DE E’ AZOTATE DE POTASSE
heure, et rendit par les selles une grande quantité de sang mêlé à des débris de la membrane muqueuse des intestins; la gorge était excoriée, ce qui ne permettait pas à la malade d’avaler rien de piquant. Cinq jours après, les douleurs générales et les divers symptômes nerveux commencèrent à céder à l’emploi du lait, des mucilagineux et de l’opium. M. Alexandre, quia rapporté cette observation, ne dit pas si la malade fut entièrement rétablie. ( Ancien Journal de Médecine , tom. lxxi. ) Observation 5e. — Butler rapporte le fait suivant : Madame E. , femme d’un quartier-maître, avala par méprise, le 17 mars 1815, 6Zt grammes de nitre pour 32 grammes de sel d’Epsom. Le jour précédent , elle avait acheté 125 grammes de nitre et 6A grammes de sel d’Epsom ; elle plaça les deux paquets sur sa cheminée à côté l’un de l’autre, en rentrant chez elle : se sentant mal disposée le lendemain matin, elle resta au lit, et voulut que son mari mêlât la moitié d’un des paquets placés sur la cheminée dans un peu d’eau chaude, et lui donnât celte dissolution ; elle la prit en effet , croyant avaler environ 32 grammes de sel d’Epsom. Mais au lieu du paquet contenant le sel d’Epsom , le mari avait pris celui qui renfermait le nitre, et en avait fait fondre à peu près la moitié dans un verre d’eau; et quoiqu’il éprouvât quelque difficulté à dissoudre les cristaux , il ne conçut aucun soupçon. Bientôt après que la solution eut été avalée, les vomissements survinrent : d’abord les matières contenues dans l’estomac furent rejetées , et ensuite les efforts n’amenèrent que du sang pur. On peut supposer que. le nitre a eu son plus entier effet, parce qu’il avait été pris le matin, avant déjeuner, moment où l’estomac est généralement vide. Le vomissement de sang ayant répandu l’alarme, je fus demandé par un voisin intelligent, et l’on n’attendit pas mon arrivée pour faire des questions sur la substance qui avait été avalée pour du sel d’Epsom. Quand je vis la malade , le vomissement continuait depuis près d’une heure , et j’observai qu’une grande quantité de sang fluide et coagulé , d’une couleur purpurine , avait été rejetée. Ayant acquis la certitude que la substance prise était du nitre , il devint évident pour moi , quoique la nature ait pourvu l’estomac humain d’une couche de mucus pour défendre ses parois de l’acrimonie ordinaire de nos aliments, que ce mucus n’était pas assez abondant pour prévenir l’action corrosive d’une forte dose de nitre. Je remarquai aussi que quelques cristaux non dissous avaient été avalés par la malade. Je fis donner sur-le-champ une grande tasse d’eau tiède , et j’ordonnai que la même quantité fût administrée après chaque vomissement , pendant que je faisais préparer, dans le moins de délai possible, un demi-litre d’un mucilage très épais de gomme arabique dans lequel je fis ajouter un peu de laudanum. Durant mon absence , environ deux litres d’eau tiède furent administrés à la malade, et presque toujours rejetés avec une certaine quantité de sang purpurin. Je donnai la moitié de la mixture mucilagineuse (128 grammes), qui resta dans l’estomac vingt minutes; mais quand on administra quelques gouttes d’eau de gruau épaisse, le tout fut vomi aussitôt , mêlé avec un peu de sang coagulé. Je voulus qu’elle prît
DES POISONS IRRITANTS
500 grammes de gruau épais, qu’elle vomit immédiatementavec un peuplas de sang fluide. Je donnai alors le reste de la mixture mucilagineuse, qui de même fut expulsée. Une décoction épaisse de graine de lin fut rejetée , comme les boissons précédentes, en peu de minutes. Cependant je continuai de faire prendre alternativement à la malade du gruau épais et du thé mêlé à de la graine de lin , aussi long-temps que son estomac rejeta du sang; car tant que ce symptôme persista, je jugeai bien que la corrosion poursuivait sa marche. La malade à la fin tomba presque en défaillance ; son pouls devint fort et fréquent ; une sueur chaude , comme visqueuse , et accompagnée de frisson , se manifesta. La malade demanda un court repos. Je donnai une autre dose de mucilage de gomme arabique avec du laudanum; les accidents se calmèrent pendant quelque temps; mais dès qu’ils reparurent, je renouvelai la potion de gruau épais et de thé mêlé à de la graine de lin. Les vomissements continuèrent depuis huit heures du matin jusqu’à midi , et pendant ce temps , la malade dut boire et vomir environ 8 litres de liquide. Je jugeai alors prudent d’en suspendre l’usage , car les forces s’épuisaient, et le nitre était probablement tout-à-fait dissous. Depuis midi jusqu’à six heures du soir, la malade ne prit rien; mais alors elle vomit jusqu’à neuf heures du sang grumeleux, en partie fluide et en partie coagulé. Un peu de gruau lui fut donné; puis elle resta sans rien prendre jusqu’à neuf heures du matin , mais sans vomir ni dormir.
Le 18 mars au matin , la malade paraît violemment tourmentée de douleurs d’estomac, qui ne sont pas continuelles, mais spasmodiques. Deux clystères avaient été administrés pendant la nuit , et un le matin : du gruau , du sel et de l’huile de ricin les composaient. Trois évacuations avaient eu lieu, la dernière avec perte de sang. Je fis prendre alors du thé suffisamment chaud avec du lait : cette boisson ne fut point vomie ; j'ordonnai dans la journée l’administration d’une petite quantité de gruau. A sept heures du soir, le gruau et le thé n’avaient pas été vomis; les douleurs d’estomac étaient périodiques et brûlantes : il y avait eu deux selles , toutes deux mêlées de sang; la malade avait peu uriné ; tout vomissement avait cessé. J’ordonnai toujours le gruau à doses petites, mais répétées; la prescription suivante fut faite pour la nuit : teinture d’opium, à0 gouttes; mucilage d’acacia.
Le 19 mars, la malade était mieux ; les douleurs sont par intervalles très intenses, et diffuses sur tout l’abdomen. Thé et gruau ad libitum. Le 20 , il n’y avait aucune modification remarquable. Le 2 h , l’abdomen est toujours douloureux. Pendant plusieurs jours de suite , on voit de petits caillots de sang dans les selles; mais, à l’exception de la faiblesse, il n’y a pas de symptômes graves, et quoique enceinte depuis deux mois, cette dame ne fit point de fausse couche. Le 1er avril , je fus de nouveau appelé pour voir madame E. On avait observé depuis quelques jours des tressaillements et de& mouvements involontaires. Lorsqu’elle s’asseyait sur une chaise , on la voyait tout-à-coup sauter brusquement; ses muscles agissaient contre sa volonté, et elle exécutait sans
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cesse des mouvements qu’elle voulait mais qu’elle ne pouvait pas empêcher. Si des personnes de Part l’avaient vue dans cet état, elles l’eussent sans doute regardée comme affectée de la maladie connue sous le nom de danse de Saint-Guy : en effet, elle en avait tous les symptômes, tels qu’ils sont décrits dans la Nosologie de Culien.
Cette dernière partie de l’histoire de la maladie de madame E. me semble surtout devoir intéresser les physiologistes et les nosologistes. On peut se demander si le trouble nerveux n’était qu’un accident symptomatique de l’irritation des viscères , ou si les particules irritantes du nitre, introduites dans le sang, allaient exciter les nerfs en circulant avec celui-ci, et produire ainsi les mouvements involontaires des muscles. La sécrétion de l’urine ne fut jamais notablement augmentée. Dix jours environ s’étaient écoulés depuis le moment où le nitre fut pris jusqu’à l’apparition des symptômes nerveux, qui durèrent à peu près deux mois. Tant que cette affection persista, le pouls resta petit, et marqua quatrevingt-dix battements par minute ; le bras et la jambe gauches étaient spécialement attaqués; le caractère de la malade, naturellement doux , était devenu éminemment irascible. Lorsque son estomac était vide , son état semblait empirer, et elle ressentait alors une douleur constante dans la région de l’épine. Le quinquina ne fut pris qu’en doses divisées , mêlé avec du lait. Les symptômes spasmodiques atteignirent un degré effrayant ; ils se calmèrent graduellement ; mais la malade n’obtint le complet rétablissement de ses forces qu’après son accouchement. Le 3 octobre 1815, je l’accouchai cl’un enfant mâle : le travail de l’enfantement fut plus long qu’à l’ordinaire, sans doute à cause de la faiblesse. Le 29 octobre 1817, je l’accouchai d’un autre enfant : l’un et l’autre sont vivants et bien portants.
Remarques de M. Butler.*— Plusieurs raisons m’engagent à rendre public le cas que je viens de rapporter.
1° Pour montrer la quantité de nitre que peut supporter l’estomac humain sans que la mort en soit la suite , lorsqu’on met en usage le traitement que j’ai employé, et pour faire ressortir quelques uns des effets de cette substance ; 2° pour éclairer en quelque manière l’histoire d’une autre affection dont la nature réelle n’est que peu connue, parce que nous sommes peu instruits dans la physiologie du système nerveux ; 3° pour démontrer que les plus violents vomitifs ne déterminent pas constamment l’avortement. Je ne pense pas que l’on ait encore rapporté de cas où un malade ait pris une si grande quantité de nitre, et en soit revenu. (Nouveau Journal de Médecine , de Chirurgie et Pharmacie , février 1818.)
Observation 6e. — Gmclin cite un cas d’empoisonnement mortel chez un enfant par 2ù grammes d’azotate de potasse mélangé à 8 grammes de crème de tartre. {Appar. médic ., t. 68.)
DES POISONS IRRITANTS
Falconner parle d’un individu qui se rétablit après avoir pris 6ù gram= mes de nitre. ( Mem. ofthe med., London , III , 1792 , app. n° ix.)
Ces faits nous permettent de conclure :
1° Que l’azotate de potasse introduit dans l'estomac des chiens et de T homme est absorbé, et qu’il agit à la manière des poisons irritants qui exercent ultérieurement une action stupéfiante sur le système nerveux : 2° qu’il peut déterminer la mort lorsqu’il a été avalé à la dose de 8 à 12 grammes; 3° qu’il est possible de le retrouver dans les viscères tels que le foie, la rate, etc. , où il est passé par voie d’absorption.
Traitement de Tempoîsonnement ,
On provoque les vomissements et l’on combat l’irritation gastro-intestinale par les antiphlogistiques ; ultérieurement , s’il y a lieu , on fait usage de quelques antispasmodiques. On ne connaît aucun antidote de ce sel.
Recherches médico-légales.
Nitre solide.' — Il est en poudre blanche ou en longs prismes â 6 pans demi-transparents et terminés par des sommets dièdres ; ces cristaux s’accolent souvent de manière à former des cannelures qui pourraient les faire confondre au premier abord avec ceux du sulfate de soude. La saveur du nitre est fraîche et piquante; il se dissout dans quatre fois son poids d’eau à 15°; l’eau bouillante en dissout quatre fois son poids; il fuse sur les charbons ardents; mêlé au cuivre en limaille et traité par de l’acide sulfurique concentré et un peu d’eau , il répand des vapeurs orangées (acide hypo-azotique) qui se comportent avec le protosulfate de fer, comme il a été dit à la page 138. Il suffit d’un atome de ce sel pour colorer en rouge de sang la dissolution jaune de narcotine dans l’acide sulfurique concentré. Trituré avec de la chaux vive , il ne dégage point d’ammoniaque ; enfin sa dissolution aqueuse concentrée donne , avec le chlorure de platine , un précipité jaune serin , grenu , adhérent au verre. Le nitre du commerce contient ordinairement des chlorures et surtout du chlorure de sodium , et fournit avec l’azotate d’argent un précipité de chlorure d’argent blanc , lourd , caillebotté , insoluble dans l’eau et dans l’acide azotique concentré froid et bouillant , et soluble dans l’ammoniaque.
Dissolution aqueuse concentrée . — Il suffit de toucher le sulfate de narcotine jaune très acide avec le bout d’un tube imprégné de cette dissolution pour développer une belle couleur rouge de sang ; le protosulfate de fer solide délayé dans une assez grande quantité d’acide