‹ Traité de toxicologie (volume 4)Chapitre 59 sur 107 · DU TARTRATE DE POTASSE ET D’ANTIMOINE. U · texte numérisé non relu

DU TARTRATE DE POTASSE ET D’ANTIMOINE. U

cédaient avec une rapidité effrayante. Le malade commençait à se plaindre de coliques abdominales ; elles devinrent bientôt violentes ; des déjections alvines avaient lieu sans cesse ; les matières qui sortaient par le bas étaient aqueuses et très abondantes; le pouls était petit et concentré ,1a bguie pile- il y avait prostration des forces; des crampes très douloureuses dans’ les jambes se répétaient à chaque minute : c’était le symptôme dont le malade se plaignait le plus. Je lui ordonnai une décoction de guimauve pour boisson , et des lavements émollients. J'avais commencé par lui faire prendre quelques tasses de décoction de quinquina , et deux lavements faits avec celte même substance ; de temps à autre on lui donnait une potion opiacée : ce dernier médicament parut lui être très utile L irritation que celte grande dose de tartre slibié alluma sur la surface alimentaire produisit un ensemble de symptômes que je comparai à un choléra-morbus. Cet état de maladie ne dura que cinq ou six heures ; à cette époque les accidents se calmèrent. Le soir, le malade ne se plaignit plus que d'une grande faiblesse. Les jours suivants, il était tourmenté par des digestions pénibles ; ces accidents secondaires cédèrent facilement à l’emploi d’une légère infusion de camomille romaine et de feuilles d’oranger , et de 50 à 60 centigrammes de thériaque pris avant chaque repasr

( Observation du docteur Barbier d’Amiens. )

Observation U” — M. N***, ùgé de quarante-trois ans, résolu de se détruire , fut demander de l’arsenic chez divers pharmaciens qui le lui refusèrent : sans changer de résolution , il se détermina à s’empoisonnei avec l’émétique. Quand il en eut rassemblé environ 1 gramme 1/2 , pris dans diverses boutiques, il entra dans un café, demanda un verre d’eau sucrée, et lit dissoudre celte quantité d’émétique dans le tiers du liquide qu’il avala. Il sortit aussitôt du café; mais h peine avait-il fait vingt pas qu’il sentit une chaleur brûlante à la région épigastrique , accompagnée de mouvements convulsifs et de perte de connaissance : on le transporta dans cet état à l’Hôtel-Dicu , dix minutes environ après l’accident. Revenu un peu à lui-même, il fit écarter les assistants , et avoua à la religieuse de la salle et à moi qu’il s’était empoisonné avec l’émétique. Nous lui fîmes donner aussitôt trois pots d’une forte décoction de quinquina qu’il but dans l’espace d’une heure et demie environ. Il est à remarquer qu’au moment de son arrivée, la peau était froide cl gluante a la tète et aux extrémités, la respiration un peu courte, le pouls petit et concentré, la région épigastrique un peu gontlée et douloureuse; il y avait un hoquet assez fréquent, mais point de vomissement. La plupart, de ces symptômes diminuèrent d’intensité dès les premicis vencs de décoction de quinquina qu’il but ; deux heures après , il fut a la selle copieusement ; il y lut cinq fois dans l’espace de trois heures ; il sua ensuite considérablement , et changea deux ou trois fois de chemise, il continua la nuit une faible décoction de quinquina unie aux mucilagineux ; néanmoins, le lendemain il y eut plusieurs vomissements dans la matinée; il succéda une gastrite qui dura plusieurs jours. Un mois après, il éprouvait encore de loin en loin des picotements dans la région épigastrique. Ce

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comme on sait, est un mélange d’émétique et de quinquina. Cetle combinaison se serait-elle faite dans l’estomac? Tout porte à le croire (Observation du docteur Serres.) ’ '

Observation 5e. — La femme d’un pharmacien, âgée de vingt-trois ans d une iaible santé et d’une très grande susceptibilité nerveuse , avale par mégarde et d’un seul trait un verre d’une dissolution dans laquelle il y avait environ 3 grammes 1/2 de tartrate de potasse et d’antimoine. Le docteur Sauveton , appelé dix minutes après, la trouva couverte d’une sueur froide; elle pensait que les secours de l’art ne la tireraient pas de 1 état affreux où elle était, à cause de la grande quantité d’émétique qu’elle avait prise. Redoutant chez cette dame des accidents graves qu’auraient produits des efforts de vomissement longs et opiniâtres, on eut recours à l’alcool de quinquina jaune mêlé avec de l’eau froide : en quelques heuies la malade en prit cinq à six verrées, qui pouvaient contenir à peu pies 6ù grammes de cette teinture. On observa quelques nausées et des coliques bien supportables ; mais il y eut pendant près d’un mois des douleuis épigastriques qui cédèrent cependant à des boissons adoucissantes et au régime. {Journal général de médecine, mai 1825.)

Observation 6e. — Un homme de cinquante ans environ, d’une constitution lorte, éprouve des chagrins domestiques, et conçoit le projet de s empoisonner; il se procure 2 grammes h décigrammes d’émétique, et les prend un samedi matin dans une petite quantité de véhicule. Il ne tarda pas ù avoir des vomissements, des selles fréquentes (super-purgation ) et des convulsions. Il entra à l’Hôlel-Dieu le dimanche au soir. Le lundi matin , il se plaignit de douleurs violentes à l’épigastre , qui était tendu ; il avait peine à remuer la langue ; il se trouvait dans un tel état qu’on l’aurait pris pour un homme ivre de vin; il parlait seul; son pouls était imperceptible. Dans la journée, le ventre se météorisa, l’épigastre se tuméfia considérablement, et devint plus douloureux; dans l'après-midi il se manifesta du délire. Le mardi, tous les accidents augmentèrent; le soir, délire furieux; les convulsions s’y joignirent, et il mourut dans la nuit.

Ouverture du cadavre. — Les membres sont très roides et demi-flécliis; lin liquide visqueux et blanc s’est écoulé par la bouche quand on a remué le cadavre. La tête était penchée du côté gauche. Vers la partie antérieure de l’hémisphère du cerveau , du même côté , ossification de ia dure-mère dans une étendue circulaire d’environ 3 centimètres de diamètre; opacité, épaisseur augmentée de l’arachnoïde qui double la face supérieure des deux hémisphères; rougeur uniforme, inflammation récente de la portion de cette membrane qui revêt les lobes antérieurs du cerveau, plus apparente du côté droit; anfractuosités remplies d'un liquide séreux teint en rouge, et amassé en plus grande quantité à la base

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du crâne ; substance cérébrale plus molle 5 venlrictilegauchc îenfennant quatre ou cinq cuillerées d’un liquide séreux , transparent et incolore : le droit contenait moins du même liquide (1). La poitrine était saine. Le péritoine offrait généralement une teinte briquetée. L’estomac et les intestins étaient distendus par des gaz; la membrane muqueuse de l’estomac, à l’état moral dans le grand cul-de-sac, était rouge, tuméfiée et recouverte d'un enduit visqueux , facile à enlever dans tout le reste de son étendue ; celle du duodénum était dans le même état. Les autres intestins n’ont offert aucune altération ; ils ne contenaient pas la moindre quantité de matières fécales. ( Observation du docteur Récamier.)

Observation T. — Un homme de quarante ans prit 15 centigrammes de tartre slibié, dissous dans 125 grammes d’eau; il ne vomit point, quoiqu’il eût bu de l’eau tiède en abondance. Au bout de quelques heures, il éprouva du malaise , des nausées , de la chaleur à l’épigastre , de l’agitation, des vertiges, des syncopes, etc. Un peu après, il perdit le sentiment, et tomba dans un état de stupeur, interrompu de temps en temps par des convulsions; dyspnée, bâillement, face livide, pouls lent et plein. L’émétique avait été pris vers sept heures du matin ; ce fut à trois heures du soir que se déclara la perte de sentiment. Le lendemain à deux heures du matin, le docteur Sacli, qui voyait le malade pour la première fois, jugea qu’il était trop tard pour chercher à retirer le poison de l’estomac , et même pour tenter de le neutraliser ; il fit pratiquer deux saignées, l’une de 1 kilogramme, l’autre de 750 grammes; on appliqua des sangsues aux tempes, derrière les oreilles et à l’épigastre; on fit prendre des bains frais généraux, des lavements émollients, de l’huile de ricin par la bouche et des boissons délayantes et laxatives. A midi , il y avait un mieux sensible, bien que la perte de connaissance persévérât. Le deuxième jour, il ne restait qu’une légère douleur à l’épigastre, un peu de pesanteur de tète, de faiblesse dans les membres et d’embarras de la parole. (Gazette médicale , 18 décembre 1841.)

Observation 81’. — Hoffmann rapporte qu’une femme éprouva les accidents les plus fâcheux peu de temps après avoir pris du tartre émétique , et qu’elle mourut. A l’ouverture du cadavre on trouva une partie de l’estomac sphacélée; la rate, le diaphragme, le poumon et les parties qui avoisinaient la portion de l’estomac affectée étaient pourris (2).

Observation 9'. — Panseron , âgé de cinquante-sept ans, eut le 24 février 1813, une attaque d’apoplexie à laquelle il succomba le 1" mars. On lui administra, pendant les cinq jours qu’il fut malade, environ 2 grammes 4 décigrammes d’émétique qui n’occasionnèrent ni nausées ni vomissements ; il eut seulement quelques selles. A l’ouverture du cadavre on trouva le cerveau injecté et contenant beaucoup de sérosité ; la

0) Celle affection de l’arachnoïde, qui est évidemment ici la cause principale de la mort, peut-elle être attribuée à l’action de l’émétique P (2) Friderici Hoffmanni opéra omnia , t. 1, pars 11, cap. v, pag. 219, Gtnevie , . 7 (i 1 .

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couche optique droite présentait à sa partie inférieure un corps oblong , de la grosseur d’une olive, formé par une pulpe verdâtre claire, et paraissant en suppuration à sa superficie : ce corps se détacha facilement en entier de la substance cérébrale. Il est évident que la mort avait été produite pai ces lésions; mais le canal digestif oftrait des altérations qui dépendaient manifestement de l’action exercée par l’émétique. L’estomac était très rouge , enflammé , rempli de bile et de mucosités; l’inflammation paraissait bornée à la membrane muqueuse de ce viscère , sur laquelle on apercevait des taches irrégulières, d’un rouge cerise sur un fond rose violacé, et qui ne présentait aucune ulcération, il y avait aussi, à la fin de la deuxième et de la troisième courbures du duodénum , des taches semblables. Les intestins grêles, d’une couleur rose, ne paraissaient pas très enflammés; ils contenaient des mucosités et de la bile. Vers la fin du jéjunum on remarquait un bouton blanc, de la grosseur d’un pois , rempli d’un pus blanchâtre , et situé entre les membranes séreuse et musculeuse de cet intestin. Le cæcum offrait trois taches d'un rouge foncé ; il y en avait aussi plusieurs dans le colon . mais elles étaient d’un rouge moins vif; le rectum était sain. On voyait dans les poumons des taches noirâtres, irrégulières, qui s’étendaient plus ou moins profondément dans le parenchyme de ces organes. (Jules Cloquet.)

Symptômes de l’empoisonnement par le tartrate de potasse et d’antimoine.

Les symptômes généraux de cet empoisonnement peuvent être réduits aux suivants : goût métallique austère , nausées , vomissements abondants, hoquet fréquent, cardialgie, chaleur brûlante à la région épigastrique,» douleurs d’estomac, coliques abdominales, météorisme, selles copieuses, syncopes, pouls petit ^ concentré et accéléré, peau froide, quelquefois chaleur intense ; respiration difficile, vertiges, perte de connaissance , mouvements convulsifs , crampes très douloureuses dans les jambes, prostration des forces, mort. Quelquefois à ces symptômes se joint une grande difficulté d'avaler; la déglutition peut être suspendue pendant quelque temps; les vomissements et les déjections alvines n’ont pas toujours lieu , ce qui augmente en général l’intensité des autres symptômes.

Lésions de tissu produites par le tartre émétique.

Ces lésions consistent principalement dans l’altération des poumons et du canal digestif ; on trouve chez les animaux qui ont succombé à l’action de ce poison les poumons profondément altérés , d’une couleur orangée ou violacée, nullement crépitants, gorgés de sang et d’un tissu serré; ils sont comme hépatisés dans certains points et semblables au parenchyme de la rate dans d’autres. Chez l’homme

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ou a constaté l’existence de tâches noirâtres, irrégulières, s’étendant plus ou moins dans le parenchyme de ces organes avec hépatisation du tissu. Quant au canal digestif, on a vu sa membrane muqueuse, depuis le cardia jusqu’à l’extrémité du rectum , rouge et fortement injectée; quelquefois l'inflammation de cette membrane était beaucoup plus intense, et l’on apercevait des taches ecchymosées irrégulières, d’un rouge cerise, sur un fond rose violacé ; dans certaines circonstances, au dire de Hoffmann , l’estomac était gangrené.

Conclusions. — 1° Le tartre stibié introduit dans l’estomac de l’homme ou des animaux est absorbé et porté dans tous les organes de l’économie animale; il peut déterminer la mort au bout de quelques heures , s’il n’est pas promptement et complètement vomi. On ne saurait donc repousser avec assez d’énergie 1 assertion , par trop naïve, du professeur Giàcomini de Padoue, qui a prétendu que la mort des chiens empoisonnés par M, Magendie avec l’émétique devait être attribuée, non à l’action nuisible de ce sel , mais à la ligature de l’œsophage, pratiquée dans le dessein d’empêcher le vomissement. (Voy. pages 26 et 371.)

Si , au contraire , le poison est vomi peu de temps après son ingestion ,’ comme cela a lieu fréquemment , les animaux ne tardent pas à se rétablir.

Il peut encore arriver que dans certaines affections pathologiques , l’émétique administré à l’homme à des doses assez fortes ne soit point vomi ou ne le soit que partiellement , et qu’il n’occasionne aucun des symptômes de l’empoisonnement. Rasori a signalé le piemier cette singulière faculté qu’ont alors les organes de tolérer d’assez fortes doses de tartre stibié.

2° Appliqué sur le tissu cellulaire sous-cutané des chiens vivants ou sur la peau de l’homme dépouillée de son épiderme , il est égale- ' ment absorbé. Il suffit de 10 centigrammes, ainsj employés, pour tuer au bout de trente ou quarante heures les chiens de petite taille.

3° La mort est beaucoup plus prompte si le sel est injecté dans les veines.

4° Les symptômes occasionnés par le tartre stibié sont à peu de chose près les mêmes , quelle que soit la voie par laquelle il a été introduit dans l’économie animale.

5° Rien n’est aisé comme de démontrer la présence de l’antimoine dans les viscères de l’homme et des animaux qui ont avalé de l’émétique, toutes les fois que la mort a été la suite de l'ingestion de ce sel. Parmi les viscères de l’économie animale, les organes sécréteurs et notamment le foie cl les reins en contiennent beaucoup plus que les autres, ce qui tient à plusieurs causes que je ferai connaître à la p. A 9 6.

6" l’eu de temps après l'empoisonnement , l'urine renferme des quantités notables d’antimoine, et si à l’aide de moyens appropriés, et surtout de diurétiques actifs, on parvient à guérir les animaux, on voit a chaque instant 1 urine charrier une proportion plus ou moins considérable d’une préparation antimoniale soluble. Si l’on lue les animaux , quand la guérison est complète , on peut s’assurer que les viscères ne retiennent plus un atome du composé antimonial qu’il était si facile de déceler au commencement de l’empoisonnement.

7“ L’émétique paraît porter son action irritante particulièrement sur le tissu pulmonaire et sur la membrane muqueuse qui revêt le canal digestif depuis le cardia jusqu’à l’extrémité inférieure du rectum.

8° On peut prolonger la vie des animaux empoisonnés par une très forte dose d’émétique , en leur coupant un des nerfs pueumo-gastriques, et mieux encore en les coupant tous les deux.

Traitement de l’empoisonnement par le tartrate de potasse et d’antimoine.

Dans cette espèce d’empoisonnement, l’homme de l’art doit surtout faire attention aux effets produits par l’émétique sur l’individu qui l’a avalé. Si ce sel a occasionné des vomissements abondants peu de temps après avoir été pris, si le malade ne se plaint pas de vives douleurs, s’il n’a aucun mouvement convulsif, des liquides mucilagineux pris q la dose de 30 ou 40 grammes à la fois suffiront pour rétablir la santé. Si l’individu empoisonné n’a eu aucun vomissement, même après avoir avalé 30 ou 40 grains de ce sel , il faut avoir surle-champ recours à la titillation de la luette et au chatouillement du gosier. Si , malgré l’emploi de ces moyens , on ne parvient pas à faire vomir dans un très court espace de temps , on doit administrer sans délai une forte décoction de noix de galle ou de quinquina à la temtérature de 30 à 40" : ce dernier médicament, proposé par Berthollet, a été souvent avantageux; j’ai rapporté deux cas d’empoisonnement dans lesquels il a été suivi d’un succès complet. ( Observations nr et IVe, p. 478 et 479.) Luchtmans a fait prendre le tartrate antimonié de potasse à très forte dose sans le moindre inconvénient, lorsqu’il le combinait avec une quantité de décoction de quinquina suffisante pour le décomposer entièrement ; il a remarqué que cette décomposition était plus complète dans le cas où on se servait de quinquina jaune , le précipité obtenu avec le quinquina rouge contenant beaucoup moins d’antimoine que celui que fournit le quinquina jaune (1). Mais est-il préférable, comme l’a annoncé M. Gen-

i|) Disputait') chemico-medina inaugurnlis de combinalionc corlicis Peruviani cum lariaro emetico. Trajceti ad Rhenum, 1800, par Luchtmans.

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