OBJECTIONS FAITES PAR MOI EN 1839. — PREMIÈRE OBJECTION
les agents que l’on emploie soit pour détruire la matière organique, soit pour faire marcher l'appareil, peuvent contenir de l’arsenic, en sorte que l’on s'expose à commettre des erreurs funestes en établissant que l'arsenic obtenu provient des organes, et non des agents dont on s’est servi.
Les agents mis en usage dans les divers procédés dont j’ai parlé jusqu’à présent sont les acides sulfurique, azotique et chlorhydri- • que, l’ alcool, la potasse à Y alcool, Y eau, le zinc et Y azotate de potasse (nitre). On emploie aussi des creusets de Hesse, des capsules de porcelaine , des (laçons et des tubes de verre et des bouchons. Examinons successivement ces différents corps.
Acide sulfurique. — Le soufre qui sert à la préparation de 1 acide sulfurique étant quelquefois arsénifère , il n’est pas étonnant que certains acides du commerce renferment une préparation arsenicale. D’après Vogel, l’acide sulfurique fumant d’Allemagne ne contient pas d’arsenic, tandis que l’acide sulfurique concentré provenant des chambres à plomb peut en renfermer, lout en admettant que cela soit eu général vrai, on aurait cependant tort de considérer comme, non arsenical l’acide sulfurique par cela seul qu il est fumant et dit d’Allemagne. On pourrait encore se tromper si l’on croyait que l’acide sulfurique ne contient pas d’arsenic , parce qu’il a été distillé , quoiqu’il soit vrai de dire que dans la plupart des cas l’acide ainsi purifié ne renferme pas un atonie de ce métal. L’expert devra toujours essayer celui dont il fera usage, et voici comment il procédera. S il n’a besoin que d’une petite quantité d’acide pour alimenter 1 appareil de Marsh, il introduira de l’eau et du zinc dans un de ces appareils et une quantité d’acide un peu plus forte que celle qu’il croit devoir employer pour faire l’expertise ; si l’hydrogène qui se dégagera pendant l’action de l’acide sur le zinc , ne laisse déposer aucune tache arsenicale sur la soucoupe de porcelaine même au bout de quinze ou vingt minutes, l’acide pourra servir sans crainte d’induire en erreur. S’il est nécessaire de faire usage d’une quantité d’acide bcau- I. 28
z‘3/l df.s poisons irritants.
coup plus considérable (de 500 à 1000 grammes), ainsi que cela a lieu lorsqu’on a traité des matières organiques par une assez forte proportion de mti e , comme il pourrait arriver que la petite quantité d’arsenic contenue dans 20 ou 25 grammes d’acide n’eût pas été décelée par l’appareil de Marsh , tandis que cet appareil pourrait permettre de découvrir le métal dans 1000 grammes, il faudra que l’essai porte sur cette dernière proportion d’acide. Pour cela, on introduit dans une capsule de porcelaine très propre 500 à 1000 grammes d’eau distillée, et l’on y verse peu à peu l’acide à essayer ; la liqueur s’échauffe considérablement ; puis on ajoute par fragments et successivement de la potasse il l’alcool bien pure jusqu’à ce que l’acide soit à peu près saturé ; il se forme du sulfate de potasse qui se dépose à l’état de poudre cristalline , tandis que la préparation arsenicale qui pourrait exister dans l’acide sulfurique reste dans la liqueur surnageant les cristaux. Si par hasard tout était pris en masse, il faudrait ajouter une certaine quantité d’eau distillée que l’on agiterait avec le sulfate de potasse pour dissoudre le. composé arsenical. La liqueur filtrée , introduite dans un appareil de Marsh , ne fournirait point de taches arsenicales , si l’acide sulfurique et la potasse étaient exempts d’arsenic ; si elle était trop abondante pour pouvoir être contenue dans cet appareil , on la concentrerait par l’évaporation et on la filtrerait de nouveau, avant de l’introduire dans le flacon. Dans le cas où l’on aurait recueilli des taches arsenicales, il faudrait chercher à déterminer si c’est l’acide ou la potasse qui seraient arsenicaux : pour cela on recommencerait l’expérience en substituant à l’acide sulfurique employé pour saturer la potasse, de l’acide chlorhydrique aussi pur que possible , et si l’on n’obtenait pas des taches arsenicales en agissant sur la liqueur qui surnagerait le chlorure de potassium , on pourrait affirmer que l’arsenic condensé eu premier lieu provenait de l’acide sulfurique.
L’Institut en reconnaissant dans son rapport, comme je l’avais toujours dit , qu’il est facile de se procurer de l’acide sulfurique non arseiîical , a réduit à sa juste valeur l’assertion contraire de M. Devergie que j’avais constamment combattue (voy. Comptes -rendus de la séance du 14 juin 1841). Il est évident que si à la suite de l’essai que je conseille de faire il était établi que l’acide sulfurique contient de l’arsenic , il faudrait abandonner cet acide et en prendre un autre qui serait pur. On pourrait toutefois le purifier à l’aide de l’acide sulfhydrique , de la filtration à travers l’amiante et de la chaleur ( voy. page 409). Dans tous les cas il ne faudrait jamais employer l’acide ainsi purifié avant de l’avoir essayé comme je viens de le dire.
Acide azotique. — Je ne sache pas que l’on ait signalé la présence
d’un acide arsenical dans l’acide azotique qui a été distillé sur de l’azotate d’argent; toutefois, comme il n’est pas impossible que cet acide contienne de l’acide arsénieux ou de l’acide arsémque , il importe de donner les moyens d’y constater la présence d’une préparation arsenicale. Ou saturera 500 grammes de cet acide par la potasse à l’alcool non arsenicale, et l’on obtiendra de l’azotate de potasse que l’on essaiera par les moyens qui seront bientôt indiques. ( Voyez
page 436.) . . ,
Acide chlorhydrique. — Pour s’assurer si cet acide est arsenical
on eu saturera 500 grammes par la potasse pure ; on séparera le chlorure de potassium qui pourrait se déposer à l’état de poudre cristalline et on versera la liqueur surnageante dans un appareil de Marsh. Si l’on obtient de l’arsenic sous forme de taches, on purifiera l’acide chlorhydrique en l’étendant de son poids d’eau, en y faisant passer un excès de gaz acide suif hydrique lavé, et en filtrant la liqueur pour la séparer du sulfure jaune d’arsenic qui se sera déposé. C’est avec quelques gouttes de cet acide purifié que l’on acidulé les liqueurs suspectes qui doivent être traitées par l’acide suif hydrique : or il résulte des expériences de M. Dupasquier qu’il serait dangereux de faire usage de certains acides chlorhydriques arsenicaux des laboratoires, avant de les avoir débarrassés de l’arsenic qu’ils renferment, parce qu’ils en contiennent assez pour pouvoir induire eu erreur , même quand on ne les emploie qu’en petite proportion. Dans aucun cas 1 acide chlorhydrique ne devra être purifié par la distillation , comme le conseille M. Devergie , parce qu’il est bien difficile , pour ne pas dire impossible , de le priver par ce moyen de tout l’arsenic qu’il renferme , alors même que l’on a pris les plus grandes précautions. (Voyez ma lettre insérée dans les Ann aies d’ Hygiène, n° d’avril 1842.)
Alcool. — Ce réactif pourrait à la rigueur être arsenical, car il peut dissoudre une certaine proportion d’acide arsénique et même d’acide arsénieux. Il suffira d’introduire 150 à 200 grammes de cet alcool dans un appareil de Marsh pour savoir s’il contient ou non de l’arsenic.
Potasse à l'alcool— En traitant cet alcali par de l’acide sulfurique pur, non arsenical , comme je l’ai dit en parlant de l’essai de l’acide sulfurique (voy. page 433), on saura bientôt s’il est ou non arsenical. Je n’ai jamais trouvé de la potasse h l’alcool qui contînt de l’arsenic.
Eau distillée. — Elle n’est jamais arsenicale. On s’assumera toutefois qu'elle ne renferme pas d’arsenic en agissant sur 1 litre de ce liquide dans un appareil de Marsh.
Zinc. — On a souvent dit que le zinc était toujours ou presque toujours arsenical , et l’on a conclu qu’il ne fallait jamais se servir de
436 DES POISONS H'iKITANTS.
l’appareil de Marsh, puisque c’est le zinc que l’on emploie pour faire marcher cet appareil. J’avais établi que rien n’était plus facile que de trouver dans le commerce du zinc qui ne donnât aucune trace d’arsenic dans cet appareil ; L’Académie des sciences areconnu le même fait. (Vov. les Comptes-rendus delà séance dul/i juin 18/d.) Au reste, l’expert devra, avant de commencer l’expérience sur les matières suspectes, introduire dans un appareil de Marsh de l’eau, de l’acide sulfurique et une quantité de zinc égale à celle qu’il devra employer pour l’expertise; l’acide sulfurique agira sur ce métal jusqu’à ce qu’il n’en reste plus dans le flacon ; si après cet essai on n’a pas recueilli de taches arsenicales , c’est que le zinc ne fournit point d’arsenic et peut servir ; il faudrait au contraire le rejeter et en prendre d’autre, s’il donnait des taches arsenicales. Voici une expérience faite en grand dont j’ai rendu témoin la commission de l’Académie royale de médecine. J’ai introduit 2 kilogrammes de zinc en grenailles dans un grand flacon à deux tubulures , de l’énorme capacité de 11 à 12 litres; j’ai monté l’appareil et l’ai fait fonctionner pendant deux jours : on avait eu soin de faire passer le gaz dans deux tubes communiquant l’un avec l’autre par des tubes en caoutchouc , et remplis, le premier de fragments de verre mouillés d’une dissolution aqueuse d’acétate de plomb ; le second, de fragments de même nature mouillés d’une dissolution de sulfate d’argent. L’expérience avait pour but de s’assurer si cette grande masse de zinc abandonnerait quelques parcelles d’arsenic. Le premier tube rempli de dissolution plombique a noirci dans sa partie supérieure, et cette action était évidemment due à un peu de gaz suifhydrique dégagé par suite de la présence d’un peu de sulfure dans le zinc : mais tous les fragments de verre mouillés par la dissolution argentique avaient fortement bruni; on pouvait donc craindre qu’une quantité notable d’bydrogène arsénié se fût développée et eût réagi sur la dissolution de sulfate d’argent. L’expérience ne tarda pas à prouver qu’il n’en était rien : il n’y avait pas un atome d'arsenic au milieu des fragments mouillés par le sulfate d’argent, et la couleur noire était duc à l’argent métallique qui avait été réduit par suite de l’action désoxygénante de l’hydrogène.
Azotate dépotasse (nitrc). On a beaucoup parlé aussi de nitres arsenicaux ; j'avoue que je n’en ai jamais trouvé; il est d’ailleurs si facile de s’assurer s’ils contiennent ou non de l’arsenic , que cela ne complique aucunementla question. Voici comment on devra procéder : on traitera dans une capsule de porcelaine très propre un kilogramme de l’azotate de potasse que l’on essaie, par 600 grammes d’acide sulfurique pur et concentré; on chauffera pendant une heure et demie environ , en agitant de temps à autre, jusqu’à ce qu’il ne se dégage
nlus de vapeurs orangées d’acide azoteux ni de vapeurs blanches d’acide azotique, reconnaissables à leur odeur. Alors on letueiala capsule du feu, et quand la matière sera a peu près refroidie et solide, on la fera bouillir pendant dix minutes avec 100 ou loO giammes d’eau ; on filtrera pour laisser sur le filtre le sulfate de potasse forme, et l’on introduira la liqueur dans un appareil de Marsh ; si 1 on n obtient pas de taches arsenicales, on pourra hardiment conclure que le nitre n’est pas arsenical. Il importe de chasser par l’action combinée de l’acide sulfurique et de la chaleur la totalité des acides azoteux et azotique , autrement on s’exposerait à avoir des explosions en mettant la liqueur dans l’appareil, et l’on arrêterait le dégagement du gaz Hydrogène, parce que celui-ci, au fur et à mesure qu il se produirait, se combinerait avec l’oxygène des acides azoteux et azotique pour
former de l’eau. . . .
Creusets de Hesse, capsules de porcelaine, flacons et tubes de verre, verres à expérience, bouchons. — Ces divers vases, pas plus que les tubes et les bouchons, ne donnent jamais d’arsenic; il faut seulement savoir qu’ils doivent être parfaitement lavés avec une eau alcaline, puis écurés avec du sable et lavés de nouveau à grande eau , si l’on veut être certain qu’ils ne retiennent plus quelques atomes de la préparation arsenicale que l’on y aurait préalablement inlioduite. (Voy. mon Mémoire sur les réactifs, lu a l’Académie de médecine le 16 juillet 1839.)