‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 9 sur 172 · DE L’AZOTATE D’ARGENT · texte numérisé non relu

DE L’AZOTATE D’ARGENT

A huit heures, mêmes symptômes, rien de particulier; sensibilité un peu moins obtuse; le malade, interrogé sur la quantité de poison qu’il avait prise , ne peut répondre , mais il indique par signes le chiffre 8.

L'eau salée fut supprimée, et on se borna à faire prendre au malade des boissons émollientes.

A midi, la sensibililé a reparu dans toutes les parties du corps. Douleurs épigastriques; le malade recouvre la parole. Il dit avoir pris 32 grammes d’azotate d’argent fondu, délayé dans du cassis.

A trois heures de l’après-midi , le malade retombe dans un coma difficile à décrire ; perte d’intelligence , perte de sensibilité , et le pouls indique 95 pulsations; cet état dura jusqu’à cinq heures.

A sept heures du soir, la sensibilité et l’intelligence avaient reparu , et le malade avait passé une nuit assez tranquille.

Le lendemain 2/t , à huit heures du matin , le malade était retombé dans son coma habituel; toujours perte d’intelligence et sensibilité obtuse. A midi , le malade fut trouvé dans un état satisfaisant ; il se plaignait de douleurs épigastriques ; mais la sensibililé et l’intelligence avaient reparu. Sur le soir, le malade put se lever sur son séant et boire sans le secours de personne.

Le 25, vers huit heures du matin, le malade éprouva une nouvelle crise, mais bien moins forte que les précédentes , et sur le soir on le trouva jouant aux cartes avec ses voisins.

Les jours suivants, ce malade allait de mieux en mieux; il éprouva des douleurs épigastriques peu fortes jusqu’au jour de sa sortie qui a eu lieu le 29.

On pourra élever quelques doutes sur la quantité d’azotate d’argent que le malade dit avoir prise. J’avancerai que de mon côté, je ne voulais d’abord pas y croire. Ce n’a été que lorsque toutes les circonstances qui ont précédé l’empoisonnement m’ont été racontées par le malade , que mes doutes se sont dissipés; et puis, quelle idée pourrait porter un malade à tromper des personnes qui viennent à son lit de mort pour chercher à le sauver? Du reste, voici un fait qui, sans résoudre entièrement la question, prouve du moins que la quantité d’azotate qu’avait avalée le sieur Lecompte était très forte.

Le 2 h, vers cinq heures du soir, le malade avait avalé un verre de tisane d’orge , il fut pris de vomissements abondants. Comme on n’avajt point prévu cela, l’infirmier n’avait pas été averti, et les matières des vomissements, qui auraient levé tous les doutes, furent jetées. Mais le lendemain, à la visite du malin, en examinant ce malade, l’infirmier nous dit que les matières vomies étaient presque entièrement formées d’un produit blanc qui ressemblait à du lait caillé, que le malade avait eu beaucoup de peine à détacher de la bouche ; il nous fit observer en même temps que des taches que cette matière avait produites et qui étaient blanches étaient devenues noires.

Les draps et les rideaux présentaient en effet de larges taches sur lesquelles il était difficile de se méprendre. Je traitai deux tle ces taches

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par l’ammoniaque caustique étendue d’eau , et la liqueur, filtrée et saturée par un acide, me donna 0,05 de chlorure d’argent sec que j’ai conservé.

Ainsi, on peut très bien se dire que si quelques taches ont donné 0,05 de chlorure, que n’auraient pas donné les matières abondantes de vomissements, si on avait eu la précaution de les garder?» (Poumarède, Journal de chimie médicale , année 1889 , page 434.)

Symptômes de l’empoisonnement par l’azotate d’argent.

L’azotate d’argent développe les mêmes symptômes que ceux que j’ai déjà exposés plusieurs fois en parlant des corrosifs : aussi me bornerai-je à renvoyer au t. i, pag. 46. Toutefois il peut arriver que les bords des lèvres et le pourtour du menton soient tachés en pourpre , surtout lorsque ce sel a été pris à l’état liquide. La membrane muqueuse qui tapisse l’intérieur de la bouche présente quelquefois aussi, dans cet empoisonnement, des escarres d’un blanc grisâtre, analogues à celles que produit sur les plaies un cylindre de pierre infernale.

Lésions de tissu qui sont le résultat de l’ingestion de l’azotate d’argent.

Lorsque l’action de ce sel n’a pas été assez énergique pour réduire en bouillie la membrane muqueuse de l’estomac , on aperçoit une rougeur plus ou moins intense et plus ou moins générale de cette membrane ; plusieurs points de son tissu sont scarifiés, et la couleur des escarres est d’un blanc grisâtre ou d’un noir très foncé : cette altération remarquable a lieu principalement lorsque l’azotate d’argent a été pris à l’état solide. Si la membrane muqueuse est détruite , le plan musculeux de l’estomac se trouve très enflammé , d’un rouge vif et scarifié dans plusieurs endroits ; quelquefois l’action a été portée assez loin pour que ce viscère soit percé d’un ou de plusieurs trous. U est aisé de sentir que l’œsophage , le pharynx et l’intérieur de la bouche peuvent , dans certaines circonstances , être le siège d’altérations analogues. Quand l’azotate d’argent a été administré à faible dose et pendant long-temps, la peau se colore en olive ou en noir.

Conclusions — 1° L’azotate d’argent détruit immédiatement la vie en agissant sur les poumons et sur le système nerveux lorsqu’il est injecté dans les veines des chiens à la dose de 3 ou 4 centigrammes ; 2° quand il est introduit dans l’estomac ou dans les intestins à la dose de 2 à 3 grammes, il est absorbé et détermine une inflammation plus ou moins considérable ; tout porte à croire que si , au lieu de faire

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avaler 2 ou 3 grammes de ce sel , on en administrait 12 à 16 grammes, la vie serait détruite en quelques heures; l’estomac, fortement enflammé et irrité, réagirait alors énergiquement sur le cerveau à l’aide des nombreuses ramifications nerveuses qui lient ces deux organes ensemble ; 3° il se borne à brûler le tissu lamineux sous-cutané, la peau et les muscles , si on l’applique sur l’un ou l’autre de ces tissus, en sorte qu’il peut être employé comme caustique avec beaucoup de succès et sans aucun danger.

Traitement de l’empoisonnement

Existe- t-il quelque contre-poison de l’azotate d’argent?

Expérience ire. — On a détaché et percé d’un trou l’œsophage d’un petit chien ; on a introduit dans son estomac 2 grammes d’azotate d’argent dissous dans 30 grammes d’eau distillée, et mêlés avec 8 grammes de chlorure de sodium dissous dans 60 grammes d’eau ; on a lié l’œsophage au-dessous de l’ouverture afin d’empccher le vomissement. Une heure après, l’animal a paru un peu abattu, et il a fait de légers efforts pour vomir. 11 est mort à la fin du quatrième jour sans avoir éprouvé d’autres symptômes que de l’abattement. La membrane muqueuse du canal digestif était dans l’état naturel , et n'offrait aucune escarre.

Expérience ne. — Un autre animal a été soumis à la même expérience, excepté qu’on a introduit dans son estomac séparément , et l’un immédiatement après l’autre, les deux liquides dont je viens de parler. La mort est survenue le cinquième jour sans qu’il y eût la moindre escarre dans l’estomac ni dans les intestins.

Je n’hésite pas à conclure de ces faits que le chlorure de sodium dissous dans l’eau est le contre-poiscn de l'azotate d'argent : à la vérité , il faut l’administrer peu de temps après l’ingestion de la substance vénéneuse , dont l’action rapide occasionne des désordres qui , une fois développés , ne peuvent point être guéris par le sel que je conseille (1).

Le médecin appelé pour secourir les individus empoisonnés par ce sel aura donc recours aux boissons abondantes d’eau très légèrement

(1) En réfléchissant à l’énergie avec laquelle le chlorure de sodium transforme l’azotate d’argent en chlorure d’argent insoluble, sans action sur l’économie animale, on sentira combien il est avantageux d'employer ce sel comme antidote. On pourrait objecter que les deux animaux auxquels j’ai fait prendre du sel commun ont vécu moins que les deux autres qui n’avaient point pris de ce sel, et qui étaient d’ailleurs placés dans les mêmes circonstances (voy. p. 19) ; mais il est aisé de réfuter cette objection) à l’aide des données établies au 1. 1, p. 23.

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salée, sans craindre en aucune manière le développement de chaleur qui pourrait à la rigueur être la suite de l’administration de ce médicament. Les avantages qu’il y a à neutraliser le sel délétère par des moyens efficaces ne permettent point de balancer dans un cas aussi urgept. Les boissons émollientes , mucilagineuses et douces pourront être employées ensuite pour calmer l’irritation produite par le poison. Dans le cas où l’inflammation du bas-ventre s’annoncerait par les symptômes qui la caractérisent , il faudrait faire usage de saignées générales et locales, de bains tièdes, de fomentations émollientes et de lavements.

Recherches médico-légales.

Azotate d’argent cristallisé. — Ce sel est en lames minces très larges, d’une belle couleur blanche, dont les formes sont très variées; sa saveur est amère , âcre et très caustique. Mis sur des charbons ardents, il anime leur combustion , se gonfle , se boursoufle , se décompose , et dégage des vapeurs de gaz acide azoteux d’un jaune orangé : l’argent métallique reste sur le charbon avec tout l’éclat qui le caractérise surtout lorsqu’il a été frotté. L’eau à 15° en dissout environ son poids. La dissolution est incolore et tache la peau en violet; la potasse, la soude et l’eau de chaux pures y font naître un précipité d’oxyde d’argent olive ; l’ammoniaque ne la trouble point , à moins qu’elle ne soit employée en très petite quantité , ce qui dépend de la solubilité de l’oxyde d’argent dans l’ammoniaque; l’acide suif hydrique et les sulfures fout naître dans cette dissolution un dépôt de sulfure d’argent noir; une lame de cuivre la décompose instantanément , et la liqueur bleuit à mesure que l’action a beu, parce qu’il se produit de l’azotate de cuivre bleu : le métal précipité est composé d’argent et d’un peu de cuivye.

L’acide chlorhydrique et les chlorures solubles sont les réactifs les plus sensibles pour découvrir l’azotate d’argent , avec lequel ils fournissent un précipité blanc , caillebotté , lourd , devenant violet par l’action de la lumière , insoluble dans l’eau et daps l’acide azotique froid ou bouillant , et soluble dans l’ammoniaque. Ce précipité de chlorure d’argent peut être facilement réduit , et fournir l’argent métallique, par la potasse à une chaleur rouge ou bien par l’eau, le zinc et l’acide sulfurique à froid, et s’il est en très petite proportion, par le procédé suivant. On place ce chlorure desséché au milieu d’un tube de Sèvres, long de 8 à 9 centimètres, et d’un diamètre de 7 à 8 millimètres ; une des extrémités de ce tube est jointe , au moyen d’un bouchon de Liège et d’un tube recourbé, avec un flacon qui fournit

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du gaz hydrogène. A l’autre extrémité est adapté un tube recourbé , qui plonge dans l'eau pour laisser échapper le gaz hydrogène en excès et lucide chlorhydrique qui se forme pendant l’opération. On chauffe avec une lampe à esprit-de-vin la partie du tube où se trouve le chlorure; celui-ci fond, devient rougeâtre; alors on fait arriver le gaz hydrogène , et il se dépose bientôt à la place où était le chlorure une couche d’argent métallique , que l’on dissout dans l’acide azotique , afin de constater qu’il s’est formé de l’azotate d’argent.

Pierre infernale (azotate d’argent fondu). — Elle est sous forme de cylindres bruns noirâtres en dehors , offrant des aiguilles rayonnées dans leur cassure. Elle se comporte avec les charbons ardents, l’eau et les divers réactifs indiqués à la pag. 26, comme l’azotate d’argent cristallisé.

Mélanges d’azotate d’argent et de liquides alimentaires , de la matière des vomissements , de celle qui se trouve dans le canal digestif, etc. — Le vin rouge , le thé , l’albumine , le bouillon concentré , le lait et la bile , décomposent et précipitent plus ou moins abondamment l’azotate d’argent. La dissolution de gélatine ne le trouble point. Je crois devoir ajouter qu’indépendamment de l’action précipitante qui appartient à ces divers liquides , les chlorures , les carbonates , les phosphates , les tartrates , etc. , qu’ils peuvent renfermer, précipitent aussi de leur côté une partie de l’azotate d’argent.

On filtrera les matières suspectes , et on les précipitera par du chlorure de sodium pur. Le précipité de chlorure d’argent et de matière organique pourra contenir aussi du carbonate , du phosphate , du tartrate d’argent , etc. Après l’avoir bien lavé , on le fera bouillir pendant 30 à 40 minutes avec de l’acide azotique pur et concentré , qui détruira la matière organique et dissoudra tous les sels d’argent, excepté le chlorure ; ou reconnaîtra celui-ci comme il a été dit à la p. 26. A quoi servirait de perdre une portion de la liqueur, et de l’essayer par les réactifs des sels d’argent , qui certes dans la plupart des cas fourniraient des précipités mélangés de matières organiques , et par conséquent autrement colorés qu’ils ne devraient être?

Les matières solides restées sur le filtre , après avoir été bien lavées avec de l’eau distillée , seront laissées pendant quelques heures dans de l’ammoniaque liquide pure afin de dissoudre les sels d’argent insolubles qui auraient pu se former ainsi qu’pne portion de matière organique ; le solutum filtré sera saturé et décomposé par l’acide chlorhydrique, qui fournira du chlorure d’argent altéré par de la matière organique. Ce précipité , lavé et traité par l’acide azotique bouillant, fournira du chlorure d’argent pur.

Les matières épuisées par l’ammoniaque seront lavées et carboni-

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sées par l’acide azotique concentré et le chlorate de potasse, afin d’obtenir l’argent de cette portion d’azotate, qui aurait pu former avec les substances organiques un composé insoluble dans l’ammoniaque. Cette opération serait conduite comme il a été dit à la page 20, en décrivant l’expérience 7e.

Si ces recherches ont été infructueuses , on agira sur les tissus du canal digestif, sur le foie, la rate et l’urine, comme je l’ai fait en expérimentant sur les organes du chien qui a été l’objet de cette même expérience.

Azotate d’argent dans le cas où l’on aurait administré un chlorure soluble comme contre-poison. — Presque toujours dans ce cas la totalité de l’argent aura été transformée en chlorure insoluble qui se trouvera au fond des liquides tant il est lourd ; on le ramassera et on le lavera afin de le reconnaître comme il a été dit à la page 26. Si par hasard on n’apercevait pas ce chlorure au fond des vases , on traiterait les matières solides par l’ammoniaque , ainsi que je viens de le dire.

Azotate d’argent dans un cas d’ exhumation juridique. — Le 12 juillet 1826 , on introduisit dans un bocal à large ouverture , exposé à l’air, h grammes d’azotate d’argent dissous dans un litre et demi d’eau distillée , et une portion d’un canal intestinal. Le 2 août suivant , ce mélange répandait une odeur des plus fétides; la liqueur filtrée ne se colorait pas par l’acide sulfhydrique ; l’acide chlorhydrique et les chlorures solubles la troublaient à peine. En desséchant et en calcinant séparément les intestins et un précipité brunâtre floconneux qui s’était formé, on en retirait de l’argent métallique. L’azotate d’argent dissous est donc rapidement et complètement décomposé par les matières animales , en sorte que l’on serait probablement obligé de chercher à retirer le métal des matières solides , si on était appelé à se prononcer sur l’existence d’un empoisonnement par ce sel, quelque temps après l’inhumation.

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