‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 62 sur 85 · DES VAPEURS MERCURIELLES · texte numérisé non relu

DES VAPEURS MERCURIELLES

après sans aucun autre accident , et il est mort d’une fracture au bras à trois endroits différents.

Sa femme eut à peu près les mêmes symptômes , mais beaucoup moins graves dans le commencement. Elle eut de particulier un ptyalisme cou-' tinuel qui la dessécha , et la rendit comme un squelette. Dans la suite , cette malheureuse femme devint asthmatique; les accès de cette maladie, d’abord éloignés , se rapprochèrent de plus en plus ; elle avait un râle continuel, ne crachait ni ne toussait sur la fin de cette maladie, qui fut la même pendant dix-huit ans; elle ne pouvait ni marcher, ni se pencher sans crainte d’être suffoquée. Fixée sur un fauteuil depuis plus d’un an , les symptômes de son asthme devenant de plus en plus graves, elle fut enfin délivrée de ses maux par une mort heureuse pour elle , et qui eut quelque chose d’affreux pour ceux qui en furent spectateurs (1).

Obs. 2e. Le Triomphe, vaisseau de 7Zi, entra dans le port de Cadix au mois de février 1810. Un mois après, un vaisseau espagnol chargé de mercure vint échouer sous les batteries de la ville , alors au pouvoir des Français. Les chaloupes du Triomphe furent envoyées à son secours, et parvinrent à sauver environ 130 tonneaux de mercure qui furent transportés à bord du vaisseau , et placés dans la paneterie. Le mercure était , à ce qu’il paraît, contenu dans des vessies renfermées dans des barils, qui euxmêmes étaient placés dans des caisses. Sous l’influence de la chaleur, alors très grande , et de l’humidité , les vessies se pourrirent rapidement, et laissèrent échapper le métal; il se répandit aussitôt dans tout le vaisseau, se mêlant au pain et aux autres provisions en plus ou moins grande quantité. Bientôt après un grand nombre d’hommes de l’équipage furent atteints d’un ptyalisme violent (2). Le chirurgien et le munitionnaire du vaisseau furent des premiers et des plus vivement atteints : en effet , le mercure coulait constamment dans leurs chambres situées sur le faux pont, et séparées de la paneterie par une simple cloison de bois. Dans l’espace de trois semaines, à dater du moment où le mercure avait été transporté à bord, deux cents hommes furent affectés de salivation, d’ulcérations de la bouche et de la langue, accompagnées, dans beaucoup de cas , de paralysies partielles et de dérangements d’intestins. On fit voile pour Gibraltar, on purifia le navire par des lavages, on envoya les malades à terre ; les provisions , les objets d’équipement et même le lest furent portés à terre. Malgré toutes ces précautions et les lavages réitérés, tous les hommes qui furent occupés à rechanger le fond de cale, et ceux qui travaillaient dans la chambre de l’intendant, éprou-

(1) Essai sur les maladies des artisans , traduit du latin de Ramazzini , par Fourcroy, p. 43.

(2) Le mercure se volatilise, même à la température ordinaire, et ce qui prouve que dans 1’observalion dont il s’agit, l’atmosphère était réellement chargée de mercure, c’est qu’une montre d’or, des pièces de monnaie d’or et d’argent, renfermées dans un tiroir, et même toutes celles des ferrures du vaisseau qui étaient polies et brillantes, étaient en plusieurs endroits couvertes de mercure.

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vèrent le ptyalisme, et pendant le retour de Gibraltar à Cadix , les malades se succédèrent rapidement jusqu’au 13 juin, époque où le vaisseau fit voile pour l’Angleterre. Pendant la traversée, les hommes de l’équipage étaient tenus constamment sur le pont; le navire était aéré jour et nuit par les ventilateurs; le pont inférieur restait ouvert autant que possible , et on ne laissait personne coucher dans le faux pont. Personne n’éprouva de symptômes dans le pont inférieur, et le nombre des malades diminua sensiblement.

Les moutons, les cochons, les chèvres, les volailles, les chats, les souris, un chien et même un serin qu’on avait à bord , succombèrent sous l’influence de la vapeur mercurielle.

Avant cet événement, l’équipage du vaisseau avait déjà beaucoup souffert. Un grand nombre d’hommes avaient été atteints d’ulcères malins, qui, à cette époque, se manifestèrent à la fois sur un grand nombre de bâtiments, tant en mer qu’en Angleterre. La plupart de ceux qui avaient eu de semblables ulcères, quoique complètement guéris depuis longtemps, en furent atteints de nouveau , sans s’être fait même la moindre écorchure à la peau, et en peu de temps ces plaies prirent un aspect gangréneux. Les vapeurs mercurielles furent encore très nuisibles à ceux qui avaient une disposition aux maladies de poitrine. Trois hommes qui n’avaient jamais été malades, ou qui étaient en bonne santé avant de respirer la vapeur mercurielle, moururent phthisiques en très peu de temps. Un quatrième, qui avait eu une pneumonie dont il avait été parfaitement guéri, et enfin un cinquième qui n’avait jamais eu de maladie de poitrine, furent laissés à Gibraltar dans un état de phthisie confirmée. Deux seulement moururent de ptyalisme, sur le grand nombre de ceux qui en avaient été atteints : ces deux hommes avaient d’abord perdu toutes leurs dents, et ensuite la gangrène s’était emparée des joues et de la langue. Une femme, retenue au lit par une fracture, perdit non seulement toutes ses dents , mais éprouva en outre des exfoliations assez considérables des os maxillaires supérieurs et inférieurs.

Le soufre administré à l’intérieur et appliqué à l’extérieur ne détermina aucune amélioration; les seuls moyens qui produisirent un soulagement marqué furent le transport hors du vaisseau, l’usage fréquent des sels neutres à petites doses et les gargarismes détersifs. ( Archives générales de médecine , t. iv, p. 282. Observation de M. Burnett.)

Qbs. 3e. On lit dans la 5e livraison des Ann les générales des sciences physiques qu’un orfèvre de Malines, occupé dans son atelier à la dorure aumoyen de l'amalgame, a eu le malheur de respirer les vapeurs mercurielles, et est mort trois heures après dans les plus horribles souffrances.

Obs. 4e. Deux des enfants de la femme Guénérat, Joséphine âgée de dix ans et Louise âgée de sept ans, dépérissent, et sont affectées de tremblement dans les membres; leur intelligence s’altère, parce que pendant dix mois elles habitent au troisième étage un appartenu nt dont deux fenêtres donnent sur une cour où est établi un fourneau que l’on emploie journellement à la distillation du mercure. Bientôt après, une lésion pro-

Ml MERCURE MÉTALLIQUE. 59?

fonde de l'intelligence s’est manifestée , et son intensité est arrivée à un tel point, qu’il y a lieu de craindre que la jeune Louise reste dans une idiotie complète. MM. Ollivier d’Angers et Roger de l’Orne attribuent avec juste raison une perturbation aussi profonde dans les facultés intellectuelles à l’âge des deux enfants, qu’une organisation plus délicate que celle des adultes peut rendre plus accessibles à l’action des vapeurs mer curielles. ( Annales d'hygiène , avril 1841.)

En examinant les effets qui se sont manifestés chez les individus exposés à Faction des vapeurs mercurielles , on peut les réduire aux suivants : tremblement et paralysie des différents membres , vertiges , perte de la mémoire et des autres facultés intellectuelles , salivation et ulcération des différentes parties de la bouche , coliques , asphyxie , asthme , hémoptysie., atrophie , apoplexie , mort.

Il est cependant bon de noter que le séjour dans une atmosphère qui renferme une petite proportion de vapeur mercurielle ne paraît point nuisible , du moins d’après ce que l’on voit dans les hôpitaux des vénériens, où les élèves ne contractent jamais la maladie mercurielle, quoiqu’ils soient journellement en contact avec des individus soumis à l’usage de frictions mercurielles. Gela dépendrait-il de ce que les salles de ces hôpitaux sont en général spacieuses , surtout relativement à la petite quantité de vapeur mercurielle qui se forme , ou bien de ce que, par son union avec la graisse , le mercure serait retenu et ne se volatiliserait que plus difficilement?

Le mercure métallique doit-il être considéré comme un poison?

Cette question me paraît avoir été fort mal envisagée jusqu’à présent. On trouve des auteurs qui affirment que le mercure est doué des qualités les plus malfaisantes; d’autres, au contraire, assurent qu’il n’y a aucun danger à prendre une forte dose de ce métal.

1° Zwinger dit qu’un homme tourmenté depuis long-temps par des coliques épouvantables, prit, Je troisième jour de sa maladie, 120 grammes de mercure cru qui n’occasionna d’abord aucun accident; mais que le septième jour il se déclara un (lux de salive très abondant, (pii continua le lendemain sans gonflement de la langue ni des glandes de la bouche. Le neuvième jour, le malade rejeta le mercure par les selles et il fut presque guéri. Le métal expulsé était à l’état naturel, excepté quelques particules qui parurent corrodées (1).

2° Laborde rapporte l’observation d’un individu qui garda dans le corps, pendant quatorze jours, environ 210 grammes de mercure mé-

i Ephémérides des On1, de la A al., déc. h, an G Théodore Zw inger,

1GS8 ) , obs. ccxxv . par

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tallique , et qui fut atteint dîme salivation abondante accompagnée d’ulcères à la bouche et de paralysie des extrémités (1).

3° Paul Jalon parle d’un homme qui se servit, pour faire passer une gale , d’une ceinture de drap rouge dans laquelle était renfermé du mercure : au bout de deux jours il fut attaqué de douleurs, d’aph thés et d’inflammation à la langue, au palais, au gosier, aux gencives, aux lèvres, dans toute la cavité de la bouche; il s’y fit un gonflement si considérable , et il y aborda une si grande quantité dîme humeur visqueuse, que les passages étant presque bouchés, le malade ne pouvait boire, manger, parler ni presque respirer; son visage était prodigieusement enflé et livide : en un mot il était menacé dîme suffocation prochaine. En lui ôtant la ceinture on trouva qu’elle renfermait du mercure avec de la graisse. J^a saignée et les lavements purgatifs suffirent pour calmer les accidents dans l’espace de huit jours (2).

4° M. le docteur Pinjon , médecin de Saint-Étienne , m’a transmis le 10 avril 1842 le fait suivant :

Observation. — La femme Nanta, âgée de quarante-deux ans, demeurant dans la commune d’Outre-furens (banlieue de Saint-Étienne), dîme forte constitution , fit, le 23 janvier dernier, un violent effort pour soulever son lit. Aussitôt après elle ressentit une douleur vive dans le basventre ; elle s’en occupa peu d’abord ; mais cette douleur ayant augmenté et d’autres symptômes étant survenus, elle me fit appeler le 3 février, onze jours après l’accident. Je la trouvai dans un état d’anxiété vive. La douleur, d’abord limitée, s’était étendue à tout le ventre; celui-ci était distendu , sonore à la percussion. L’estomac rejetait toutes les boissons; aucun aliment n’avait été pris depuis plusieurs jours. La langue était humide et légèrement blanche, la soif nulle, les urines rares, la constipation opiniâtre ; les lavements ne pouvaient être reçus qu’en petite quantité et ne ramenaient aucune matière alvine. Le pouls était petit, serré et fréquent , la peau froide et visqueuse. Je pratiquai le cathétérisme et n’obtins que quelques gouttes d’urine épaisse , huileuse ; la vessie était fortement refoulée vers le vagin. Mon doigt introduit dans le rectum sentit une tuméfaction considérable, pesante et douloureuse au toucher. Aucun symptôme ne permettant de croire à une hernie, je diagnostiquai un volvulus avec inflammation vive, et je prescrivis les antiphlogistiques et des laxatifs légers. Le lendemain l’état était le même; les boissons avaient été rejetées. J’informai les parents de l’issue probable de la maladie, et d’autres médecins furent successivement appelés. Leur diagnostic fut semblable à celui que j’avais porté; le traitement conseillé par l’un d’eux seulement fut différent ; il employa le mercure métallique : 750 grammes furent ordonnés à prendre en trois fois, matin et soir; 500

(t) Labordf, , Journal de Médecine, tom. L, p. 3.

(2) Ephémérides des Cur., obs. cvii, déc. n , an 6 (1687).

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