DEUXIÈME OBJECTION
Il existe d’après M. Couerbe de l’arsenic dans le corps de l’homme : or, qui oserait affirmer que la minime portion de ce métal que l’on obtient dans certaines expertises, provient d’un empoisonnement , plutôt que de celui qui est contenu dans les os et dans les chairs ?
M. Couerbe a dit le premier que le corps de l’homme en putréfaction renfermait de l’arsenic. J’ai prouvé en 1839 qu il n y en avait pas dans les viscères; mais j’ai annoncé en avoir retiré des os. Quelque temps après, M. Couerbe a été plus loin , car il a affirmé , sans le prouver, que ce métal se trouvait dans les os à l’état d arséniate de chaux, et qu’il s’en produisait à mesure que les chairs se pourr issaient. M. Dcvergie, après avoir confirmé par des expériences qui lui étaient propres, (pie les os fournissaient une proportion notable d'arsenic susceptible d’être isolé par des moyens chimiques, ajoutait que les muscles n'en donnaient qu’une proportion extrêmement iaible et si petite, que l’on ne saurait en démontrer l'existence par des preuves a 1 abri de
toute objection. ( Médecine légale , 2* édition, t. m, pag. 449. ) Le 3 novembre 1840, je déposai un paquet cacheté à l’Académie royale de médecine , dans lequel j établissais que je ne pou vais plus extraire d’arsenic des os. Ce paquet fut décacheté dans la séance du 13 juin 1841. Ce n’est qu’à la fin de. décembre 1840 que MM. Flandin et Danger annoncèrent le même fait. Il n’y a donc plus lieu d’exploiter cette objection , ce qui est d’une haute importance pour les applications du système médico-légal que j’ai proposé; en effet, à chaque affaire judiciaire, la défense ne manquait pas de faire jouer à cet arsenic, dit normal , un grand rôle; c’est lui , disait-elle, que vous avez extrait du cadavre sur lequel vous avez agi , et non l’arsenic qui aurait été ingéré comme poison. On avait beau répondre que les viscères n’en renferment pas un atome, et que l’arsenic retiré par moi et par d autres experts avait été extrait de ces viscères, on n’en persistait pas moins a soutenir avec obstination qu’il en était ainsi. Quoi qu’il en soit, il sera toujours difficile, pour ne pas dire impossible, d’expliquer comment en 1839 l’on a obtenu de l’ arsenic bien caractérisé , en calcinant les os jusqu’au gris blanchâtre et en les traitant par l’acide sulfurique concentré, tandis qu’aujourd’hui on n’en retire pas un atome en suivant le même procédé , alors même que l’on multiplie les expériences outre mesure, et qu’on les fait à l’air libre ou en vaisseaux clos, de manière à ne perdre aucun produit. Dira-t-on que les réactifs dont je me servais alors contenaient de l’arsenic? Non certes, car en agissant avec des proportions égales des memes réactifs et des os calcinés au blanc ou avec du carbonate de chaux, on ne recueillait: aucune sorte de tache. (Voyezjmon Mémoire sur l’arsenic normal dans le tome viu® des Mémoires de l’ Académie de médecine.) A qui pourrat-on faire croire , comme le prétendent MM. Flandin et Danger, que j’ai pris pour des taches arsenicales les pseudo-taches que j’avais signalées avant eux, et sur lesquelles ils ont tant insisté depuis? Cela ne supporte pas le plus léger examen, car j’affirme de nouveau que les taches obtenues par moi offraient tous les caractères chimiques de l'arsenic ; d’ailleurs pourquoi, s’il en était ainsi, ne produirait-on pas aujourd’hui comme alors ces pseudo-taches, en traitant par l’acide sulfurique de la même manière les os calcinés , au gris blanchâtre ? Voyez ce qui s’est passé à la séance de l'Institut du 1 9 juillet 1841. MM. Flandin et Danger demandent par une lettre que la commission s’explique sur ce point : « Les psejido-taches que nous avons obtenues ont été prises pour de l'arsenic, que MM. Couerbc et Orfila ont nommé arsenic normal. » La réponse de M. Dumas a été aussi catégorique que possible ; la voici :
« La commission n’a pas pu comparer les taches obtenues par
» MM. Danger et Flandin à celles de l’arsenic normal , par la raison » qu’aucun des membres de la commission n’a vu des taches d ai sertie
“ Tutommission ne pouvait donc pas se prononcer sur la différence „ ou l’identité entre les taches obtenues par MM. Danger et blanc m „ et celles que d’autres chimistes ont désignées par taches d arsenic
On voit donc que l’Institut a fait justice de la singulière prétention de MM. Flandin et Danger. Évidemment ces messieurs n’avaient jamais pu obtenir des pseudo - taches en traitant devant la commission de l’Institut les os calcinés au gris par 1 acide suliurique, autrement on aurait pu comparer ; évidemment cette commission n’en avait pas recucilli-non plus dans les expériences qu elle avait tentées pour son compte; moi-même, en opérant devant cette commission dans mon laboratoire , je n’avais pas pu en montrer une Seule; c’est qu’en effet il ne se forme point de pseudo-taches en traitant les os par l'acide sulfurique , comme je le faisais en 1839, lorsque je retirais de ces os des taches arsenicales. Que MM. Flandin et Danger couvrent une ou plusieurs assiettes avec des pseudo-taches obtenues avec des os calcinés au gris et de l'acide sulfurique , ce sera le seul moyen de prouver qu’ils ont raison et que ces taches 11e sont autre chose que celles dont ils ont tant parlé. Ils 11e l’ont pas fait , ils 11c le feront pas , et personne n’a pu le faire , parce que 1 assertion énoncée est complètement fausse.
Il faut avouer qu’il y a dans ce qui concerne l’histoire de l’arsenic dit normal un mystère des plus impénétrables. Pourquoi en a-t-on obtenu facilement en 1839, et pourquoi en agissant de la même manière et par un procédé fort simple n’en retire-t-on pas un atome aujourd’hui?