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SECOND PROBLÈME

Déterminer quels sont les moyens généraux propres à combattre les effets des poisons introduits dans le canal digestif.

Il est d'autant plus important de fixer l'attention du lecteur sur le traitement de l’'empoisonnement considéré d’une manière générale, que les médecins ne sont pas d'accord sur les avantages des diverses méthodes qui ont été proposées. Les uns pensent qu’il n’existe point de contre-poisons , ét qu’en supposant même qu'il y en ait, il est dangereux de les employer. « Lès spécifiques , dit Portal , sont recommandés aujourd’hui par quelques chimistes habiles , et par des médecins dont la clinique n’est pas encore bien avancée, presque toujours d’après les seuls résultats de quelques expériences sur les animaux vivants. » Voici comment les partisans de cette doctrine croient qne l’on doit traiter l’empoisonnement : « Si le médecin arrive auprès du malade avant que les signes d'inflammation abdominale soient prononcés, il prescrit les vomitifs et les lavements purgatifs, le plus promptement possible, afin d'éxpulser hors du corps le foyer vénéneux, de quelque nature qu’il soit. Mais, si l’inflammation de l'estomac est déjà caractérisée par des vomissements violents, des douleurs vives du bas-ventre, la tension des paroïs musculaires de cette cavité, les mouvements convulsifs, la fièvre plus ou moins vive, par l'urine, qui est rouge, sanguinolente; alors , de quelque espèce que soit le poison avalé, le médecin ne prescrit ni le doit prescrire le vomilif, parce qu’il serait funeste, et qu'il ajouterait à la cause du mal, au lieu de la détruire. Les boissons adoucissantes, émollientes, légèrement anodines , sont les seules qui conviennent alors : aussi doivent-elles être abondamment prescrites. Elles ne peuvent jamais être nuisibles en pareil cas, quand bien même elles faciliteraient les vomissements, parce qu’elles n’opéreraient cet effet qu’en relâchant le tissu des parties, et non en l’irritant. » (Portal, Mémoires sur la nature et le traitement de plusieurs maladies, 4° année, 1819, pag. 309 et 310.)

Il résulte évidemment de ce qui précède que Portal proscrit l'emploi des antidotes dans le traitement de l’empoisonnement, ce qui prouve: qu'il ne les croit utiles dans aucun cas ; cependant on lit, page 312 de l'ouvrage cité, une assertion qu’il est difficile de concilier avec les deux passages que je viens de transcrire. « S'il n’existe pas, dit-il, des symptômes d’inflammation, il faut, dans le cas d’empoisonnement par le tartre stibié, prescrire l’infusion de quinquina. Fourcroy et Berthollet ont cité d’heureux exemples de guérison d’inflammation abdominale causée par de fortes doses d’émétique, par la boisson d’infusion de

28 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT, quinquina. » Le quinquina agit-il autrement qu’en décomposant l'émétique, et en le transformant en une substance presque sans action délétère sur l’économie animale; en un mot, le quinquina n’est-il pas le contre-poison de l’émétique ? Donc, pour être conséquent , Portal aurait dû reconnaître l'avantage de l'emploi des substances qui sont les antidotes des sels de mercure, de cuivre, de plomb, etc., au moins lorsqu’il n'existe pas de symptômes d’inflammation. Portal ajoute, page 319: « À peine peut-on citer quelques exemples de leurs succès (en parlant des antidotes ) ; tandis qu'il y a une si grande quantité d’heureux traite- . ments par la méthode que je viens d'exposer, que nos livres en sont pleins, » ele. Le savant médecin dont je combats ici l'opinion n’ignorail point combien les cas d’empoisonnement sont rares ; il savait que les contre-poisons dont il cherche à contester l'utilité n’ont été proposés, pour la plupart, que dans le courant de l’année 1813, et que beaucoup de praliciens les ont rejetés, sans appel , avant de les connaitre. Néanmoins je puis affirmer que plusieurs médecins français et étrangers ont constaté , par des observations recueillies chez l’homme, que les résultats de mes expériences sont exacts ; loin de regarder les essais faits sur les animaux comme insignifiants, ils y ont attaché beaucoup d'importance, et leurs efforts ont été couronnés de succès. Parlet-on sérieusement lorsque, pour annuler des données fournies par des expériences faites sur les contre-poisons, on dit qu'elles ont été tentées sur des animaux seulement ? Je ne le pense pas ; en effet , que l’on introduise de l’acétate de plomb dans un verre, dans un pot, dans l’estomac d'un chien ou d’un homme : que l’on verse par-dessus du sulfate de soude (contre-poison du sel de plomb ) : aussitôt qu’il y aura contact, le poison sera décomposé, le contre-poison aura produit tout l’effet que l’on en attendait ; que l'on substitue à l’acétate de plomb les sels de mercure, de cuivre, et au sulfate de soude de l’albumine , on obtiendra des effets analogues. N’a-t-on pas lieu de s'étonner maintenant lorsqu'on entend dire que la décomposition du poison par le contrepoison a lieu dans l'estomac d’un chien, tandis qu’elle ne se fait pas chez l’homme ? Cest comme si l’on disait : par cela seul que le poison el le contre-poison sont mélés dans l'estomac de l’homme, l’action chimique de l’un sur l’autre cesse. Cette décomposition est indépendante du vase dans lequel elle s'opère ; pourvu que le contact ait eu lieu entre le poison et Je contre-poison, peu importe la nature du vase qui contenait le mélange. Notez que le même médecin qui tiendra ce langage n’hésitera pas à administrer de la magnésie calcinée, lorsqu'il soupconnera la présence d’une trop grande quantité d’acide dans l’estomac; dans ce Cas,

il admettra que Ja magnésie s'empare de l’acide dans l'estomac, comme elle le ferait dans un vase inerte,

On doit distinguer deux époques dans le traitement de l’empoisonnement , ainsi que je l’ai établi dans la première édition de ce traité. 1° 11 n’y a pas longtemps que le poison a été avalé, il se trouve dans le canal digestif : il faut, autant que possible, empêcher d’agir en le chassant soit par le haut, soit par le bas, ef en le combinant avec une substance qui neutralise ses propriétés vénéneuses ; cet objet étant rempli, on doit combattre les symptômes qui ont été déterminés par Le poison, à l’aide de moyens qui varient suivant les cas. 2° Le poison est avalé depuis longtemps ; des vomissements, des selles , ont eu lieu; tout annonce que la substance vénéneuse, qui n’a point agi, a été entièrement expulsée du canal digestif : on compromettrait la vie du malade si, dans ce cas , on s’obstinait à vouloir décomposer le poison ; il faut tout simplement s’opposer aux progrès de la maladie par les moyens généraux appropriés, et provoquer l'élimination de la partie de la substance vénéneuse qui a été absorbée.

Première époque. — On doit débarrassér le malade de la substance vénéneuse qui n'aurait point encore agi ; car, si elle continue d’exercer son action sur le canal digestif, les accidents seront singulièrement aggravés , et les médicaments employés produiront à peine de bons effets : or il y a deux moyens d'empêcher l’action des poisons sur le canal digestif ; le premier consiste à les faire rejeter par haut ou par bas, le second à pour objet de les neutraliser de manière qu'ils n’exercent plus aucune action délétère sur nos tissus.

Évacuants. Les médicaments que l’on emploie pour déterminer le vomissement dans l’empoisonnement sont de deux sortes. Les uns sont vraiment éméliques : tels sont le tartre stibié, le sulfate de zinc, ele. ; on en fait usage lorsque la substance vénéneuse introduite dans l'estomac n’est pas très irrilante ; les autres sont aqueux, mucilagineux, adoucissan{s, et ne font vomir qu’en distendant l'estomac et en le forçant à se contracter ; on les emploie dans les empoisonnements par les poisons irrilants, âcres et corrosifs. On voit évidemment que, dans ce cas, il serail dangereux d’avoir recours à des vomitifs énergiques, qui augmenteraient lirritation de l'estomac.

Quels que soient les évacuants dont on croira devoir faire usage, il sera souvent avantageux de les introduire dans l'estomac à l’aide d’un appareil dont on s’est disputé à tort l'honneur de la découverte, dans ces derniers temps (1), et qui est disposé de manière que l’on puisse retirer

(1) Plusieurs journaux ont annoncé en 1824 la découverte importante qui venait d’être faite, en Angleterre, d’une seringue métallique terminée par un tube placé à angle droit, qui permet d’introduire dans l'estomac des personnes empoisonnées une quantité considérable de liquides, et de les retirer après avoir

les liquides contenus dans ce viscère. Voici la description de l'appareil telle qu’elle a été donnée dans le Bulletin de pharmacie : « On se procure une seringue d’une grande capacité, à laquelle on adapte une canule en tissu élastique, pareille aux sondes creuses de caoutchouc, qui aura six décimètres de long et une entrée de deux centimètres de diamètre, c’està-dire assez grande pour recevoir le canon de la seringue ; ce diamètre ira en diminuant jusqu'à ce qu’il n'ait plus que six millimètres, non compris l’épaisseur des parois, qui est partout de deux millimètres. L'autre extrémité de la canule sera assez pointue pour faciliter l’introduction , et cependant assez arrondie pour ne pas léser les organes. Les ouvertures , au nombre de deux, seront pratiquées latéralement à différente hauteur, mais l’inférieure toujours au bout de la canule. On tient prête une assez grande quantité d’eau tiède ; on introduit la canule dans la bouche, l’œsophage, et même assez avant dans le ventricule ; on évite la rencontre du larynx, poùr peu que l’on porte l'extrémité de la canule en arrière. Le sentiment de gêne qu’elle produit ne doit pas arrêler. Parfois, la contraction de l’œsophage étant fort vive, un peu d'effort de la part de l’opérateur est un mal nécessaire et léger, en comparaison de celui auquel est exposé le malade. La canule étant adaptée comme nous l'avons dit plus haut, l’on injecte dans l'estomac l’eau tiède contenue dans la seringue; puis, quand la seringue sera vidée , on aspirera la même eau chargée de poison dissous. On réitérera celte opération avec célérité, et cela autant de fois qu’il sera nécessaire pour laver complétement l'estomac. Plus l'introduction de l’eau dans l'œsophage et son impulsion seront abondantes et réitérées, plus le malade sera promplement soulagé, et moins les suites de l’empoisonnement seront graves. On sait qu’il est des substances vénéneuses solides, telles que l'opium, qui ne peuvent être sur-le-champ entrainées par l'eau intro- RER CERN M PTT ee RU dissous le poison. Un chien empoisonné par l’opium fut guéri sur-le-champ , à l'aide de l'appareil en question ; une dame qui voulait se suicider, et qui avait pris du laudanum , fut rendue à Ja vie.

On ne tarda pas à réclamer la priorité de cette découverte en faveur de Dupuytren ; on rappela la description de l'instrument de ce professeur, donnée, en février 1810, dans le Bulletin de pharmacie. M eût été plus exact de dire que, dès l'an X de la République, Renault et Dupuytren avaient fait connaitre des résultats semblables aux précédents ( voy. la dissertation inaugurale de Renault, an X, n° 3), et que déjà en 1744 le célèbre Boerhaave disait, dans son article des Antidotes, qu’il fallait employer un instrument analogue , comme on peut en juger par le passage suivant : Quando vero homines ila coneulsi sunt, ut nihil deglutiant, debet præsto esse canalis metallicus flexilis, qui supra lin- Suam ad membranam quæ vertebras anterius suCcingil huic in ventriculum distendatur, per eum medicamenta in Jicere oportel (Prælectiones acad., t VI, p 328; Gottingæ, 1744).

NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 34 duite dans l'estomac ; mais celle eau peut dissoudre et enlever d’abord ce qui était dissous, el même les matières administrées en poudre fine dans les liquides. »

On devra surtout avoir recours à l'appareil dont il s’agit lorsque les émétiques ou les boissons prescrites ne déterminent point le vomissement , ou que le malade ne peut avaler, soit parce qu’il éprouve un resserrement convulsif des mâchoires, une constriction à la gorge, ou par foule autre cause.

Contre-poisons. On désigne sous le nom de contre-poison ou d’antidote toute substance jouissant des propriélés suivantes :

1° Elle doit pouvoir être prise à grande dose sans aucun danger ;

2 Elle doit agir sur le poison, soit liquide, soit solide, à une tempéralure égale ou inférieure à celle de l’homme ; Ç

3° Son action doit être prompte;

4 Elle doit être susceptible de $e combiner avec le poison ou de le décomposer au milieu des sucs gastrique, muqueux, bilieux et autres, que l'estomac peut contenir ;

5° Enfin, en agissant sur Le poison, elle doit le dépouiller de toutes ses propriétés délétères.

Il existe des substances médicamenteuses qui forment avec certains poisons des composés beaucoup moins vénéneux que ces poisons, mais qui sont encore délétères ; on ne saurait les considérer comme des contre-poisons parfaits ; ce sont des médicaments qu’il faudra se hâter d’employer, jusqu'à ce que l’on en ait découvert d’autres qui soient capables de dépouiller ces poisons de toutes leurs propriétés délétères. On peut donc diviser les contre-poisons en deux sections : 1° ceux qui annulent complétement les qualités délétères des poisons : tels sont les sulfates solubles pour les sels de baryum, les chlorures solubles pour les sels d'argent, etc.; 2° ceux qui diminuent notablement les effets funestes des poisons : tels sont l’albumine pour les sels de mercure, de cuivre, elc., la noix de galle pour l’opium , elc.

Renault, dans une dissertation sur les contre-poisons de l’acide arsénieux, après avoir indiqué toutes les qualités des contre-poisons (1), insiste sur la nécessité d'essayer sur les animaux vivants les différents réactifs proposés comme tels, et de les forcer à séjourner dans l’esto-

(1) Nouvelles expériences sur les contre-poisons de l'arsenic, dissertation soutenue à l'École de médecine, an X, p. 3.

J’ai omis à dessein de parler d’une condition dont Renault fait mention, et qui ne me paraît pas exacte. I dit «que les contre-poisons doivent être dissolubles dans Veau et dans les liqueurs animales : » or il est évident que la magnésie, qui, de laveu de tous les praticiens, est un des meilleurs contre-poisons des acides minéraux , est un corps insoluble dans l’eau.

mac avec la substance vénéneuse, afin que rien ne soit expulsé par le vomissement : en effet, on ne peut affirmer qu'une substance soit l'an= tidote d’un poison qu’autant que l’on a empêché le vomissement chez les animaux soumis aux expériences ; sans cela le rétablissement de animal | pourrait dépendre de l'expulsion du poison, sur lequel le réactif chimique n'aurait exercé aucune influence. Ces sortes d'expériences ne sauraient | donc avoir de valeur que dans le cas où le vomissement n’a pas eu lieu: |

On dira peut-être qu’il est aisé de s'assurer si une substance est l’ans tidote d’un poison, en ayant égard à la durée de la vie des animaux em= poisonnés et auxquels on a administré quelque contre-poison; je crois | celte assertion plus propre à induire en erreur qu'à nous éclairer : en. effet, le degré de vitalité des animaux varie trop pour qu’on y puisse | compter d’une manière absolue. Je puis assurer, d’après un très-grand nombre de faits, « qu'un animal dont l'œsophage est maintenu lié, et auquel on n’a fait prendre aucune substance vénéneuse, vit quelquefois deux jours moins qu’un autre de la même espèce et de la même taille | auquel on a fait avaler un poison, et qui d’ailleurs est placé dans les. mêmes circonstances ; b que la mort arrive souvent deux ou trois jours. plus tard chez un animal qui a pris une substance vénéneuse à la même dose qu'un autre animal de même espèce , leurs œsophages ayant été liés. Il est donc impossible de tirer aucune conclusion rigoureuse, si Pen a seulement égard au nombre de jours qui s’écoulent depuis le moment où l'animal a été empoisonné jusqu’à celui de la mort; toutefois il faut excepier quelques-uns des poisons, comme le sublimé corrosif et les acides concentrés, dont le mode d’action est tellement énergique et constant, qu’ils déterminent toujours la mort en quelques heures ; que l'on introduise, par exemple, dans l'estomac d’un chien 4 grammes de sublimé corrosif dissous dans 250 grammes d’eau, et dans celui d'un autre chien de même taille une pareille quantité de ce corps mêlé avec 300 grammes du même liquide , dans lequel on aura préalablement délayé lalbumine provenant de cinq ou six blancs d’œufs, qui, comme je l'ai prouvé, est le contre-poison du sublimé : le premier périra constamment dans l’espace de quelques heures, le second vivra deux où trois jours, les œsophages de ces animaux ayant été liés.

Lorsqu'il est avéré qu’un poison corrosif détermine l’inflammation , l’ulcération , la scarification d’une ou de plusieurs parties du canal digestif, on doit sans hésiter reconnaitre comme contre-poison de cette substance Îe réactif chimique qui l’empêche de produire tous ces désordres , quelle que soit l’époque à laquelle la mort survienne.

Le mot contre-poison a, parmi beaucoup de médecins , deux acceptions différentes : tantôt ils appellent ainsi une substance capable de décomposer rapidement le poison dans l'estomac, et de former avec lui

une matière insoluble et sans action sur l'économie animale; tantôt ils donnent ce nom à tout médicament qui, ne jouissant en aucune manière de la faculté de décomposer la substance vénéneuse ni de se combiner avec elle, diminue les effets auxquels elle a donné lieu, calme les accidents de là maladie et peut mème les faire disparaître. Il est inutile de faire sentir combien la dénomination de contre-poison convient peu à ces derniers médicaments : par exemple, n’est-il pas inconvenant de dire qué les sangsues, les bains, les fomentalions émollientes, les lavements , voire même la diète, sont des contre-poisons des substances irritantes, parce qu’ils ont souvent fait disparaître les symptômes d’inflammation qui avaient suivi l’ingestion d’un poison corrosif quelconque , que le café est le contre-poison de l’opium, comme le veut M. Devergie, . parce qu’il dissipe les symptômes du narcotisme ? Et combien d’autres exemples de ce genre ne pourrais-je pas rapporter !

Unesprit juste n’admettra comme contre-poisons que les substances qui agissent contre le poison en le neutralisant ou en le décomposant, et non contre la maladie qu’il a délerrninée.

Charbon animal considéré comme antidote. Le D' Garrod et M. Howard Rand de Philadelphie, après avoir tenté de nombreuses expériences , sont arrivés, chacun de son côté, à des résullats analogues, d’après lesquels le charbon animal devrait être considéré comme un antidote, d’une grande efficacité, de la plupart des poisons. Il suffira de lire les conclusions des travaux de ces auteurs, pour voir que leurs expériences sont loin d’être probantes , et qu’il n’est pas possible de faire aucune application utile du moyen qu'ils ont conseillé, dans le traitement de l’empoisonnement ; la justesse de cette assertion ressortira surtout de quelques faits dont je donnerai connaissance , immédiatement après avoir exposé les conclusions dont je parle.

Voici les propositions émises par le D' Garrod.

1° Le charbon animal jouit de la propriété de se combiner dans l’estomac avec les principes toxiques des substances végélales et animales, et les composés qui prennent alors naissance sont innocents : c’est pour celte raison qu’il agit comme antidote, lorsqu'on l’administre avant que le poison ait été absorbé.

2 Le charbon animal absorbe quelques substances minérales, et les rend'inertes ; mais pour produire cet effet, il faut une si grande quantité de charbon , qu'on ne peut l’employer, pour plusieurs poisons minéraux, avec autant de facilité que leurs propres antidotes : cependant l’intoxication arsenicale semble céder à l’emploi de cette substance mieux qu’à Pemploi de tout autre contre-poison.

3° La quantité de charbon qu’il faut employer est d'environ une demi once par chaque grain de morphine, de strychnine, ou des autres alca+

loïdes , et il en faut proportionnellement beaucoup moins pour résister aux substances dont ils sont extraits, comme l’opium ; la noix vomique, etc., puisqu’un scrupule de noix vomique wexige guère qu’une demi-once de charbon. 1 1

4 Le charbon animal n’exerce aucune action nuisible sur ir LESbna ll animale. |

Le D' Garrod s’est servi de chsnl animal sobéilt en pésiiet digé= rer du noir d’os avec de l'acide chlorhydrique affaibli afin d'enlever les matières étrangères, puis lavé à l’eau et chauffé au rouge dans un creuset fermé. Gette méthode de purifier le noir est longue et pénal puisqu’on n’en obtient guère que {0 pour 100. !

M. Howard Rand de Philadelphie a préparé un charbon très-pur en calcinant des morceaux de cuir ou du sang avec de la potasse , lessivant. la masse et la desséchant dans un creuset fermé. C’est avec cette sorte de charbon qu’il a fait les expériences que nous allons rapporter, dans le but de s'assurer de la valeur du moyen proposé par M: le D' Garrod :

1. Un grain de morphine ayant été administré avec une once environ de charbon animal dans de l’eau chaude , aucun symptôme narcotique ne s’est manifesté ; il y a eu seulement une légère irritation gastrique , qui a persislé pendant toute la journée,

2. On a fait digérer un grain de sulfate de morphine avec du charbon animal pur ; après la disparition de l’amertume , le liquide filtré etintroduit dans l’économie n’a produit aucun effet.

3. Dix grains d'extrait de belladone ayant été administrés avec deux drachmes de charbon, il s’ensuivit des vertiges, une dilatation de la pupille, un obscurcissement de la vue, une grande sécheresse à la gorge, et une envie de dormir ; tous ces symptômes disparurent après un vomissement spontané d’une matière {rès-acide et FT des stimulants. La pupille resta dilatée presque tout Le jour suivant.

4. La même expérience fut répétée , en ayant le soin d'otimiainik er un anti-acide et une proportion double de charbon. Il s’ensuivit une légère sécheresse à la gorge, mais sans aucun autre symptôme.

&. Quinze grains de poudre de digitale, administrésavec trois drachmes de charbon animal, n’ont apportéaueun trouble dans lés fonctionswvitales:

6. Douze gouttes d'acide cyanhydrique officinal, administrées avec deux drachmes de charbon pur, n’ont produit aucun résultat calmant.

7. Un grain de strychnine, dissous à l’aide d’une goutte d'acide chlor= hydrique, a été mis en digestion avec du charbon animal jusqu’à dispa= rition complète d’amertume. La solution, filtrée et introduite dans l'économie, n'y à produit aucun dérangement. Une solution pareille, évaporée el essayée par l'acide nitrique, n’a plus donné de coloration rouge.

8: Un grain de strychnine a été avalé avec une once de chat bon animal pur, sans occasionner aucun mauvais effet.

* 9. Lés extraits purgatifs perdent leurs propriétés en POS d’une quantité suffisante de charbon.

10! Le éharbon précipite le camphre et le muse de leurs teintures , si bien qtié lé liquide ne donne plus de précipité par l'addition de real.

11. Le phosphore ést complétement séparé de sa dissolution éthérée par le charbon.

12. L'iode est si bien séparé par le charbon de sa téinture et de ses solutions composées, que l’on ne peut plus obtenir, au moyen de l’amidon , la couleur bleue caractéristique. Une chaleur rouge ne suffit pas ensuite pour enlever l’iode au charbon.

13. L’acide arsénieux et la solution d’arsénite de potasse n’éprouvent aucune altération, soil à froid, soit à chaud, de la part du charbon animal. Ce résultat, qui est.d’accord avec ceux obtenus par MM. Wapen et Graham, ne l’est pas avec les observations du D’ Garrod, qui établit que le charbon animal est un meilleur antidote de l’arsenice que l’hydrate de sesquioxyde de fer.

14 Une solution de sublimé corrosif ne précipite plus par l’ammoniaque après son traitement par le charbon animal.

De ces expériences , disent ces auteurs, on peut Lirer les conclusions suivantes : |

1° Le charbon animal jouit de la propriété, lorsqu'on l’emploie à une température convenable et en quantité suffisante, de précipiter de leurs solutions les poisons végétaux et animaux et certains poisons minéraux.

2 Lorsqu'on l’administre en même temps ou immédiatement après l'introduction de ces poisons dans l’économie, il prévient leur action toxique.

3° Administré dans un cas d’empoisonnement , lé éhaärbon animal ne peut exercer une fâcheuse influence; mais au contraire il provoque les vomissements, diminue l’action vénéneuse, et protége les parois de l'estomac contre les effets de la substance toxique.

4° Enfin, bien qu'il puisse étre substitué äux contre-poisons ordinaireS dans l’empoisonnement par les substances minérales , il faut cependant l’employér avec eux ou sans eux. (Journal de chimie médicale, novembre 1849.)

J'ai dû tenter quelqués expériences pour m'assurer de la réalité des faits ; on verra qu'elles sont loin d’être favorables à l'opinion émise par MM. Garrod él Rand, ét il devait en être ainsi : ne sait-on pas que, dans là plupart dés cas, les toxiques sont absotbés par le charbon avec lequel ils restent mécaniquement unis (voyez la note de la page 41),

et qu'au fur et à mesure que ces toxiques abandonnent le charbon dans les voies digestives, ils doivent agir avec toute l'énergie qui leur est propre; qu'imporie dès lors que les dissolutions vénéneuses aient été privées, par le charbon, des poisons qu’elles renfermaient,,. si, ces toxiques n’ont contracté avec le charbon aucune combinaison stable, et s’ils peuvent ultérieurement êlre absorbés et produire lintoxication ? N'est-il pas évident aussi que les expériences Lentées par M. Rand n’ont pas été faites dans des conditions susceptibles d'amener. une solution satisfaisante du problème, et que même, dans certains cas, elles ont fourni des résultats propres à infirmer la valeur du charbon comme antidote ? Je citerai particulièrement celles qui sont inscrites sous les n° 3, 4, 5 et 6 du mémoire de M. Rand (voy. p. 34).

Exrérexce 1. — J'ai administré à un chien 60 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 70 grammes d’eau, et parfaitement mélangés avec 30 grammes de charbon animal préparé par la méthode de M. Rand; j'ai immédiatement lié l'œsophage. Un autre chien a pris les mêmes doses de sublimé et de charbon animal parfaitement pulvérisés et triturés ensemble dans un mortier. L’œsophage a également été lié. Les animaux ont éprouvé tous les accidents de l’empoisonnement par le sublimé corrosif, et sont morts, l’un au bout de vingt-deux heures, l’autre après vingt-quatre heures. Les canaux digestifs étaient fortement enflammés. |

Expérience IL. — J'ai répété ces expériences en substituant au sublimé corrosif 60 centigrammes d’acide arsénieux solide, intimement mélangé avec 30 grammes de charbon animal et 25 centigr. d’acide dissous. La mort est survenue au bout de quinze heures avec le toxique solide, et au bout de quatre heures avec l’acide arsénieux dissous. Les altérations pathologiques du canal digestif étaient les mêmes que celles qui auraient été le résultat de l’ingestion des mêmes doses d’acide arsénieux sans charbon.

Albumine employée à la fois comme évacuant et comme contre-poison. Les avantages qui résultent de l'emploi de l’albumine ( blancs d'œufs délayés dans l’eau) dans les premiers moments qui suivent l’empoisonnement sont immenses ; aussi élablirai-je, comme un précepte dont il ne faut jamais se départir, que la première médicalion à Lenter, dès que l'on soupçonne une intoxication, consiste à faire avaler au malade plusieurs verres d’eau albumineuse tiède. Dans des circonstances aussi graves, le salut des malades dépend de la promptitude avec laquelle on évacue l'estomac et de la rapidité avec laquelle on rend. inerte ou du moins on diminue notablement l’action délétère de l’agent toxique : or l’eau albumineuse tiède est nauséeuse et provoque bientôt le vomisse-

ment ; en outre, en se combinant avec un bon nombre de matières vé-…

-néneuses ou peut-être même en les décomposant, elle les rend beaucoup moins actives ; quoi donc de plus simple que d’y avoir recours.

Préférerait-on, par hasard, déterminer d’abord la nature du poison et admänistrer ensuite le contre-poison que l'expérience aurait démontré être le plus efficace ; dans un empoisonnement par un sel de plomb par exemple, aimerait-on mieux attendre, avant d'agir, que l’on eût à sa disposition une certaine proportion d’un sulfate soluble ? Le plus léger bon sens condamne celte manière de faire; en effet, pour décider que l’intoxication est due à un sel de plomb, il faut faire des recherches chimiques qui exigent du temps, puis il faudrait se procurer un sulfate soluble, ce qui entrainerait encore des longueurs; on voit déjà que le malade serait mort ou du moins fort gravement atteint, lorsque le sulfate soluble pourrait être administré; tandis qu'en donnant de suite de l’eau albumineuse tiède, on provoquerait à l'instant même l’expulsion des poisons , quels qu’ils soient, el on aurait encore la chance de diminuer l’action d’un certain nombre d’entre eux, parce que l’albumine se combinerait avec eux ou les décomposerait. L'administration immédiate de l’eau albumineuse n’empêcherail pas le médecin de donner, dès qu'il aurait pu se le procurer, le contre-poison approprié à l'espèce d'intoxication qu’il aurait pu reconnaître. Le tableau suivant indique les substances vénéneuses sur lesquelles l’albumine exerce une action chimique salutaire.

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