‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 82 sur 85 · EMPOISONNEMENT PAR L’ ARSENIC · texte numérisé non relu

EMPOISONNEMENT PAR L’ ARSENIC

suspectes à l’aide de l’azotate de potasse, et j’ai prié M. Jacquelain de vouloir bien agir sur 85 grammes du foie d’un chien empoisonné par l’acide arsénieux, tandis que j’opérerais avec le nitre sur la même proportion du même foie. Après avoir décomposé la matière par le chlore , M. Jacquelain a placé la liqueur dans un appareil de Marsh, et a fait passer le gaz hydrogène arsénié pendant plusieurs jours à travers une dissolution de chlorure d’or. De mon côté, j’ai décomposé le foie par l’azotate de potasse , puis par l’acide sulfurique (voy. p. 402) , et j’ai introduit la liqueur dans un appareil de Marsh semblable à l’autre; j’ai également fait passer le gaz hydrogène arsénié pendant plusieurs jours à travers une dissolution de chlorure d’or; la proportion de sulfure d’arsenic recueilli a été de beaucoup inférieure à celle qui a été retirée par le procédé de M. Jacquelain. Il faut noter que dans les deux expériences , les flacons étaient bouchés de même, et lutés avec de la cire d’Espagne, que l’acide était introduit à l’aide d’un tube en S , et que la quantité ch acide employé éta it exactement la même , et plus que suffisante pour enlever aux liqueurs la totalité de l’arsenic qu’elles contenaient.

J’ai voulu savoir si après l’action du chlore sur une matière organique déjà pourrie , la liqueur pourrait être introduite sans inconvénient dans un appareil de Marsh. Pour cela, j’ai traité par cet agent une portion d’un foie d’homme que j’avais enterré trois semaines au paravant à la profondeur de 40 centimètres ; la liqueur obtenue, après l’action du chlore, introduite dans cet appareil, a donné une telle quantité de mousse qu’il m’a été impossible de continuer l’expérience.

Je conclus de ces faits : 1° que le procédé de M. Jacquelain est sans contredit le meilleur qui ait été proposé jusqu’à ce jour pour extraire l’arsenic d’une matière organique non pourrie, parce qu’il fournit la totalité du métal que renferme cette matière, et qu’il est indispensable, dans certaines expertises médico-légales où la proportion d’arsenic contenue dans un organe est très faible, d’employer la méthode la plus propre à déceler les plus minimes proportions d’un composé arsenical ;

2° Qu’il est par conséquent nécessaire de le mettre en pratique toutes les fois que l’on voudra doser la quantité d’arsenic renfermée dans une matière organique. Je ne saurais partager à cet égard l’opinion exprimée par M. Lassaigne (J. de Ch. méd . , année 1840, p. 682), savoir, que lorsque l’acide sulfurique étendu agit sur du zinc, dans un appareil de Marsh, ce métal retient 13/30 de l’arsenic que contenait la liqueur suspecte ; car M. Jacquelain s’est assuré, en introduisant dans cet appareil une proportion déterminée d’acide arsénieux, que

DES POISONS IRRITANTS

l’on recueillait exactement la môme proportion de cet acide en procédant comme il l’indique ;

3° Qu’il est en effet préférable à celui quia été proposé par l’Académie des sciences, lorsqu’il s’agira de doser l’arsenic , parce que la destruction de la matière organique par le chlore n’offre aucun des inconvénients que présente la carbonisation par l’acide sulfurique (voy. page 406), et que d’ailleurs il est aisé de se convaincre, comme l’a fait M. Jacquelain, qu’en se bornant à décomposer le gaz hydrogène arsénié par la chaleur dans un tube de verre enveloppé de clinquant, on perd une portion d’arsenic qui ri est pas perdue si l’on fait arriver dans du chlorure d’or la portion de gaz hydrogène arsénié qui n’a pas été décomposée dans l’appareil de l’Institut ;

4° Qu’il doit également être préféré , pour le même objet , à celui que j’ai adopté et décrit à la page 402, parce que l’on perd une quantité notable d’arsenic, soit pendant l’incinération des matières organiques par le nitre, soit lorsqu’on chauffe le gaz hydrogène arsénié à la lampe à alcool, là où est placée l’amiante;

5° Que malgré tous ces avantages, il n’est guère possible de supposer qu’il soit souvent employé dans les expertises médico-légales, parce qu’il faut pour l’exécuter un appareil compliqué et formé de plusieurs pièces, dont quelques unes même ne se trouvent que dans les laboratoires les mieux fournis, et que d’ailleurs il se compose d’une série d’opérations nombreuses, fort longues et délicates (1).

6° Qu’il n’est pas susceptible d’application dans les cas nombreux où les experts sont obligés d’agir sur des matières organiques inhumées depuis quelque temps et déjà pourries, à cause de la quantité de mousse qui se développe alors, et qui empêche l’appareil de Marsh de fonctionner.

Je ne terminerai pas sans dire que, dès l’année 1836 , j’avais proposé de détruire par le chlore la matière organique combinée avec le sublimé corrosif, et que ce procédé avait été attaqué par M. Devergie, qui , plusieurs années auparavant , avait prescrit de dissoudre cette matière dans l’acide chlorhydrique faible avant de la soumettre à l’action du chlore : or, il est aisé de s’assurer que la dissolution préalable dans l’acide chlorhydrique est non seulement inutile, mais nuisible (voyez page 563, expér. 3 ).

(1) Je démontrerai ( voy. p. 73) du t. 2e) qu’il n’est pas nécessaire dans une expertise médico-légale de doser l’arsenic, et qu’il serait même dangereux d'introduire dans les recherches de ce genre un pareil élément de perturbation.

EMPOISONNEMENT PAU r’aRSENIC.

Procédé pour découvrir l’arsenic faisant partie d’une matière organique.

Voici le procédé qui me paraît devoir être préféré, tant à cause de sa simplicité, que parce qu’il fournit beaucoup plus d’arsenic que ceux qui étaient connus avant que M. Jacquelain eût publié celui qui vient d’être décrit. On décompose la matière organique par un courant de chlore gazeux, comme il a été dit à la page 705, en ayant soin défaire passer le chlore dans un flacon contenant 120 grammes d’eau, dans laquelle on a préalablement dissous quelques décigrammes de potasse à l’alcool afin de le laver; on bouche le ballon et on laisse réagir jusqu’au lendemain , puis on jette sur un linge fin , lavé à l’eau distillée aiguisée d’acide chlorhydrique.

On chauffe la liqueur dans une cornue , à laquelle est adapté un récipient, jusqu’à ce qu’elle soit réduite au cinquième de son volume à peu près (1) ; on la laisse refroidir, et on la traite par l’alcool concentré marquant 38 ou AO degrés, qui dissout l’acide arsénique produit par l’action du chlore, et coagule la majeure partie de la petite quantité de matière organique qui était restée dans la liqueur après l’action du chlore; on fdtre. La liqueur, acidulée par l’acide chlorhydrique, est soumise à un courant de gaz acide sulfhydrique , qui ne tarde pas à la jaunir et à la troubler; lorsqu’elle est saturée, on la fait bouillir pendant 15 à 20 minutes, afin de décomposer l’acide arsénique, de volatiliser l’excès d’acide sulfhydrique, et d’obtenir du sulfure d'arsenic jaune. Lorsque ce sulfure est déposé, on décante et on filtre; la liqueur est évaporée jusqu’au cinquième de son volume pour la débarrasser de l’alcool, puis introduite dans l’appareil de Marsh, décrit à la page 382, si ce n’est qu’au lieu du tube droit N, on emploie un tube recourbé en S, afin d’éviter le dégagement d’une portion de gaz hydrogène arsénié, qui a lieu avec un tube droit. Le bouchon et l’ouverture du flacon A , qu’il ferme , doivent être scellés avec de la cire d’Espagne, autrement , il s'échapperait par ce bouchon et par cette ouverture une certaine quantité de gaz hydrogène arsénié. Il est possible qu'en agissant ainsi, on obtienne avec cette liqueur un peu d’arsenic qui aurait échappé à l’aclion du gaz acide sulfhydrique.

Quant au précipité jaune de sulfure d’arsenic, après l’avoir lavé à plusieurs reprises pour lui enlever une partie de la matière organique, et avoir décanté la presque totalité du liquide, on le mêle avec 3 ou U

(l) Si lout l’acide arsénieux n’avait pas été transformé en acide arsénique par le chlore, il se pourrait que le liquide distillé contint un peu de chlorure d’arsenic ; c’est donc une précaution utile que d’opérer en vaisseaux clos.

grammes d’acide azotique pur et concentré , et i’on chauffe à une température douce jusqu’à siccité ; on traite de nouveau et à deux ou trois reprises ce sulfure par l’acide azotique concentré , en ayant soin chaque fois de ne pas pousser l’action de la chaleur assez loin pour volatiliser une portion de ce sulfure ; par ce moyen on détruit presque la totalité de la minime proportion de matière organique que ce sulfure avait retenue , et l’on transforme le soufre et l’arsenic en acides sulfurique et arsénique. On traite le résidu par l’eau distillée bouillante, et on l’introduit dans l’appareil de Marsh, modifié comme il vient d’être indiqué, afin d’obtenir l’arsenic sous forme d’anneau et de taches.

Si la matière organique sur laquelle on opère était pourrie , on devrait encore agir de la même manière , sans avoir à craindre les inconvénients que j’ai signalés en décrivant le procédé de M. Jacquelain (p. 708) ; en effet , en opérant comme je conseille de le faire, on n’a pas à redouter la mousse qui se développe dans le procédé de M. Jacquelain, parce que le liquide suspect n’est introduit dans l’appareil de Marsh que lorsqu’on a détruit la majeure partie de la matière organique par le chlore, qu’après avoir séparé par l’alcool une portion de la matière azotée restante , et qu’après avoir précipité la liqueur par l’acide sulfhydrique , et avoir transformé le sulfure d’arsenic en acides sulfurique et arsénique.

On objectera peut-être qu’à la page 408 et suivantes , j’ai proscrit l’emploi de l’acide chlorhydrique dans les recherches médicolégales relatives à l’arsenic , et que pourtant ici je me sers de quantités notables de cet acide pour extraire le chlore. Cette objection serait puérile; en effet , i! est aisé de voirqu’alors même que l’acide chlorhydrique contiendrait de l’acide arsénieux et de l’acide sulfureux , ces deux acides seraient absorbés par la potasse contenue dans le flacon de lavage , après avoir été transformés par une portion de chlore en acides arsénique et sulfurique, en sorte que le chlore qui arriverait dans le bocal contenant la matière organique à décomposer ne renfermerait plus la plus légère parcelle d’acide sulfureux, ni d’un composé arsenical. L’expérience suivante ne laissera aucun doute à cet égard : que i’on dégage du chlore avec 100 grammes de bi oxyde de manganèse préalablement mêlé de 4 ou 5 décigrammes d’acide arsénieux solide , que l’on ajoute quelques gouttes d’acide sulfureux à l’acide chlorhydrique dont on devra faire usage , on verra à la fin de l’expérience que l’eau potassée du premier flacon est sensiblement arsenicale , tandis que l’eau de lavage du deuxième flacon ne renferme pas la plus légère trace d’arsenic; au contraire , le liquide chlorhydrique du ballon contenant le bi-oxyde de manganèse retiendra une énorme proportion d’arsenic.

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