‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 7 sur 85 · GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

GÉNÉRALE

INTRODUCTION

La science qui s’occupe de l’étude des poisons porte le nom de Toxicologie , mot dérivé du grec roÇtxov , poison , et \oyo; , discours.

On donne le nom de poison à toute substance qui, prise intérieurement ou appliquée dé quelque manière que ce soit sur un corps vivant, à petite dose, détruit la santé ou anéantit entièrement la vie.

M. Devergie , qui a adopté cette définition , quoi qu’il en dise , blâme toutefois l’expression de corps vivant , à laquelle il substitue les mots corps de l’homme , se fondant sur ce que telle matière est vénéneuse pour un animal et ne l’est pas pour l’homme. Nous qui savons qu’une définition n’est réellement bonne que lorsqu’elle embrasse tous les cas , nous nous garderons bien d’imiter cet auteur, et au lieu de ne l’appliquer qu’à l’homme , nous l’étendrons à tous les êtres vivants ; qu’importe que telle substance vénéneuse pour tels animaux ne le soit pas pour d’autres? elle sera un poison pour les premiers et nullement pour les derniers , tandis qu’une autre substance pourra être vénéneuse pour ceux-ci et ne pas l’être pour d’autres. La discussion placée sur ce terrain donne évidemment tort à M. Devergie, dont la définition ne comprend qu’un seul cas.

Voyons ce que l’on doit entendre par petite dose. Nous savons que l’on administre tous les jours à l’homme sain ou malade quelques milligrammes de bichlorurede mercure, d’une préparation arsenicale soluble , d’opium , de strychnine , etc. , comme médicament , sans qu’il en résulte le moindre accident. Ce n’est donc pas à des doses aussi minimes que ces substances sont vénéneuses; il faut nécessairement, pour que ces matières produisent des effets nuisibles, qu’elles soient données à des doses moins faibles , qui varieront considérablement suivant la nature de la substance, l’âge et la consti-

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tution de l’individu, etc. Ainsi l’on peut établir que, dans la grande généralité des cas, 20 centigrammes de bichlojrure de mercure ou d’une préparation arsenicale soluble, 1 gramme d’opium, et 10 à 12 centigrammes de strychnine, occasioneront un empoisonnement souvent mortel ; tandis qu’il faudra plusieurs grammes d’iode et AO ou 50 grammes d’azotate dépotasse pour déterminer un effet aussi funeste. On voit donc qu’ici il n’y a rien d’absolu, et que l’on ne saurait fixer d’une manière précise ce que l’on entend par petite dose. Nous dirons encore, relativement à ces quantités, qu’il n’est pas rare de voir des malades , placés dans des conditions particulières , supporter sans accident des doses considérables d’une substance vénéneuse , tandis qu’à des doses beaucoup moins fortes ces mêmes substances produiraient des effets fâcheux chez les mêmes individus à l’état normal Nous pourrions citer les effets du tartre stibié dans les phlegmasies des poumons, du chlorure de baryum , de l’azotate de potasse, etc. , dans d’autres affections. S’aviserait-on de dire que ces substances vénéneuses ne sont pas délétères pour l’homme, parce qu’elles ne l’empoisonnent pas , même à des doses très fortes ? Non certes ; on se contentera d’établir que ces matières, réellement vénéneuses dans la grande généralité des cas, ne le sont pas aux mêmes doses dans certaines conditions.

Il est impossible d’étudier d’une manière complète une substance vénéneuse , sans considérer ses rapports avec la chimie , l’histoire naturelle , la physiologie , la pathologie et l’anatomie pathologique. En effet, comment pourrait-on se flatter de distinguer les divers poisons tirés du règne minéral sans connaître les propriétés chimiques qui les caractérisent lorsqu’ils sont dans leur état naturel , ou lorsqu’ils sont masqués, combinés ou décomposés par leur mélange avec les aliments végétaux ou animaux? L’histoire naturelle ne nous fournit-elle pas les moyens de caractériser les poisons du règne organique dont la plupart échappent malheureusement aux recherches analytiques les plus rigoureuses ? L’action irritante , stupéfiante , etc. , de certaines substances vénéneuses, en dérangeant les diverses fonctions de l’économie animale, peut-elle s’expliquer sans les lumières de la physiologie? N’est-il pas du ressort de la pathologie de s’occuper soigneusement du traitement des maladies auxquelles les poisons donnent lieu , soit en faisant usage des moyens connus , soit en cherchant de nouvelles substances capables de détruire et d’anéantir leurs effets délétères ? Enfin, l’anatomie pathologique ne perfectionne-t-elle pas l’étude de ces substances, çn nous éclairant, par l’examen des divers organes, sur les lésions multipliées qui peuvent être le résultat de leur action ? Il n’est pas douteux qu’il pe faille avoir recours à chacune de ces sciences, les

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interroger d’abord séparément , pour pouvoir mieux ensuite saisir leurs dépendances mutuelles, et les secours qu’elles peuvent se prêter.

Des recherches chimiques , faites avec soin sur les poisons minéraux et végétaux ; l’observation attentive des caractères fournis par les diverses substances vénéneuses du règne organique ; les expériences sur les animaux vivants , dans le dessein de constater le trouble des fonctions et les causes variées d’un genre de mort aussi rapide ; des faits cliniques recueillis avec exactitude et enrichis du résultat des ouvertures des cadavres; enfin, des essais sur les animaux vivants pour fixer nos idées sur les contre-poisons : tels sont les moyens capables d’enrichir la Toxicologie. L’utilité de suivre cette marche a été sentie par les bons esprits : aussi avons-nous vu paraître successivement d’excellentes monographies sur Y arsenic , le sublimé .corrosif, le cuivre, les acides azotique, cyanhydrique, etc. Ces traités particuliers sont malheureusement en très petit nombre, et les objets n’y sont pas envisagés sous tous les rapports ; la partie chimique ou médico-légale de l’empoisonnement est surtout négligée ; on voit presque toujours leurs auteurs faire choix des propriétés les moins saillantes des substances vénéneuses, les exposer souvent d’une manière erronée , et rendre par conséquent impossible la solution d’un problème très difficile par lui-même. En vain le médecin requis par le magistrat aurait-il recours à leurs écrits; tout ce qu’il pourrait y puiser serait vague et insuffisant.

On peut juger d’après cela combien il est important d’insister d’une manière particulière sur cette partie de la toxicologie, afin de donner le moyen de rejeter une foule de caractères de peu de valeur, de rectifier ceux qui sont mal exposés, et de leur en substituer d’autres exacts et faciles à constater. Un pareil travail offre les plus grandes difficultés, et par le nombre prodigieux des poisons qu’il doit embrasser, et par les diverses décompositions que plusieurs d’entre eux peuvent jsubir.

Peut-on tirer un avantage réel pour l’étude de la toxicologie d’une classification des divers poisons connus, et ne vaut-il pas mieux les décrire par ordre alphabétique? Telle est la question que j’ai souvent entendu agiter. Je n’hésite pas un instant à me prononcer en faveur de la classification, surtout lorsqu’elle est fondée sur des faits physiologiques incontestables : nul doute qu’elle 11e simplifie alors l’étude de cette science. En réunissant dans un même groupe les poisons qui exercent une action analogue sur l’économie animale, en décrivant avec soin toutes les altérations qu’ils font subir à nos organes et par conséquent à nos fonctions, en généralisant en un mol les symptômes auxquels ils donnent naissance, on sent combien P histoire particu-

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lière de chacun d’eux doit être facilement saisie par le médecin. Au contraire, de quelle utilité peut être pour l’homme de l’art une description faite par ordre alphabétique? La séparation des substances qui devraient être réunies à raison de leurs rapports intimes , des répétitions fastidieuses dans les détails , tels sont les inconvénients attachés à cette marche peu scientifique, et dont tout esprit juste sent l’insuffisance.

Mais, il faut l’avouer, quelque nombreuses que soient les expériences et les observations sur l’empoisonnement , je ne les crois pas encore suffisantes pour établir une classification à l’abri de tout reproche ; une pareille tâche me paraît tellement au-dessus de nos forces, que je renonce à la remplir pour le moment. Je vais faire ressortir en peu de mots les difficultés d’un pareil travail.

A. On ne peut classer les poisons d’une manière convenable qu’autant que l’on connaît au juste l’organe sur lequel ils agissent et le genre d’altération qu’ils y déterminent ; cette connaissance 11e peut être acquise que par l’étude approfondie des symptômes qu’ils développent et des lésions qu’ils font naître : or, ces symptômes et ces lésions varient dans un très grand nombre de cas , suivant les doses. Ainsi , lorsqu’on introduit dans l’estomac une forte dose d’un poison irritant très énergique, l’animal est agité de mouvements convulsifs effrayants ; il expire au bout de quelques minutes, et on ne découvre après la mort qu’une légère phlogose du viscère qui a reçu le poison. Au contraire, si la substance irritante a été administrée à petite dose souvent réitérée , l’animal tombe dans un grand état d’insensibilité ; l’estomac et les intestins s’enflamment , s’ulcèrent, etc, ; la mort, dans ce cas, n’a ordinairement lieu qu’au bout de plusieurs jours; elle est évidemment le résultat de l’altération organique du canal digestif. Objectera-t-on par hasard que dans les deux cas dont je viens de parler, le poison agit de la même manière, mais qu’il détermine des affections dont l’intensité varie ? Si cela était ainsi , il faudrait admettre qu’une légère inflammation de l’estomac, produite par une forte dose de poison , est capable d’occasionner la mort dans l’espace de quelques minutes, fait qui n’est pas admissible.

B. Comment peut-on classer méthodiquement cette innombrable série de poisons qui paraissent agir sur le système nerveux d’une manière si variée, et qui 11c laissent après la mort aucune trace de leur action ? On peut, à la vérité, en former deux groupes naturels : 1° ceux qui déterminent l’excitation de la moelle épinière, et qui sont en très petit nombre ; 2° ceux qui agissent sur le cerveau ou sur les autres parties du système nerveux. Mais, en admettant cette division , combien le dernier groupe 11e comprendrait-il pas de sub-

stances disparates ! L’idée de partager ces groupes en deux classes , qui renfermeraient l’une les poisons excitants et l’autre les poisons débilitants du système nerveux, ne me semble pas plus heureuse. D’ailleurs, que deviendraient alors les substances vénéneuses dont l’action sur ce système ne pourrait être comprise dans aucune de ces sections? Les altérations dont le système nerveux est susceptible, dans ses diverses parties, ne sont pas encore assez bien connues pour qu’il soit permis de fonder sur elles une classification raisonnée.

C. J’aurai occasion de démontrer par la suite que, dans certains cas y le même poison détruit la vie par des mécanismes différents, suivant qu’il est introduit dans l’estomac, appliqué sur le tissu cellulaire ou injecté dans les veines. Quel parti prendra-t-on pour classer ces sortes de substances? Si l’on s’attache à leur action extérieure, on les rangera dans un cadre différent de celui où on les placera si on a égard à leur action sur les veines ou sur l’estomac.

On sentira maintenant le vide et le peu d’importance de la classification proposée dans ces derniers temps par M. Giacomini, dans un ouvrage beaucoup trop volumineux, intitulé : Trattaio füosofico sperimentaïe de soccorsi therapeutiçi (5 vol. in-8°). L’auteur, reproduisant au reste les idées de Guérin, classe les poisons à l’instar des médicaments en hypersthénisants et en hyposthénisants ; on voit bien qu’en rangeant ainsi des substances dont l’action est si variée , M. Giacomini ne s’est jamais donné la peine d’examiner les faits.

Les observations qui précèdent, et une multitude d’autres que suggérera la lecture de ce Traité, m’engagent à adopter provisoirement la classification de Yicat modifiée , contre laquelle je pourrais pourtant faire de graves objections. Tous les poisons seront rangés en quatre classes, savoir : celle des poisons irritants, celle des poisons narcotiques, celle des poisons narcotico-dcrcs , et celle des poisons septiques.

COXSI DÉIUÏIOYS «ÉXÉKAIiES.

Sur les moyens qui doivent être mis en usage lorsqu'on se propose d’étudier

avec succès une substance vénéneuse.

La question la plus compliquée sur l’empoisonnement ne peut être éclaircie d’une manière satisfaisante qu’autant (pie l’on est en état de résoudre les trois problèmes suivants : 1° Quelle est l’action que le poison exerce sur l’économie animale ? 2° Quels sont les médicaments propres à combattre scs effets ou à l’empêcher d’agir? 3° Comment peut-on constater sa nature avant et après la mort? Je crois pouvoir

établir, pour la solution de chacun de ces problèmes, des préceptes généraux dont la connaissance facilitera singulièrement l’histoire des poisons en particulier.

PREMIER PRORLÈME.

Déterminer quels sont les moyens les plus propres à faire connaître l’action des substances vénéneuses sur l’économie animale.

Il suffit de réfléchir un instant pour être convaincu que ce problème doit être résolu par des expériences tentées sur les animaux vivants et par des observations recueillies chez l’homme. Le chien est, parmi les animaux que l’on peut se procurer facilement, celui qui, par sa structure, ressemble le plus à l’homme, et qui, par conséquent , fournit les résultats les plus applicables. En admettant ce fait, qui est exact, comme je le démontrerai incessamment dans un article ex professo, on est naturellement conduit à choisir cet animal pour faire les recherches dont je parle.

Expériences. — On applique sur diverses parties du tissu cellulaire sous-cutané une dose déterminée d’un poison quelconque; on en introduit dans l’estomac , dans le rectum, dans les veines, dans les cavités thoracique et abdominale , etc. ; on note soigneusement les divers symptômes qui se manifestent , l’ordre suivant lequel ils se succèdent et l’époque de leur apparition. Dès que les animaux sont morts, on ouvre les cadavres; on examine attentivement les organes contenus dans les diverses cavités , afin de découvrir leurs altérations superficielles ou profondes; on s’occupe des principaux fluides, tels que le sang, labile, l’iirine, de l’irritabilité des muscles, etc. Lorsque, par ces moyens, on est parvenu à pouvoir comparer les symptômes que l’animal a éprouvés aux altérations de ses tissus ou de ses fluides, ou est souvent en état de conclure quel est le mode d’action de la substance vénéneuse, et d’indiquer les organes qui ont été primitivement ou secondairement altérés. Mais il s’en faut de beaucoup qu’il en soit toujours ainsi.

Combien de fois , surtout lorsqu’il s’agit des poisons irritants , n’eston pas embarrassé pour déterminer s’ils ont été absorbés ou non , si leur action meurtrière est locale, ou bien si elle est l’effet de leur transport dans la circulation, et de l’irritation subséquente d’un viscère essentiel! Mais admettons que l’on soit parvenu à décider que l’absorption a eu lieu ; si l’on ne découvre aucune altération dans la texture des organes ni des fluides , ce qui n’est pas rare , et que d’ailleurs les symptômes ne soient pas de nature à faire connaître l’organe

lésé , quelle conséquence peut-on tirer ? On est obligé d’accuser le système nerveux. Les connaissances que nous avons sur les lésions infinies dont ce système est susceptible sont si bornées, qu’il serait inutile de chercher à donner une solution satisfaisante des divers cas où il peut être affecté : cependant il est parfaitement démontré qu’une multitude de causes peuvent l’altérer, et développer des affections qui n’ont entre elles que très peu de ressemblance. Parcourons le cadré des aliénations mentales si bien tracé par le célèbre Pinel; combien ne serons-nous pas frappés en examinant successivement un maniaque furibond et un idiot, et quel rapport découvrirons-nous encore entre ces affections et l’épilepsie, la paralysie et une multitude de névroses, si ce n’est qu’il y a un dérangement dans la sensibilité et dans les phénomènes qui en dépendent?...

Avant les expériences du docteur Blake , on était assez disposé à admettre que dans beaucoup de cas le système nerveux pouvait être atteint diversement par les poisons qui l’avaient touché , même avant d’avoir été absorbés. Ce physiologiste distingué a suffisamment prouvé en expérimentant sur plusieurs substances et notamment sur les sels de baryte et de strychnine , 1° qu’il existe toujours un rapport direct entre le temps que met un poison à agir et la rapidité de la circulation ; 2° que. chez les animaux sur lesquels il a opéré il s’écoule toujours entre l’introduction du poison dans le système vasculaire et les symptômes un intervalle suffisant pourquele sang altéré par ce poison parvienne aux capillaires du tissu sur lequel ce poison exerce son action délétère (Edinburgh medical and surgical journal , oct. 1841).

L’absorption de certains poisons est mise hors de doute par les expériences suivantes : 1° Tiedemann et Gmelin ont reconnu, dans le sang des veines mézaraïques et de la veine splénique de plusieurs chiens, de l’acétate de plomb qu’on leur avait fait avaler; 2° le sang tiré de la veine porte et de la veine splénique des chevaux à qui on avait fait

prendre du cyanure de mercure ou du chlorure de baryum, renfermait également ces substances (1) ; 3° Wœhler a trouvé, dans l’urine des chiens et des chevaux, (h1 l’iode, du foie de soufre, de l’azotate de potasse, du sulfocyanure de potassium, de l’acide oxalique , de l’acide tartriqueet de l’acide citrique qu’il leur avait administrés (2); h° les acides arsénieux , arsénique , les arsénites et les arséniatcs solubles, le tartre stibié, les sels solubles de cuivre, etc. , introduits dans l’es-

4 Recherches sur lu roule que prennent diverses substances pour passer de

l'estomac et des intestins dans le sang, traduction de Heller. Paris, 1821.

, 2) Expériences sur le passage des subslunces dans l'urine (Journal des Progrès des sciences et institutions médicales, I*r volume, année 1827 .

tomac ou appliqués à l’extérieur passent clans le sang et sont portés dans tous nos tissus comme je l’ai démontré en 1839 (1). J’ai prouvé depuis que l’iode, la potasse, la baryte et les sels solubles qu’elle fournit, le foie de soufre, l’azotate de potasse, les acides minéraux tels que l’acide sulfurique , l’acide azotique et l’acide chlorhydrique , etc. , l’ammoniaque, le chlorhydrate d’ammoniaque, l’eau de javelle , les sels de plomb , de mercure, d’or, d’argent, etc. , sont dans le même cas (2).

D’autres poisons sont encore évidemment absorbés, quoique leur existence dans le sang et dans nos viscères n’ait pas été constatée, soit parce qu’on ne les a pas cherchés, soit parce que les moyens employés pour les déceler étaient insuffisants, soit enfin parce que les expériences n’ont pas été tentées en temps opportun ; les faits propres à appuyer cette dernière assertion ne sont pas rares : 1° on retire de l’arsenic ou de l’antimoine des viscères d’un animal empoisonné par une préparation arsenicale ou par le tartre stibié , si l’on agit à une certaine époque de la maladie ; plus tard on ne découvre plus un atome de ces métaux dans les mêmes viscères, et on peut en retirer de l’ urine; 2°M. Lassaigne injecta deux grammes d’acétate de morphine dans la veine crurale d’un chien et un gramme 60 centigrammes dans la veine jugulaire d’un cheval. Le sel ne fut point retrouvé dans le sang retiré d’une saignée pratiquée sur le chien , non plus que dans le sang obtenu de la jugulaire du cheval opposée à celle qui avait subi l’injection ; cette dernière saignée avait été faite cinq quarts d'heure après l’introduction du poison. Dans une expérience analogue, la saignée avait été pratiquée dix minutes après l’injection : alors on put découvrir la morphine dans l’extrait alcoolique du sang (3).

On peut juger de la rapidité avec laquelle les poisons sont absorbés et s’assurer delà réalité de l’absorption par les recherches intéressantes que le docteur Blake a publiées dans Y Edinburgh journal de janvier 1860. Déjà le professeur Héring, de Stuttgard, avait tenté plusieurs expériences sur cet objet avec du cyanure de potassium et avait obtenu des résultats analogues. ( Voy. Journal des Progrès , tom. X, année 1828). Quatre grammes d’ammoniaque concentrée sont injectés avec 20 grammes d’eau dans la veine d’un chien ; pendant ce temps on tenait tout auprès et au-dessous de ses narines une baguette de verre qu’on venait de plonger dans de l’acide chlorhydrique très fort; à peine quatre secondes s’étaient écoulées depuis l’introduction de la première goutte de la solution d’ammoniaque dans les veines,

(1) Mémoires de V Académie royale de Médecine, T. 8% année 18 40,

(2) Journal de Chimie médicale, année 1842.

( i) Jauni, de Pharm., avril 1824 , Mémoire de M, Lassaigne.

que déjà on remarquait la présence de cet alcali dans l’air expiré aux vapeurs blanches abondantes qui se dégageaient autour de la baguette de verre imbibé d’acide chlorhydrique. En quatre secondes, l’ammoniaque avait donc passé de la veine jugulaire dans les cavités droites du cœur, et de là dans les capillaires pulmonaires, et enfin avait traversé toute l’étendue des voies aériennes.

2° Vupas antiar, l’acide arsénieux, l’acide oxalique, l’infusion de tabac, injectés en solution dans les veines, arrêtent les mouvements du cœur dans l’espace de sept à quatorze.secondes.

3° Des expériences semblables faites avec la noix vomique et d’autres poisons d’une grande énergie ont prouvé qu’il s’écoulait toujours entre le moment où le poison est mis en contact avec l’économie animale, et celui où commencent les premiers accidents, un intervalle au moins de douze ou quinze secondes, intervalle qui suffit pour expliquer la transmission des principes vénéneux par la circulation, sans qu’on ait besoin d’admettre l’action du système nerveux pour expliquer cette transmission. Mais l’auteur va plus loin encore et démontre par une autre série d’expériences que plus la partie du système vasculaire dans laquelle on introduit le poison est près des centres nerveux, plus son action est rapide; et cela se conçoit, puisqu’on injectant dans l’aorte un poison qui agit sur les centres nerveux, la distance qu’il doit parcourir pour parvenir à ces centres est beaucoup moindre que quand on l’injecte dans le système veineux. Ainsi on fait arriver dans l’aorte, au moyen d’un tube introduit dans l’artère axillaire, 25 centigrammes de woorara dissous dans 8 grammes d’eau; les premiers symptômes de l’action du poison se développent au bout de sept secondes, tandis qu’il faut vingt secondes si la dissolution a été injectée dans la veine jugulaire.

4" De la strychnine injectée dans la veine jugulaire est arrivée très promptement aux extrémités capillaires des artères coronaires. Ce transport s’est opéré chez le cheval en seize secondes , chez le chien en dix, chez le lapin en onze et chez le poulet en six. (Ibid., janvier 1841 ).

5° Le simple contact du poison avec une large surface ne produit pas d'action generale , tant que le poison n’est pas entré dans la grande circulation. Après avoir ouvert l’abdomen d’un chien , on lui pra¬

tiqua la ligature des vaisseaux qui traversent le foie, puis on lui injecta dans l’estomac, par une ouverture faite aux parois abdominales , 12 grammes d’acide cyanhydrique de Sclieele. Dix minutes se passent sans qu’on observe le plus léger effet. Alors on retire la ligature appliquée sur la veine porte , et au bout d'une minute l’elTet du poison commence 'a se manifester. La ligature est aussitôt réappliquée, mais

l’animal allait périr si on n’eût eu recours à la respiration artificielle. Au bout de huit minutes ce chien était assez bien pour respirer sans ce secours; on retire encore une fois la ligature , et l’animal mourut deux minutes après. ( Ibid. , janvier 1840. )

Cherchons maintenant à exposer les considérations qui nous feront admettre ou rejeter Y absorption quand la substance vénéneuse ne sera pas décelée dans le sang ou dans les viscères.

A. 11 est évident que si la substance vénéneuse appliquée sur le tissu cellulaire n’exerce qu’une légère action locale , et détermine , peu de temps après son application, des vomissements, des vertiges, des mouvements convulsifs, et la mort, dans l’espace de quelques heures , on doit admettre qu 'elle a été absorbée.

B. A plus forte raison affirmera-t-on, sans craindre de se tromper, que la substance vénéneuse a été absorbée dans le cas où son application sur le tissu cellulaire a été immédiatement ou presque immédiatement suivie de symptômes plus ou moins graves, terminés par la mort, et qu’à l’ouverture du cadavre on découvre des inflammations dans les poumons, dans le cœur ou dans le canal digestif. Il paraît encore certain qu 'elle a été absorbée , mais d’une manière lente, lorsqu’étant peu soluble dans l’eau, son application sur le tissu cellulaire n’est suivie d’aucun symptôme remarquable avant vingt-quatre ou trente-six heures, que la mort tarde deux ou trois jours à survenir, et que l’action locale inflammatoire, peu intense, ne peut pas être regardée comme cause de la mort.

C. Nui doute que le poison ne soit absorbé dans les cas où son application extérieure et son introduction dans l’estomac , le rectum , les veines , les cavités thoracique et abdominale, sont exactement suivies des mêmes symptômes , et où la mort a lieu d’autant plus vite que les parties avec lesquelles il a été mis en contact le font communiquer plus promptement avec le sang , ou bien contiennent un plus grand nombre de vaisseaux absorbants lymphatiques et veineux.

D. Il est encore très facile de conclure que la substance vénéneuse n'a pas été absorbée lorsque son application sur le tissu cellulaire n’est suivie d’aucun symptôme général , et qu’elle s’est bornée à produire une escharre étendue.

E. Mais pourra-t-on conclure que la substance vénéneuse a été absorbée dans les cas où elle développe une inflammation très intense du tissu cellulaire avec lequel elle a été mise en contact , que la mort a lieu du premier au deuxième jour, que l’animal n’a point vomi, que l’on ne découvre aucune lésion des organes principaux après la mort, et que cependant le poison est dissous dans l’eau et placé près des vaisseaux lymphatiques et d’une multitude de ramifications vei-

ncuses? Plusieurs substances, parmi lesquelles je citerai l’euphorbe, Yiatropha curcas, etc., sont dans ce cas. Je pense, 1° qu’il est inutile d’admettre l’absorption d’aucune de ces matières pour expliquer les phénomènes qu’elles produisent ; 2° qu’il est pourtant probable qu’elles sont absorbées. La première de ces propositions paraîtra évidente lorsqu’on se rappellera que l’application de ces substances détermine une inflammation intense accompagnée de vives douleurs , qui peut être comparée à une brûlure étendue ; or, nous savons que , dans les affections de cette nature , la lésion sympathique du système nerveux a souvent occasionné chez les animaux une mort prompte sans qu’il y ait eu absorption. Comment le système nerveux a-t-il été affecté?... Quoi qu’il en soit , tout porte à croire qu’indépendamment de l’irritation locale qu’elles déterminent, ces substances sont absorbées, et vont porter leur action sur quelques uns des organes les plus importants de l’économie animale.

Après avoir exposé les principales données à l’aide desquelles on peut décider si une substance vénéneuse a été absorbée , lorsqu’on ne la découvre pas dans le sang ou dans la trame de nos tissus , je dois faire connaître un certain nombre de résultats relatifs à leur absorption :

1° Les émissions sanguines favorisent l’absorption des poisons.

2° On peut établir d’une manière générale que Y absorption d’une substance vénéneuse soluble dans l’eau ou dans un autre liquide est beaucoup plus rapide lorsqu’elle est employée dissoute que dans le cas où elle est solide; ainsi la dissolution d’extrait aqueux d’opium déterminera des effets funestes peu de minutes après son application sur le tissu cellulaire de la cuisse , tandis que le même extrait solide et à la même dose agira beaucoup plus lentement.

3° On se tromperait pourtant si on niait l’absorption d’un certain nombre de poisons peu solubles; en effet , l’acide arsénieux, dont la solubilité dans l’eau est si peu marquée, est absorbé avec rapidité, car il suffit d’en appliquer vingt ou vingt- cinq centigrammes à l’état solide sur le tissu cellulaire sous-cutané d’un chien assez fort pour déterminer la mort au bout de quelques heures.

4° L’absorption des poisons appliqués à l’extérieur est en général plus considérable dans les parties qui contiennent un plus grand nombre de vaisseaux absorbants lymphatiques et veineux. Cependant il est des cas dans lesquels le lieu sur lequel ils sont appliqués n’influe en aucune manière sur l’énergie de cette fonction ; (pie l’on mette vingt-cinq centigrammes’d’acide arsénieux sur le tissu cellulaire du dos ou de la partie interne delà cuisse d’un chien, la mort aura lieu dans l’un et l’autre cas au bout de trois, quatre ou six heures; il

arrivera meme que le chien sur le dos duquel le poison aura été appliqué périra plus vite, tout étant égal d’ailleurs; au contraire, la même dose de sublimé corrosif occasionnera la mort au bout de quinze à vingt-quatre heures si on a mis ce sel en contact avec le tissu cellulaire de la cuisse , tandis que l’animal vivra six ou sept jours si le sel a été appliqué sur le dos.

5° L’absorption de certaines substances vénéneuses a lieu sans qu’elles soient immédiatement en contact avec les tissus des animaux. Ainsi le sel ammoniac (chlorhydrate d’ammoniaque) , d’après les expériences de M. Smith, est absorbé lorsqu’on l’introduit dans un sachet de linge que l’on applique sur le tissu cellulaire de la parlie interne de la cuisse d’un chien. Il en est de même de l’acide arsé¬

nieux, etc.

6° Il est des substances vénéneuses qui sont entièrement absorbées, et dont on ne trouve aucune trace lorsqu’après la mort on examine attentivement les parties sur lesquelles elles avaient été appliquées. Il en est au contraire un très grand nombre dont l’absorption n’est que partielle , et que l’on retrouve en grande partie sur le lieu où elles avaient été posées. Ainsi, que l’on applique sur le tissu cellulaire huit grammes d’une poudre végétale vénéneuse, il pourra se faire qu’après la mort de l’animal il en reste encore cinq , six ou sept grammes : il semble qu’il n’y ait eu d’absorbé que la partie active. Dans d’autres circonstances , lorsqu’on applique , par exemple , sur le tissu cellulaire la partie éminemment vénéneuse d’une poudre végétale , la totalité n’est pas absorbée, parce que la vie est promptement détruite, et que l’absorption cesse avec elle.

7* On peut empêcher l’absorption de plusieurs substances vénéneuses , et peut-être de toutes celles qui sont appliquées à l’extérieur, en employant une pompe aspirante (sorte de ventouse) que l’on fait agir sur toute la surface de la plaie sur laquelle on a mis le poison. Le docteur Barry, médecin anglais , a lu à l’Académie royale de Médecine , dans le courant d’août 1825, un mémoire intéressant sur cet objet, dans lequel il établit que des animaux soumis à l’influence de la strychnine et de l’acide cyanhydrique à des doses suffisantes pour les faire périr, ne meurent pas, et se rétablissent même assez promptement, si on applique la ventouse à temps et qu’on la laisse agir au moins pendant une demi-heure. Ces expériences, dont les résultats sont exacts, portent l’auteur à croire, non seulement que la ventouse pompe la partie du poison qui n’a pas été absorbée, mais encore une portion de celui qui est déjà dans les vaisseaux veineux et lymphatiques, celle, par exemple, qui avoisinerait la plaie. Quoiqu’il en soit de celte dernière opinion^, je pense qu’il serait utile de déterminer

sur un plus grand nombre de substances vénéneuses, et notamment sur le venin de la vipère , les diverses époques de l’empoisonnement auxquelles il est encore possible d’empêcher l’absorption. Le traitement de la morsure de reptiles venimeux et des animaux enragés peut être singulièrement perfectionné par les travaux ultérieurs qui pourraient être faits à cet égard.

Observations. — Indépendamment des moyens que les expériences fournissent aux physiologistes pour déterminer le mode d’action des substances vénéneuses , ou doit encore tirer parti de Y observation des effets qu’elles produisent sur l’homme qui , par une cause quelconque , est soumis à leur influence. Mais les secours tirés de cette source sont beaucoup plus limités qu’on ne le croirait d’abord : en effet, 1” les cas d’empoisonnement chez l’homme sont heureusement trop rares pour que l’on puisse observer un assez grand nombre de fois les phénomènes déterminés par l’immense série des poisons connus; 2° l’influence de l’âge, de la constitution et des passions sur les symptômes développés par les substances vénéneuses est trop marquée pour que deux individus empoisonnés par la même matière présentent exactement le même état , et soient propres à l’étude des poisons ; 3° la rapidité avec laquelle certaines substances vénéneuses sont vomies et expulsées par les selles , la nécessité dans laquelle on est de favoriser promptement ces évacuations pour rétablir la santé des individus empoisonnés, sont autant d’obstacles qui s’opposent à ce que l’on apprécie tous les effets qu’aurait produits le poison si l’individu eût été abandonné à lui-même ; U° enfin il est rare que l’on puisse observer sur l’homme les symptômes développés par les poisons appliqués à l’extérieur, introduits dans les veines, la plèvre ou le péritoine : or, il est presque impossible de connaître au juste l’action des poisons si on n’a pas constaté les effets qu’ils déterminent lorsqu’ils ont été mis en contact avec ces différents tissus. Il suit de ces diverses considérations que Y étude physiologique des poisons doit avoir pour base les expériences sur les animaux, et que les observations d’empoisonnement chez l’homme, lors même qu’clles sont bien faites, sont loin d’être aussi utiles qu’on pourrait l’imaginer au premier abord.

Je dirai h celte occasion qu’Anglada et après lui M. Devergie ont confondu des choses qui ne devraient pas l’être. Ainsi, de ce qu’il faut une dose plus forte ou plus faible d’un poison pour produire chez l’homme et chez les chiens un certain nombre d’effets déterminés, s’ensuit-il que ces effets doivent être différents? Non, certes; et ces médecins auraient pu s’en convaincre s’ils s’étaient donné la peine de faire quelques expériences.

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