‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 63 sur 85 · DU .MERCURE MÉTALLIQUE · texte numérisé non relu

DU .MERCURE MÉTALLIQUE

grammes seulement purent être ingérés en deux fois. Aucun autre moyen actif ne fut employé; je remarque particulièrement que les bains sulfureux ni aucune autre préparation de cette nature ne furent prescrits ni mis en usage. Le 11 février, sept jours après ma dernière visite , on me pria de retourner auprès de cette femme. Les douleurs étaient alors si vives qu’elle voulait à tout prix que je lui ouvrisse le ventre pour extraire le mercure, qu’elle croyait être l’unique cause de ses souffrances; elle le sentait peser fortement, me disait-elle. L’abdomen était tellement distendu, que je 11e l’ai jamais vu chez aucun hydropique atteindre un développement aussi considérable. Elle ne prenait plus que quelques gouttes d’eau ; aucun vomissement n’avait eu lieu depuis qu’elle avait avalé du mercure; la constipation s’était maintenue; le pouls était presque imperceptible , la peau froide et pale , l’anxiété excessive ; la face amaigrie et douloureusement contractée. La peau , surtout à la face , autour du nez et des yeux , avait acquis une couleur grise , rappelant , à ne pas s’y méprendre, celle du mercure métallique; je m’assurai attentivement de cette circonstance , et la notai avec soin. Les yeux étaient caves ; les membres supérieurs et la mâchoire inférieure affectés d’Un tremblement léger, mais continuels. Les gencives, spécialement les inférieures, violacées et saignantes, tombaient en lambeaux; les dents incisives inférieures avaient toutes disparu depuis deux jours ; une seule des supérieures restait encore , mais si chancelante , que le plus léger effort aurait suffi pour l’extraire. L’os maxillaire inférieur était à nu dans plusieurs points au niveau des alvéoles ; la bouche exhalait une odeur fétide. Il n’y avait pas et il n’y avait pas eu , m’a-t-on dit, de salivation manifestement plus abondante que dans l’état naturel. Peu de temps après mon arrivée , elle mourut presque subitement. L’intelligence et la parole se conservèrent intactes jusqu’au dernier moment. Il fut impossible de faire l’ouverture du cadavre.

Cette observation me semble renfermer deux faits intéressants sous le rapport de l’influence du mercure sur l’organisation. D’abord, rapprochée des cas où cet agent n’a déterminé aucun effet toxique après avoir été administré dans les mêmes circonstances et de la même manière, elle confirme complètement ce que vous avez établi : « Il nous semble que le mercure métallique agit comme poison toutes les fois qu’il séjourne assez long-temps dans le canal digestif pour éprouver un grand degré de division et pour être absorbé. » ( Toxicologie , t. i, pag. 353, 1826.) En second lieu , elle prouve l’exactitude de ce que Harrold avait déjà signalé ( Archives de Meckel , 3e cahier, pag. 532), savoir, la coloration de la peau dans certains cas d’administration du mercure.

5° Olaüs Borrichiufc dit qu’un homme attaqué d’une fièvre ardente et maligne mourut le même jour où on lui avait appliqué sur les poignets deux petits sachets de linge remplis de mercure cru (1).

(I) Acta medica el philosophica lia fui éh sia , ann. 1077, 1G7S, 1679, vol. v, p. 141 , obs. lu.

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6° Le docteur Scret lit prendre à un chien 240 grammes de mercure mêlé avec 120 grammes dégraissé : il ne survint aucun accident ; le chien se trouva même plus affamé que de coutume (1).

7° J?ai souvent répété cette expérience sur des chiens et des lapins, et j’ai obtenu les mêmes résultats.

8° üchaen et plusieurs autres praticiens ont administré le mercure, sans le moindre inconvénient , dans les constipations longues, dans les volvulus, dans certaines hernies, pourvu que ces maladies n’aient pas été compliquées d’inflammation des intestins.

9° Les habitants de Londres et d’Edimbourg , au commencement du siècle dernier, prenaient impunément, tous les matins, 8 à 12 grammes de mercure coulant dans 120 ou 150 grammes d’huile, pour se préserver de la goutte et des calculs (2).

10° Sue rapporte dans les Mémoires de la Société médicale d’Émulation , qu’un individu avala pendant long-temps 1 kilogramme de mercure par jour, dans le dessein d’expulser par l’anus un écu qui s’était arrêté dans l’œsophage. Cette quantité considérable de métal ne faisait que passer, et le malade le rendait journellement en allant à la garde-robe (3).

De tous ces faits les quatre premiers prouvent que le mercure métallique est vénéneux ; les cinq derniers déposent en faveur de son innocuité. Quant au cinquième rapporté par Glatis Borrichius, on sent aisément qu’il est beaucoup trop incomplet pour servir à éclairer cette discussion : une affection grave comme la fièvre maligne ne se serait-elle pas terminée par la mort lors même qu’on n’aurait fait aucune application extérieure ?

Le mercure métallique agit évidemment comme poison toutes les fois qu’il séjourne assez de temps dans le canal digestif pour éprouver un grand degré de division pour s’oxyder et pour se transformer en bichlorure de mercure (voyez p. 605). On sait que l’humidité et la graisse sont susceptibles d’atténuer prodigieusement les molécules de ce métal, au point qu’elles deviennent noires (4). ïl n’est donc point douteux que dans les trois premières observations (voy. pages 597 et 598 ) , le mercure retenu dans le canal digestif n’ait été divisé par les sucs de l’estomac ou par la graisse avec laquelle il avait été mêlé dans la ceinture mercurielle. Cette opinion acquiert un nouveau poids par les considérations suivantes.

1° Je viens de rapporter des cas d’empoisonnement par les vapeurs

(1) Ephémérides des Car. de la Nat., arm. 1670 ou 1678.

(2) Desbois de Rociiefort, t. i, p. 21-3; Manière médicale, année 1688.

(3) Mémoires de la Société médicale d' Emulation., 4 e année, p. 262.

(4) Journal de Physique, tom. r.xx , Mémoire de Yogel.

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inercurielles , qui 11e sont autre chose que du mercure excessivement divisé par le calorique. 2° L’onguent mercuriel avec lequel on fait des frictions dans le traitement des maladies vénériennes produit souvent le gonflement des gencives , des douleurs dans l’intérieur de la gorge, des ulcères dans la bouche, la salivation, des vertiges, la fièvre, le tremblement des extrémités , et des douleurs violentes dans les articulations : or, cet onguent n’est autre chose , d’après les expériences de Yogel , que de la graisse mêlée avec du mercure métallique, dont la division a été portée assez loin pour que le mélange soit d’une couleur noirâtre (1). 3° Swédiaur rapporte qu’il a frotté un chien sur le dos , sans le raser, avec de l’onguent mercuriel gris, et seulement une fois par jour : en trois jours de temps sa bouche commença à être affectée , et quoique les frictions eussent été discontinuées dès ce moment , la salivation devint très forte; il fut malade pendant quinze jours au moins, au point qu’on craignit pour sa vie ; la salivation continua tout ce temps avec une puanteur abominable qui infectait toute la maison (2). 4° Fabrice de Hilden raconte qu’une femme étant auprès de son mari que l’on frottait avec le même ouguent dans une étuve , éprouva une telle salivation , pour avoir respiré cet air mercuriel , que son gosier se couvrit d’ulcères (3). 5° Un chirurgien , en frottant un malade avec de l’onguent mercuriel, fut pris, au rapport de Frambesarius , d’un vertige ténébreux continu (4).

On trouve dans le tome 1er du Journal de Physiologie expérimentale . année 1821, un Mémoire du docteur Gaspard , dans lequel, après avoir décrit un assez grand nombre d’expériences sur l’action du mercure métallique , l’auteur conclut avec moi que ce métal n’est absorbé que lorsqu’il a éprouvé un certain degré de division , et que s’il pénètre à l’intérieur par absorption cutanée et muqueuse , ce n’est que quand il a été divisé à l’infini , volatilisé et oxydé. M. Gaspard établit en outre, l’que le mercure ne peut pas circuler pendant la vie à travers les vaisseaux capillaires, quels qu’ils soient, sans les enflammer; 2° que lors même qu’il est en émanations imperceptibles, et à une basse température, il agit comme un poison très subtil sur les fœtus des animaux ovipares qu’il tue; il empêche surtout le développement des œufs de poule, de grenouille, de crapaud, de colimaçon , de blatte et de mouche.

(1) Annales de Chimie , lom. lxiv, p. 250, Mérn. de Vogel.

(2) Traité contplel des Maladies vénériennes , tom. n, p. 365 , 5e édil.

(3) Fabricii Hildani Opéra observalionum et curalionum medico-chirunjica mm, cent v, obs. xcvm, p. 435. Francofnrti ad Mœnum , 1616.

(4) U. n, cons. m, Etmulle» , tom. i, cap. vin, de Fertujine.

Questions médico-légales concernant les préparations mercurielles.

A. L existence d’une certaine quantité de mercure métallique dans le canal digestif d’un individu qui a succombé après avoir éprouvé les symptômes d’un empoisonnement aigu, suffit-elle pour établir qu’il y a eu empoisonnement , lorsqu’il est avéré que le mercure n’a été ni avalé ni injecté dans le rectum à l’état métallique ?

Telle est la question qui me fut adressée en 1829 par M. F avocatgénéral de la Cour royale d’Orléans dans l’affaire concernant la femme Yilloing. Cette femme, malade depuis cinq à six jours lorsque le docteur Caron de Gien fut appelé , se plaignait d’une oppression très forte à la région épigastrique ; elle éprouvait de fréquentes envies de vomir qui de temps à autre étaient suivies de vomissements bilieux excessivement abondants. Le médecin regardait la maladie comme une affection bilieuse ; son pronostic n’avait rien de fâcheux , lorsqu’au bout de quatre jours on vint lui annoncer que la femme Yilloing était morte après avoir éprouvé des vomissements extrêmement fréquents et de copieuses déjections alvines.

L’estomac était le siège de deux perforations ; on voyait adhérer à plusieurs points de sa membrane muqueuse plusieurs globules mercuriels ; il y avait encore plus de ces globules dans le duodénum que dans l’estomac; quelques uns égalaient la grosseur d’un grain de millet. Le cæcum contenait du mercure en gros globules ; il y en avait aussi dans le colon et dans le rectum. On pouvait évaluer à 8 grammes la quantité de mercure trouvée dans le canal digestif de cette femme.

Il résulte des expériences nombreuses que j’ai tentées soit en ouvrant des chiens empoisonnés par des préparations mercurielles quelques jours après la mort, ou après deux mois d’exposition des cadavres à l’air, ou au bout de trois ou quatre mois d’inhumation dans des bières de sapin , soit en mettant une préparation mercurielle dans une portion d’intestin que j’avais conservée dans un bocal exposé à l’air pendant plusieurs mois,

1° Que ni le sublimé corrosif ni le bi-oxvde de mercure ne se décomposent dans le canal digestif des chiens auxquels on les a fait avaler, de manière à fournir du mercure métallique ; qu’on n’aperçoit nulle part des globules de ce métal , et qu’il est encore possible , au bout de plusieurs mois d’inhumation , de démontrer dans ce canal l’existence d’un composé mercuriel ;

2° Que cependant la masse noire connue sous le nom de protoxyde

de mercure étant retirée de l’estomac , desséchée et comprimée , laisse apercevoir du mercure adhérent à la membrane muqueuse, non réuni en globules mobiles, mais bien tel qu’on peut le voir dans cette masse , avant qu’elle ait été avalée.

3° Que le proto-azotate et le protosulfate de mercure, qui jouissent de la propriété d’être ramenés en totalité ou en partie à l’état métallique par l’albumine et par la gélatine, peuvent au contraire, dans certains cas , être revivifiés , surtout au bout de quelques jours , par les tissus de l’estomac ou des intestins ou par les aliments qu’ils renferment ; mais alors le mercure métallique mis à nu , reste comme incorporé avec la matière qui l’a séparé des sels , et loin d’être réuni en globules mobiles , ne peut souvent être aperçu qu’à l’aide d’une loupe et après avoir fait sécher les tissus ;

A0 Qu’il existe un très grand nombre de mélanges , de composés mercuriels et d’autres corps dans lesquels , à la suite de réactions chimiques, le mercure peut être réduit à l’état métallique , à froid ou à l’aide d’une légère chaleur, tantôt presque instantanément, tantôt seulement au bout de plusieurs heures , et même de quelques jours. Ainsi l’azotate et le sulfate de protoxyde de mercure , l’azotate et le sulfate de bi-oxyde mêlés avec l’huile essentielle de térébenthine, de l’arsenic , du fer, du cuivre , du phosphore ou du protosulfate de fer sont décomposés même à la température ordinaire et donnent du mercure métallique au bout de plusieurs heures ou de plusieurs jours. L’éther sulfurique, l’eau-de-vie, l’alcool à AO degrés, le sucre et J’huile d’olive ne séparent point le mercure métallique des azotates de ce métal à la température ordinaire , tandis que l’alcool chauffé à 50° peut revivifier le métal de ces sels. Le bi-oxyde de mercure ne donne du mercure que lorsqu’il est mélangé avec le protosulfate de fer. Le sublimé fournit du mercure métallique quand il est en contact à froid avec le fer, le cuivre, le zinc, l’arsenic ou le phosphore ; l’huile essentielle de térébenthine ne paraît pas l’altérer ; l’albumine , la gélatine, l’eau-de-vie, l’éther et l’huile d’olive ne le réduisent pas à l’état métallique. J’ai administré 2 grammes de proto-azotate de mercure à un chien, et bientôt après je lui ai donné A grammes de protosulfate de fer : l’estomac et les intestins , après avoir été desséchés , laissaient apercevoir, à l’aide de la loupe , du mercure métallique en globules très divisés et adhérents. J’ai trouvé des globules de mercure visibles à la loupe et incorporés dans la membrane muqueuse de l’estomac d’un chien auquel j’avais fait prendre 1 gramme de sublimé dissous dans 30 grammes d’eau et mêlés à 12 grammes de cuivre pulvérisé ; après la dessiccation de la membrane muqueuse on voyait aussi de ccs globules à sa surface. J’ai obtenu le même résultat après avoir

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donné à un chien 2 grammes d’azotate de mercure délayé dans l’eau distillée et mélangé avec 60 grammes d’huile essentielle de térébenthine ;

5° Qu’il peut arriver en faisant avaler de pareils mélanges à des animaux vivants, et en les ouvrant après la mort, de ne pas trouver du mercure métallique dans l’estomac et dans les intestins, ce qui tient à ce que les animaux périssent trop vite pour que la décomposition de la préparation mercurielle en mercure métallique ait eu le temps de s’opérer, et si l’estomac contient des aliments , à ce que le contact entre le poison mercuriel et la substance qui doit le réduire à l’état métallique peut ne pas avoir été intime; d’ailleurs, par suite de l’irritation que détermine le poison , il y a une sécrétion plus abondante de liquides , et ce poison se trouvant plus affaibli , on conçoit que sa décomposition puisse ne pas avoir lieu. Ainsi , que l’on administre à des chiens un mélange de sublimé corrosif dissous et d’un métal susceptible de le revivifier, tel que le zinc, le cuivre, le fer, etc. , ce métal, beaucoup plus pesant que la dissolution , pourra tomber au fond de l’estomac, se loger entre les replis de la membrane muqueuse, et agir à peine sur 1 esolutum du sublimé, qui de son côté pourra déjà s’être combiné avec les aliments;

6° Qu’il existe toujours du mercure métallique globuleux dans une partie du canal digestif, lorsque les animaux ont avalé du sucre mercuriel al qu’on ne les a tués qu’au bout de quelques heures. Il est évident que le mercure gommeux, l’onguent mercuriel et toutes les autres préparations dans lesquelles ce métal n’est que divisé , doivent se comporter comme le sucre mercuriel ;

7° Que l’existence d’une certaine quantité de mercure métallique dans les voies digestives d’un individu qui a succombé après avoir éprouvé les symptômes d’un empoisonnement aigu , me paraît suffisante pour rendre l’empoisonnement par un composé mercuriel très probable, lorsqu’il est avéré que le mercure n’a été ni avalé ni injecté dans le rectum à l’état métallique (sucre mercuriel, onguent gris, onguent napolitain, mercure gommeux, etc.);

8° Que cette probabilité sera encore plus grande lorsque , dans le cas dont je parle, on découvre dans les voies digestives , indépendamment du mercure métallique , un reste de la substance qui a décomposé et revivifié la préparation mercurielle, ou du moins le nouveau composé que cette substance a dû fournir. Il peut se faire, par exemple , que le poison mercuriel ait été avalé avec du cuivre ou du fer, et que l’on trouve, outre le mercure métallique, des restes de fer ou de cuivre, ou un sel de ces métaux formé aux dépens de l’acide ou du corps avec lequel le mercure était combiné dans le poison mercuriel.

Faisant application de ces données à l’affaire de la dame Villoing, je résumai ainsi ma consulta lion :

1° Il est impossible d 'affirmer que cette femme soit morte empoisonnée, parce qu’on n’a découvert aucun poison dans les matières soumises à l’examen des experts; 2° dans l’espèce, on ne saurait considérer comme des traces d’une substance vénéneuse le mercure métallique qui existait dans le canal digestif, parce que ce métal, en admettant qu’il agisse comme poison , ne détermine jamais les accidents ni les lésions de tissu observés chez la femme Villoing, et que d’ailleurs rien ne fait supposer, comme je crois l’avoir bien établi, que ce mercure provienne d’un composé mercuriel vénéneux qui aurait été revivifié dans les voies digestives; 3° néanmoins les symptômes qui ont précédé la mort et les lésions de tissu dont le canal digestif était le siège, sont de nature à faire soupçonner que l’empoisonnement pourrait avoir eu lieu ; U° il est à peu près certain que le mercure a été avalé en nature, soit qu’on l’ait administré dans une intention criminelle pour faire prendre le change , soit qu’il ait été employé , d’après des idées populaires , dans le dessein de faire cesser les douleurs dont la femme Villoing se plaignait depuis quelques jours. (Voyez mon Mémoire dans le Journal de Chimie médicale, t. VIe. )

B. Est-il possible de découvrir du sublimé corrosif dans V estomac , dans le foie, la rate , les reins et l’urine d un individu qui n’a jamais fait usage de ce composé mercuriel? Un individu peut-il périr empoisonné par du sublimé corrosif, lorsqu’il n’en a pas pr is ?

Ces deux questions doivent être résolues affirmativement d’après le beau travail de M. Mialhe. En effet, tous les composés mercuriels, autres que le sublimé, y compris le mercure, fournissent une plus ou moins grande quantité de bichlorure de mercure lorsqu’ils ont été en contact avec des chlorures alcalins , comme ceux de potassium , de sodium et de baryum ou avec du chlorhydrate d’ammoniaque, ou avec de l’acide chlorhydrique. Le chlorhydrate d’ammoniaque surtout possède au plus haut degré la propriété d’opérer la transformation dont je parle. Le contact de l’oxygène la favorise beaucoup : aussi les préparations mercurielles qui peuvent être changées en bichlorure, en l’absence de l’oxygène, sont plus rapidement et plus complètement transformées si ce corps agit sur elles ; il en est même qui ne subissent cette transformation que par l’action combinée d’un chlorure et de l’oxygène : tel est le mercure métallique. La quantité de composé mercuriel qui passe à l’état de sublimé dépend à la fois de la nature de ce composé et de la proportion de chlorure alcalin ; ainsi les sels solubles de bioxyde de mercure et les cyanures sont entièrement transformés

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tandis que toutes les autres préparations ne le sont que partiellement ; pour celles-ci la transformation est d’autant plus considérable que l’on a employé plus de chlorure. Les sels de protoxyde commencent par passer à l’état de protochlorure de mercure, puis se changent en bichlorure; tandis que les sels de bi-oxyde se transforment de suite en sublimé. Soixante centigrammes de protochlorure de mercure donnent, terme moyen, 15 milligrammes de sublimé. Le protoxyde, le protosulfate , le proto-acétate , le prototartrate de mercure et le mercure de Hahnemann sont à peu près dans le même cas. Le jmoto- azotate en donne moins que le calomel. Le proto-iodure exige le contact de l’oxygène pour être transformé , et fournit à peine autant de sublimé que le protochlorure. Avec le mercure métallique on n’obtient guère de bichlorure qu’autant qu’il y a contact de l’oxygène , que la température est un peu élevée et que la dissolution du chlorure alcalin est plus concentrée. Le sulfure de mercure donne encore moins de sublimé que le mercure métallique. Le bi-oxyde en produit à peu près dix fois autant que le protochlorure ; le bi-iodure en fournit encore plus et le turbih nitreux un peu moins. Ainsi que je l’ai déjà dit , les sels de bi-oxyde solubles et le cyanure sont entièrement changés en sublimé.

Ces divers résultats obtenus par l’expérimentation directe dans des vases inertes , se reproduisent évidemment dans l’économie animale , parce que là les composés mercuriels sont incessamment en contact avec des chlorures alcalins et avec l’air ; on conçoit qu’alors l’oxygène contenu dans l’oxyde de mercure d’un sel de protoxyde ou d’un sel de bi-oxyde se porte sur le métal du chlorure pour l’oxyder , et que le chlore de celui-ci se combine avec le mercure de l’oxyde décomposé. Si la préparation, mercurielle n’est pas à base d’oxyde, l’air fournit de l’oxygène et les effets sont les mêmes. M. Mialhe a fait à ce sujet une expérience curieuse. Douze heures après avoir pris 6 décigrammes de protochlorure de mercure, son urine contenait un composé de mercure soluble qu’il dit être du sublimé; il suffisait de filtrer ce liquide et d’en mettre une goutte en contact avec une lame de cuivre parfaitement décapée, pour que celle-ci se recouvrît à l’instant même d’une couche de mercure métallique.

Il est aisé maintenant de répondre à la double question posée plus haut. 1° On peut trouver du sublimé corrosif dans l’estomac , dans le foie , la rate , les rems et dans l'urine d’un individu qui na jamais fait usage de ce composé mercuriel , si cet individu a pris un autre composé mercuriel, surtout un sel de bi-oxyde, du bi-iodure ou du cyanure de mercure. 2* Un individu qui na pas avalé du sublimé corrosif peut néanmoins être empoisonné et périr par suite

de r action de ce corps. Sans nier les propriétés toxiques du bi-oxyde, du bi-iodure de mercure, du turbith nitreux, du sulfate et de l’azotate de bi-oxyde de mercure , il est évident que si quelques unes de ces préparations ne déterminent pas une mort prompte , et qu’elles se transforment rapidement en sublimé corrosif, les effets funestes qui surviendront pourront bien être dus à ce sublimé plutôt qu’à la préparation mercurielle ingérée. Quant aux composés mercuriels qui ne se changent que lentement et incomplètement en bichiorure , ils occasionneront des symptômes d’intoxication, si par une cause quelconque ils séjournent long-temps dans le canal digestif ; ces symptômes se développeront lentement et pourront avoir plus ou moins d’intensité ; mais il est douteux qu’ils donnent jamais lieu à un empoisonnement aigu.

Comme conséquence de ces faits, M. Mialhe attribue les phénomènes pathologiques de la salivation mercurielle , lors de l’ingestion du calomel , à la transformation de ce corps en sublimé corrosif et en mercure métallique, sous l’influence du chlorure de sodium et du chlorhydrate M’aminoniaque , que l’on sait exister dans les liquides du canal digestif. Ce qui prouve qu’il en est réellement ainsi , c’est qu’il est d’observation clinique que , lorsque le protochlorure ne purge pas , mais qu’il est long-temps digéré par les voies digestives , on observe une excrétion anormale des glandes salivaires , et cela parce qu’une plus grande quantité de sublimé prend alors naissance. Le même phénomène arrive aussi lorsque l’on continue pendant longtemps l’usage du protochlorure de mercure , et par la même cause.

Comme il ne peut jamais se former qu’une quantité de sublimé correspondante à la quantité de chlorure alcalin que renferment nos viscères, les grands mangeurs de sel de cuisine, toutes choses étant égales d’ailleurs, doivent être plus sujets à saliver sous l’influence d’une médication calomélique.

Les propriétés antisyphilitiques du calomel lui sont probablement communiquées, en tout ou en partie, par le sublimé et le mercure auxquels sa décomposition chimique donne naissance. 11 en est sans doute de même de ses vertus anthelmin tiques; c’est en produisant l’empoisonnement des ascarides par les deux agents précités que le protochlorure de mercure nous débarrasse de ces vers.

Tout ce qui vient d’être dit sur l’action médicale du calomel peut être appliqué au proto-iodure de mercure, qui se transforme d’abord en protochlorure, puis en sublimé.

1VI. Mialhe fut amené à entreprendre ces belles recherches par le récit d’un fait consigné dans un Mémoire deYogel, qui mérite d’être rapporté :« Un médecin ayant prescrit à un enfant douze paquets

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» contenant chacun 25 centigrammes de chlorhydrate d’ammoniaque, » autant de sucre et 7 centigrammes 5 milligrammes de protochlorure » de mercure, et l’enfant étant mort, après avoir pris plusieurs de ces » poudres , le pharmacien fut accusé d’avoir commis une erreur dans » l’exécution de l’ordonnance; par bonheur pour lui, l’accusation ne » fut que de courte durée , Peten koffer n’ayant pas tardé à démon- » trer qu’en présence du chlorhydrate d’ammoniaque et de l’eau , le » protochlorure de mercure se change en partie en sublimé corrosif. » ( Journal de Pharmacie , février 1840 et Mémoire lu à l’Institut en 18/i2.)

C. Est-il possible que du sulfure de mercure trouvé dans le canal digestif d’un individu n ait pas été avalé sous cet état, et qu'il soit le résultat de la décomposition éprouvée par un poison mercuriel ou par un médicament à base de mercure ? Telle est la question qui m’a été posée dans une affaire d’empoisonnement jugée par la Cour d’assises du département de la Seine. J’ai répondu affirmativement, et j’ai dit avoir vu un malade, atteint d’une gastro-céph alite , qui prenait tous les jours 40 ou 50 centigrammes de protochîorure de mercure en poudre impalpable, et qui rendait par les selles une quantité notable de sulfure de mercure noir ; il se dégageait évidemment du gaz suif hydrique dans le canal intestinal , et ce gaz transformait le proto chlorure en sulfure de mercure; cette décomposition était favorisée à la fois par la température du canal digestif et par les sucs qui s’y trouvaient, car à froid et à sec, elle n’arrive que lentement et d’une manière incomplète, surtout lorsque le protochlorure est en fragments. Le sublimé corrosif et les sels mercuriels solubles et vénéneux qui existeraient dans les intestins , au moment où il se dégage du gaz acide suif hydrique , seraient encore plus rapidement décomposés et transformés en sulfure noir que le protochlorure.

D. Comment reconnaître que le mercure métallique recueilli à la suite d'une expertise médico-legale , provient , non pas d'une préparation mercurielle soluble qui aurait été administrée comme poison , mais bien du protochlorure de mercure qui aurait été pris comme médicament ? Un individu malade depuis long-temps , et habituellement constipé, prend, dans le dessein de se purger, quelques grains de calomélas ( protochlorure de mercure ) ; il meurt trois ou quatre heures après ; on soupçonne qu’il a été empoisonné. Le médecin est requis pour faire l’ouverture du corps ; il trouve le canal digestif enflammé ; il fait l’analyse des liquides , qui ne lui apprend rien sur la véritable cause de la mort; il examine les solides , comme je l’ai conseillé, et il obtient à la lin de l’expérience du mercure métallique ; tout le porte à croire qu’il y a eu empoisonnement. Cette

P R EPA RATIONS MERCURIELLES.

opinion est pourtant erronée dans le cas dont je m’occupe ; car la rougeur du canal digestif tient à une phlegmasie chronique dont le malade était tourmenté depuis long-temps ; le mercure métallique provient de la petite dose de calomélas qu’il avait prise, et qui certes ne peut pas avoir occasionné l’empoisonnement.

Je crois pouvoir indiquer les moyens propres à éviter les méprises de ce genre. Il faut savoir, 1° que le calomélas que l’on a introduit dans le canal digestif peut bien se retrouver après la mort, mais qu’alors il est le plus ordinairement appliqué sur les tissus sous forme d’une poudre blanchâtre, que l’on peut enlever en ratissant les membranes, parce qu’il ne se combine pas avec elles; 2° qu’il est insoluble dans l’eau, et que, lorsqu’on le met en contact avec de l’eau de chaux à la température ordinaire , il acquiert une couleur noire , l’oxyde de mercure étant mis à nu ; d’ailleurs , il conserve toutes ses propriétés physiques. Si par hasard il était intimement mêlé avec les substances alimentaires solides contenues dans le canal digestif, il suffirait de diviser celles-ci dans l’eau : alors le calomélas , d’un poids spécifique très considérable , gagnerait le fond du vase , tandis que les autres matières tarderaient beaucoup plus à se précipiter ; 3° que le composé qui résulte de la combinaison du sublimé corrosif avec les substances végétales ou animales , et dont l’existence suffit pour prononcer qu’il y a eu empoisonnement, n’est jamais appliqué sous forme de poudre sur les membranes du canal digestif; qu’il ne présente jamais les propriétés physiques du calomélas , parce qu’il est intimement uni avec les tissus; 4° enfin que, si on le met en contact avec de l’eau de chaux, on ne remarque aucun changement de couleur. Indépendamment de ces données, qui sont immédiatement fournies par l’expérience , le médecin peut apprendre que le malade avait pris du mercure doux, ce qui doit nécessairement contribuer à rectifier le jugement qu’il aurait pu porter d’abord.

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