‹ Traité de toxicologieChapitre 26 sur 103 · TROISIÈME PROBLÈME · texte numérisé non relu

TROISIÈME PROBLÈME

Déterminer quels sont les moyens propres à faire connaitre la nature des poisons.

Ce problème, l’un des plus importants sous le rapport de la médecine légale, est aussi un de ceux qui offrent le plus de difficultés ; sa solution exige, outre les connaissances les plus étendues ten:histoire'naturelle, des recherches chimiques multipliées d’un caractère particulier, pour lesquelles on consulterait sans fruit les traités de chimieles mieux rédigés : en effet, on ne trouve aucune donnée, dans les ouvrages qui embrassent celte science d’une manière générale, sur Paction réciproque des poisons et des principaux fluides et solides végétaux et animaux qui nous servent d'aliments, et avec lesquels on combine souvent les substances vénéneuses. Et combien les moyens d’analyse ne doivent-ils pas varier lorsqu'il s’agit de découvrir, dans certaines circonstances, un poison simplement dissous dans l’eau ou mêlé avec une substance alimentaire! Les réactifs propres à déceler des atomes d’une dissolution aqueuse de sublimé corrosif, par exemple, ne sont d'aucune utilité pour reconnaître ce poison, lorsqu'il a été combiné avec de l’albumine , du lait, du bouillon, ete, ; leur emploi peut même induire en erreur. Il en est également ainsi de la plupart des poisons qui ont été mélés avec des liquides colorés; il faut alors, pour les découvrir, avoir recours à des expériences chimiques d’un autre genre. On a de la peine à concevoir que Fodéré ait nié, dans l’article Toæicologie du Dictionnaire des sciences médicales, que la plupart des poisons minéraux mélés à dés liquides colorés fournissent, avec les réactifs, des précipités d’une couleur différente de celle qu’ils donnent lorsqu’ils sont purs : «Je puis affirmer, dit-il, et c’est ce dont mes auditeurs sont témoins tous les ans, qu’il n'est pas exact de dire que les réactifs sont sans action sensible et identique sur les liqueurs colorées, telles que le café, qui contiennent des poisons métalliques» (p. 404). S'il en est ainsi, je demanderai à Fodéré pourquoi il se rélracte, quelques pages plus loin, en établissant : 1° que l’eau de chaux précipite en jaune orangé l'acide arsénieux mêlé au thé, au café, au sang (p. 405), tandis qu'elle précipite en blanc si l'acide n’a pas été mélangé; 2° que la polasse, la soude, l’ammoniaque, le

‘yanure jaune de potassium et de fer, et les carbonates, agissent auirenent sur le sublimé corrosif mêlé de vin, de bouillon ou de café, que ur le même poison pur (p.406); 3° que l’ammoniaque et acide sulfhyrique ne peuvent servir de liqueur d'épreuve pour reconnaitre les sels uivreux qui ont été mélés au café, au vin rouge, parce qu’ils donnent des résultats trompeurs (p. 407). Fodéré a encore été induit en erreur en annonçant que j'avais dit que les réactifs étaient sans action sensible sur les liqueurs colorées tenant des poisons métalliques en dissolution.

Il faut done, pour les recherches médico-judiciaires, indépendamment des connaissances chimiques générales, des faits particuliers sur l’action réciproque des poisons et des diverses matières organiques. Il paraît étonnant qu’une pareille assertion n'ait jamais frappé, avant Ja publication de la première édition de ce traité, les observateurs chargés de faire des rapports sur l’empoisonnement ou de rédiger des ouvrages de médecine légale.

pénétré de cette vérité, je crois devoir subdiviser en plusieurs parties la solution du problème qui fait le sujet de cet article. Indiquer d’abord les caractères extérieurs et les réactifs propres à faire connaître les poisons sans mélange d'aucune autre substance; exposer ensuite les moyens capables de les déceler, lorsqu'ils ont été mêlés avec des liquides colorés (1), des solides végétaux ou animaux , el qu'ils ont été vomis, ou

(1) On a cru pendant longtemps que l'on pourrait employer avec succès le charbon animal pour décolorer les liquides soupçonnés empoisonnés. Dès lannée 1842, je me suis élevé contre cette manière de procéder (voy. p. 396 du t. 1°" de ma Toxicologie générale, A édit.), parce que plusieurs chimistes avaient reconnu qué le charbon enlevait les sels aux dissolutions qui en renfermaient. On va voir par les expériences qui ont été publiées depuis , par MM. Esprit et Garrod , combien j'avais raison.

M. Esprit a vu que 5 p. 100 de charbon de sang calciné absorbent complétement le sel des dissolutions d’acétate et d’azotate de plomb, de sulfate de cuivre ammoniacal , de sulfate et d’azotate d'argent , de chlorure d'argent dissous dans l’ammoniaque, de chlorure de zinc et d'oxyde de zinc dissous dans la potasse. Vingt p. 100 de charbon absorbent le se des dissolutions d'acétate et de sulfate de cuivre, de sublimé corrosif, d’azotate de cobalt, de sulfate de cadmium , de sulfate de zinc, d’émétique et de chlorure de baryum. Les sulfates de potasse, de soude et de magnésie’, ont paru n’être absorbés que dans des proportions trèsfaibles. Ces résultats ont été obtenus en faisant passer la dissolution métallique à travers un lit de charbon placé dans une allonge , opérant ainsi par voie de déplacement.

Dix grammes de charbon de sang ont absorbé par ce procédé 2 décigrammes d'acide arsénieux , 20 grammes en ont pris 3 décigramimes , €t 40 grammes 4 décigrammes. En faisant bouillir la dissolution d'acide arsénieux avec le charbon, 10 grammes de ce corps ont absorbé 3 décigrammes de toxique ; 20 grammes en ont pris 5 décigrammes et 40 grammes 7 décigrammes.

L'ebsorption des sels métalliques en dissolution , dit M. Esprit, n’est pas lé

42 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT, bien lorsqu'ils ont contracté une union intime avec les tissus organiques : telle est la marche qu’il fautsuivre irrévocablement, si l’on veut parvenir à des résullats satisfaisants. Il est vrai que l’analyse chimique n'est pas encore assez avancée pour nous permettre d'opérer. sur tous les poisons avec le même degré de perfection; mais qu'importe? Je crois utile, en le faisant pour un certain nombre d’entre eux, de donner l'éveil et d'exciler les savants à faire des recherches d’un aussi grand intérêt. | | Les problèmes dont je viens d'envisager la solution d’une manière générale ne pourront être résolus qu’à l’aide d'expériences sur les :animaux vivants; il est donc utile d'examiner si les chiens sont propres à ce genre de recherches , et si Fon peut se dispenser de pratiquer l’&sophagotomie, contre laquelle tant de physiologistes se sont prononcés.

Des expériences faites sur les animaux vivants, dans le dessein d'éclairer l’histoire de l’'empoisonnement chez l’homme,

Plusieurs médecins ont avancé, dans leurs écrits, que les expériences sur les poisons faites sur les animaux vivants donnent des résultats dont il est impossible de faire l'application à l’homme, et qui par conséquent ne sont d'aucune utilité. Cette assertion à élé appuyée de quelques raisonnements spécieux et de plusieurs expériences inexactes, qui n’ont Cependant pas manqué d’influer sur le jugement des lecteurs ; en sorte qu'il est extrêmement rare aujourd’hui de trouver, même parmi les personnes les plus éclairées, des individus qui n’élèvent des doutes sur la validité de ce genre de recherches. Virey n’a-{-il pas avancé que l’arsenic, à la dose de 16 grammes, se borne à purger plus ou moins les chiens, tandis que cette dose peut occasionner la mort de plusieurs hommes? Certes, si ce fait était exact, il fournirait aux détractéurs des expériences tentées sur cette classe d'animaux un argument qu’il serait extrèmement difficile de combattre; mais il n’en est pas ainsi : l’expérience prouve que 16 grammes d’arsenic suffisent pour donner la mort à plus de deux cents chiens. |

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plus souvent le résultat d’une réduction , mais plutôt le fait d’une action mécanique , d’une affinité spéciale au charbon. Il accorde qu’il y a réduction lorsqu'on agit sur des sels à base d’oxydes réductibles, comme ceux d'argent, etc. Quant au sublimé corrosif, quoique sa dissolution aqueuse abandonne la totalité-du sel au charbon, même à froid, il n’y a ni réduction ni précipitation de protochlorure, puisqu'en agissant sur 1 gramme de sublimé dissous daus 100 gramnies d’eau distillée et 20 grammes de charbon animal bien lavé , la liqueur ne contient plus de sublimé, et que le charbon, traité par un mélange d’éther et d’alcoo!, dissout une grarde quantité de ce sel, (Thèse soutenue à l’École de pharmacie de Paris, le 30 juin 1849.)

Le travail que j’ai entrepris sur les substances vénéneuses ayant pour objet d'éclairer l’histoire de l’empoisonnement chez l’homme, et étant principalement fondé sur les expériences faites sur des chiens, je crois indispensable d'établir un certain nombre de propositions qui démon- {rent combien les résultats de ces expériences sont immédiatément applicables à l’homme. |

A. Traitement de l’empoisonnement. — Lorsqu'on réfléchit à la rapidité avec laquelle une substance vénéneuse est décomposée par un réactif chimique qui est son antidote, on est convaincu que la nature du vase dans lequel le mélange a lieu n’influe en aucune manière sur le phénomène : ainsi la décomposition de l’acétate de plomb, d’un sel de baryte, par un sulfate soluble, ete., a lieu au moment même du contact des dissolutions, soit que l’on opère dans un vaisseau de verre, soit que l'on agisse dans l’estomac de l'homme ou de tout autre animal; le viscère , dans ce cas, agit comme un vase inerte, parce que la décomposition chimique est trop prompte pour être modifiée par la vie: donc, dans cette branche importante de l’empoisonnement, les expériences faites sur les chiens remplacent à merveille celles que l’on pourrait faire sur l’homme, Je puis citer à l'appui de ce fait un exemple frappant, celui d’une personne qui , ayant avalé 30 grammes d’acélate de plomb, fut guérie par le sulfate de soude , qui transforma subitement le poison en sulfate de plomb insoluble, que l’on reconnut en analysant les malières évacuées : or on observe des effets pareils sur les chiens.

B. Partie chimique de l’empoisonnement. — La recherche chimique du poison dans le canal digestif peut avoir lieu : 1° lorsqu'une portion de la substance vénéneuse se trouve indécomposée dans ce canal; 2° quand elle a été entièrement décomposée, ou qu’elle s’est combinée avec nos tissus. Dans la première supposition, on fait abstraction du vase qui contient le poison ; on recueille celui-ci, et on l’analyse. L’estomac. des.chiens n'influe donc pas plus sur l'expérience que celui de l’homme ou que tout autre vase inerte. Dans le second cas, lorsque le poison a été entièrement décomposé, ou qu'il s’est combiné avec nos tissus , les recherches doivent être faites sur les liquides ou sur les solides contenus dans le canal digestif, ou sur les tissus de ce canal. Fil a été décomposé par les liquides et par les solides, on se borne, pour le découvrir, à faire une simple analyse, indépendante du vase dans lequel les matières ont été trouvées. Supposons maintenant que Îa décomposition de la substance vénéneuse ait été opérée par les tissus du canal digestif: ces tissus sont chimiquement constitués de la même manière dans l’homme et dans le chien ; donc ils exercent la même ïnfluence chimique sur le poison, qui doit être découvert par les mêmes moyens; d’où il suit que, dans la partie chimique de l’empoisonnement,

44 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR LB’EMPOISONNEMEN®. les expériences faites sur les chiens remplacent à merveille celles que l'on pourrait faire sur l’homme. Fe het F4

C. Partie physiologique de l’empoisonnement. — On parvient à déter miner le mode d’action des substances vénéneuses sur les êtres organisés, en examinant attentivement les symptômes et les lésions orgas niques auxquels elles donnent lieu: done, si toutes les matières qui sont vénéneuses pour l’homme le sont pour les chiens , et que les symptômes et les lésions cadavériques qu’elles déterminent chez ces animaux soient les mêmes, il faudra conclure que les observations faites sur les chiens doivent être appliquées à l'homme. Or je puis assurer , après avoir fait plusieurs milliers d'expériences sur les chiens ;"et les avoir comparées à ce que l’on observe chez l’homme que Wla différence est nulle par rapport à la nature des symptômes et des légions organiques que les poisons développent; qu’elle existe seulement dans Tes doses nécessaires pour porter la maladie au même degré, dans l’influence du moral et dans la force relative des animaux, circonstances qui ne peuvent influer que sur l'intensité des symptômes et des lésions organiques, et par conséquent sur la durée de la maladie.

J’appuierai cette assertion d’un très-grand nombre de faits, lorsque Je décrirai les poisons en particulier ; je me bornérai maintenant à en exposer quelques-uns. :

Les poisons caustiques, qui déterminent une vive inflammation dés

parties qu’ils touchent et les désorganisent, doivent exercer la même action sur tous les tissus animés : aussi l'expérience prouve-t-elle que les acides et les alcalis concentrés, l’azotate d'argent, le protochlorure d’antimoine, etc., produisent sur les chiens une affection pareille à celles qu'ils développent chez l’homme. La noîix vomique , qui excile puissamment la moelle épinière des chiens, agit de la même manière sur l’homme, comme on peut l’observer journellement sur les paralyliques qui prennent une assez forte dose de ce médicament sous la forme d'extrait aqueux; je dirai même plus : Fouquier, qui le premier a concu l’idée de traiter certaines paralysies à l’aide de ce médicament, n’aélé conduit à l’'employer que par les expériences de MM. Magendie et Delille sur les chiens. 11 est vrai que ces animaux sont beaucoup plus impressionnables par la noix vomique que l’homme, mais il est également incontestable que ce dernier peut périr empoisonné lorsqu'il prend une assez grande quantité de cette substance vénéneuse:

Que l’on examine attentivement les effets que produisent sur l’homme el sur les chiens l’opium et ses préparations, l'acide cyanhydrique et toutes les matières qui en contiennent, les diverses espèces de jusquiame et d’ellébore, la belladone, le datura , les gaz délétères , etc. et l'on sera obligé de convenir que tous ces : poisons déterminent des «effets

NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 45 identiques: sur ces diverses espèces d'animaux; d’ailleurs l'anatomie comparée nous apprend que les parties qui constituent les chiens sont essentiellement les mêmes que celles qui entrent dans la composition du corps humain : même disposition, mêmes caractères, mêmes propriétés du système absorbant, dans l’une et l’autre de ces espèces d’animaux... il est vrai qu’il existe une différence notable entre leur stature , et par conséquent. qu’il est difficile de comparer exactement les résultats ; mais, si les organes du chien sont moins volumineux que ceux de l’homme , une multitude de causes peuvent rendre celui-ci plus susceptible d’étre influencé par les substances délétères, et contre-balancer la masse plus considérable des organes : ces causes sont une ou plusieurs affeetions morales, un état maladif, etc.

De la ligature de l'œsophage.

J'ai souvent eu recours, dans mes expériences , à cette opération, parce que je l’ai crue indispensable pour obtenir des résultats rigoureux. Plusieurs savants français et étrangers , en rendant compte de la première édition de mon ouvrage, ont avancé qu’une opération aussi douloureuse pouvait déterminer des accidents graves, et par conséquent que les résultats que j'avais obtenus n'étaient pas aussi concluants qu’on aurait pu le croire d’abord. |

M. Devergie a émis, à la page 690 du tome II de la 2° édition de sa Médecine légale , l'étrange proposition que voici : « Il est facile de prouver le peu de confiance que l’on doit accorder à ce mode d’expérimentation (la ligature de l’œsophage) dans quelques cas. » Veut-on savoir comment procède notre confrère pour justifier son asserlion ; est-ce par hasard en tentant des expériences ? Aucunement. Il met en regard quatre résultats obtenus par moi en faisant prendre de l’azotate d'argent à des chiens, dont deux avaient pris du chlorure de sodium comme contrepoison ; et cela lui suffit pour conclure que l’on ne doit pas recourir à la ligature de l’&sophage pour déterminer si une substance est ou non le contre-poison d’une autre. IL s’embarrasse fort peu des doses employées, des différences que l’on remarque journellement par rapport à la durée de la vie des chiens empoisonnés de la même manière, du genre d'opération, et de plusieurs autres conditions. Il eût été plus simple de prendre quelques animaux, de faire avaler aux uns 3 grammes d’azotate d’argent, de lier l’œsophage sans le percer, et de le maintenir lié,pendant trente-six heures , et de donner aux autres la même dose de sel d'argent préalablement décomposé par du chlorure de sodium. Ces derniers, opérés comme les précédents, auraient à peine été incommodés, tandis que les autres serajeut (ous morts. Que penser main-

46 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. tenant de l’assertion inqualifiable de Giacomini, qui s’exprime ainsi ? «Avec 4 grains de {artre stibié dissous dans l’eau, Magendie tua les chiens, quand il leur lia l’æsophage. Il pense que les chiens qui éprou= vèrent des vomissements réitérés furent sauvés, à cause de ces vomisse= ments, qui v’eurent pas lieu chez les autres ; mais nous croyons, du lieu de cela, que la différence des résultats doit étre attribuée à l'infuerce dangereuse de la ligature de l’a«sophage. » (Traïté jhysiologique expé= rimental des secours thérapeutiques ; €. V, p. 335.) Cette assértion est tellement étrange dans la bouché d’un homme qui écrit sur la matière medicale et sur la thérapeutique, ét qui ne dévrait par éonséquent pas ignorer à ce point quelle est l’action de l’émétique sur l’économie animale, que j'aurais pu croire à une faute typographique , si mall'éureusement je n’avais pas trouvé dans plusieurs pages du volumineux traité d’où elle est extraite bien d’autres propositions tout aussi extraordinaires. De son côté, et ceci paraîtra fabuleux, M. Rognetta est venu dire, devant la cour d'assises de Riom, que, si tés chiens empoisonnés par l'acétate de plomb avaient des selles, cela dépendait de ce qu'on leur avait pratiqué la ligature de l’æsophage (compte rendu de l'affaire Pouchon, par M. Orfila, p. 136, année 1843). On ne pousse pas plus loin l'ignorance des faits. | |

Aurais-je pu me livrer à de pareils travaux sans m'être assuré, par des expériences rigoureuses, de l'influence de cette opération ? Ces expériences m'ont démontré : 1° que les conclusions que j'ai tirées ne doivent recevoir aucune modification par la ligature de Fœsophage ; 2 qu'il est impossiblé d'écrire un ouvrage complet sur les poisons sans la pratiquer souvent,

Effets de la ligature de l’œsophage sur les chiens (1).

CEsophage lié sans avoir été percé. — Il est avéré par plus de 50 expériences, dont plusieurs ont été faites publiquement à l'amphithéâtré de la Faculté devant un nombréux auditoire , et en présence dé plusieurs die de l’Académie de médecine, que $i, après avoir isolé l’œsophage en le séparant de la trachée-artère et dés filets nerveux qui l’accompagnent, on le lie, et qu’on maintienne là ligature pendant vingtquatre ou trente-six heures, les animaux n’éprouvént qu’un léger abat:

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(1) I est inutile de faire sentir que j entends parler de la ligature dé l’æsophage pratiquée avec adresse : dans ce cas, elle ne dure guère qu’ur e minute où une minule et demie ; certes les effets de cette opération pour raient être tr'ès- graves

> Par ignorance où par maladresse, on tourmentait es animaux pendant quinze Qu vinot miqutes avant dc réussir à la pratiquer,

NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 47 tement et un peu de fièvre ; dès que la ligature est enlevée, les chiens boivent, ne tardent pas à manger, et sont parfailement rétablis ; la plaie est entièrement cicatrisée au bout de dix, douze ou quinze jours, sans qu'il soit nécessaire de la soigner. Toutes les objections faites par Giacomini, et depuis par M. Devergie, contre l'œsophagotomie, tombent donc devant ces faits ; M. Devergié a encore dit que cette opération entraine toujours avec elle la ligature des filets nerveux qui l’avoisinent , el apporte des modifications dans la durée de la vie de animal qui l’a subie. Cela n’est pas eœact, el il ne se serait pas aussi grossièrement trompé s'il s'était donné la peine de pratiquer cette opération avec les soins qu’elle réclame.

OEsophage lié après avoir été percé. — Expérience [°, — Quatre chiens de moyenne taille, auxquels on avait refusé des aliments depuis deux jours, furent opérés le 17 février, à deux heures de l'après midi : chaque opération ne dura guère que deux minutes. Au bout d’une heure, ces animaux étaient aussi agiles qu'avant lPopération. Le 23, à dix heures du matin , ils n'avaient éprouvé aucun phénomène remarquable; ils étaient seulement un peu abattus. Le lendemain ils paraissaient faibles, mais conservaient encore la faculté de marcher sans chanceler; leurs facultés intellectuelles étaient libres, les battements du cœur étaient moins forts. Hs moururent dans les trente-six heures qui suivirent, sans offrir le moindre mouvement convulsif. Quelques heures avant la mort, ils étaient couchés sur le côté et paraïssaient insensibles,

Ouverture des cadavres. Les ventricules du cerveau ne contenaient point de sérosité ; les vaisseaux extérieurs du lobe droit de l’encéphale seulement étaient gorgés de sang noir. Les poumons , d’une belle couleur rose, offraient à leur surface quelques taches brunätres. Le cœur était un peu ramolli , et contenait du sang coagulé. La mémbrane muqueuse de l’estomac présentait çà et là quelques taches d’une couleur rosée; il y avait près du pylore un petit ulcère de la grosseur d’une lentille, dont les bords étaient noirs ; tous les intestins étaient teints en jaune par de la bile, mais ils n’offraient aucune altération. Les autres organes semblaient être dans l’état naturel. Ces animaux étaient restés onze jours sans boire ni manger.

Expérience [I — Un chien robuste , de moyenne taille, subit cette opération le 11 février, à dix heures du matin : il était à jeun depuis deux jours. Le lendemain son pouls était un peu accéléré, les pupilles comme dans l'état naturel, et il n’offrait ni vertige, ni paralysie, ni mouvements convulsifs : aussi marchait-il librement, comme avant l'opération. Le 13, à trois heures , il était dans le même état, mais il avait une soif ardente. Le 14, efforts infructueux de vomissement, décubitus sur le côté, grande faiblesse, légers vertiges, pupille dans l’état naturel; mort dans la nuit.

Ouverture du cadavre. L’estomac ne contenait qu’une petite quantité de bile jaune; les plis formés par sa membrane muqueuse offraient celte couleur violacée que l’on remarque souvent chez les chiens bica por-

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tants ; entre ces plis, on voyait quelques taches roses; il n°y avait ni uleération ni eschare; l'intestin rectum était comme dans l’état naturel , excepté qu’il présentait çà et là des points roses que le scalpel enlevait par la plus légère pression; le reste du canal digestif (excepté à l’endroit opéré) était sain. Les poumons étaient crépitants ; ils ayaient une couleur rougeâtre, et contenaient une certaine quantité de sang , surtout vers le lobe gauche, dont la surface paraissait noire. Le cœur, le cerveau, et les autres organes, étaient comme dans les expériences précédentes. |

Exvérience HI. — Gette opération fut pratiquée le 11 février, à dix heures du matin, sur un petit chien robuste qu’on avait pris la veille. Le lendemain le pouls était un peu plus fréquent qu'avant l'opération. Le 21, l'animal commençait à avoir soif. Le 13, démarche libre; les organes des sens et les facultés intellectuelles comme dans l’état naturel ; léger abattement. Le 17, à trois heures de l'après-midi, décubitus sur le côté , impossibilité de se tenir debout ; légers tremblements convulsifs dans les pattes; inspirations excessivement profondes : mort deux heures après. Cet animal n'avait offert aucun signe de paralysie ni de vertiges pendant les sept jours qu'il avait vécu; il n'avait point fait d'efforts pour vomir; l’abattement avait été en augmentant jusqu'au moment de la mort.

Quoverture du cadavre. La membrane muqueuse de l'estomac était assez rouge dans toute son étendue ; elle offrait près du pylore quatre ulcères, de la grosseur de petites lentilles ; il y avait dans le rectum un petit nombre de taches rouges; les autres portions du canal intestinal paraissaient saines. Les poumons étaient d’une couleur rose un peu foncée, et ne contenaient qu'une très-petite quantité de sang; ils étaient crépitants. L'état du cœur , du cerveau et des autres organes, ne différait pas de celui des | expériences précédentes. -

ExpÉRiEeNCE [V. — Six chiens robustes et de moyenne taille furent opérés le 22 mars, à dix heures du matin. Quarante-huit heures après , ils commençaient à être un-peu abattus, maïs ils n'avaient éprouvé aucun symptôme remarquable. On les pendit, afin de les faire mourir asphyxiés, et on fit l'ouverture des cadavres une heure après. L’estomac et le canal intestinal n'offraient aucune altération sensible; les autres organes : présentaient les lésions que on trouve après la mort par l’asphyxie.

Hrésulte des douze dernières expériences faites en liant l’æsophage préalablement percé : |

1° Que cette ligalure ne détermine constamment, pendant les deux premiers jours, qu’une légère fièvre et un peu d’abaltement, incapables de faire périr les animaux en si peu de temps;

2° Que si l’on {ue les animaux à cette époque, on ne découvre aucune lésion cadavérique.

1 est donc évident qu’un animal auquel on aurait fait prendre un poison peu de temps avant de lier l'œsophage, qué celui-ci eût élé où non préalablement percé, et qui serait mort daps le courant des deux

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NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 49 premières journées , après avoir offert des symptômes graves, tels que des vertiges, des convulsions, des douleurs ou l’insensibilité, des vomissements , etc., n'aurait éprouvé ces symptômes qu’à raison du poison ingéré. Ce qui confirme la justesse de cette assertion d'une manière irrévocable, c’est que lorsqu'on a administré à d’autres animaux dont . l'œsophage n'a pas été lié, une égale dose du même poison qui n’a pas été vomi, les mêmes accidents se sont manifestés, la maladie a suivi la même marche, et les résultats ont été identiques. Ces expériences comparalives peuvent êlre failes en donnant de la noix vomique, du camphre, de lupas lieuté, de l’angustura pseudoferruginea, et toute autre substance qui n’est pas vomie. Il est encore hors de doute que toutes les allérations cadavériques que l’on trouve après la mort des animaux empoisonnés dont. l’œsophage a été lié, et qui succombent dans les quarante-huit heures qui suivent la ligature, doivent étre attribuées à la substance vénéneuse, puisque l'opération n’en produit aucune pendant cette époque, excepté dans la partie opérée. Que l’on juge maintenant de l'influence que la ligature de l’œsophage a pu exercer sur ous les animaux auxquels j’ai fait prendre des poisons, et qui sont morts deux, quatre, huit, douze ou vingt-quatre heures après : or ce nombre comprend pour le moins les sept huitièmes de ceux sur lesquels j’ai expérimenté.

3° Que la fièvre et l'abattement augmentent pendant les troisième, quatrième, cinquième, sixième jours, et jusqu’au moment de la mort; qu'il arrive quelquefois dans cet intervalle qu’il se manifeste des vertiges et des envies de vomir, et même de très-légers mouvements convulsifs; enfin, qu'après la mort on découvre dans plusieurs organes des lésions plus ou moins profondes : cependant assez souvent les animaux meurent dans un élat de grande insensibilité, sans avoir éprouvé aucun des symptômes énumérés. Il est certain que si le poison n’agissait que lentement, il serait difficile, après la mort, de déterminer si les symptômes et les lésions cadavériques doivent être attribués à la substance vénéneuse ou à l'opération; dans ce cas, l’œsophagotomie avec percement de l’æsophage pourrait induire en erreur, et on ne saurait avoir quelque confiance dans Les résultats qu’elle a fournis qu’autant que l’on obtiendrait les mêmes effets en administrant le poison sans lier l'œsophage. C’est ce que j’ai fait toutes les fois qu’une pareille circonstance s’est présentée : aussi suis-je parfaitement convaincu que cet élément n’entre pour rien dans la solution des divers problèmes que j'ai cherché à résoudre. D'ailleurs, et je ne cesserai de le répéter, on évite toute sorte d'erreur en liant l’œsophage sans le percer, puisque, dans ce cas, les chiens sont à peine incommodés alors même que la ligature est maintenue pendant trente-six heures,

Je vais maintenant prouver que celte opération est indispensable pour étudier un poison sous tous les rapports.

1° Si nous désirons connaître l’action que les substances vénéneuses exercent sur l’économie animale, nous devons les mettre en contact nécessairement avec l’estomac et avec le tissu cellulaire, comparer.les phénomènes qu’elles présentent, et ensuite tirer des conclusions. Or, si cette substance est du nombre de celles qui sont vomies immédiatement après leur introduction dans l'estomac, comment observeronsnous ses effets; ne serons-nous pas tenté de la regarder comme peu nuisible, et ne nous exposerons-nous pas à commettre lés erreurs les plus shatess

2° La partie médico-légale de Pempéisénnenient tire aussi des avantages réels de la ligature de l’œsophage. Comment pourrait-on, sans cette opération, apprécier les lésions cadavériques que produüiraient quelques poisons qui pour l'ordinaire sont vomis, mais quipeuvent cependant ne pas l’être chez quelques individus ? |

3° Mais dans aucun cas cette opération ne devient aussi nécessaire que lorsqu'il s’agit de la recherche des contre-poisons. I faut le dire, cette partie de la science n’a existé que dès le moment où là ligature de l’œsophage a élé mise en usage. Une substance médicamenteuse ne saurait être regardée comme l’antidote d’un poison qu'autant qu'elles’est combinée avec celui-ci dans l’estomac, ou qu’elle en a opéré la décomposition et qu’il en est résulié un produit incapable de nuire à l’organisation, ou peu délétère : or, n'est-ce pas à l’aide de l’œsophagotomie seulement que nous pouvons empêcher certains poisons d’être vomis, et les forcer d’être en contact, pendant un temps plus ou moins long , avec lantidote vrai ou supposé ? Les bons esprits sentiront aisément l'inexac= titude des conclusions tirées par différents écrivains sur l'efficacité d’un contre-poison qui a été rejeté avec le poison, peu de temps après son ingestion, et ils conviendront que la ligature de l’æsophage peut seule nous mettre à l’abri des erreurs qui pourraient être commises à cet égard. Tout ce qui a été écrit par M. Devergie contre celte proposition est sans valeur, parce qu’il n’a jamais tenté d'expériences sur ce sujet. À

Je prouverai, dans l’article suivant, que cette pésdié est encore indispensable dans les cas où l’on cherche à administrer à des ne les matières contenues dans le canal digestif des personnes que l’on dit mortes empoisonnées. Combien de fois n’arrive-t-il pas, en effet, qu'en faisant avaler à ces animaux de pareilles matières par la bouche, il en tombe une portion dans la trachée- artère, et que la mort a lieu sur-le-champ par l’asphyxie qu’elles déterminent! Ne remarque-t-on pas aussi, lorsqu'on est parvenu à les introduire dans l'estomac,

quelles sont complétement vomies , ce qui ne fournit aucun résultat concluant? TA 4

Des expériences tentées sur les animaux vivants, dans le dessein de déterminer si les matières suspectes exercent ou non sur eux une action délétère.

Qnva pensé pendant longtemps que, parmi les différents moyens employés pour conslater l'existence de l’empoisonnement, celui qui consistait à faire avaler à des chiens le liquide trouvé dans l'estomac des individus que l'on croyait morts empoisonnés, méritait la préférence sur tous les autres. Si l’animal succombe, disait-on, ou qu'il éprouve des symptômes graves, c’est une preuve qu’il y a eu empoisonnement, tandis qu’il n’a pas eu lieu, s’il ne se manifeste chez lui aucun accident. Cette opinion existe depuis un temps immémorial ; elle a été soutenue par des hommes peu versés en chimie, qui ont évité, sous des prétexies frivoles, de compromettre leur réputation en cherchant à ana- Iyser les liquides; elle a encore trouvé des partisans parmi les médecins éclairés, qui ont senti l'impossibilité dans laquelle on était de pouvoir déterminer la nature de certains poisons végétaux, et qui ont conseillé, par conséquent, d'essayer si les malières contenues dans l'estomac d’un individu que l’on croyait mort empoisonné, pourraient occasionner une mort prompte à des animaux bien portants. D'un autre côté, quelques médecins habiles se sont élevés contre de pareilles expériences, comme pouvant induire les magistrats en erreur, et leur faire commettre dans le jugement des fautes énormes ; en effet, ont-ils dit, en supposant que ces expériences aient été bien faites, ne peut-il pas arriver qu'un individu soit atteint d’une de ces maladies spontanées dans lesquelles les fluides animaux s’altèrent, contractent une âcreté remarquable, deviennent vénéneux , et causent nécessairement la mort des chiens auxquels on les fait avaler ; ne serait-il pas absurde, dans ce cas, de prononcer que l'individu avait été empoisonné? Mais combien de fois, ajoutent-ils, les conclusions tirées de ces sortes d'essais ont été fautives, parce que les expériences avaient été mal faites ; on a forcé des animaux à avaler des fluides nullement délétères ; cependant ces animaux ont expiré quelques minutes après, parce que la liqueur avait reflué par le larynx jusqu'aux poumons. Dans d’autres circonstances, des mouvements extraordinaires, simulant les convulsions et une agitation extrême, ont suivi de près l’ingestion de ce breuvage , phénomènes que l’on a attribués 4 une substance vénéneuse , tandis qu’ils dépendaient souvent des efforts que l’on avait faits pour contenir les animaux, de la colère dans laquelle ils élaient entrés, ou d’une susceptibilité particulière, Ces considérations m'ont engagé à entreprendre quelques expériences sur ce sujet, dans le

52 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. dessein de déterminer la valeur de ce mode d’expérimentalion. Il résulte de mon travail :

1° Que l’on peut se dispenser d’avoir recours à des expériences de ce genre si, à l’aide des agents chimiques appropriés, l’expert est déjà parvenu à démontrer la présence d’une ou de plusieurs substances vénéneuses minérales ou végétales ;

20 Que si les recherches chimiques ont été infructueuses, et qu’il reste une portion de matière suspecte sur laquelle l'expert n’ait pas opéré, on pourra introduire dans l'estomac d’un chien celle portion restante de matière, el examiner son nos d'action ;

3° Qu'on ne un. jamais faire servir à cette expérience les matières suspectes que l’on aurait déjà soumises à l’action des réactifs chimiques, dans le but de s'assurer, si elles étaient vénéneuses ou non, ces réactifs étant presque tous délétères.

Voici les considérations qui me portent à restreindre ainsi les cas où l’on peut recourir à ce mode d’expérimentation.

A. Si la matière suspecte occasionnait la mort de l’animal, il faudrait, avant de conclure qu’il y à eu empoisonnement, s'assurer que l’individu dans le canal digestif duquel elle a été trouvée n’a point succombé à une de ces affections spontanées dont je parlerai plus tard (voy. t. II); car il pourrait arriver, dans ce cas, que les fluides animaux, et particulièrement la bile, eussent contracté des qualités délétères capables de produire la plupart des symptômes de l’empoisonnement.

B. Dans le cas où l'animal n’éprouverait aucun symptôme remarquable de la part de la matière suspecte, on ne serait pas en droit de conclure, d’après celte seule expérience, que l’empoisonnemént n° a pas eu lieu ; en effet, une multitude de causes peuvent faire que les liquides contenus dans Îe canal digestif d’un individu qui a véritablement succombé à l’action d’un poison ne soient pas vénéneux. 1° La substance vénéneuse peul avoir été décomposée dans l'estomac par les aliments, les boissons, ou par les tissus animaux, ou bien s'être combinée avec eux: ainsi, par exemple, 60 centigrammes de sublimé corrosif sont avalés par un homme bien portant ; il éprouve les symptômes de l’empoisonnement, el il meurt; on fait l'ouverture du cadavre vingt-quatre ! trente-six, ou quarante-huit heures après ; on administre à un chien les* matières contenues dans le canal digestif, et il n’en est point incom— modé. J'ai constaté ce fait un très-grand nombre de fois; on aurait le plus grand {ort de conclure que l'individu n’avait pas été empoisonné, car il est évident que, dans ce cas, le sublimé a été transformé par les aliments, et même par les membranes de l'estomac, en une matière insolublequi n’exerce aucune action nuisible sur l’économie animale. La même chose auraitJieu , si le vert-de-gris avait été pris, avant ou après l’inges=

tion de l’albumine et de quelques autres matières animales ; je pourrais en dire autant du protochlorure d’étain et de quelques autres poisons. 90 La substance vénéneuse, prise à assez forte dose, peut avoir été expulsée par le vomissement , et déterminer cependant la mort : le canal digestif renferme, dans ce cas, des mucosités , de la bile, qui ne contiennent pas un atôme du poison ingéré, el qui, par conséquent, ne donneront lieu à aucun accident, lorsqu'on les fera avaler à des chiens. 3° Il peut arriver que la substance vénéneuse soit du nombre de celles qui sont facilement absorbées ; que l'individu en ait pris une assez grande quantité pour périr, mais qu’il n’en reste que très-peu dans le canal digestif : alors le résultat négatif, obtenu sur Les chiens, serait plutôt propre à induire en erreur qu’à éclairer. Les expériences de ce genre, considérérées d’une manière isolée, sont donc sans valeur, à moins qu'elles n'offrent un résultat positif, c’est-à-dire la mort; et même, dans ce cas, elles ne doivent être regardées que comme un moyen secondaire propre à corroborer les inductions tirées des symptômes et des lésions cadavériques.

Quoi qu’il en soit, si l'expert croit devoir les tenter, il se gardera bien de faire avaler les malières suspectes seules, ou mélangées avec des aliments, comme on l’a fait jusqu’à présent; en effet, non-seulement on courrait le risque, en suivant ce procédé, d’en perdre la majeure * partie, parce que l'animal la rejetterait, mais les aliments avec lesquels on la mélerait pourraient se combiner avec elle, ou la décomposer au point de changer entièrement sa nature; d’ailleurs il arriverait, au moins une fois sur dix, qu’une portion refluerait par le REYRX jusqu'aux poumons, et Pont périrait asphyxié.

2° Le meilleur moyen que l'on puisse mettre en usage, si la matière suspecte est liquide, consiste à détacher l’œsophage d’un chien à jeun, à injecter le liquide dans l'estomac, à l’aide d’une sonde de gomme élastique, à lier l’œsophage, et à le maintenir lié pendant vingt-quatre ou trente heures. Si la matière suspecte est assez épaisse pour ne pouvoir plus être introduite dans l'estomac à l’aide de la sonde, il faut, après avoir détaché l’æsophage, percer celui-ci d’un petit trou, introduire un entonnoir de verre dans l’ouverture, et faire tomber la matière dans l’estomac ; cela étant fait, on lie l’æœsophage au-dessous de la fente.

3° Si la matière suspecte, au lieu d’être fluide, était solide, et qu’il füt impossible de la faire entrer dans l'estomac à l’aide de l’entonnoir, on commencerait par l’exprimer pour en obtenir la partie liquide, que l'on introduirait à l’aide de la sonde, comme je viens de le dire, et on mettrait la portion solide dans un pelit cornet de papier fin que l’on pousserail jusqu’à l'estomac par une ouverture faite à l’æsophage ; alors on pratiquerait la ligature de ce conduit. Gette manière d'opérer pré-

54 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. sente dé grands avantages : en effet, ce n’est qu’en agissant ainsi que l'on peut empêcher le vomissement ; el combien n’y à-t-il pas de sub stances vénéneuses dont l’éstomac se débarrasserait aussitôt après leur ingestion , qui, étant ainsi retenues, peuvent développer les Symptômes de l’empoisonnement et même produire la mort! | Mais, dira-t-on, l’œsophagotomie amène souvent la mort, et peut oc= casionner des altérations dans les tissus (voy. p. 45); comment donc reconnaître si la mort est le résullat de l’ingestion de la Substance suspecte plutôt que de l'opération? Cette objection n’a aucune valeur! d’abord les animaux ne succombent jamais à cette opération, si l'œsophage a élé maintenu lié pendant vingt-quatre ou trente heures, sans avoir été percé, et que l’æsophagotomie ait été bien faite; mais, alors même que le conduit alimentaire aurait ét6 percé, et que la mort de l'animal aurait pu être la suite de l’existence de la plaie æsophagienné, qui m'aurait pas permis de le nourrir, il sérait encore possible de dé= terminer, dans beaucoup de cas, si la mort est lé résultat de l'opération ou de la matière ingérée ; en effet, ou la matière suspecte est én assez grande quantité pour faire périr les animaux, ou elle n’est pas assez abondante. Dans le premier cas, la mort aura lieu pendant les premières quarante-huit heures, et elle Sera précédée de symptômes plus ou moins graves, phénomènes que l’on n’observe jamais après la simple ligature de lœsophage. Si la matière n’est pas assez abondante pour déterminer la mort, l'expérience ne sera pas plus concluante qu’elle ne l'aurait été, si l’æsophage n’eût pas été lié; en effet, supposons lé cas lé plus défa= vorable pour mon opinion, celui dans lequel cette matière développerait des symptômes variables, qui se dissiperaient au bout de deux où trois jours : ces symptômes, dira-t-on, seraient attribués au poison, si l'œsophage n’avait pas été lié; tandis que, dans le cas contraire, on serait tenté de croire qu’ils dépendaient de l'opération. À cela je répoudrai que celle opération, ne déterminant par eéllé-même, pendant les premières quarante-huit heures, d'autre symptôme qu’un légér abattement, On-devrait attribuer à la substance vénéneusé tous les autres henathenee morbides qui se manifesteraient. D'ailleurs l’homme des l’art ne serait-il pas blâmable de prononcer sur l'existence d’un poison, parce que l'animal auquel on aurait fait prendre la matière suspecte aurait paru incommodé pendant deux ou trois jours ? Ces sortes d’expé-: riences ne doivent êlre considérées comme valables qu'autant qu’elles fournissent un résultat tranché, c'est-à-dire une maladie aiguë suivie d’une mort prompte, ou dia elles ne déterminent aucun accident marqué, et que, d’ailleurs, elles sont d'accord avec les résultats fournis par les symptômes et par 15 lésions de tissu. Dans les cas douteux, le médecin doit toujours mettre une grande réserve dans ses conclusions.

Dé l’imbibition des liquides, considérée sous le point de vue de l’empoisonnement.

On sait que lorsqu'on introduit dans le canal digestif d’un cadavre un liquide vénéneux , celui-ci se transporte, par l'effet de l’imbibition, d’abord dans les viscères qui avoisinent le canal digestif, puis dans les organes plus éloignés ; d’où il résulte que l’on peut se demander, dans un cas présumé d’empoisonnement, si la matière vénéneuse, trouvée dans le canal digestif, ou dans d’autres viscères, provient bien d’un empoisonnement, ou bien si elle n’a pas été introduite, après la mort, dans le canal digestif et surtout dans le rectum du cadavre. Gelte considération motivera suffisamment les détails dans lesquels je vais entrer à cet égard.

Imbibition des liquides pendant la vie. — Les physiologistes ne sont pas encore tous d'accord pour admettre que l'imbibition des liquides ait lieu pendant la vie, du moins d’une manière complète ; ainsi M. Collard de Martigny soutient qu’elle est nulle ou incomplète sur le vivant, et s'appuie sur ce qu'ayant injecté dans l'estomac d’un lapin une solution de eyanure jaune de potassium et de fer, la surface externe de l'estomac ne se colora en bleu qu’au bout de vingt-cinq minutes, par le contact d’une faible dissolution de sulfate de sesquioxyde de fer; tandis qu’en répétant l'expérience sur un lapin mort, une coloration bleue beaucoup plus intense se manifesta au bout de quatre minutes.

MM. Fodera et Magendie pensent, au contraire , que l’absorption n’est qué le phénomène général de l’imbibition ; ainsi le premier de ces expérimentateurs a vu le sulfate de sesquioxyde de fer, placé dans la ca- vité du péritoine, coloré en bleu par du cyanure jaune de potassium el de fer, qu'il avait introduit dans la cavité des plèvres, et qui avait par conséquent traversé le diaphragme ; dans une autre circonstance, après avoir rempli de poison une portion d'intestin, il a introduit cet intestin dans l’abdomen d’un animal vivant: l’empoisounement a eu lieu, parce que la substance véñéneusé avait passé de l’intérieur de l'intestin, par transsudation, dans les organes du chien. On sait aussi que des sels, mis dans la cavité péritonéale, sont arrivés jusque dans la vessie, en petite quantité, à la vérité, quoique les uretères fussent liés. Les partisans de l'ivibibition pendant la vie s'appuient encore sur les deux expériences suivantes : {° Si l’on applique un poison sur une veiné que l’on a isolée et soulévée à l’aide d’une carte ou d’un corps susceptible d'imbibition, les symptômes d’empoisonnement surviennent, la substance | vénéneuse ayant passé au travers des parois du vaisseau. 2° Si l’on introduit un poison dans un vaisseau qu’on lie ensuite dans deux endroits,

ce poison ne tarde pas à agir sur loute la constitution, parce qu'il à ! passé du dedans au dehors, par imbibition, au travers des parois du vaisseau, el qu’il a été absorbé ensuite par les parties voisines. Ces faits | me paraissent prouver suffisamment que l’imbibilion a lieu pendant | la vie. je |

Imbibition des liquides après la mort. — Quoique personne ne songe à | contester que l’imbibition des liquides ait lieu après la mort,je crois ! devoir indiquer succinclement un certain nombre de faits qui mettront | son existence hors de doute. ù

1° J'ai déjà dit que, si l’on injecte dans l'estomac d’un lapin mort du | cyanure jaune de potassium et de fer dissous, la surface externe de | l'estomac devient bleue au bout de quatre minutes , Si on la touche avec un solutum de sulfate de sesquioxyde de fer.

2° Muller, ayant placé dans une fiole à col étroit une dissolution de cyanure jaune de potassium et de fer qui ne remplissait pas la fiole, boucha celle-ci avec une vessie de grenouille, et une autre fois avec un poumon du même animal; il étendit, à l’aide d’un pinceau , une dissolution de chlorure de fer sur la membrane qui servait d’opercule à la fiole ; ce vase ayant été renversé, il se montra, en moins d’une seconde, une tache bleue à la membrane : or si une vessie, qui est composée de plusieurs couches, est si rapidement traversée, que l’on juge avec quelle célérité un poison doit pénétrer les Capillaires délicats des villosités du tube digestif.

EXPÉRIENCE 1°, — Jai pendu un chien, et six heures après, lorsqu'il était froid, j'ai injecté dans le rectum une dissolution de 2 grammes d’acétate de cuivre dans 250 grammes d’eau. L'animal a été ouvert huit jours après. Les muscles du cou , de la poitrine , de l'abdomen et des membres, les poumons, le cœur, le foie et la rate, n'offraient aucune coloration verte ou bleue. Il en était de même de l'intestin grêle, de l’épiploon gastro-colique et du mésentère, sice n’est dans quelques parties qui avaient été évidemment en contact avec le gros intestins celui-ci était d’un vert bleuâtre à l’extérieur dans toute son étendue; les matières excrémentiticlles qu’il renfer-

mait étaient d’un vert bouteille. Le rein droit ainsi que la vessie étaient verdâtres à l'extérieur.

Examen chimique des portions colorées de l'intestin grêle, de l'é- Piploon gastro-colique et du mésentère: Après avoir desséché ces matières, je les ai carbonisées par l'acide azotique concentré et pur ; le charbon, traité pendant une heure par Pacide chlorhydrique bouillant, mêlé d’un peu d'acide azotique , a fourni une liqueur que j'ai décolorée à l'aide de l’eau régale bouillante , et qui a été ensuite évaporée jusqu’à sic cité ; le produit dissous dans l'eau acidulée par lacide chlorhydrique a été Soumis à un courant de gaz acide Sulfhydrique lavé; au bout de quelques

heures, il s’était déposé un précipité brunâtre qui renfermait du sulfure de cuivre. | |

Examen du foie et de la rate. Ces deux organes , traités ensemble de la même manière que l'intestin grêle, ont également fourni du cuivre.

Examen du rein droit. I s'est comporté comme le foie et la rate. | Examen des poumons et du cœur. Ces organes ont aussi fourni du cuivre, après avoir été traités, comme je lai dit à l’occasion des intestins et de l’épiploon. |

Expérience EL. — ai introduit dans l'estomac d’un cadavre humain refroidi trente-deux grammes de sulfate de cuivre dissous dans 120 grammes d'eau. Dix jours après, la température ayant varié de 15° à 20° th c., j'ai ouvert ce corps, dont la putréfaction était déjà très-avancée. L’estomac | contenait une grande quantité de la dissolution cuivreuse; ses faces antérieureet postérieure étaient bleues; mais cette couleur était surtout intense à l'extrémité splénique , à l’épiploon gastro-splénique , et vers le commen cement du colon descendant; ces parties étaient racornies et dures comme si | elles avaient macéré dans un solutum concentré d’alun. La presque totalité du canal intestinal, au contraire, offrait la feinte et la consistance normales ; on n’apercevait quelques points bleus que çà et là dans les points de ce canal qui avaient été en contact avec les viscères que l'estomac | avait bleuis. La face inférieure du foie , le côté gauche du diaphragme, dans sa face abdominale, comme dans sa face thoracique, la partie antérieure de la rate et du rein gauche, étaient colorés en bleu ; il en était de même de l'extrémité inférieure du poumon gauche et d’une fausse membrane qui recouvrait la plèvre du même côté, et qui avait acquis une dureté presque cartilagineuse. Les autres viscères et toutes les autres portions du foie, de la rate, du rein et du poumon gauche, et du dia- | phragme, ainsi que les muscles des membres, offraient la couleur normale, sans la moindre teinte bleue.

Examen chimique. On découvrait facilement la présence du cuivre dans le décoctum aqueux obtenu avec toutes les portions des viscères colorées en bleu. ;

Foûe. Cet organe, dont la face inférieure avait fourni du cuivre, même par l’eau froide , surtout dans sa portion correspondante à l'estomac, n’en a donné aucune trace, lorsqu'on a fait bouillir dans l’eau, pendant | quatre heures , son lobe droit, coupé par tranches de haut ea bas, et de manière à ne pas agir sur la tranche la plus inférieure. Le poumon droit, le cerveau, et les muscles des jambes, bouillis séparément avec de l'eau, ne fournissaient pas de cuivre non plus.

Exvémence IL. — Jai Jaissé pendant dix jours l'avant-bras et la main d’un cadavre dans une dissolution concentrée d’acétate de cuivre; dix jours après, l’épiderme, d’une couleur bleuâtre , se détachait avec facilité; la surface externe de la peau, bleuâtre par plaques, contenait çà et là de

’acétate de cuivre, tandis que sa surface interne, de couleur naturelle, n'en renfermait pas un atome; le üissu cellulaire sous-cutané et les muscles offraient leur couleur normale. J'ai fait bouillir pendant six heures

avec de l’eau distillée tous les muscles de l’avant-bras; le décoctum filtré ne contenait point de cuivre. FA Expérience IV. — J'ai répété l'expérience ; avec cette modification que l'épiderme a été enlevé le sixième Jour, et que l’avant-bras avait plongé pendant seize jours dans la dissolution cuivreuse. Au bout de cc temps, la peau de l’avant-bras et de la main était bleue dans toute son étendue, et ne se décolorait pas par les lavages les plus réitérés : en l'incisant, on voyait que sa face interne, le tissu cellulaire sous-cutané, laponévrose antibrachiale et la surface des muscles qu’elle enveloppe, étaient également d’un bleu intense; plus en dedans, les muscles n'étaient pas colorés par le sel de cuivre, qui évidemment n’avait pas encore pénétré assez loin pour les bleuir. Le cubitus et le radius , dans toutes les portions qui n’étaient res couvertes que par la peau , offraient aussi une belle couleur bleue. Pendant le temps qu'avait duré l’expérience, la température ambiante avait varié de 229 à 279 th. centigr. 4

Il importait de savoir si, une fois porté dans les viscères, soit pen: dant la vie, soit après la mort, l’acétate de cuivre conservait $a solubi= 1ilé dans l’eau ; ou bien s’il se transformait, au bout d’un certain témps, en un composé insoluble dans ce liquide. Les expériences suivantes ont été Lentées pour résoudre cette question.

Expérience V. — J’ai plusieurs fois introduit, dans l'estomac de chiens robustes vivants, 2 grammes d’acétate de cuivre dissous dans 250 grammes d’eau ; l’œsophage ayant été lié, les animaux sont morts au bout de Six, huit ou dix heures. Les cadavres ont été ouverts douxe ou quatorze jours après la mort. Gonstamment les muscles étaient rouges, et les poumons et le cœur de couleur naturelle; mais la surface externe de l'estomac offrait une couleur verdätre , et l’on voyait sur le foie, la rate, les reins, etsur quelques portions des intestins , de l’épiploon gastro-colique et du mésentère , des plaques d’un bleu tirant sur le vert. |

Portions d'intestin, d’épiploon et de mésentère, colorées en bleu verdätre. Après avoir laissé pendant vingt-quatre heures ces parties en contact avec de l’eau distillée froide, j'ai filtré la liqueur, et je d’ai soumise à un courant de gaz acide sulfhydrique lavé; elle n’a pas tardé à se troubler, et au bout de vingt-quatre heures, elle avait. laissé déposer un précipité de couleur brune, conténant du sulfure de cuivre. Les organes, ainsi lavés avec de l’eau froide, ont été soumis à l’action de l'eau distillée bouillante pendant vingt minutes ; le solutum , filtré, évaporé et desséché, a été carbonisé par l'acide azotique concentré et pur ; le charbon, traité par l'acide chlorhydrique et pat un peu d'acide azotique, a donné une liqueur qui, étant décolorée par l’eau régale, et décomposée par le gaz acide sulfhydrique, a fourni un précipité noir peu abondant qui était du sulfure de cuivre. |

Foie, rate et reins. Après avoir coupé ces organes en petits frag-

NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. 59 ments, jé les ai laissés pendant vingt-quatre heures dans l’eau distillée froide. Le solutum filtré à été divisé en deux parties A et B. La portion À; raversée par un courant de gaz sulfhydrique, s’est troublée presque aussitôt, et a donné un précipité de couleur brunâtre qui contenait du sulfure de cuivre. La portion B, évaporée , desséchée, carbonisée et soumise, comme il a été dit, à l'action de l'acide chlorhydrique, de l’eau régale et du gaz sulfhydrique , a également fourni du cuivre.

Exrénience VI. — J'ai souvent introduit daus l'estomac des chiens 8 grammes d’acétate de cuivre solide réduit en poudre fine, et j'ai lié l’œsophage. Les animaux sont morts six, sept ou huit heures après, et n’ont été ouverts qu’au bout de douze ou quinze Jours. Les muscles étaient rouges ; toutes les parties du canal digestif que l’acétate avait touchées étaient bleues à l'extérieur. La rate , les reins et le foie, offraient également une couleur bleuâtre à la surface. Les poumons et le cœur paraissaient offrir leur couleur normales. En traitant par l’eau froide d’abord , puis par l'eau bouillante pendant vingt minutes, les viscères colorés en bleu par le sel de cuivre qui avait transsudé, on obtenait des dissolutions légèrement cuivreuses dans lesquelles on pouvait démontrer la présence du métal comme il a été dit à la page 58 (voy. expérience 5 ).

Il résulte évidemment de ces expériences, et de plusieurs autres que j'ai cru devoir passer sous silence : 1° que les sels de cuivre, dissous dans Veau et injectés dans l'estomac ou dans le rectum des cadavres refroidis de l’homme et des ‘chiens, pénètrent, par imbibition d’abord, dans les organes les plus voisins de la portion du canal digestif dans laquelle ils ont été introduits;

% Qu'ils cheminent ensuite pour se porter soit dans l’intérieur de ces organes , soit dans d’autres viscères plus éloignés ; mais que leur marche est assez lente pour qu’au bout de dix jours, lors même que l'estomac contient encore une forte proportion de dissolution cuivreuse, la partie centrale et supérieure du foie, par exemple, et à plus forte raison le cerveau, les muscles des jambes, etc., n’en renferment pas un atome ;

3° Que tout porte à croire qu'ils n’arriveraient jamais jusqu'aux parties lés plus éloignées du point où ils ont été appliqués, du moins en assez grande quantité pour pouvoir être décelés, si la dose injectée dans Îe canal digestif était faible: |

4° Qu'il serait possible, toutefois, que la marche des liquides vénéneux à travers les tissus morts fût beaucoup plus lente, et qu’elle finit par s'arrêter complétement à une certaine distance du canal digestif, si ces liquides étaient de nature, comme les sels de cuivre, à former avec la substance de nos organes un composé peu soluble ou insoluble ;

5° Qu’en tout cas, cette décomposition n'aurait pas lieu de suite pour touté la portion du liquide vénéneux, puisque, au bout de dix, douze, ou quinze jours, j'ai pu aisément dissoudre dans l’eau froide, el en

quelques heures, une partie des sels cuivreux qui se trouvaient dans les organes, et dont une partie y était arrivée par imbibition (voyez expériences 5 et 6, p. 58); 6° Que la peau ne paraît pas se laisser traverser facilement par les li: quides vénéneux , puisque, au bout de dix jours, la surface interne de ce lissu, revêlu de son épiderme, n’était point bleuie , quoique l'avant: bras el la main eussent plongé dans une dissolution d’acétate de cuivre ; el que, dans une aufre circonstance, l’épiderme ayant été enlevé au bout de six jours, le solutum dont il s’agit n’avait pas pénétré au delà de 8 millimèlres dans l'épaisseur des chairs, même après seize jours d'immersion ; 1° Qu'il est dès lors difficile d'admettre qu’un cadavre, dont la peau est encore intacte, livre aisément passage à un liquide vénéneux qui pourrait se trouver accidentellement dans le terrain où ce cadavre serait in humé, parce que ce liquide, absorbé en grande partie par la terre, serait peu abondant, el tout au plus capable de mouiller faiblement celle-ci; qu’en tout cas, le issu cellulaire sous-cutané, et moins encore les muscles et les viscères, ne contiendraient une petite proportion de ce liquide vénéneux qu’au bout d’un temps fort long, si même ils en renfermaient jamais; qu’à la vérité des résultats contraires pourraient être obtenus, si Von arrosait journellement, et pendant longtemps, avec un liquide empoisonné, la terre qui recouvre le cadavre, ou qu’on laissât celui-ci dans un bain vénéneux, comme je l’ai fait dans des expériences de laboratoire; mais que cette espèce ne se présentera jamais en médecine légale sans qu’on en ait connaissance, et qu’il serait dès lors absurde d’y attacher la moindre importance : qu’en appliquant ces données à l'empoisonnement par l'acide arsénieux ; je dois persister plus que Jamais dans l’opinion que j’ai émise, savoir, qu'un terrain de cimetière, même en le supposant fortement arsenical , ce qui n’est pas, ne cédera jamais de l’arsenie à un cadavre de manière à faire croire à un empoisonnement, malgré l’assertion contraire de M. Devergie, parce que, indépendamment de ce qui vient d’étre dit, le composé arsenical de ces terrains est complétement insoluble, même dans l’eau bouillante. Effets de l’imbibition après la mort ; Sous le rapport médico-légal. — Ainsi que je l’ai déjà dit, les sels de cuivre dissous dans l’eau ne sont pas les seules substances toxiques qui, étant introduites dans le canal digestif, le traversent pour arriver jusqu'aux organes les plus éloignés ; es sels d’antimoine, les préparations arsenicales et tous les autres poisons se comportent de même; il ne s’agit, en effet, que d’un phénomène physique qui n'exige pour se manifester que la présence d’un tissu perméable et d'un liquide. Les résultats de celle imbibition après la mortse manifestent assez rapidement, quand la substance vénéneuse a

NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT. Gi été dissoute, puisque l’on peut au bout de peu de jours retrouver celle-ci dans le cœur et les poumons. Les poisons solides, solubles dans l’eau, pénètrent également nos tissus parce qu’ils se dissoldétit dans les liquides que contient le canal disontié: mais ici l’imbibition s'opère plus lentement, surtout lorsque la solubilité de ces poisons est peu marquée; ainsi l'acide arsénieux en fragments ou en poudre grossière, mis dans l'intestin rectum , tarderait beaucoup plus à arriver au cerveau que s’il était dissous ; d’où il faut conclure, 1° que dans un cas d’empoisonnement par une substance vénéneuse introduite dans le canal digestif, indépendamment de la portion de cette substance qui a pu être portée dans les viscères pendant la vie, ceux-ci contiennent encore , du moins à leur surface , la portion qui y est arrivée par imbibition, à moins que celte substance ne soit complétement insoluble, ce qui explique pourquoi ces viscères fournissent une plus forte proportion de matière vénéneuse, quand les animaux empoissonnés sont examinés plusieurs jours après la mort, que lorsqu'ils sont ouverts pendant la vie ou peu dinstants après qu'ils ont cessé de vivre ; 2° qu’il est possible de retirer des viscères des animaux qui ont succombé à une maladie autre que l’empoisonnement , une certaine quantité d’un poison que l’on aurait introduit dans le canai digestif après la mort.

Quelle peut être la portée de cette dernière conséquence; dira-t-on, par hasard, que, dans le dessein d’accuser un homme innocent d’avoir été l’auteur d’un empoisonnement, un misérable pourrait introduire dans le canal digestif d’un cadavre une dissolution vénéneuse, qui pénétrerait ensuite par imbibition jusqu'aux organes les ps éloignés , d’où elle serait retirée par les experts, et porterait ceux-ci à conclure qu’il y a eu empoisonnement ? J'ai déjà abordé cette question en 1813, en ce qui concerne les poisons que l’on trouverait dans le canal digestif après la mort, et jai fait connaître une série d'expériences sur les animaux et sur les cadavres humains propres à la résoudre dans certains cas. « Que lon suppose, disais-je, un individu attaqué tout-à - coup d’une maladie grave, spontanée, qui succombe au bout de quelques heures, et dans le rectum duquel on injecte, peu d’instants après la mort,;une dissolution corrosive ; le bruit se répand qu'il a été empoisonné, el les magistrats nomment un expert pour vérifier le fail ; celui-ci procède à l’ouverture du corps , reconnaît l’existence du poison au moyen de l'analyse chimique, et découvre une inflammation plus ou moins vive des tissus sur lesquels la substance vénéneuse a été appliquée ; s’il ne sait pas que le poison a pu être introduit après la mort, et qu’il ignore les moyens de constater ce fait, il prononce que l'individu a péri empoisonné, et sacrifie une victime innocente à la vengeance d’un vil assassin ! » ( Toæicologie générale, tome IT; Paris, 1813. )

Je commencerai par faire observer qué la question dont il s’agit n’a pas, à beaucoup près, loute la gravité qu'on pourrait d’abord lui supposer, et qu’elle n'inspire, par le fait, jusqu’à ce jour, qu’un intérèt scientifique. Il faut le dire à l’avantage de l’espèce humaine, jamais encore les tribunaux d'aucun pays n’ont eu à s’occuper d’un pareil raffinement de scélératesse, car j'ai pu me convaincre, il.ny a pas encore longtemps, par des documents officiels, que le cas de ce genre, que j'avais dit avoir élé jugé par la cour royale de Stockholm, n'était qu’une in vention coupable de la personne de qui je tenais le renseignement écrit.

Voici, au reste, des éléments qui pourraient utilement servir à à. solution de la question, si jamais elle se présentait,

1° S'il est vrai que le sublimé corrosif, l’acide arsénieux , les sels de cuivre, les acides sulfurique et Miol ss elc., introduits dans le canal digestif quelques minutes après Ja mort dés animaux, donnent lieu à des altérations de lissu qui simulent, jusqu'à un certain point, celles qui se développent par l’ingestion de ces mêmes substances pendant la vie, il est cependant facile de distinguer ces altérations aux caractères suivants : À. Dans le cas où le poison a été introduit après la mort, à l’état solide, il existe en assez grande quantité , à peu de distance du point sur lequel il a été appliqué, tandis qu’on nu {rouve pas dans les parties du canal digestif éloignées de ce point, à moins qu'il n'ait séjourné longtemps dans ce canal, et qu'il n’ait été dissous par les liquides qu’il pouvait renfermer ; il est, au contraire peu abondant, en général, s’il a été introduit dans le canal digestif d’un individu vivant, parce que la majeure partie a pu être expulsée par les vomissements et par les selles qu’il a déterminés. B. Si Je poison, avant d’être injecté a été dissous, il pénètre sans doute plus loin dans le canal digestif: mais ici encore il existe des différences notables et analogues à celles qui viennent d’être indiquées entre les proportions de substance vénéneuse el le lieu qu’elles occupent, suivant que la mort à précédé ou suivi l'injection. C. L’allération des tissus ne s'étend jamais qu’un peu au-delà de la partie sur laquelle le poison a été appliqué après la mort, en sorte qu’il y a une ligne de démarcation excessivement tranchée entre les portions affectées et celles qui ne l'ont pas été, phénomène que lon n'observe jamais dans l’autre cas ; en effet, les poisons irritants dont je parle , agissent sur le vivant en déterminant une forte irritation à laquelle succède une inflammation d’une intensité variable, mais qui s'étend toujours bien au-delà de l'endroit où ils ont été appliqués , et qui décroit insensiblement, à mesure que l'on s'éloigne du point le plus enflammé , en sorte qu'il n’y a jamais une ligne de démarcation parfaitement tranchée. D. La rougeur, l'inflammation, Pulcéralion el les aures lésions sont portées infiniment plus loin, lorsque le poison a été

introduit pendant la vie, que dans le cas où il a été appliqué après la mort : ainsi, si à l’examen du cadavre, on trouvait le rectum ou l'estomac recouverts d'une assez grande quantité d’un de ces poisons, et que la lésion fût peu marquée, on pourrait présumer que le toxique a été appliqué après la mort. E. Il existe d’ailleurs des poisons qui déterminent des altérations tellement caractéristiques , lorsqu'on les injecte après la mort, qu'il est impossible de se méprendre ; tels sont le sublimé corrosif et l'acide azotique. F. Les poisons irritants, s'ils sont introduits

| dans le canal digestif vingt-quatre heures après le décès, ne développent

plus de rougeur ni d’inflammation , parce que la vie est entièrement éteinte dans les capillaires, et il n’est par conséquent plus permis de confondre ces cas avec certains empoisonnements. G. Les poisons peuvent encore déterminer les altérations qui simulent une légère congestion, lorsqu'ils sont appliqués une ou deux heures après la mort ; mais

il Suffit des données qui précédent pour ne pas être induit en erreur.

29 Dans toutes les espèces de ce genre, il ne faudrait pas oublier que

| les poisons ne sont pas transmis rapidement , par émbibition après la

mort, aux organes éloignés, même quand le canal digestif en contient une forte proportion, et qu’alors même qu'ils sont arrivés à la surface de ces organes, on les trouve d’abord à leur partie inférieure, dans la portion la plus déclive , et dans celle qui est plus près du liquide véné-

| neux; ainsi, dans l'expérience 2, p. 57, le côté gauche du diaphragme

et le poumon gauche contenaient du sulfate de cuivre, tandis qu’il n'y en avait pas dans le côté droit du diaphragme ni dans le poumon droit. Il faudrait également savoir que les liquides vénéneux n’ont pas encore pénétré dans les parties centrales des viscères d’une cerrine épaisseur, quand déjà ils sont arrivés depuis quelque temps à la surface de ces vis-

| cères; en sorte qu’on peut retirer ces poisons d’une tranche mince

prise à la surface de l'organe , tandis qu’on les chercherait infructueusement dans le centre de cet organe. Les choses se passent tout autrement dans les cas où les substances vénéneuses ont été absorbées pendant la vie; quelle que soit la partie du viscère soumise à l'analyse,

on y démontre l'existence du poison.

Il se pourrait également, si la proportion de substance vénéneuse introduite dans le canal digestif après la mort n'était pas considérable, que l’on ne découvrit pas un atome de poison dans les parties les plus éloignées de l’estomac ou des intestins, parce qu'il ne serait pas arrivé jusqu’à ces organes, tandis que rien de semblable n'aurait lieu dans un

cas d'empoisonnement.

3° Si le cadavre n’était examiné que plusieurs mois après la mort, lorsque déjà l’état putréfié du canal digestif ne permetirait pas de conslater 16s altérations dont il aurait pu être le siége, quoique formant un

64 NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT, | tout continu, ou bien s'il s'agissait d’un de ces poisons qui exercent plus particulièrement leur action sur le système nerveux, sans altérer sensiblement la texture des tissus de ce canal , il faudrait s’enquérir at-| tentivement des symplômes qui ont précédé la mort, de la nature et de la durée de la maladie, etc. ; car souvent on patvidititel à reconnaitre que cette mort a élé l effet d'une cause toute naturelle, ou que des vo missements et des évacuations alvines ayant eu lieu dus les derniers temps de la maladie, il est impossible d'admettre qu’une portion assez considérable de substance vénéneuse, solide ou dissoute, ait pu restée dans le canal digestif. Il se pourrait aussi que, dans ce Cas, l'examen | du cerveau ou des organes contenus dans le thorax vint éclairer l'expert sur la cause de la mort. | 4° $i l'exhumation du cadavre était faite longtemps après la mort, quand déjà, par suile de la dissolution putride, tous les viscères ses | raient méconnaissables, et qu’il ne resterait que des débris sous forme d’une masse graisseuse, semblable au cambouis, le médecin ne pourrait guère s’éclairer, pour résoudre la question, que des signes commé= moratifs sur {out ce qui aurait précédé la mort. Mais alors l’interven- | tion des magistrats, déjà si utile dans les cas mentionnés plus haut, serait un puissant auxiliaire pour découvrir la vérité; en effet, l’accusalion soumise à l’investigation du juge instructeur ne tarderait pas | à s'évanouir : quel intérêt pouvait avoir l'accusé à commettre le prétendu crime, ou bien qui lui a délivré la substance toxique ; comment se l’est-il procurée, à quelle époque et comment a-t-il-introduit cette substance dans le canal digestif de l'individu; où sont les preuves de loules ces assertions, de quels accidents immédiats l'administration du poison aurail-elle été suivie? D'un autre côté, on pourrait apprendre que l’accusateur possédait chez lui le poison décelé dans les entrailles, | ou qu'il s’en est procuré ; qu’il en a fait dissoudre une certaine portion ; qu'il s’est servi d'une sonde ou d’une seringue, dans lintérieur desquelles on trouverait peut-être encore un réste de ce poison; qu’on l'a vu s'approcher du cadavre, le retourner dans tel ou tel autre sens , etc. Je me borne à ces indice , persuadé que l'œil vigilant de la sin ne négligerait aucun des moyens propres à mettre la vérité dans tout. son jour’. ire

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