TROISIÈME PROBLÈME
Déterminer quels sont les moyens propres à faire connaître la nature des poisons.
Ce problème , l’un des plus importants sous le rapport de la médecine légale, est aussi un de ceux qui offrent le plus de difficultés; sa solution exige, outre les connaissances les plus étendues en histoire naturelle, des recherches chimiques multipliées d’un caractère particulier, pour lesquelles on consulterait sans fruit les traités de chimie les mieux rédigés ; en effet , on ne trouve aucune donnée , dans les ouvrages qui embrassent cette science d’une manière générale, sur l’action réciproque des poisons et des principaux fluides et solides végétaux et animaux qui nous servent d’aliment et avec lesquels on combine souvent les substances vénéneuses. Et combien les moyens d’analyse ne doivent-ils pas varier lorsqu’il s’agit de découvrir, dans certaines circonstances, un poison simplement dissous dans l’eau ou mêlé avec une substance alimentaire ! Les réactifs propres à déceler des atomes d’une dissolution aqueuse de sublimé corrosif, par exemple, ne sont d’aucune utilité pour reconnaître ce poison lorsqu’il a été combiné avec de l'albumine, du lait, du bouillon, etc. ; leur emploi peut même induire en erreur. Il en est.de même de la plupart des poisons qui ont été mêlés avec des liquides colorés; il faut alors , pour les découvrir, avoir recours à des expériences chimiques d’un autre genre. On a de la peine à concevoir que Fodéré ait nié /dans l’article J oxicolorjic du Dictionnaire des Sciences médicales, que la plupart des poisons minéraux mêlés à des liquides colorés fournissent, avec les réactifs, des précipités d’une couleur différente de ceux qu’ils donnent lorsqu’ils sont purs. « Je puis affirmer, dit-il, et c’est ce dont mes auditeurs sont témoins tous les ans, qu’il n’est pas exact de dire que les réactifs sont sans action sensible et identique sur les liqueurs colorées, telles que le café , qui contiennent des poisons métalliques. » (Page ZiOft.) S’il en est ainsi, je demanderai à Fodéré pourquoi il se rétracte , quelques pages plus loin , en établissant : 1° que l’eau de chaux précipite en jaune orangé l’acide arsénieux mele au thé, au café, au sang (p. Z» 05) , tandis qu’elle précipite en blanc si 1 acide n’a pas été mélangé ; 2" que la potasse , la soude ,
I ammoniaque, le cyanure jaune de potassium et de fer, et les car-'
bonatcs agissent autrement sur le sublimé corrosif mêlé de vin , de bouillon ou de café, que sur le même poison pur (p. é06 ) ; 3° que l’ammoniaque et l’acide sulfhydriquc ne peuvent servir de liqueur d’épreuve pour reconnaître les sels cuivreux qui ont été mêlés au café , au vin rouge, parce qu’ils donnent des résultats trompeurs (p. à07). Fodéré a encore été induit en erreur en annonçant que j’avais dit que les réactifs étaient sans action sensible sur les liqueurs colorées tenant des poisons métalliques en dissolution.
Il faut donc, pour les recherches médico-judiciaires, indépendamment des connaissances chimiques générales , des faits particuliers sur l’action réciproque des poisons et des diverses matières orga* niques. 11 paraît étonnant qu’une pareille assertion n’ait jamais frappé, avant la publication de la première édition de ce Traité, les observateurs chargés de faire des rapports sur l’empoisonnement , ou de rédiger des ouvrages de médecine légale.
Pénétré de celte vérité , je crois devoir subdiviser en plusieurs parties la solution du problème qui fait le sujet de cet article, Indiquer d’abord les caractères extérieurs et les réactifs propres h fah-e connaître les poisons sans mélange d’aucune autre substance ; exposer ensuite les moyens capables de les déceler lorsqu’ils ont été mêlés avec des liquides colorés, des solides végétaux ou animaux, et qu’ils ont été vomis, ou bien lorsqu’ils ont contracté une union intime avec les tissus organiques : telle est la marche qu’il faut suivre irrévocablement si on veut parvenir à des résultats satisfaisants. Il est vrai que l’analyse chimique n’est pas encore assez avancée pour nous permettre d’opérer sur tous les poisons avec le même degré de perfection; mais qu’importe? Je crois utile, en le faisant pour un certain nombre d’entre eux, de donner l’éveil et d’exciter les savants à faire des recherches d’un aussi grand intérêt.
Les problèmes dont je viens d’envisager la solution d’une manière générale ne pourront être résolus qu’à l’aide d’expériences sur les animaux vivants; il est donc utile d’examiner si les chiens sont propres à ce genre de recherches , et si on peut se dispenser de pratiquer l’œsophagotomie, contre laquelle tant de physiologistes se sont prononcés.
Des Expériences faites sur les animaux vivants , dans le dessein d'éclairer l'histoire de l'empoisonnement chez l’homme.
Plusieurs médecins ont avancé dans leurs écrits que les expériences sur les poisons faites sur les animaux vivants donnent des résultats dont il est impossible de faire l’application à l’homme, et qui, par
conséquent, ne sont d’aucune utilité. Cette assertion a été appuyée de quelques raisonnements spécieux et de plusieurs expériences inexactes, qui n’ont cependant pas manqué d’influer sur le jugement des lecteurs; en sorte qu’il est extrêmement rare aujourd’hui de trouver, même parmi les personnes les plus éclairées, des individus qui n’élèvent des doutes sur la validité de ce genre de recherches. M. Virey n’a-t-il pas avancé que l’arsenic , à la dose de 16 grammes, se borne à purger plus ou moins les chiens , tandis que cette dose peut occasionner la mort de plusieurs hommes? Certes, si ce fait était exact , il fournirait aux détracteurs des expériences tentées sui cette classe d’animaux un argument qu’il serait extrêmement difficile de combattre; mais il n’en est pas ainsi : 1 expérience piouve que 16 grammes d’arsenic suffisent pour donner la mort à plus de deux cents chiens.
Le travail que j’ai, entrepris sur les substances vénéneuses ayant pour objet d’éclairer l’histoire de l’empoisonnement chez l’homme, et étant principalement fondé sur les expériences faites sur des chiens, je crois indispensable d’établir un certain nombre de propositions qui démontrent combien les résultats de ces expériences sont immédiatement applicables à l’homme.
A. Traitement de l’ empoisonnement. — Lorsqu ou réfléchit a la rapidité avec laquelle une substance vénéneuse est décontposée par un réactif chimique qui est son antidote , on est convaincu que la nature du vase dans lequel le mélange a lieu n’influe en aucune manière sur le phénomène : ainsi la décomposition de l’acétate de plomb, d’un sel de baryte par un sulfate soluble, etc., a lieu au moment même du contact des dissolutions , soit que l’on opère dans un vaisseau de verre , soit que l’on agisse dans l’estomac de l’homme ou de tout autre animal ; le viscère, dans ce cas, agit comme un vase inerte , parce que la décomposition chimique est trop prompte pour être modifiée par la vie : donc, dans cette branche importante de l’empoisonnement, les expériences faites sur les chiens remplacent à merveille celles que l’on pourrait faire sur l’homme. Je puis citer à l’appui de ce fait un exemple frappant : celui d’une personne qui, ayant avalé 30 grammes d’acétate de plomb , fut guérie par le sulfate de soude , qui transforma subitement le poison en sulfate de plomb insoluble, que l’on reconnut en analysant les matières évacuées : or, des effets pareils s’observent sur les chiens.
Bien d’autres faits de ce genre réduisent à sa juste valeur l’étrange proposition émise par M. Devergie à la p. 690 du I. u de la 2° édition de Médecine légale, savoir : « qu’il est facile de prouver le peu de » confiance que l’on doit accorder à ce mode d’expérimentation ( la
‘2l\ CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
» ligature de l’œsophage) dans quelques cas. » Veut-on savoir comment procède notre confrère pour justifier son assertion? Est-ce par hasard en tentant des expériences? Aucunement. Il met en regard quatre résultats obtenus par moi en faisant prendre de l’azotate d’argent à des chiens , dont deux avaient pris du chlorure de sodium comme contre-poison; et cela lui suffit pour conclure que l’on ne doit pas recourir h la ligature de l’œsophage pour déterminer si une substance est ou non le contre-poison d’une autre. Il s’embarrasse fort peu des doses employées, des différences que l’on remarque journellement par rapport à la durée de la vie des chiens empoisonnés de la même manière, du genre d’opération, et de plusieurs autres conditions. U eût été plus simple de prendre quelques animaux, de faire avaler aux uns !5 grammes d’azotate d’argent, de lier l’œsophage sans le percer et de le maintenir lié pendant trente-six heures, et de donner aux autres la même dose de sel d’argent préalablement décomposé par du chlorure de sodium. Ces derniers, opérés comme les précédents, auraient à peine été incommodés, tandis que les autres seraient tous morts.
B. Partie chimique de l’ empoisonnement. — La recherche chimique du poison, dans le canal digestif, peut avoir lieu, 1° lorsqu’une portion de la substance vénéneuse se trouve indécomposée dans ce canal ; '2° quand elle a été entièrement décomposée ou qu’elle s’est combinée avec nos tissus. Dans la première supposition , on fait abstraction du vase qui contient le poison ; on recueille celui-ci et on l’analyse : l’estomac des chiens n’influe donc pas plus sur l’expérience que celui de l’homme ou que tout autre vase inerte. Dans le second cas , lorsque le poison a été entièrement décomposé , ou qu’il s’est combiné avec nos tissus, les recherches doivent être faites sur les liquides ou sur les solides contenus dans le canal digestif, ou sur les tissus de ce canal. S’il a été décomposé par les liquides et par les solides, on se borne, pour le découvrir, à faire une simple analyse, indépendante du vase dans lequel les matières ont été trouvées. Supposons maintenant (pie la décomposition de la substance vénéneuse ait été opérée par les tissus du canal digestif : ces tissus sont chimiquement constitués de la même manière dausl’homme et dans le chien: donc ils exercent la même influence chimique sur le poison, qui doit être découvert par les mêmes moyens; d’où il suit que, dans la partie chimique de l’empoisonnement , les expériences fuites sur les chiens remplacent à merveille celles que l'on pourrait faire sur l’homme.
(]. Partie physiologique de l’empoisonnement. — On parvient à déterminer le mode d’action des substances vénéneuses sur les êtres organisés, en examinant attentivement les symptômes et les lésions
organiques auxquels elles donnent lieu : donc, si toutes les matières qui sont vénéneuses pour l'homme le sont pour les chiens, et que les symptômes et les lésions cadavériques qu'elles déterminent chez ces animaux soient les mêmes , il faudra conclure que les observations faites sur les chiens doivent être appliquées à l’homme. Or, je puis assurer, après avoir fait plusieurs milliers d’expériences sur les chiens, et les avoir comparées à ce que l’on observe chez l’homme, que la différence est nulle par rapport à la nature des symptômes et des lésions organiques que les poisons développent; qu’elle existe seulement dans les doses nécessaires pour porter la maladie au même degré, dans l’influence du moral et dans la force relative des animaux, circonstances qui ne peuvent influer que sur l’intensité des symptômes et des lésions organiques , et par conséquent sur la durée de la maladie.
J’appuierai cette assertion d’un très grand nombre défaits lorsque je décrirai les poisons en particulier : je me bornerai maintenant à en exposer quelques uns.
Les poisons caustiques, qui occasionnent surtout la mort en déterminant une vive inflammation des parties qu’ils touchent, et en les désorganisant, doivent exercer la même action sur tous les tissus animés : aussi l’expérience prouve-t-elle que les acides et les alcalis concentrés, l’azotate d’argent, le protochlorure d’antimoine, etc. , produisent sur les chiens une affection pareille à celles qu’ils développent chez l’homme. La noix vomique, qui excite puissamment la moelle épinière des chiens, agit de la même manière sur l’homme, comme on peut l’observer journellement sur les paralytiques qui prennent une assez forte dose de ce médicament sous la forme d’extrait aqueux; je dirai même plus ; M. Fouquier, qui, le premier, a conçu l’idée heureuse de traiter certaines paralysies à l’aide de ce médicament , n’a été .conduit à l’employer que par les expériences de JIM. Magendie et Delillc sur les chiens. Il est vrai que ces animaux sont beaucoup plus impressionnables par la noix vomique que l’homme ; mais il est également incontestable que ce dernier peut périr empoisonné lorsqu’il prend une assez grande quantité de cette substance vénéneuse.
Que l’on examine allen tivcmcnllescffets que produisent sur l’homme et sur les chiens l’opium et ses préparations , l’acide cyanhydrique et toutes les matières qui en contiennent, les diverses espèces de jusquiame et d’ellébore , la belladona , le datura , les gaz délétères, etc. , etl on sera obligé de convenir que tous ces poisons déterminent des effets identiques sur ces diverses espèces d’animaux; d’ailleurs, l’anatomie comparée nous apprend que les parties cpii constituent les chiens sont essentiellement les mêmes que celles qui entrent dans la compo-
sition du corps humain : même disposition , mêmes caractères, mêmes propriétés du système absorbant dans l’une et l’autre de ces espèces d’animaux. Il est vrai qu’il existe une différence notable entre leur stature , et par conséquent qu’il est difficile de comparer exactement les résultats ; mais si les organes du chien sont moins volumineux que ceux de l’homme , une multitude de causes peuvent rendre celui-ci plus susceptible d’être influencé par les substances délétères , et contre-balancer la masse plus considérable des organes : ces causes sont une ou plusieurs affections morales, un état maladif, etc.
De la ligature de l’œsophage.
J’ai souvent eu recours, dans mes expériences, à cette opération, parce que je l’ai crue indispensable pour obtenir des résultats rigoureux. Plusieurs savants français et étrangers , en rendant compte de la première édition de mon ouvrage , ont avancé qu’une opération aussi douloureuse pouvait déterminer des accidents graves, et par conséquent que les résultats que j’avais obtenus n’étaient pas aussi concluants qu’on aurait pu le croire d’abord. Mais aurais-je pu me livrer h de pareils travaux sans m’être assuré , par des expériences rigoureuses, de l’influence de cette opération? Ces expériences m’ont démontré, 1° que les conclusions que j’ai tirées ne doivent recevoir aucune modification par la ligature de l’œsophage; 2“ qu’il est impossible d’écrire un ouvrage complet sur les poisons sans la pratiquer souvent.
Effets de la ligature de l’œsophage sur les chiens (1).
OEsophagc lié sans avoir été percé. — Il est avéré par plus de 50 expériences dont plusieurs ont été faites publiquement à l’amphithéâtre de la Faculté devant un nombreux auditoire et en présence de plusieurs membres de l’Académie de médecine , que si «après avoir isolé l’œsophage en le séparant de la trachée-artère et des filets nerveux qui l’accompagnent, on le fie et qu’on maintienne la ligature pendant 2 U ou 36 heures , les animaux n’éprouvent qu’un léger abattement et un peu de fièvre; dès (juc la ligature est enlevée , les chiens boivent,
(I) Il est inutile de faire sentir que j’entends parler de la ligature de l’œsophage pratiquée avec adresse : dans ce cas, elle ne dure guère qu’une minute ou une minute et demie. Certes, les effets de celte opération pourraient être très graves si, par ignorance ou par maladresse, on tourmentait les animaux pendant quinze ou vingt minutes avant de réussir à la pratiquer.
ne tardent pas à manger, et sont parfaitement rétablis ; la plaie est entièrement cicatrisée au bout de 10, 12 ou 15 jours, sans qu’il soit nécessaire de la soigner. Toutes les objections faites par M. Giacomini et depuis par M. Devergie contre l’œsophagotomie tombent devant ces faits; M. Devergie dit que cette opération entraîne toujours avec elle la ligature des fdets nerveux qui l’avoisinent et apporte des modifications dans la durée de la vie de l’animal qui l’a subie. Cela n’est pas exact, et il ne se serait pas aussi grossièrement trompé s’il s’était donné la peine de pratiquer cette opération avec les soins qu’elle réclame. Je rapporterai, en parlant du traitement de l’empoisonnement par l’arsenic, l’opinion inqualifiable de M. Giacomini à cet égard.
OEsophage lié après avoir été percé. — Expérience i". — Quatre chiens de moyenne taille, auxquels on avait refusé des aliments depuis deux jours , furent opérés le 17 février à deux heures de l’aprèsmidi : chaque opération ne dura guère que deux minutes. Au bout d’une heure, ces animaux étaient aussi agiles qu’avant l’opération. I.e 23, à dix heures du matin , ils n’avaient éprouvé aucun phénomène remarquable; ils étaient seulement un peu abattus. Le lendemain, ils paraissaient faibles, mais conservaient encore la faculté de marcher sans chanceler; leurs facultés intellectuelles étaient libres, les battements du cœur étaient moins forts. Ils moururent dans les trente-six heures qui suivirent , sans offrir le moindre mouvement convulsif. Quelques heures avant la mort , ils s’étaient couchés sur le côté et paraissaient insensibles.
Ouverture des cadavres. — Les ventricules du cerveau ne contenaient point de sérosité; les vaisseaux extérieurs du lobe droit de l’encéphale seulement étaient gorgés de sang noir. Les poumons, d’une belle couleur rose , offraient à leur surface quelques taches brunâtres. Le cœur était un peu ramolli , et contenait du sang coagulé. La membrane muqueuse de J’estomac présentait çà et là quelques taches d’une couleur rosée; il y avait près du pylore un petit ulcère de la grosseur d’une lentille, dont les bords étaient noirs; tous les intestins étaient teints en jaune par de la bile; mais ils n’offraient aucune altération. Les autres organes semblaient être dans l’état naturel. C.cs animaux étaient testés onze jours sans boire ni manger.
Expérience ii*. — Un chien robuste, de moyenne taille, subit cette opération le 11 février à dix heures du matin : il était à jeun depuis deux jours. Le lendemain , son pouls était un peu accéléré, les pupilles comme dans l’étal naturel, et il n’oll’rait ni vertige, ni paralysie, ni mouvements convulsifs : aussi marchait-il librement comme avant l’opération. Le 13, à trois heures, il était dans le même état, mais il avait une soii ardente. Le l/i, efforts infructueux de vomissement, décubitus sur le côté , grande faiblesse , légers vertiges , pupille dans Eclat naturel : mort dans la nuit.
Ouverture du cadavre. — L’estomac ne contenait qu’uuc petite quan-
tité de bile jaune; les plis formés par sa membrane muqueuse offraient cette couleur violacée que l’on remarque souvent chez les chiens bien portants; entre ces plis on voyait quelques taches roses; il n’y avait ni ulcération ni escarre; l’intestin rectum était comme dans l’état naturel , excepté qu’il présentait çà et là des points roses que le scalpel enlevait par la plus légère pression ; le reste du canal digestif ( excepté à l’endroit opéré) était sain. Les poumons étaient crépitants ; ils avaient une couleur rougeâtre, et contenaient une certaine quantité de sang, surtout vers le lobe gauche, dont la surface paraissait noire. Le cœur, le cerveau et les autres organes étaient comme dans les expériences précédentes.
Expérience iiic. — Cette opération fut pratiquée le il février, à dix heures du matin, sur un petit chien robuste qu’on avait pris la veille. Le lendemain , le pouls était un peu plus fréquent qu'avant l’opération. Le 12 , l'animal commençait à avoir soif. Le 13, démarche libre ; les organes des sens et les facultés intellectuelles comme dans l’état naturel; léger abattement. Le 17, à trois heures de l’après-midi, décubilus sur le côté, impossibilité de se tenir debout; léger tremblement convulsif dans les pattes ; inspirations excessivement profondes : mort deux heures après. Cet animal n’avait offert ancun signe de paralysie ni de vertiges pendant les sept jours qu'il avait vécu; il n’avait point fait d’efforts pour vomir; l’abattement avait été en augmentant jusqu’au moment de la mort.
Ouverture du cadavre. — La membrane muqueuse de l’estomac était assez rouge dans toute son étendue ; elle off rait près du pylore quatre ulcères de la grosseur de petites lentilles; il y avait dans le rectum un petit nombre de taches rouges ; les autres portions du canal intestinal paraissaient saines. Les poumons étaient d’une couleur rose un peu foncée, et ne contenaient qu’une très petite quantité de sang ; ils étaient crépitants. L’état du cœur, du cerveau et des autres organes, ne différait pas de celui des expériences précédentes.
Expérience iv'. — Six chiens robustes cl de moyenne taille furent opérés le 22 mars, à dix heures du malin. Quarante-huit heures après, ils commençaient à être un peu abattus, mais ils n’avaient éprouvé aucun symptôme remarquable. On les pendit afin de les faire mourir asphyxiés, et on fit l’ouverture des cadavres une heure après. L’estomac et le canal intestinal n’offraient aucune altération sensible; les autres organes présentaient les lésions que l’on trouve après la mort par l’asphyxie.
Il résulte lies douze dernières expériences faites en liant l’œsophage, préalablement percé,
1" Que celte ligature ne détermine constamment, pendant lesdeux premiers jours, qu’une légère fièvre et un peu d’abattement, incapables de faire périr les animaux en si peu de temps;
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. 2ü
2" Que si l’on tue les animaux à cette époque, on ne découvre aucune lésion cadavérique.
Il est donc évident qu’un animal auquel on aurait fait prendre un poison peu de temps avant de lier l’œsophage, que celui-ci eût été ou non préalablement percé , et qui serait mort dans le courant des deux premières journées, après avoir offert des symptômes graves, tels que des vertiges, des convulsions, des douleurs ou l’insensibilité , des vomissements, etc. , n’aurait éprouvé ces symptômes qu’à raison du poison ingéré. Ce qui confirme la justesse de celte assertion d’une manière irrévocable , c’est que lorsqu’on a administré à d’autres animaux dont l’œsophage n’a pas été lié , une égale dose du même poison qui n’a pas été vomi , les mêmes accidents se sont manifestés , la maladie a suivi la même marche, et les résultats ont été identiques. Ces expériences comparatives peuvent être faites en donnant de la noix vomique, du camphre, de l’upas tieuté , de Yangustura pseudo-ferniginea , et toute autre substance qui n’est pas vomie. Il est encore hors de doute que toutes les altérations cadavériques que l’on trouve après la mort des animaux empoisonnés dont l’œsophage a été lié, et qui succombent dans les quarante-huit heures qui suivent la ligature, doivent être attribuées a la substance vénéneuse, puisque l’opération n’en produit aucune pendant cette époque , excepté dans la partie opérée. Que l’on juge maintenant de l’influence que la ligature de l’œsophage a pu exercer sur tous les animaux auxquels j’ai fait prendre des poisons, et qui sont morts deux, quatre, huit, douze ou vingt-quatre heures après : or, ce nombre comprend pour le moins les sept huitièmes de ceux sur lesquels j’ai expérimenté.
3° Que la fièvre et l’abattement augmentent pendant le troisième, quatrième, cinquième, sixième jours, et jusqu’au moment de la mort; qu’il arrive quelquefois dans cet intervalle qu’il se manifeste des vertiges et des envies de vomir, et même de très légers mouvements convulsifs; enfin qu’après la mort on découvre dans plusieurs organes des lésions plus ou moins profondes : cependant assez souvent les animaux meurent dans un état de grande insensibilité, sans avoir éprouvé aucun des symptômes énumérés. Il est certain que si le poison n’agissait que lentement , il serait difficile , après la mort , de déterminer si les symptômes elles lésions cadavériques doivent être attribués à la substance vénéneuse ou à l’opération. Dans ce cas, l’œsophagotomie avec percement de l’œsophage pourrait induire en erreur, et on ne saurait avoir quelque confiance dans les résultats qu’elle a fournis qu’autant que I on obtiendrait les mêmes effets en administrant le poison sans lier l’œsophage. C’est ce que j’ai fait toutes les fois qu’une pareille circonstance s’est présentée : aussi suis-je parfaitement
convaincu que cet élément n’entre pour l ieu dans la solution des divers problèmes que j’ai cherché à résoudre. D’ailleurs , et je ne cesserai de le répéter, on évite toute source d’erreur en liant l’œsophage sans lc])crcer, puisque, dans ce cas, les chiens sont à peine incommodés alors même que la ligature est maintenue pendant trente-six heures.
Je vais maintenant prouver que cette opération est indispensable pour étudier un poison sous tous les rapports.
1<> Si nous désirons connaître l’action que les substances vénéneuses exercent sur l’économie animale , nous devons les mettre en contact nécessairement avec l’estomac et avec le tissu cellulaire , comparer les phénomènes qu’elles présentent , et ensuite tirer des conclusions. Or, si cette substance est du nombre de celles qui sont vomies immédiatement après leur introduction dans l’estomac, comment observerons-nous ses effets? Ne serons-nous pas tentés de la regarder comme peu nuisible, et ne nous exposerons-nous pas à commettre les erreurs les plus graves ?
2° La partie médico-légale de l’empoisonnement tire aussi des avantages réels de la ligature de l’œsophage. Comment pourrait-on, sans cette opération, apprécier les lésions cadavériques que peuvent produire quelques poisons qui pour l’ordinaire sont vomis , mais qui peuvent cependant ne pas l’être chez quelques individus ?
3° Mais dans aucun cas cette opération ne devient aussi nécessaire que lorsqu’il s’agit de la recherche des contre-poisons. Il faut le dire, cette partie de la science n’a existé que dès le moment où la ligature de l’œsophage a été mise en usage. Une substance médicamenteuse ne saurait être regardée comme l’antidote d’un poison qu’autant qu’elle s’est combinée avec celui-ci dans l’estomac , ou qu’elle en a opéré la décomposition, et qu’il en est résulté un produit incapable de nuire à l’organisation. Or, n’est-ce pas à l’aide de l’œsophagotomie seulement que nous pouvons empêcher certains poisons d’être vomis , et les forcer d’être en contact pendant un temps plus ou moins long «avec l’antidote vrai ou supposé ? Les bons esprits sentiront aisément l’inexactitude des conclusions tirées par différents écrivains sur l’efficacité d’un contre-poison qui a été rejeté avec le poison peu de temps après son ingestion , et ils conviendront que la ligature de l’œsophage peut seule nous mettre à l’abri des erreurs qui pourraient être commises à cet égard. Tout ce qui a été écrit par M. Devergie contre celle proposition est sans valeur, parce qu’il n’a jamais tenté d’expériences sur la matière.
4" Je prouverai dans l’article suivant que cette opération est encore indispensable dans les cas où l’on cherche à administrer à des chiens
les matières contenues dans le canal digestif des personnes que l’on dit mortes empoisonnées. Combien de fois n’arrive-t-il pas en effet qu’en faisant avaler à ces animaux de pareilles matières par la bouche, il en tombe une portion dans la trachée-artère, et que la mort a lieu sur-le-champ par l’asphyxie qu’elles déterminent ! Ne remarque-t-on pas aussi , lorsqu’on est parvenu à les introduire dans l’estomac , qu’elles sont complètement vomies , ce qui ne fournit aucun résultat concluant ?
Des Expériences tentées sur les animaux vivants, dans le dessein de déterminer si les matières suspectes exercent ou non sur eux une action délétère.
On a pensé pendant long-temps que , parmi les différents moyens employés pour constater l’existence de l’empoisonnement , celui qui consistait h faire avaler <’> des chiens le liquide trouvé dans l’estomac des individus que l’on croyait morts empoisonnés , méritait la préférence sur tous les autres. Si l’animal succombe, disait-on , ou qu’il éprouve des symptômes graves , c’est une preuve qu’il y a eu empoisonnement, tandis qu’il n’a pas eu lieu s’il ne se manifeste chez lui aucun accident. Cette opinion existe depuis un temps immémorial ; elle a été soutenue par des hommes peu versés en chimie , qui ont évité , sous des prétextes frivoles , de compromettre leur réputation en cherchant à analyser les liquides ; elle a encore trouvé des partisans parmi- les médecins éclairés , qui ont senti l’impossibilité dans laquelle on était de pouvoir déterminer la nature des poisons végétaux , et qui ont conseillé , par conséquent , d’essayer si les matières contenues dans l'estomac d’un individu que l’on croyait mort empoisonné , pourraient occasionner une mort prompte à des animaux bien portants. D’un autre côté , quelques médecins habiles se sont élevés contre de pareilles expériences, comme pouvant induire les magistrats en erreur, et leur faire commettre dans le jugement des fautes énormes. En effet, ont-ils dit, en supposant que ces expériences aient été bien faites, ne peut-il pas arriver qu’un individu soit atteint d’une de ces maladies spontanées dans lesquelles les fluides animaux s’altèrent , contractent une âcreté remarquable, deviennent vénéneux, et causent nécessairement la mort des chiens auxquels on les fait avaler? ne serait-il pas absurde, dans ce cas, de prononcer que l’individu avait été empoisonné? Mais combien de fois, ajoutent-ils, les conclusions tirées de ces sortes d’essais ont été fautives, parce que les expériences avaient été mal faites! On a forcé des animaux à avaler des fluides nullement délétères : cependant ces animaux ont expiré quelques minutes après, parce que la liqueur avait reflué par le larynx jusqu’aux pou-
nions. Dans d’autres circonstances, des mouvements extraordinaires simulant les corn ulsions et une agitation extrême ont suivi de près l’ingestion de ce breuvage, phénomènes que l’on a attribués à une substance vénéneuse, tandis qu’ils dépendaient souvent des efforts que l’on avait faits pour contenir les animaux , de la colère dans laquelle ils étaient entrés, ou d’une susceptibilité particulière. Ces considérations m’ont engagé à entreprendre quelques expériences sur ce sujet , dans le dessein de déterminer la valeur de ce mode d’expérimentation. Il résulte de mon travail :
1" Que des expériences de ce genre ne devront jamais être tentées si, h l’aide des agents chimiques appropriés, l’expert est déjà parvenu à démontrer la présence d’une ou de plusieurs substances vénéneuses minérales ou végétales;
2U Que si les recherches chimiques ont été infructueuses, et qu’il reste une portion de matière suspecte sur laquelle l'expert ricin pas opéré , on pourra introduire dans l’estomac d’un chien cette portion restante de matière et examiner son mode d’action ;
3° Qu’on ne devra jamais faire servir à celte expérience les matières suspectes que l’on aurait déjà soumises à l’action des réactifs chimiques, dans le but de s’assurer si elles étaient vénéneuses ou non, ces réactifs étant presque tous délétères.
Voici les considérations qui me portent à restreindre ainsi les cas où l’on peut recourir à ce mode d’expérimentation.
A. Si la matière suspecte occasionnait la mort de l’animal, il faudrait , avant de conclure qu’il y a eu empoisonuement , s’assurer que l’individu dans le canal digestif duquel elle a été trouvée , n’a point succombé à une de ces affections spontanées dont je parlerai plus tard (voy. tom. II) ; car il pourrait arriver, dans ce cas, que les fluides animaux, et particulièrement la bile, eussent coûtracté des qualités délétères capables de produire la plupart des symptômes de l’empoisonnement.
B. Dans le cas où l’animal n’éprouverait aucun symptôme remarquable de la part de la matière suspecte, on ne serait pas en droit de conclure , d’après cette seule expérience , que l’empoisonnement n’a pas eu lieu; en effet , une multitude de causes peuvent faire que les liquides contenus dans le canal digestif d’un individu qui a véritablement succombé à l’action d’un poison ne soient pas vénéneux. 1" La substance vénéneuse peut avoir été décomposée dans l’estomac parles aliments, les boissons, ou par les tissus animaux, ou bien s’être combinée avec eux ; ainsi, par exemple, CO centigrammes de sublimé corrosif sont avalés par un homme bien portant; il éprouve les symptômes de l’empoisonnement , et il meurt : on fait l’ouverture du cadavre vingt-
quatre, trente-six oti quarante-huit heures après; on lait avaler a un chien les matières contenues clans le canal digestif , et il n’en est point incommodé. .1 ’ai constaté ce fait un très grand nombre de fois : on aurait le plus grand tort de conclure que l'individu n’av ait pas été empoisonné, car jl est évident que, dans ce cas, le sublimé a été transformé par lesaliments, etmême par les membranes de l’estomac , en une matière insoluble qui n'exerce aucune action nuisible sur l’économie animale. La même chose aurait lieu si le vert-de-gris avait été pris avant ou après 1 ingestion de l’albumine et de quelques autres matières animales; je pourrais en dire autant du chlorure cl’étain et de quelques autres poisons. 2 > i.a substance vénéneuse peut avoir été prise à assez forte dose , ensuite rendue par le vomissement , et déterminer cependant la mort : le canal digestif renferme , dans ce cas , des mucosités , de la bile, qui ne contiennent pas un atome du poison ingéré , et qui , par consé quent, ne détermineront aucun accident lorsqu’on les fera avalera des chiens. 3° Il peut arriver cpte la substance vénéneuse soit du nombre de celles qui sont facilement absorbées ; que l’individu en ait pris une assez grande quantité pour périr , mais qu’il n’en reste cpte très peu dans le canal digestif : alors le résultat négat if obtenu sur les chiens serait plutôt propre à induire en erreur qu’à éclairer. Les expériences de ce genre, considérées d’une manière isolée, sont donc sans valeur, à moins qu'elles n’offrent un résultat positif, c’est-à-dire la mort; et même dans ce cas elles ne doivent être regardées cpte comme un moyen secondaire propre à corroborer les inductions tirées des symptômes et des lésions cadavériques.
Quoi qu’il en soit , sj l’expert croit devoir les tenter, il se gardera bien de faire avaler les matières suspectes seules ou mélangées avec des aliments, comme cela s’est pratiqué jusqu’à présent; en effet, non seulement on courrait le risque , en suivant ce procédé , d’en perdre la majeure partie, parce que l’animal la rejetterait, mais les aliments avec lesquels on la mêlerait pourraient se combiner avec elle, ou la décomposer au point de changer entièrement sa nature. D’ailleurs, il arriverait au moins six fois sur dix qu’une portion refluerait par le larynx jusqu’aux poumons, et l’animal périrait asphyxié.
20- Le meilleur moyen que l’on puisse mettre en usage, si la matière suspecte est liquide, consiste à détacher l’œsophage d’un chien à jeun, à injecter le liquide dans l’estomac à l’aide d’une sonde de gomme élastique, à lier l’œsophage et à le maintenir lié pendant vingt-quatre ou trente heures. Si la matière suspecte est assez épaisse pour ne pouvoir plusjêtre introduite dausl’estoinac à l’aide de la sonde, il faut, après avoir détaché l’oesophage, percer celui-ci d’un petit trou, introduire un l. 3
entonnoir de verre dans l’ouverture , et faire tomber lu matière dans
l’estomac : cela étant fait, on lie l’œsophage au-dessous de la fente.
30 Si la matière suspecte , au lieu d’êlrc fluide , était solide , et qu’il fût impossible de la faire entrer dans l’estomac à l’aide de l’entonnoir, on commencerait par l’exprimer pour en obtenir la partie liquide , que l’on introduirait à l’aide de la sonde , comme je viens de le dire , et on mettrait la portion solide dans un petit cornet de papier fin que l’on pousserait jusqu’il l’estomac par une ouverture faite à l’œsophage : alors on pratiquerait la ligature de ce conduit. Cette manière d’opérer présente de grands avantages; en effet, ce 11’esl qu’en agissant ainsi que l’on peut empêcher le vomissement; et combien n’y a-t-il pas de substances vénéneuses dont l’estomac se débarrasserait aussitôt après leur ingestion , qui , étant ainsi retenues , peuvent développer les symptômes de l’empoisonnement et même produire la mort !
Mais, dira-t-on, l’œsophagotomie amène souvent la mort et peut occasionner des altérations dans les tissus (voy. page 26); comment donc reconnaître si la mort est le résultat de l’ingestion de la substance suspecte plutôt que de l’opération? Cette objection n’a aucune valeur : d’abord les animaux ne succombent jamais à cette opération, si l’œsophage a été maintenu hé pendant vingt-quatre ou trente heures, sans avoir été percé et que l’œsophagotomie ait été bien faite. Mais alors même que le conduit alimentaire aurait été percé, et que la mort de l’animal aurait pu être la suite de l’existence de la plaie œsophagienne qui n’aurait pas permis de le nourrir, il serait encore possible de déterminer, dans beaucoup de cas, si la mort est le résultat de l’opération ou de la matière ingérée. En effet , ou la matière suspecte est en assez grande quantité pour faire périr les animaux , ou elle n’est pas assez abondante. Dans le premier cas , la mort aura heu pendant les premières quarante-huit heures , et elle sera précédée de symptômes plus ou moins graves, phénomènes que l’on n’observe jamais après la simple ligature de l’œsophage. Si la matière 11’est pas assez abondante pour déterminer la mort, l’expérience ne sera pas plus concluante qu’elle ne l’aurait été si l’œsophage n’eût pas été hé ; en effet , supposons le cas le plus défavorable pour mon opinion , celui dans lequel cette matière développerait des symptômes variables qui se dissiperaient au bout de deux ou trois jours : ces symptômes, dira-t-on, seraient attribués au poison si l’œsophage n’avait pas été hé, tandis que , dans le cas contraire , on serait tenté de croire qu’ils dépendaient de l’opération. A cela je répondrai que cette opération 11e déterminant par elle-même, pendant les premières quarante-huit heures, d’autre symptôme qu’un léger abattement , on devrait attribuer à la substance véuéueuse tous les autres phénomènes morbides qui se ma-
'considérations générales. 85
attesteraient. D’ailleurs, l’homme de l’art ue serait-il pas blâmable de prononcer sur l’existence d’un poison parce que l’animal auquel on aurait fait prendre la madère suspecte aurait paru incommodé pendant deux ou trois jours ? Ces sortes d’expériences ne doivent être considérées comme valables qu autant qu elles fournissent un îesultat tranché, c’est-à-dire une maladie aiguë suivie d’une mort prompte , ou quand elles ne déterminent aucun accident marqué , et que , d’ailleurs , elles sont d’accord avec les résultats fournis par les symptômes et par les lésions de tissus. Dans les cas douteux , le médecin doit toujours chercher à être favorable à l’accusé.
De l’imbibition de liquides considérée sous le point de vue de l’empoisonnement.
On sait que lorsqu’on introduit dans le canal digestif d’un cadavre un liquide vénéneux , celui-ci se transporte par l’effet de l’imbibition , d’abord dans les viscères qui avoisinent le canal digestif, puis dans les organes plus éloignés ; d’où il résulte que l’on peut se demander, dans un cas présumé d’empoisonnement , si la matière vénéneuse trouvée dans le canal digestif ou dans d’autres viscères provient bien d’un empoisonnement, ou bien si elle n’a pas été introduite après la mort dans le canal digestif, et surtout dans le rectum du cadavre. Cette considération motivera suffisamment les détails dans lesquels je vais entrer à cet égard.
Imbibition des liquides pendant la vie. — Les physiologistes ne sont pas encore tous d’accord pour admettre que l’imbibition des liquides ait lieu pendant la vie , du moins d’une manière complète ; ainsi M. Collard de Martiguy soutient qu’elle est nulle ou incomplète sur le vivant, et s’appuie sur ce que ayant injecté dans l’estomac d’un lapin une solution de cyanure jaune de potassium et de fer, la surface externe de l’estomac ne se colora en bleu qu’au bout de vingt-cinq minutes, par le contact d’une faible dissolution de sesquisulfate de fer, tandis qu’en répétant l’expérience sur un lapin mort , une coloration bleue beaucoupf plus intense se manifesta au bout de quatre minutes.
MM. Fodéra et Magendie pensent, au contraire, que l’absorption n’est que le phénomène général de l’imbibition ; ainsi le premier de ces expérimentateurs a vu le sesquisulfate de fer placé dans la cavité du péritoine coloré en bleu par du cyanure jaune de potassium et de fer qu’il avait introduit dans la cavité des plèvres, et qui avait par conséquent traversé le diaphragme ; dans une autre circonstance , après avoir rempli de poison une portion d’intestin, il a introduit cet instestin dans l’abdomen d’un animal vivant ; l’empoisonnement a eu
lieu , parce que la substance vénéneuse a passé de l'intérieur de l’intestin, par transsudation, dans les organes du chien. On sait aussi que des sels mis dans la cavité péritonéale sont arrivés jusque dans la vessie, en petite quantité à la vérité, quoique les uretères fussent liés. I.es partisans de l’imbibition pendant la vie s’appuient encore sur les deux expériences suivantes : 1° Si l’on applique un poison sur une veine que l’on a isolée et soulevée à l’aide d’une carte ou d’un corps susceptible d’inibibition, les symptômes d’empoisonnement surviennent, la substance vénéneuse ayant passé au travers des parois du vaisseau. 2° Si l’on introduit un poison dans un vaisseau qn’ori lie ensuite dans deux endroits , ce poison ne tarde pas à agir sur toute la constitution, parce qu’il a passé du dedans au-dehors, par i inhibition , au travers des parois du vaisseau, et qu’il a été absorbé ensuite par les parties voisines. Ces faits me paraissent prouver suffisamment que l’imbibition a lieu pendant la vie.
Imbibition des liquides après la mort. — Quoique personne ne songe à contester que l’imbibition des liquides ait lieu après la mort , je crois devoir indiquer succinctement un certain nombre de faits qui mettront son existence hors de doute.
1° J’ai déjà dit que si l’on injecte dans l’estomac d’un lapin mort du cyanure jaune de potassium et de fer dissous, la surface externe de l’estomac devient bleue au bout de quatre minutes, si on la touche avec un solutmn de sesquisulfatc de fer.
2" Muller , ayant placé dans une fiole à col étroit une dissolution de cyanure jaune de potassium et de fer qui ne remplissait pas la fiole, boucha celle-ci avec une vessie de grenouille, et une autre fois avec un poumon du même animal; il étendit, à l’aide d’un pinceau, une dissolution de chlorure de fer sur la membrane qui servait d’opercule à la fiole. Ce vase ayant été renversé, il se montra , en moins d’une seconde , une tache bleue à la membrane : or, si une vessie qui est composée de plusieurs couches est si rapidement traversée, que l’on juge avec quelle célérité un poison doit pénétrer les capillaires délicats des villosités du tube digestif.
expérience 1”. — J’ai pendu un chien , et six heures après, lorsqu’il était froid , j’ai injecté dans le rectum une dissolution de 2 grammes d’acétate de cuivre dans 250 grammes d’eau. L’animal a été ouvert huit jours après. Les muscles du cou, de la poitrine, de l’abdomen et des membres, les poumons, le cœur, le foie et la rate n’offraient aucune coloration verte ou bleue. Il en était de même de l’intestin grêle, de l'épiploon gastro-colique cl du mésentère, si ce n’est dans quelques parties qui avaient été évidemment en contact avec le gros intestin; celui-ci était d’un vert bleuâtre à l’extérieur dans toute son étendue; les matières
excrémentielles qu’il renfermait étaient d’un vert bouteille. Le rein droit ainsi que la vessie étaient verdâtres a 1 extérieur.
Examen chimique (les portions colorées de l'intestin grêle, de l'cpiploon gastro-colique cl du mésentère. — Après avoir desséché ces matières , je les ai carbonisées par l’acide aaotique concentré et pur ; le charbon, traité pendant une heure par l’acide chlorhydrique bouillant mêlé d'un peu d’acide azotique, a fourni une liqueur que j’ai décolorée à l’aide de l’eau régale bouillante, et qui a été ensuite évaporée jusqu’à siccité ; le produit dissous dans l’eau acidulée par l’acide chlorhydrique a été soumis à un courant de gaz acide sulfhydriquc lavé; au bout de quelques heures, il s’était déposé un précipité brunâtre qui renfermait du sulfure de cuivre.
Examen du foie et de la rate. — Ces deux organes, traités ensemble de la même manière que l’intestin grêle, ont également fourni du cuivre.
Examen du rein droit. — Il s’est comporté comme le foie et la rate.
Examen des poumons et du cœur. — Ces organes ont aussi fourni du cuivre, après avoir été traités comme je l’ai dit à l’occasion des intestins et de l'épiploon.
Expérience 2e. — J’ai introduit dans l’estomac d’un cadavre humain refroidi trente-deux grammes de sulfate de cuivre dissous dans 120 grammes d’eau. Dix jours après, la température ayant varié de 15“ à 20“ th. c., j’ai ouvert ce corps, dont la putréfaction était déjà très avancée. L’estomac contenait une grande quantité de la dissolution cuivreuse ; ses /aces antérieure et postérieure étaient bleues ; mais cette couleur était surtout intense a l’extrémité splénique , à l’épiploon gastrosplénique, et vers le commencement du colon descendant ; ces parties étaient racornies et dures comme si elles avaient macéré dans un solution concentré de. sulfate acide d’alumine et de potasse. La presque totalité du canal intestinal , au contraire, offrait la teinte et la consistance normales ; on n’apercevait quelques points bleus que cà et là dans les points de ce canal qui avaient été en contact avec des viscères que l’estomac avait bleuis. La face inférieure du foie, le côté gauche du diaphragme, dans sa face abdominale, comme dans sa face thoracique, la partie antérieure de la rate et du rein gauche , étaient colorés en bleu; il en était de même de l’extrémité inférieure du poumon gauche c\ d’une fausse membrane qui recoin rail la plèvre du même cùlé , et qui avait acquis une dureté presque cartilagineuse. Les autres viscères cl toutes les autres partions du foie, de la rate , du rein cl du poumon gauche, et du diaphragme , ainsi que les muscles des membres, offraient la couleur normale , sans la. moindre teinte bleue.
Examen chimique. — On découvrait facilement la présence du cuivre dans le décoctum aqueux obtenu avec toutes les portions des viscères colorées en bleu.
Foie. — Cet organe, dont la face inférieure avait fourni du cuivre, meme par l’eau froide , surtout dans sa portion correspondante à l'estomac, n’en a donné aucune trace, lorsqu’on a lait bouillir dans l’eau
pefidant quatre heures son lobe droit , coupé par tranches de liant en bas, et de manière à ne pas agir sur la tranche la plus inférieure. Le poumon droit, le cerveau et les muscles des jambes , bouillis séparément avec de l’eau , ne fournissaient pas de cuivre non plus.
Expérience 3'. — J’ai laissé pendant dix jours l’avant-bras et la main d’un cadavre dans une dissolution concentrée d’acétate de cuivre; dix jours après, l’épiderme, d’une couleur bleuâtre, se détachait avec facilité ; la surface externe de la peau , bleuâtre par plaques, contenait câ et là de l’acétate de cuivre , tandis que sa surface interne, de couleur naturelle. n'en renfermait pas un atome; le tissu cellulaire sous-cutané et les muscles offraient leur couleur normale. J’ai fait bouillir pendant six heures avec de l’eau distillée tous les muscles de l’avant-bras ; le décoclum filtré ne contenait point de cuivre.
Expérience üc. — J’ai répété l’expérience avec celte modification que l’épiderme a été enlevé le sixième jour, et que l’avant-bras a plongé pendant seize jours dans la dissolution cuivreuse. Au bout de ce temps, la peau de l’avant-bras et de la main était bleue dans toute son étendue , et ne se décolorait pas par les lavages les plus réitérés ; en l’incisant , on voyait que sa face interne, le tissu cellulaire sous-cutané, l’aponévrose anlibracliiale et la surface des muscles qu’elle enveloppe, étaient également d’un bleu intense; plus en dedans, les muscles n’étaient pas colorés par le sel de cuivre, qui évidemment n’avait pas encore pénétré assez loin pour les bleuir. Le cubitus et le radius, dans toutes les portions qui n’étaient recouvertes que par la peau , offraient aussi une belle couleur bleue. Pendant le temps qu’avait duré l’expérience, la température ambiante avait varié de 22° à 27° th. centigr.
Il importait de savoir si , une fois porté dans les viscères , soit pendant la vie , soit après la mort , l’acétate de cuivre conservait sa solubilité dans l’eau , ou bien s’il se transformait , au bout d’un certain temps , en un composé insoluble dans ce liquide. Les expériences suivantes ont été tentées pour résoudre cette question.
Expérience 5e. — J’ai plusieurs fois introduit dans l’estomac de chiens robustes vivants 2 grammes d’acétate de cuivre dissous dans 250 grammes d’eau; l’oesophage ayant été lié, les animaux sont morts au bout de six, huit ou dix heures. Los cadavres* ont été ouverts douze ou quatorze jours après la mort. Constamment les muscles étaient rouges, et les poumons et le cœur de couleur naturelle ; mais la surface externe de l’estomac offrait une couleur verdâtre, cl l’on voyait sur le foie, la rate, les reins et sur quelques portions des intestins, de l’épiploon gastro-colique et du mésentère, des plaques d’un bleu tirant sur le vert.
Portions d' intestin , d’épi lo n et de mésentère colorées en bleu-verdâtre. - Après avoir laissé pendant vingt-quatre heures ces parties en contact avec de l’eau distillée froide, j’ai filtré la liqueur, et je l’ai soumise â un courant de gaz acide sulfhydrique lavé ; elle n’a pas tardé â se troubler, et
au bout de vingt-quatre heures, elle avait laissé déposer un précipité de couleur brune contenant du sulfure de cuivre. Les organes, ainsi lavés avec de l’eau froide, ont été soumis à l’action de l’eau distillée bouillante pendant vingt minutes; le solutum, filtré, évaporé et desséché, a été carbonisé par l’acide azotique concentré et pur ; le charbon , traité par l’acide chlorhydrique et par un peu d’acide azotique, a donné une liqueur qui, étant décolorée par l’eau régale et décomposée par le gaz acide suifhydrique, a fourni un précipité noir peu abondant qui était du sulfure de cuivre. .
Foie, rate et reins. — Après avoir coupé ces organes en petits fragments, je les ai laissés pendant vingt-quatre heures dans l’eau distillée froide. Le solutum filtré a été divisé en deux parties A et B. La portion A, traversée par un courant de gaz sulfhydrique, s’est troublée presque aussitôt, et a donné un précipité de couleur brunâtre qui contenait du sulfure de cuivre. La portion B, évaporée, desséchée, carbonisée et soumise, comme il a été dit, à l’action de l’acide chlorhydrique , de l’eau régale et du gaz sulfhydrique, a également fourni du cuivre.
Expérience 6e. — J’ai souvent introduit dans l’estomac des chiens 8 grammes d’acétate de cuivre solide réduit en poudre fine, et j’ai lié l’œsophage. Les animaux sont morts six, sept ou huit heures après,et n’ont été ouverts qu’au bout de douze ou quinze jours. Les muscles étaient rouges; toutes les parties du canal digestif que l’acétate avait touchées étaient bleues à l’extérieur. La rate, les reins et le foie , offraient également'une couleur bleuâtre à la surface. Les poumons et le cœur paraissaient offrir leur couleur normale. En traitant par Veau froide d'abord, puis par l’eau bouillante pendant vingt minutes, les viscères colorés en bleu par le sel de cuivre qui avait transsudé, on obtenait des dissolutions légèrement cuivreuses dans lesquelles on pouvait démontrer la présence du métal comme il a été dit à la pag. 38. ( Voy. expérience 5'. )