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PREMIER PROBLÈME

Déterminer quels sont les moyens les plus propres à faire connaître l’action des substances vénéneuses sur lPéconomie animale.

Il suffit de réfléchir un instant pour être convaincu que ce problème doit être résolu par des expériences tentées sur les animaux vivants, et par des observations recueillies chez l’homme. Le chien est, parmi les animaux que l’on peut se procurer facilement, celui qui, par sa structure, ressemble le plus à l’homme, et qui par conséquent fournit les résultats les plus applicables; en admettant ce fait, qui est exact, comme je le démontrerai bientôt dans un article ex professo, on est naturellement conduit à choisir cet animal pour faire les recherches dont je parle.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 17 Expériences. — On applique sur diverses parties du tissu cellulaire sous-cutané une dose déterminée d’un poison quelconque; on en introduit dans l'estomac, dans le rectum, dans les veines , dans les cavités thoracique et abdominale, etc.; on note soigneusement les divers symplômes qui se manifestent, l’ordre suivant lequel ils se succèdent, et l’époque de leur apparition. Dès que les animaux sont morts, on ouvre les cadavres; on examine attentivement les organes contenus dans les diverses cavités, afin de découvrir leurs altérations Superficielles ou profondes; on s’occupe des principaux fluides, tels que le sang, la bile, l'urine, de l’irrilabilité des muscles, etc. Lorsque , par ces moyens, on esl parvenu à pouvoir comparer les sympiômes que l'animal a éprouvés aux allérations de ses Lissus ou de ses fluides, on est souvent en état de conclure quel est le mode d’action de la substance vénéneuse, et d’indiquer les organes qui ont été primilivement ou secondairement allérés : mais il s’en faut de beaucoup qu’il en soit toujours ainsi.

Combien de fois, surtout lorsqu'il s’agit des poisons irritants, n’eston pas embarrassé pour déterminer quelle est la part de l’action locale dans la production des accidents, quel est l'effet de leur transport dans la circulation, et ultérieurement quelles sont les altérations des viscères essentiels ou des principales humeurs. Si l’on ne découvre aucune altération dans la texture des organes ni des fluides, ce qui n’est pas rare, el que d’ailleurs les symplômes ne soient pas de nature à faire connaître l'organe lésé, quelle conséquence peut-on tirer ? On est obligé d’accuser le système nerveux ; les connaissances que nous avons sur les lésions infinies dont ce système est susceptible sont si bornées, qu’il serait inutile de chercher à donner une solution satisfaisante des divers cas où il peut être affecté; cependant il est parfaitement démontré qu'une multitude de causes peuvent l’altérer, et développer des affeclions qui n’ont entre elles que très-peu de ressemblance ; parcourons le cadre des aliénations mentales, si bien tracé par le célèbre Pinel : com bien ne serons-nous pas frappés en examinant successivement un maniaque furibond et un idiot, et quel rapport découvrirons-nous encore entre ces affections et l’épilepsie, la paralysie, et une multitude de névroses, si ce n’est qu'il y a un dérangement dans la sensibilité et dans les phénomènes qui en dépendent ?..

Avant les expériences du docteur Blake, on était assez disposé à admettre que, dans beaucoup de cas, le système nerveux pouvait être atteint diversement par les poisons qui l'avaient touché » Méme avant d'avoir été absorbés. Ce physiologiste distingué a suffisamment prouvé en expérimentant sur plusieurs substances, et notamment sur les sels de baryle et de strychnine : 1° qu’il existe toujours un rapport direct entre le temps que met un poison à agir et la rapidité de la circulation ;

18 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 2 que chez les animaux sur lesquels il a opéré, il s'écoule toujours entre l'introduction du poison dans le système vasculaire et les symplômes , un intervalle suffisant pour que le sang alléré par ce. poison parvienne aux capillaires du tissu sur lequel ce poison exerce son action délétère (Edinburgh medical and surgical journal, oct. 1841).

L’absorption des poisons est mise hors de doute par les expériences suivantes : 1° Tiedemann et Gmelin ont reconnu, dans le sang des veines mésaraïques et de la veine splénique de plusieurs chiens, de l’acélate de plomb qu’on leur avait fait avaler ; 2° le sang tiré de la veine porte et de la veine splénique des chevaux à qui on avait fait prendre du cyanure de mercure ou du chlorure de baryum , renfermait également ces substances (1); 3° Wæœhler a trouvé, dans l’urine des chiens et des chevaux, de l'iode , du foie de soufre, de l’azotate:de potasse, du sulfocyanure de potassium , de l'acide oxalique, de l'acide tartrique et de l'acide citrique, qu’il leur avait administrés (2); 4° les acides arsénieux , arsénique, les arsénites et les arséniates solubles, le {artre stibié, les sels solubles de cuivre, etc., introduits dans l'estomac ou appliqués à l'extérieur, passent dans le sang et sont portés dans tous nos issus, comme :e l'ai démontré en 1839 (3). J'ai prouvé depuis que l’iode, la potasse , la baryle et les sels solubles qu’elle fournit, le foie de soufre, l’azotate de potasse, les acides minéraux, tels que l'acide sulfurique , l'acide azotique et l'acide chlorhydrique, elc., l’'ammoniaque, le chlorhydrate d’ammoniaque , l’eau de Javelle, les sels de plomb, de mercure, d'or, d'argent , etc., sont dans le même cas (4).

D'autres poisons sont encore évidemment absorbés, quoique leur existence dans le sang et dans nos viscères n’ait pas éLé constatée, soit parce qu’on ne les a pas cherchés, soit parce que les moyens employés pour les déceler étaient insuffisants, soit enfin parce que les expériences n'ont pas été tentées en temps opportun. Les faits propres à appuyer cetle dernière asserlion ne sont pas rares : {° on retire de l'arsenic ou de l’antimoine des viscères d’un animal empoisonné par une préparation arsenicale ou par le tartre stibié, si l’on agit à uné certaine époque de la maladie; plus tard on ne découvre plus un atome de ces métaux dans les mêmes viscères, et on peut en retirer de l'urine; 2° M. Lassaigne injecla 2 grammes d’acétate de morphine dans la veine crurale” d’un chien, et 1 gramme 60 centigrammes dans la veine jugulaire d’un

(1) Recherches sur La route que prennent diverses substances pour passer de l'estomac et des intestins dans le sang, traduction de Heller; Paris, 1821. (2) Expériences sur le passage des substances dans l'urine (Journal des progré; des sciences et institutions médicales, 1°* volume , année 1827) (5) Mémoires de l’Académie roy ale de médecine ,t. VII, année 1840, (4) Journal de chimie médicale, année 1842,

cheval; Le sel ne fut point retrouvé dans le sang provenant d'une saignée pratiquée sur le chien, non plus que dans le sang obtenu de la jugulaive du cheval, opposée à celle qui avait subi l'injection; cette dernière saignée avait été faite cing quarts d'heure après l'introduction du poison. Dans une expérience analogue, la saignée avait été pratiquée dix minutes après l'injection : alors on put découvrir la morphine dans l'extrait alcoolique du sang” (1).

On peut juger de la rapidité avec laquelle les poisons sont absorbés, el s'assurer de la réalité de l'absorption, par les recherches intéressantes que le docteur Blake a publiées dans l’'Edinburgh journal de janvier 1840. Déjà le professeur Hering, de Slutigard, avait tenté plusieurs expériences sur cet objet avec du cyanure de potassium, et avait oblenu des résullats analogues (voy. Journal des progrès, 1. *, année 1828). Quatre grammes d’ammoniaque concentrée sont injectés avec 20 grammes d’eau dans la veine d’un chien; pendant ce temps, on tenait tout auprès, et au-dessous de ses narines , une baguette de verre qu'on venait de plonger dans de l'acide chlorhydrique très-fort; à peine quatre secondes s'étaient écoulées depuis l'introduction de la première goutte de la solution d'ammoniaque dans les veines , Que déjà on remarquait la présence de cet alcali dans l'air expiré, aux vapeurs blanches abondantes qui se dégageaient autour de la baguette de verre imbibée d’acide chlorhydrique ; en quatre secondes, l’ammoniaque avait donc passé de la veine jugulaire dans les cavités droites du cœur, et de là dans les capillaires pulmonaires, et enfin avait traversé toute l'étendue des voies aériennes.

2° L'upas antiar, l'acide arsénieux , l'acide oxalique, l’infusion de tabac, injectés en dissolution dans les veines, arrêtent les mouvements du cœur dans l’espace de sept à quatorze secondes.

3° Des expériences semblables , faites avec la noix vomique et d’autres poisons d'une grande énergie , ont prouvé qu’il s’écoulait {oujours, entre le moment où le poison est mis en contact avec l’économie animale, et celui où commencent les premiers accidents » Un intervalle au moins de douze où quinze secondes, intervalle qui suffit pour expliquer la transmission des principes vénéneux par la circulation, sans qu'on ait besoin d'admettre l'action du système nerveux pour expliquer celle transmission. Mais l’auteur va plus loin encore et démontre : par une autre série d'expériences, que plus la partie du système vas- Culaire dans laquelle on introduit le poison est près des centres nerveux, plus son action est rapide ; et cela se conçoit, puisqu'en injec- {ant dans l’aorte un poison qui agit sur les centres nerveux, la distance

(1) Journal de pharmacie , avril 1824 ; mémoire de M, Lassaigne,

qu’il doit parcourir pour parvenir à ces CERIRES ES beaucoup moindre que quand on l'injecte dans Île système veineux; ainsi on fait arriver dans l'aorte, au moyen d’un tube introduit dans Partère axillaire, 25 centigrammes de woorara dissous dans 8 grammes d’eau ; les premiers symptômes de l’action du poison se développent au bout de sept secondes, tandis qu'il faut vingt secondes si la dissolution a été injectée dans la veine jugulaire. ;

4 De la strychnine injectée dans la veine jugulaire est arrivée trèspromptement aux extrémités capillaires des artères coronaires ; ce transport s’est opéré chez le cheval en seize secondes; chez le chien, en dix; chez le lapin, en onze, et chez le poulet en six. (Jbid., janvier 1840.)

5° Le simple contact du poison avec une large surface ne produit pas d’action générale , tant que le poison n’est pas entré dans la grande circulation. Après avoir ouvert l'abdomen d’un chien, on lui pratiqua la ligature des vaisseaux qui traversent le foie, puis on lui injecta dans l'estomac, par une ouverture faite aux parois abdominales, 12 grammes d'acide cvanhydrique hydralé; dix minutes se passent sans qu’on observe le plus léger effet ; alors on retire la ligature appliquée sur la veine porte, et au bout d’une minute l'effet du poison commence à se manifester ; la ligature est aussitôt réappliquée, mais l'animal allait périr si on n’eüt eu recours à la respiration artificielle ; au bout de huit minutes, ce chien était assez bien pour respirer sans ce secours ; on relire encore une fois la ligature, et l'animal mourut deux minutes après. (1bid., janvier 1840.)

Voici maintenant un certain nombre de considérations à l’aide desquelles on peut établir qu'une substance vénéneuse a été absorbée, | alors même qu'on ne peut pas la découvrir dans le sang ni dans nos viscères, soit parce que nous ne possédons pas encore des réactifs assez puissants pour la déceler, ou bien parce que les recherches chimiques sont tentées {rop tard, lorsque déjà le poison a élé éliminé du sang et de ces viscères.

A. Ilest évident que si la substance vénéneuse appliquée sur Le tissu cellulaire n’exerce qu’une légère action locale, et détermine, peu de temps après son application, des vomissements, des vertiges , des mouvement{s convulsifs, et la mort, dans l’espace de quelques heures, on doit admettre qu’elle a été absorbée.

B, À plus forte raison affirmera-t-on, sans craindre de se tromper, que la substance vénéneuse a été absorbée, dans le cas où son application sur le tissu cellulaire a été immédiatement ou presque immédiatement suivie de symptômes plus ou moins graves, terminés par la mort, et qu'à l’ouverture du cadavre on découvre des inflammations :

dans les poumons, dans le cœur, ou dans le canal digestif. Il est encore certain qu’elle a été absorbée, mais d’une manière lente, lorsqu’étant peu soluble dans l’eau, son application sur le tissu cellulaire n’est suivie d’aucun symptôme remarquable avant vingt-quatre ou trente-six heures, que la mort tarde deux ou trois jours à survenir, et que l’action locale inflammatoire , peu intense, ne peut pas être regardée comme cause de la mort.

C. Nul doute que le poison ne soit absorbé dans les cas où son applicalion extérieure, et son introduction dans l'estomac, le rectum, les veines , les cavités thoracique et abdominale, sont exactement suivies des mêmes symptômes, et où la mort a lieu d'autant plus vite que les

parties avec lesquelles il a été mis en contact le font communiquer

plus promptement avec le sang, ou bien contiennent un plus grand nombre de vaisseaux absorbants Iymphatiques et veineux.

D. Pourra-t-on conclure que la substance vénéneuse a été absorbée dan£ les cas où elle développe une inflammation très-intense du tissu cellulaire avec lequel elle a été mise en contact, que la mort a lieu du premier au deuxième jour, que l’animal n’a point vomi, que l’on ne découvre aucune lésion des organes principaux après la mort, et que cependant le poison est dissous dans l’eau et placé près des vaisseaux lymphatiques et d’une multitude de ramifications veineuses? Plusieurs substances, parmi lesquelles je citerai l’euphorbe, l’iatropha curcas, etc., sont dans ce cas. Nul doute que, dans ce cas, les poisons, indépendamment de l’irritation locale qu'ils déterminent, sont absorbés, et vont porter leur action sur quelques-uns des organes les plus importants de l’économie animale. | |

Après avoir exposé les principales données à l’aide desquelles on peut décider si une substance vénéneuse a été absorbée, lorsqu'on ne la découvre pas dans le sang ou dans la {rame de nos tissus , je dois faire connaître un certain nombre de résultats relalifs à leur absorplion :

1° Les émissions sanguines favorisent l’absorption des poisons.

2° On peut établir d’une manière générale que l'absorption d’une substance vénéneuse , soluble dans l’eau ou dans un autre liquide, est

beaucoup plus rapide lorsqu'elle est employée dissoute que dans le

cas où elle est solide; ainsi la dissolution d'extrait aqueux d’opium déterminera des effets funestes peu de minutes après son application sur le tissu cellulaire de la cuisse, tandis que le même extrait solide, et à la mème dose, agira beaucoup plus lentement.

3° On se tromperait pourtant , si on niait l’absorption d’un certain nombre de poisons peu solubles ; en effet, l'acide arsénieux, dont la

solubilité dans l’eau est si peu marquée, est absorbé avec rapidité,

car il suffit d’en appliquer 20 ou 25 centigrammes à l’état solide sur le tissu cellulaire sous-cutané d’un chien assez fort pour détérminer la mort au bout de quelques heures.

4 L’absorptlion des poisons appliqués à l’extérieur est en général plus considérable dans les parties qui contiennent un plus grand nombre de vaisseaux absorbants Iymphatiques et veineux; cependant il est des cas dans lesquels le lieu sur lequel ils sont appliqués n’influe en aucune manière sur l’énergie de celte fonction; que l’on mette 25 centigrammes d'acide arsénieux sur le tissu cellulaire du dos ou de Ja partie interne de la cuisse d’un chien, la mort aura lieu dans lun et l’autre cas au bout de trois, quatre ou six heures: il arrivera même que le chien sur le dos duquel le poison aura été appliqué périra plus vite, tout étant égal d’ailleurs ; au contraire, la même dose de sublimé corrosif occasionnera la mort au bout de quinze 4 vingl-quatre heures, si on a mis ce sel en contact avec le tissu cellulaire de la cuisse, tandis que l’animal vivra six ou sept jours , si le sel a été appliqué sur le dos.

5° L’absorption de certaines substances vénéneuses a lieu sans qu’elles soient immédiatement en contact avec les Lissus des animaux : ainsi le sel ammoniac (chlorhydrate d’ammoniaque) d'après les expériences de M. Smith, est absorbé lorsqu'on l’introduit dans un sachet de linge que l’on applique sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien; il en est de même de l’acide arsénieux, etc.

6° [l'est des substances vénéneuses qui sont entièrement absorbées» el dont on ne trouve aucune trace, lorsqu’après la mort on examine attentivement les parties sur lesquelles elles avaient été appliquées ; il enest, au contraire, un très-grand nombre dont l’absorplion n’est que partielle, et que l’on retrouve en grande partie sur Le lieu où elles avaient été posées ; ainsi, que l’on applique sur le tissu cellulaire une poudre végétale vénéneuse, il pourra se faire qu'après la mort de l'animal il en reste encore 95, 96, etc., p. 100 ; il semble qu’il n’y ait eu d'absorbé que la partie active. Dans la plupart des cas, l'absorption est limitée à de très-faibles proportions, parce que la force absorbante diminue à mesure qué l’intoxication se développe; que l’on place, par exemple, sur le tissu cellulaire de la cuisse d’un chien, 20, 40 ou 60 centigrammes d'acide arsénieux en poudre fine, il n’y aura jamais que 8 où 10 centigrammes d’absorbés, quantité suffisante pour luer l'animal; que si, par une cause quelconque, comme serait par exemple une médication énergique et convenable, la vie était prolongée , et qu'une partie notable du poison füt éliminée avec l’urine ou

par d’autres voies d’excrétion, alors il y aurait une nouvelle quantité de substance vénéneuse absorbée.

7 On peut empêcher labsorption de plusieurs substances vénéneuses, et peut-être de toules celles qui sont appliquées à l'extérieur, eh employant-une pompé aspirante (sorte de ventouse) que l’on fait agir sur toute la surface de la plaie sur laquelle on a mis le poison. Le docteur Barry, médecin anglais, a lu à l’Académie royale de médecine, dans le courant d’août 1825, un mémoire intéressant sur cet objet, dans lequel il établit que des animaux soumis à l'influence de la strychnine et de l’acide cyanhydrique , à des doses suffisantes pour les faire périr, ne meurent pas, el se rétablissent même assez promptément, si on applique la ventouse à temps et qu’on la laisse agir au moins pendant une demi-heure. Ces expériences, dont les résultats sont exacts, portent l’auteur à croire non-seulement que la ventouse pompe la partie du poison qui ia pas été absorbée, mais encore une portion de celui qui est déjà dans les vaisseaux veineux el Iymphatiques, celle, par exemple, qui avoisinerait la plaie. Quoi qu’il en soit de cette dernière opinion, je pense qu’il serait utile de déterminer sur un plus grand nombre de substances vénéneuses, el notamment sur le venin de la vipère, les diverses époques de l’empoisonnement auxquelles il est encore possible d'empêcher lPabsorption. Le traitement de la morsure des reptiles venimeux et des animaux enragés peut être singulièrement perfectionné par les travaux ultérieurs qui pourraient être faits à cet égard.

Observations. — Indépendamment des moyens que les expériences fournissent aux physiologistes pour déterminer le mode d'action des substances vénéneuses, on doit encore tirer parti de lobservation des effets qu’elles produisent sur l’homme qui, par une cause quelconque, est soumis à leur influence ; mais les documents lirés de cette source sont beaucoup plus limités qu’on ne le croirait d’abord: en effet, 1° les cas d’empoisonnement chez l’homme sont heureusement trop rares pour que l’on puisse observer un assez grand nombre de fois les phénomènes déterminés par limmense série des poisons connus ; 2° l'influence de l’âge, de la constitution et des passions, sur les symptômes développés par les Substances vénéneuses, est trop marquée pour que deux individus empoisonnés par la même matière présentent exactement le même état, et soient propres à l’étude des poisons ; 3° la rapidité avec laquelle certaines substances vénéneuses sont vomies et expulsées par les selles, la nécessité dans laquelle on est de favoriser promptement ces évacuations pour rétablir la santé des individus empoisonnés, sont autant d'obstacles qui s'opposent à ce que l’on apprécie tous les effets qu’aurait produits le poison si l’individu eût été abandonné à lui-même; 4 enfin il est rare que l’on

puisse observer sur l’homme les symptômes développés par les poisons appliqués à l'extérieur, introduits dans les veines, la plèvre ou le péritoine : or il est presque impossible de connaître au juste l'action des poisons, si l’on n’a pas constaté les effets qu’ils déterminent lorsqu'ils ont été mis en contact avec ces différents Lissus. 11 suit de ces diverses considérations que l'étude physiologique des poisons doit avoir pour base les expériences sur les animaux, et que les observations d’empoisonnement chez l'homme, lors même qu’elles sont bien faites, sont loin d’être aussi utiles qu’on pourrait l’imaginer au premier abord.

Je dirai à cette occasion qu'Anglada, et après lui M. Devergie, ont confondu des choses qui ne devraient pas l'être; ainsi, de ce qu'il faut une dose plus forte ou plus faible d’un poison pour produire chez l’homme et chez les chiens un certain nombre d'effets déterminés , s’ensuit-il que ces effets doivent être différents ? Non certes; et ces médecins auraient pu s’en convaincre, s’ils s’élaient donné la peine de faire quelques expériences. ad

Absorption des substances vénéneuses insolubles.— Avant de terminer ce qui se rapporte à l'absorption, il faut se demander si les poisons insolubles peuvent étre absorbés. Pour résoudre celte question, on doit distinguer : 1° les poisons insolubles qui sont transformés en poisons solubles à l’aide des sues acides, salins ou autres , que l’on trouve dans le canal digestif, et 2 les substances qui ne peuvent pas subir cette transformafion.

1° Poisons insolubles pouvant étre transformés en poisons solubles dans le canal digestif. L’absorption de ces poisons est incontestable; ainsi le carbonate de baryte insoluble est changé, par les acides contenus dans l’estomac, en un sel de baryte soluble qui, étant absorbé à mesure qu'il se forme, agit sur l’économie animale comme‘la baryle, le chlorure de baryum, etc. Le borate, le tartrate, l’oxalate, le phosphate, et méme le sulfate de plomb, sels insolubles, sont dissous dans l'estomac par les acides ou par le chlorure de sodium que cel organe renferme, et à plus forte raison par le mélange de ces acides et de ce chlorure; il résulle des expériences que j'ai tentées à l’occasion de la mort criminelle de Pouchon, et du procès jugé en 1843 au Puy et à Riom, qu’il suffit de quelques traces d’acide ou de chlorure pour opérer la dissolution de ces sels ; la dissolution une fois faite, l'absorption a lieu, et l’intoxication en est la suite. La mort des chiens, occasionnée par le Sulfate de plomb, donné par M. Melsens quelques années après la publication de mes expériences, n’a donc rien de surprenant. Je citerai encore l’arsénite et l'arséniate de cuivre, sels insolubles, qui déterminent pourtant l'empoisonnement, parce qu’ils sont transformés dans

l'estomac en poisons solubles, soit qu’ils aient été décomposés ou non.

90 Substances insolubles à base vénéneuse non susceptibles d’étre transformées en substances solubles dans les voies digestives. J'admettrai pour un instant qu’il existe un certain nombre de ces substances , quoique le fait soit loin d’être démontré; qui oserait affirmer, en effet, que la substance à base vénéneuse la plus insoluble ne finira pas par être dissoute à l’aide des sucs acides ou autres qui lubrifient les parois internes de l'estomac et des intestins, lesquels sont à la température du corps humain ? Ces substances non susceptibles de devenir solubles pourraient être assimilées, sous le rapport de l’absorption, au charbon, lequel, à coup sûr, n’est point changé dans l’estomac en un corps soluble; si Le charbon est absorbé , force sera de conclure que les substances les plus insolubles , à base vénéneuse , le seront également ; c’est ce qui explique pourquoi les expérimentateurs qui se sont proposés d'élucider cette question ont eu recours au charbon. Voici les expériences qui ont été faites à cet égard.

OEsterlen, professeur à Dorpat, dit avoir trouvé du charbon dans le sang des veines mésaraïques, de la veine porte, du foie, du cœur droit, et de la veine cave inférieure de cinq lapins, d’un chat et de deux coqs, qui avaient pris pendant six jours du charbon mêlé aux aliments (Ueber den Eintritt, etc., c’est-à-dire Passage du charbon et d'autres substances insolubles du tube digestif dans la masse du sang).

MM. Mialhe et Lebert assurent n'avoir rien vu de pareil. MM. Bérard, Bernard et Robin, n’ont pas été plus heureux. Mensonides , d'Utrecht (de Absorptione molecularum solidarum nonnulla, in-8° ; Trajecti ad Rhenum, 1848), a trouvé dans les cloisons , mais surtout dans les cloisons interlobaires, des poumons des animaux qui avaient pris du charbon , des particules noires charbonneuses ; tandis qu’on n’en voyait pas dans les mêmes organes des animaux qui n'avaient pas avalé de charbon. En examinant la circulation du sang dans le mésentère, il a reconnu , dans les vaisseaux sanguins, des globules d’amidon se mouvant avec les globules du sang , tantôt couverts par eux, tantôt libres à leur surface.

M. Bérard, peu disposé à admettre l’absorption du charbon, et n’élant pas cependant éloigné de considérer comme exactes les assertions d’OEsterlen et de Mensonides, dit en parlant de l'absorption {voy. son Traité de physiologie) : « Les molécules du charbon de bois sont excessivement anguleuses et acérées ; il n’y a rien d’impossible q'elles s'ouvrent un passage dans la substance molle des villosités. »

Cette dissidence d'opinions m'a engagé à tenter de nouvelles expériences, en me plaçant dans des conditions plus rigoureuses que celles qui avaient présidé aux recherches faites par ceux qui n'avaient pas découvert de charbon dans le sang et dans certains organes des ani-

maux qui en avaient pris. Voici comment nous avons procédé, MM. Bé: rard, Robin et moi; le microscope qui nous à servi à faire nos expériences offrait un grossissement de 450 fois.

Expérience [', — On administre à deux chiens, & jeun depuis vingtquatreheures, 16 grammes de charbon de bois porphyrisé ; au bout de deux jours, les animaux étant toujours à jeun, on les pend ; l’un d’eux avait pris; douze heures avant d’être tué, une nouvelle dose de 16 grammes du même charbon. Le sang du foie de ce dernier animal, vu au microscope, offre des molécules de charbon anguleuses; le foie en contient beaucoup plus; il y en a dans les poumons, dans un ganglion du mésentère, dans le sang de l'oreillette gauche du cœur ; on n’en découvre aucune trace ni dans le sang de la veine porte ni dans le chyle.

Les résultats sont les mêmes avec le chien qui n'avait pris qu’une dose de charbon, mais ils sont moins saillants. Un autre chien , à jeun depuis quarante-huit heures, prend chaque jour 16 grammes de charbon finement pulvérisé; on le tue, et l’on découvre du charbon dans les parties qui en avaient fourni dans l’expérience 1".

On n’en décèle pas, au contraire dans le foie, dans les poumons, ni dans le sang d’un chien qui avait pris, en deux fois, 32 grammes de éharbon porphyrisé; mais cet animal n’était pas à jeun; loin de là , il avait copieusement mangé. ;

Exrérience I. — Pour bien apprécier l’inuence que pouvait avoir sur l'absorption l’état anguleux des molécules charbonneusés, nous avons donné à un chien , à jeun depuis vingt-quatre heures , 16 grammes de noir de fumée, corps dont les molécules, excessivement ténues, n’ont rien d’anguleux. Le lendemain on a renouvelé la même dose de noir de fumée, l'animal étant toujours à jeun. On la tué le jour suivant, et il nous a été impossible de découvrir la moindre trace de noir de fumée , soit dans le foie, les poumons, les ganglions mésentériques, soit dans le sang; il en existait, au contraire , abondamment dans les excréments.

Expérience III. — On a administré 16 grammes d’amidén de pommes de terre à deux chiens à jeun , le lendemain on leur en a donné autant ; le jour suivant, à huit heures du matin, les animaux, étant toujours à jeun, ont pris la même dose d’amidon. À une heure , on les a pendus. Les intestins contenaient de l’amidon , visible au microscope; mais on n'en déceluit aucune trace ni dans le foie, ni dans le sang, ni dans les ganglions mésentériques. |

Ces faits semblent établir : 1° qu’il existe un certain nombre de sub- Slances insolubles, non susceptibles de devenir solubles, dans les voies digestives, qui ne sont pas absorbées ; 2° que, si le charbon passe dans le foie, le sang, ete., cela tient probablement à la cause indiquée par M. Bérard (voy. p. 25).

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