‹ Traité de toxicologieChapitre 59 sur 103 · CINQUIÈME OBJECTION · texte numérisé non relu

CINQUIÈME OBJECTION

L'individu que l’on soupçonne étre mort empoisonné, et des viscères duquel on retire de l’arsenic » pouvait avoir été soumis pendant la vie à: usage d’une médication arsenicale , en sorte que le toxique recueilli par l'analyse ne proviendrait pas d’un empoisonnement. Celle question à Été sérieusement agitée devant la cour d'assises du Gers, à l’occasion

du procès Lacoste; on peut même dire qu’elle a presque uniquement: fait l’objet du débat scientifique qui s’est élevé entre les experts : cest qu’en effet Lacoste, avant sa mort, avait été soumis à l’usage d'une médication arsenicale, dans le but de faire disparaître une maladie de la peau dont il était atteint. Sans discuter ici un à un les moyens mis en avant par les médecins qui étaient chargés d'éclairer la justice encette circonstance, je dirai cependant que les experts ne se sont pas conformés aux principes de la science ,‘et qu’ils auraient pu tirer.un {out autre parti de la position dans laquelle ils se trouvaient.

IL n’est pas douteux que, dans certains cas, l'on puisse retirer de Varsenic du foie du cadavre d’un individu qui aurait été soumis, pendant la vie, à l’usage d’une préparation arsenicale, administrée à dose médicinale, dans l'intention de guérir une maladie de la peau, une fièvre intermittente, etc. ; tous Les jours, on peut se convaincre que l’urinedes malades qui prennent de très-pelites doses de liqueur de Fowler (potion contenant de l’arsénite de potasse) renferme de l’arsenic. Le fait ne saurait donc être contesté, et l'expert appelé à déciderunequestion aussi épineuse doit redoubler d’efforts pour la résoudre d’une manière satisfaisante: Je vais successivement parcourir les divers cas qui peuvent se présenter, et reproduire les considérations qui m'ont paru propres à amener la solution du problème, lorsque, pour la première fois, cette question lé soulevée par moi devant l’Académie de médecine, en 1840 (voy. t.VIIL des mémoires de ce corps savant). |

Premier cas. — Le malade avait fait usage à plusieurs reprises dun médicament arsenical ; mais, au moment où il a éprouvé les symptémesde l’empoisonnement aigu, il y avait déjà quelques semaines qu’il avait cessé de prendre le médicament ; on retire du foie une quantité assez.notable d’arsenic ; l'invasion de la maladie a été brusque et sa marche rapide. Si l’on a constaté les symptômes que déterminent les composés arsenicaux, si après la mort il existe dans le canal digestif et danses autres organes des altérations cadavériques que l’on puisse rattacher l’intoxication arsenicale, évidemment le malade a succombé à un èmpoisonnement par l’arsenic; on ne peut pas admettre, en effet, quelle toxique extrait du foie provienne du médicament, parce que l'élimination de ce poison est, en général, complète au bout de douze ou quinze jouts, et que d’ailleurs l’arsenic administré à dose médicinale, ne donne lieu à aucun des effets observés. |

Deuxième cas. — La mort reconnaîtrait encore pour cause un empoisonnement, aiors même que dans l’espèce le malade n'aurait éprouvé que quelques-uns des symptômes de l’intoxication arsenicale, et qu'à l'ouverture du cadavre les organes n’auraient offert aucune altération sensible; on sait en effet que, dans certains cas d’empoisonnement par

DE L'ACIDE ARSÉNIEUX. 563 Parsenic, fort rares à la vérité, la mort n’a élé précédée ni de douleurs ni d'évacuations, et que les organes ne paraissaient être le siége d’aucune altération.

TROISIÈME cas. — Le malade avait fait usage, à plusieurs reprises, dun médicament arsenical ; mais, au moment où il a éprouvé des sympiômes d'empoisonnement à peine caractérisés ; 1 y avait déjà quelques semaines qu’il avait cessé de prendre le médicament ; on n’a retiré du foie qu'une très-petile proportion d’arsenic ; l'invasion de la maladie a dié brusque et sa marche rapide, Iei encore tout porte à croire que l’arsenic extrait du foie provient d’une intoxication, parce que si ce toxique avail été administré comme médicament quelques semaines auparavant, il aurait dû être complétement éliminé au moment de la mort; toutefois il y aurait lieu d’être circonspect et de ne pas affirmer qu’il en est ainsi, parce que nous ne pouvons pas démontrer mathématiquement que toujours l'élimination du poison sera complète au bout de douze ou quinze jours , que d’un autre côté la proportion d’arsenic recueillie est extrèmement minime, et que d’ailleurs le malade n'avait point éprouvé les symptômes que déterminent ordinairement les préparations arsenicales. Serait-il done impossible qu'un individu qui n'aurait pas été empoisonné par l’arsenic, et qui aurait cessé de faire usage depuis vingt ou vingt-cinq jours d’un médicament arsenical , eût été pris brusquement d'accidents graves qui auraient amené une mort prompte, et qu’en examinant le foie du cadavre, on eût encore trouvé quelques traces de Varsenic que j'appellerai médicamenteux, et qui n’aurait pas élé complétement éliminé par des motifs qui nous sont encore inconnus ? Non certes, cela ne serait pas à la rigueur impossible ; aussi l'expert devrait-il se borner, dans l’espèce , à établir des présomptions d’empoisonnement.

Quatrième cas. — Le malade, au moment où il a éprouvé les sym- Piômes d'un empoisonnement aigu, faisait usage d’un médicament arsenical , ou bien il n'avait cessé d’en prendre que depuis quelques jours ; l'invasion de la maladie a été brusque et sa marche rapide ; on retire du foie une quantité assez notable d’arsenic. Si les symptômes ont été ceux que détermine l’intoxication arsenicale, que l'estomac et les intestins Soient le siége d'altéralions organiques profondes , la présence de l’ar- Senic ne saurait être attribuée à la médication seulement , mais bien à un empoisonnement, parce qu’une dose médicinale d’un composé arsenical , alors même qu’elle est administrée depuis plusieurs jours, ne Peut pas donner lieu à l'ensemble des faits que je viens d'indiquer.

Cinquième cas. — Le malade, au moment où il a éprouvé les symplômes d'un empoisonnement aigu , faisait usage d’un médicament ar- Senical, ou bien il n'avait cessé d’en prendre que depuis quelques jours ; l'invasion de la maladie a été brusque et sa marche rapide ; après la

mort, on ne découvre aucune lésion dans le canal digestif, et l’on retire à peine des traces d’arenic du foie. Tout porte à croire qu'ici encore l'arsenic trouvé provient plutôt d’un empoisonnement que de celui qui existait dans le médicament arsenical, parce qu’il est difficile de supposer que ce dernier, à l’action duquel le malade commencait déjà être habitué, et que je suppose avoir été administré avec prudenceetà une dose médicinale, ait pu développer tout à coup les symptômes d’un empoisonnement aigu ; toutefois l'absence de lésions cadavériques etla proportion minime d'arsenic extraite du foie commandent la circonspection, et font un' devoir à l’expert de ne pas affirmer qu'il y a eu empoisonnement, tout en lui enjoignant l'obligation de dire que l’empoisonnement est probable.

Sixième cas. — Les conditions sont les mêmes que dans l’espèce précédente, si ce n’est que la marche de la maladie à été lente, et que l’on n’a observé que quelques-uns des symptômes que l’on remarque le plus souvent dans l’empoisonnement par l’arsenic. Dans ce cas excessive ment épineux, le médecin ne saurait être trop réservé; à coup sûr,ñil serait blâmable, s'il affirmait qu’il y a eu empoisonnement et mème s’il tendait à faire croire que l’intoxication est probable, il devrait se borner tout au plus à faire naître quelques doutes dans l'esprit des jurés:

SEPTIÈME CAS, — Le malade, au moment où il a éprouvé quelques sym- | piômes d’empoisonnement , faisait usage d’un médicament arsenical; l'invasion de la maladie n’a pas été brusque, sa marche a été-lente, car elle durait depuis plusieurs semaines ; à l’ouverture du cadavre on na découvert aucune altération qui püût étre rattachée à une affection aiguë, et l’on a à peine décelé quelques traces d’arsenic dans le foie. Dans'ce cas il faudrait avouer l'impuissance de l’art pour résoudre le problème: on conçoit en effet que l’empoisonnement lent qui serait le résultat de petites doses d’une préparation arsenicale souvent réitérée et longlemps continuée , se confonde nécessairement avec les effets que produirait là médication arsenicale à laquelle un individu aurait été soumis pendant plusieurs semaines.

Hurrième cas. — Le malade éprouve les symptômes d’une intoæication arsenicale, et meurt empoisonné au moment où il fait usage d’un médicament arsenical qu'il aurait dû prendre à dose médicinale, mais que par mégarde ou volontairement il prend à une dose quadruple où quin= tuple. Dans ce cas, il est évidemment impossible de déterminer si lar= senic trouvé dans le foie provient à la fois du médicament et d’un em poisonnement criminel, ou seulement du médicament.

Dans les espèces que je viens d'examiner, j'ai constamment supposé que l'analyse chimique ne portait que sur le foie ; j'ai compliqué le problème à dessein, parce qu’il m’a semblé inutile de m'occuper des cas les

DE L'ACIDE ARSÉNIEUX. 565 plus simples. Mais je dois dire en terminant, que l'expert se trouvera souvent placé dans des circonstances excessivement favorables pour résoudre promplement et sûrement la question ; quelle difficulté y auraitibpar exemple à décider que l’arsenic ne provient pas d’un médicament arsenical , mais bien d’un empoisonnement , si l’on découvrait dans le canal digestif une proportion notable, et vingt fois plus considérable au moins d’arsenic que celle qui entre habituellement dans les médicaments arsenicaux dont on fait usage, ou bien si l’on retirait de ce canal un composé arsenical solide, soluble ou non, alors que le médicament employé n’aurait renfermé qu’une préparation arsénicale dissoute , ou bien, si l’on trouvait dans ce canal un composé arsenical insoluble dans Veau, coloré ou non (sulfure jaune d’arsenic), quand la préparation arsenicale médicamenteuse aurait été donnée en dissolution ? Évidemment la solution du problème, dans ces cas, serait des plus faciles.

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