la tète sur le dos , et ses pattes ont été agitées de légers mouvements convulsifs ; on pouvait le déplacer comme une masse inerte, et il lui était impossible de se tenir debout ; la respiration était gênée et accélérée ; il conservait l’usage de ses sens. Dix minutes après, il a poussé des cris plaintifs très aigus. Ces symptômes ont persisté jusqu’à la mort, qui a eu lieu une heure et demie après l’application de la substance vénéneuse. La sensibilité avait diminué par degrés dans les organes de la vue et de

(1) Lettre dans les Transactions philosoph., ann. 173t.

(2) Ibid.

(3) Brown-Langrisii, Expér. de méd. sur les animaux.

(4) Voyez OEuvres pliys. et méd. de Richard Mead, art. Opium.

(5) Disserlatio de Lunro-cerasi.

(6) Traité des Arbres et des Arbustes.

(7) Traité du Poison de la vip'ere.

DU LAURIER-CERISE

l'ouïe. Ouverture du cadavre. Les vaisseaux de la surface postérieure du cerveau étaient noirs, très distendus et gorgés de sang; il n’y avait point de liquide dans les ventricules de cet organe. Les poumons étaient plus rouges que dans l’état naturel. Le canal digestif n’oiïrait aucune altération sensible.

La même expérience, répétée sur un chien plus fort, a fourni les mêmes résultats.

Expérience 11e. — Fontana ouvrit la peau du bas-ventre à un gros lapin; il blessa légèrement les muscles, dans lesquels il introduisit environ deux ou trois cuillerées à café de cette eau. En moins de trois minutes, l’animal tomba en convulsion, et peu après il mourut. ( Ouvrage cité, p. 127. )

Expérience me. — J’ai injecté dans l’estomac d’un chien très fort 128 grammes de ce liquide filtré , et j’ai lié l’œsophage. Au bout de trois minutes, vertiges, marche chancelante, faiblesse des extrémités postérieures , chute sur le côté avec renversement de la tête sur le dos ; libre usage des sens ; l’animal se relève subitement et ne tarde pas à retomber ; un instant après, il s’efforce à se tenir sur ses pattes, reste debout pendant deux minutes , marche ensuite , chancelle et tombe de nouveau ; alors la respiration devient accélérée; la tête se penche en avant; les membres sont agités de légers mouvements convulsifs; l’animal ne se débat pas; il est, au contraire , comme dans un état d’insensibilité ; les sens 11’exercent plus leurs fonctions. Quatre minutes après l’invasion de l’accès , il se couche sur le dos, écarte les pattes postérieures , qui sont très allongées, et respire avec un peu de difficulté; les battements du cœur sont réguliers et peu fréquents, la langue rose, la tète dans la positio.i naturelle; les mouvements convulsifs continuent à être légers; l’agitation et le choc n’occasionnent aucune roideur tétanique; la queue est tremblotante. Dix-huit minutes après l’injection du poison, l’animal paraissait mort ; il était immobile. Il expira dans cet état au bout de six minutes. On l’ouvrit sur-le-champ. Le sang contenu dans le ventricule gauche était rouge ; il était fluide dans tous les vaisseaux et dans toutes les cavités. Les poumons, roses, crépitants , n’étaient point gorgés. Le canal digestif était sain; on voyait quelques aliments dans l’estomac ; les ventricules du cerveau ne contenaient ni sérosité ni sang. Les vaisseaux de cet organe étaient injectés.

J’ai obtenu des résultats analogues en employant 128 grammes d’eau distillée de laurier-cerise non filtrée.

Expérience ivc. — Maddcn rapporte trois expériences dans lesquelles des chiens prirent le même poison , l’œsophage n’ayant pas été lié , et on observa les mêmes symptômes que ceux que je viens de décrire : deux de ces animaux vomirent, et l’un d’entre eux fut rétabli après avoir eu des convulsions pendant dix minutes.

Expérience Ve. — Cent vingt-huit grammes d’eau distillée de lauriercerise épuisée d’acide cyanhydrique , ou du moins traitée par la potasse et le sulfate de fer jusqu’à ce qu’elle ne fournît plus de bleu de Prusse,

ont été introduits dans l’estomac de chiens robustes qui n’ont pas tardé à éprouver des vertiges et tous les accidents de l’empoisonnement ; ils sont morts au bout d’une lieure. L’eau dont il s’agit, celle qui a été privée d’acide cyanhydrique , renferme évidemment les éléments de cet acide , puisqu’il sullit de la faire chauffer un peu en y ajoutant quelques gouttes d’une dissolution de potasse , pour qu’aussitôt le sulfate de fer y produise un précipité bleu abondant. ( Ollivier d’Angers. )

Expérience vie. — Injecté dans l’anus à la dose de 32 ou de 6Zi grammes, ce liquide développe les mêmes accidents, et la mort a lieu dix , douze ou quinze minutes après. Madden a cependant observé que , dans ce cas , il y avait des convulsions violentes , surtout dans les muscles du cou et de l’épine , tétanos des extrémités , et de l’écume à la bouche. Mortimer, secrétaire de la Société royale de Londres , rapporte que, dans quelques unes des expériences faites avec ce poison, le rectum et le foie étaient enflammés; le dernier de ces organes était presque livide; les poumons, rétrécis, étaient également rouges et enflammés. On a aussi trouvé quelquefois une cuillerée d’eau environ dans le péricarde.

Expérience vuc. — Browne-Langrish fit prendre à un cheval atteint d’une fistule , une chopine d’eau distillée de feuilles de laurier-cerise : l’animal éprouva sur-le-champ les phénomènes décrits, et l’écoulement de la fistule fut supprimé. Le lendemain , on lui fit avaler la même dose du poison : mêmes accidents et sueur abondante au commencement. On suspendit les expériences pendant trois jours , et l’écoulement reparut. Le cinquième jour, on lui donna de nouveau trois chopines du liquide , et il mourut en quatre minutes et demie.

Expérience vme. — Fontana fit avaler à des anguilles de l’eau distillée de laurier-cerise: immédiatement après, ces animaux se contractèrent, puis restèrent immobiles et insensibles à tout agent mécanique ; le cœur battait encore un peu , et cessa de se contracter plus tôt que quand ou leur coupe la tête ; enfin ils moururent en peu de secondes (1).

Expérience ixe. — On a injecté dans la veine jugulaire d’un fort chien 12 grammes de ce liquide ; l’injection était à peine terminée que l’animal est tombé sur le côté ; la tête s’est renversée sur le dos , et ses extrémités ont été agitées de légers mouvements convulsifs ; la bouche était écumeuse, la respiration gênée, accélérée; les organes des sens insensibles. Au bout de quatre minutes , il a cherché à se relever ; mais il est retombé ; alors la tète était dans sa position naturelle : tantôt l’animal la portait un peu en avant sur le thorax ; tantôt il la renversait légèrement sur le dos ; les muscles de la face et des paupières offraient par intervalles des mouvements convulsifs peu intenses. Dix minutes après, la respiration était encore accélérée et gênée, la langue rouge, la conjonctive injectée; les organes des sens commençaient à recouvrer leur sensibilité. Au bout de cinq minutes, l’animal paraissait profondément assoupi : on l’a mis sur ses pattes ; il les a fléchies en se couchant sur le ventre ; sa

(I) Fontana, ouvrage cité, p. 128.

DE LAURIER-CERISE

tête tremblait considérablement; il la portait çà et là et cherchait à la relever un peu; mais elle était pesante et tombait; l’animal se couchait alors sur le côté ; il n’y avait plus de convulsions dans les membres; les organes des sens avaient recouvré leur sensibilité. Vingt minutes après l’injection, la plupart de ces symptômes avaient diminué d’intensité ; l’animal pouvait se tenir debout et marcher; sa démarche était cependant assez chancelante ; le tremblement de tête avait disparu ; la respiration s’exercait comme dans l'état naturel ; enfin , un quart d’heure après , il ne conservait qu’une légère tendance à l’assoupissement. Au bout de deux jours , il a très bien mangé. Le lendemain , il était parfaitement rétabli.

Expérience xc. — Quatorze grammes du même liquide ont été injectés dans la veine jugulaire d’un petit chien robuste ; sur-le-champ l’animal a paru tellement stupéfié , qu’on le croyait mort ; les battements du cœur étaient rares , la respiration presque suspendue. 11 a expiré deux minutes après. On l’a ouvert aussitôt : le sang contenu dans le ventricule gauche était fluide et d’un rouge moins vif que dans l’étal naturel. Les poumons étaient roses et crépitants.

Ces deux expériences ne sont point d’accord avec celles du célèbre Fontana , qui dit n’avoir observé aucun effet délétère en injectant dans la veine jugulaire de deux lapins une bonne cuillerée à café de cette substance vénéneuse. (Ouvrage, p. 131.)

Expérience xi«. — Browne -Langrish injecta 128 grammes du même liquide dans l’abdomen d’un chien : l’animal éprouva les symptômes décrits ci-dessus , et mourut vingt-deux minutes après.

Expérience xiic. — Fontana mit à découvert le nerf sciatique d’un gros lapin ; il le blessa avec une lancette et couvrit tout le trajet blessé avec du coton humecté avec 15 gouttes d’eau distillée de laurier-cerise; il disposa ensuite les parties de manière à ce que la substance vénéneuse ne pût se communiquer aux parties voisines; la suture extérieure fut faite, et l’animal ne parut aucunement incommodé. ( Voy. p. 129. )

Observation lre. Une femme, faisant provision d’eau de laurier-cerise, en donna une bouteille à Marthe Boyse , sa domestique , qui la porta à Anne Boyse, sa mère , comme un bon cordial. Celle-ci en fit présent à F. Eaton, tenant boutique, laquelle en donna (14 grammes pour régaler Marie Whaley, qui n’en but que les deux tiers , puis s’en alla ; F. Eaton but le reste. La première, entrant dans une boutique, se plaignit d’un violent mal d’estomac : on la porta chez elle, et dès ce moment elle perdit la parole , et mourut en une heure et demie , sans vomissements, ni convulsions, ni évacuations, ni changement extérieur. A. Boyse, avertie de cet accident , ne voulut pas y croire ; et, pour prouver que c’était un excellent cordial , elle en versa dans un verre trois cuillerées qu’elle but , et quelques minutes après en avala deux autres, tant elle était persuaduée de sa vertu ; mais elle mourut en très peu de temps sans II. 22

faire la moindre plainte et sans convulsions. F. Eaton , qui en avait peu pris, échappa à la mort par un émétique (1). »

Observation 2e. — Donellan donna à un parent dont il devait hériter une médecine contenant de l’eau de laurier-cerise : le malheureux éprouva des convulsions , eut de l’écume à la bouche , un serrement des mâchoires et les yeux fixes. Il expira une heure après (2).

Observation 3e. — Fodéré dit : « Tandis que je faisais mes cours à Turin , en 1784, la femme de chambre et un domestique d’une maison noble de cette ville dérobèrent par gourmandise , à leur maître, une bouteille d’eau distillée de laurier-cerise, qu’ils prirent pour une excellente liqueur qu’on tenait renfermée afin de la conserver. Craignant d’être surpris, ils se hâtèrent d’en avaler l’un après l’autre plusieurs gorgées : mais ils payèrent bientôt le prix de leur infidélité , car ils périrent presque sur-le-champ avec des convulsions. Leurs cadavres ayant été portés à l’Université, on trouva l’estomac légèrement enflammé, et le reste dans l’état sain (3). »

Observation 4e. — En 1728 , deux femmes ayant pris de ce liquide, à la dose , l’une de plus de 40 grammes en une heure de temps , et l’autre de deux cuillerées à bouche, la première perdit l’usage de la parole, éprouva un sentiment pénible dans l’estomac, et expira sans vomissements, sans déjections alvines et sans convulsions ; la seconde fut s’asseoir sur une chaise, et mourut aussitôt après sans convulsions ni autre commotion apparente.

Observation 5e. — Un jeune homme mourut en peu de minutes pour avoir bu une partie de l’eau distillée de laurier-cerise contenue dans une fiole : il éprouva une vive affection de l’estomac (4).

Observation 6e. — Une petite fille de huit mois environ, d’une assez bonne constitution et jusqu’alors peu maladive, paraissait soutfrir de la dentition et avait en même temps un embarras intestinal. Le médecin appelé prescrivit des évacuants. Le lendemain à la visite , il trouve de l’irritation au ventre, aussitôt trois sangsues sont appliquées sur cette, partie, et la potion suivante est prescrite :

Pr. : Eau de cerises noires. . . . 120 grammes.

Sirop de tolu 30

Myrte et calomel \

Laudanum 3

A donner par cuillerées d’heure en heure. La prescription est portée chez un pharmacien qui est absent , en même temps que son premier élève est remplacé par son second élève. Celui-ci ne trouvant pas sous la main le flacon contenant l’eau de cerise noire , croit pouvoir la remplacer

(1) Transactions -philosophiques, année 1731, lettre de Madden.

(2) London- Chronicle, 1718, n° 3797.

(3) Fodéré. Traité de Médecine légale , t. iv, p. 27 , 2e édition.

(4) Murray, Apparatus medic., t. m, p. 213.

DU LAURIER-CERISE

par une égale quantité d’eau de laurier-cerise. A peine l’enfant a-t-elle pris une demi-cuillerée à café de la potion ainsi préparée, qu’elle pousse un cri, renverse la tète en arrière , et est agitée par des convulsions, puis expire au bout de quelques instants.

( Le mot empoisonnement ayant été prononcé, la justice ordonna que l’autopsie fût faite; voici le résultat du rapport dressé à cette occasion.

Nécropsie vingt-quatre heures après la mort. — La roideur cadavérique existe encore ; le ventre, légèrement dur, est un peu tuméfié.

, L’encéphale et la moelle épinière n’olfrent rien qui mérite d’être noté. L’estomac contient deux petites cuillerées d’un liquide jaunâtre et sans odeur. La membrane muqueuse est injectée vers la grande courbure. Le reste du tube digestif est à l’état normal.

Le liquide contenu dans 1 estomac de l’enfant examiné avec soin , ne présente pas de traces d’acide prussique ; mais celui que contenait la fiole apportée de chez le pharmacien renferme une grande quantité de cet acide , ainsi que l’ont démontré des expériences faites sur des lapins, et sur un chien qui, après avoir pris une cuillerée à café, sont morts au bout de deux minutes de convulsions, et des expériences chimiques par lesquelles on a constaté dans cette potion la présence d’une plus grande quantité d acide prussique que n’en contient ordinairement l’eau de laurier-cerise faite dans les circonstances les plus favorables. ( Journal de Chimie méd. , janvier 18/(3.)

t H^le de laurier-cerise (1). — Elle est jaune fauve si elle est récente, d’un jaune foncé si elle est ancienne , d’une odeur très prononcée d’amandes amères , plus pesante que l’eau et très soluble dans ce liquide; elle ne trouble point l’azotate d’argent, à moins qu’on ne l’ait préalablement fait bouillir avec de la potasse très étendue d’eau , car alors il s' est développé de l'acide cyanhydrique et il se forme un précipité blanc de cyanure d’argent.

Expérience. — On a mêlé h grammes de cette huile avec 3 kilogrammes d eau ordinaire ; on a agité le tout , et on a fait prendre 6Zi grammes du mélange à un chien : l’animal a été tellement paralysé, qu’il n’était plus irritable par aucun agent. Il est mort en une demi-minute (2).

Duhamel rapporte ( Traité des arbres et des arbustes de la France) qu’il pensa être suffoqué par l’odeur forte d’amandes amères qui s’échappa en faisant l’ouverture d’un chien tué par l’huile dont il s’agit.

hontana piépara une huile en distillant les feuilles de laurier-cerise dans des vaisseaux de verre, sans addition d’eau. Il en fit prendre 2, 3 ou Ii gouttes à des lapins , à des tortues de terre , à des pigeons et à des grenouilles, qui moururent peu de temps après, et qui offrirent des symptômes analogues à ceux dont j’ai parlé.

(!) Cette huile a été préparée en cohobant et en recohobant trois ou quatre lois 1 eau distillée sur de nouvelles feuilles.

(2) Nicholls. Voyez die Medical Works or Richard Mead, Laurel Waler,

P. 139, ann. 1765. ’

M. Ollivier d’Angers a tué des cochons d’Inde en moins d’une heure, en leur faisant avaler 4 gouttes d’huile de laurier-cerise, obtenue, soit par la simple distillation des feuilles du laurier avec de l’eau , soit en distillant l’eau de laurier-cerise épuisée d’acide cyanhydrique par la potasse et le sulfate de protoxyde de fer.

Extrait aqueux de laurier-cerise. — Expérience irc. — On a fait une plaie à la partie interne de la cuisse d’un chien ; on a injecté dans le tissu cellulaire 4 grammes de cet extrait. Dix jours après, l’animal vivait, et n’avait éprouvé d’autre symptôme que de. l’inappétence.

Expérience iie. — On a répété l’expérience sur un petit chien avec 10 grammes du même extrait. Vingt-quatre heures après, l’animal n’avait rien éprouvé ; il marchait très bien ; il était cependant un peu abattu. 11 est mort quarante-huit heures après l’opération. Le cœur, les poumons et le canal digestif paraissaient sains; la blessure était peu enflammée.

Expérience iiic. — Fontana lit prendre environ 1 gramme 60 centigrammes de cet extrait à un cochon d’Inde et à un lapin : ils n’en furent pas incommodés. Soixante-quinze centigrammes, administrés à plusieurs pigeons furent aussi sans effet. (Ouvrage cité, page 155.)

Il résulte de ce qui précède, 1° que l’eau distillée et l’huile de laurier-cerise agissent sur les animaux comme l’acide cyanhydrique; 2" que l’eau distillée doit ses propriétés vénéneuses à cet acide et à l’huile qu’elle contient ; 3° que l’extrait aqueux de la même plante n’est point vénéneux ou ne l’est que très peu, ce qui dépend sans doute de ce que l’acide cyanhydrique et l’huile ont été volatilisés lorsqu’on a fait évaporer le liquide jusqu’en consistance d’extrait.

Traitement. (Voy. Acide cyanhydrique, p.292.)

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