‹ Traité de toxicologieChapitre 64 sur 103 · DES SULFURES D’ARSENIC JAUNE ET ROUGE · texte numérisé non relu

DES SULFURES D’ARSENIC JAUNE ET ROUGE

Le sulfure jaune d’arsenic artificiel, obtenu en chauffant du soufre

et de l'acide arsénieux , est un poison énergique , d’après les expériences de Renault.

je On fit prendre à un petit chien 20 centigrammes de ce sulfure sec etsolide, et on empêcha le vomissement. L'animal fut violemment purgé, fit beaucoup d'efforts pour vomir, se plaignit, et mourut cinq heures après. La membrane muqueuse de l'estomac était rouge dans toute son étendue ; la fin de l’iléum était plus enflammée que le duodénum. |

9 On donna à un chien plus gros que le précédent 15 centigrammes du même sulfure : des vomissements , des selles, des gémissements, et une grande agitation, précédèrent la mort, qui arriva neuf heures après. Alouverture , on trouva toute la membrane muqueuse de l’estomac enflammée. Les intestins grêles, mais surtout le duodénum , présentaient , d'espace en espace , des taches rouges. |

3° Appliqué sur la cuisse aux doses de 4 grammes , de { gramme ou de 40 centigrammes, il détermine, en quinze ou dix-huit heures, la mort d'animaux à peu près de la même grandeur. Les deux dernières doses ne produisent qu’une légère phlogose de l'estomac, une rougeur livide des plis du rectum, et un engorgement sensible des poumons. Quand la quantité appliquée s’élève à 4 grammes, on remarque plusieurs taches noires très-étendues dans les parois de l'estomac. Le rectum offre une grande quantité de rides noires dirigées dans tous les sens; la membrane interne du cœur présente de petites ecchymoses qui ne s’étendent pas dans le tissu charnu (Smith ).

Sulfure d’arsenic artificiel dans un cas d’exhumation juridique. Lorsqu'après avoir mêlé quelques décigrammes d’orpiment artificiel avec des matières alimentaires, on enferme le tout dans un estomac que l’on enterre dans une petite boîte, on voit au bout de six, huit, ou dix mois d'inhumation, que le sulfure jaune est reconnaissable à sa couleur, et qu’on peut le retrouver aussi facilement que si l'examen des matières eut été fait le lendemain de la mort. Si, au lieu d'agir ainsi, on avait mis le sulfure finement pulvérisé dans un vase exposé à l'air, contenant de l'eau et des matières animales, on trouverait aussi, plusieurs mois après, du sulfure janne d’arsenic au fond du vase; mais, dans ce Cas, une portion du sulfure pourrait avoir été dissoute par l'ammoniaque qui se produit pendant la putréfaction ; en sorte que, sil en était ainsi, il faudrait, pour obtenir toute la quantité de sulfure, filtrer la liqueur et la traiter par l'acide chlorhydrique, afin de précipiter Le poison.

Onservarion Jr°. — M. Lepelletier (de la Sarthe) fut chargé par le procureur du Roi près le tribunal de première instance de la ville du Mans, de procéder à l’exhumation de deux cadavres , dont l’un était inhumé depuis trois mois, et l’autre depuis neuf. L’exhumation eut lieu le 30 juin 1829.

Position du cimetière, nature du sol. Le cimetière de Savigné.. V’Évêque est placé au nord du village et disposé en plan légèrement incliné. vers le sud, dans une élévation moyenne relativement aux terrains circonvoisins ; 1l est bien aéré, ne retient l’ean dans aucune partie; la superficie en est sèche et sablonneuse; il est, du reste, bien distribué : les cadavres y sont tous isolés dans des fosses particulières et placés dans un ordre rigoureux établi sur les registres de l’état civil. pis

Le sol est un sable rougeâtre, siliceux, légèrement argileux , très-perméable à l’eau, toujours sec. Un roc assez épais se trouve à 2 mètres environ au-dessous de la couche végétale, et l’inhumation a lieu à 1 mètre et demi dans les deux fosses qui contiennent les sujets dont nous devons faire l'examen. | #

Afin de procéder avec ordre , nous commencerons par le cadavre inhumé depuis trois mois.

1° Nécropsie de la fille Fortier, âgée de quarante ans, morte soùs l'influence présumée d'un empoisonnement, inhumée depuis trois mois révolus. | if

Après avoir constaté jusqu’à l'évidence, au moyen des registres de l’état civil, Videntité de la fosse appartenant à la fille Fortier, nous faisons pro” céder à l’exhumation. ÿ

Nous remarquons dans toute l’épaisséur dé Ja terre qui enveloppe le cadavre une homogénéité parfaite, les caractères que nous venons d'in diquer , et l'absence de toute humidité autour de ce même cadavre. Il est extrait avec les précautions convenables et nous présente les circonstances suivantes : | f

1° Enveloppe étrangère. Inhumation sans cercueil , dans un suaire en toile forte, détruit seulement en quelques parties, assez résistant dans plusieurs autres.

2° Enveloppe cutanée. Elle n’offre de putrilage dans aucun point ét ne se trouve complétement détruite qu’à la face, à la poitrine, et dans pl: Sieurs parties des membres. Sur tout l'abdomen, elle est intacte , ramolliè dans sa superficie, encore dense et résistante dans sa partie celluleuse. :

3° Tissu cellulaire et muscles. Toutes les parties de ces deux sys tèmes qui se trouvent à découvert sont en putréfaction complète; celles qui restent, protégées par la peau , n’ont que très-légèrement souffert dans leurs caractères naturels; à l'abdomen surtout , la section des muscles est encore vermeille dans toute la surface correspondante au péritoine.

Gette membrane séreuse est intacte, aussi résistante que dans l’état normal, de telle sorte, que la cavité abdominale n’a pas éprouvé le plus léger contact de l'air extérieur. Nous dirons bientôt l'influence que nous attribuons à cette disposition dans la conservation des viscères de cette mème cavité.

4° Organes intérieurs. Toutes les cavités de la face offrent une putré faction complète , et les traits du sujet sont tellement altérés, qu’il deviendrait impossible d’en constater l'identité par leur simple aspect.

. La cavité pectorale est ouverte dans plusieurs points par la putréfaction; les poumons sont en putrilage, spécialement à leur sommet; de cette partie surtout, émane l'odeur infecte qui se répand au loin.

Les cavités articulaires des épaules, des genoux et des pieds, sont également à nu sous là même influence.

La cavité abdominale, qui doit surtout fixer notre attention, nous offre les caractères suivants :

Etat général des organes. Le péritoine, comme nous l'avons dit, conserve toute son intégrité, sa transparence , et l’aspect luisant naturel à a face libre.

Les viscères abdominaux, et notamment le tube digestif dans toute sa longueur, se trouvent si bien conservés, qu’il eût été possible de les faire servir aux études anatomiques : rapports mutuels , couleur spéciale, résislance, continuité, volume, etc. , tout se rencontre dans un état analogue à celui des cadävres inhumés seulement depuis quelques jours , au milieu des circonstances les plus favorables.

Le tube digestif nous offre depuis l’œsophage inclusivement jusqu'au éctum, dans plusieurs points, des plaques d’un rouge vif, très-apparentes à l'extérieur, et, par leur nature et leur caractère, ne laissant aucun doute sur l’existence, pendant les derniers instants de la vie, d'une inflammation iguë, persistante; il s’agit dès lors d’en rechercher la cause, et de recueillir séparément tous les fluides contenus dans les diverses portions de ce conduit.

OEsophage. 1 offre dans toute son étendue, à l’intérieur, une couleur 'ouge foncée, et contient à peu près deux cuillerées d’un fluide assez anaogue aux lavures du sang veineux; nous y trouvons une assez grande quantité d’uñe substance jaune-citron , cassante, inodore , insoluble, sous forme de parcelles écailleuses. Ces premiers caractères nous font présumer Que cette substance est du sulfure jaune d’arsenic; en effet, en déposant une certaine quantité de cette matière sur des charbons ardents, il s'élève aussitôt une vapeur blanche qui répand l'odeur d’ail et d’acide sulfureux.

La matière de l’œsophage est renfermée dans un flacon cacheté par M. le juge d'instruction , comme tous les autres produits du tube digestif.

Estomac. Lié au-dessus du cardia , au-dessous du pylore, enlevé , lavé äVec soin, ensuite ouvert sur un vase convenable, il contient un fluide jaunâtre, où nous trouvons en grande abondance des parcelles aplaties de la matière jaune dont nous avons parlé à l’occasion de l'œsophage. Nous prénons une assez grande proportion de ces parcelles avec la pointe d’un scalpel , nous les renfermons dans un papier, et nous gardons le Auide dans une bouteille en verre : ce dernier est dans la proportion de 128 grammes à peu près.

La membrane muqueuse gastrique , sans aucune putréfaction, est d’un rouge sombre dans plusieurs points, et spécialement dans ceux où se trouve adhérer la matière jaune. Des portions de fausse membrane se détachent dans plusieurs parties ; là surtout la matière jaune semble comme identifiée avec la substance des parois gastriques, et forme des taches épaisses qui

s’aperçoivent aussi bien à la surface externe qu’à l'interne. Il existe évidemment une injection des vaisseaux capillaires , par une grande proportion de la matière jaune, à l’état de division extrême. Est-ce un phénomène d’absorption vitale ou d'injection après la mort par la force de capillarité des vaisseaux ouverts à la surface muqueuse ? L’une et l’autre de ces Opinions peuvent être admises; la seconde nous paraît plus vraisemblable : toutefoisce fait est très-remarquable et digne de fixer l'attention des toxicologistes. Le même caractère de cette pénétration de la substance jaune se trouve dans plusieurs points de l'intestin grêle, et même du mésentère.

Nous acquérons la preuve que cette coloration n’est pas le résultat d’une absorption de matière animale , telle que le jaune d’œuf, la bile, etc. : en effet, touchées par l'acide azotique, ces taches n’éprouvent aucun changement dans leur coloration; brülées sur des charbons ardents, elles répandent l'odeur d’ail et d’acide sulfureux. | |

Intestins. Le duodénuum, l'intestin grêle et le cœcum, nous offrent intérieurement et extérieurement les mêmes caractères de phlegmasie et de corrosion superficielle. Nous y retrouvons encore un fluide rougeâtre et la matière jaune en grande proportion. Ces produits sont également scellés dans un flacon de verre. |

Enfin, dans toute l’étendue des cavités digestives, nous trouvons tous jours ces caractères essentiels réunis.

1° Rougeur extérieure plus ou moins vive par intervalles;

2° Dans les mêmes points, taches nombreuses d’un rouge sombre ;

3° Fausses membranes, débris de corrosion ;

4° Présence de la matière jaune indiquée.

De ces faits bien constatés, nous tirons les inductions suivantes :

1° Le cadavre soumis à notre examen est évidemment celui de la fille Fortier.

2° Cette fille a succombé aux influences d’une phlegmasie suraiguë de l'estomac et des intestins.

8 Gette inflammation reconnaît pour cause l’action directe de la matière jaune indiquée.

4° Gette matière, qui nous paraît être du sulfure Jaune d’arsenic (orpiment), est parvenue dans le tube digestif à la dose de 11 à15 grammes à peu près, quantité plus que suffisante pour déterminer la mort ; cette matière est arrivée dans l’estomac, partie à l’état pulvérulent, comme le démontre l'absorption qui s’en est effectuée dans ce viscère et dans l'intestin grêle ; partie à l’état de fragments aplatis, comme le prouvent ceux que nous avons recueillis en assez grande quantité.

Pour déterminer plus évidemment encore la véritable nature de cette matière jaune, nous demandons à la soumettre aux réactifs chimiques appropriés, et nous nous faisons assister dans cette opération par MM. Pouplin et Marigni, pharmaciens au Mans.

L'analyse a en effet démontré que la matière dont il s’agit était du sulfure jaune d’arsenic.

> Nécropsie de Fortier père, âgé de soixante et quelques années, mort sous l'influence présumée d'un empoisonnement , inhumé depuis neuf mois révolus.

Arrivé avec les magistrats indiqués, le 2 juillet 1829, au cimetière de savigné-l'Évêque, l'identité de la fosse ayant été positivement constatée , l'exhumation faite, nous avons recueilli les observations suivantes : 1° Enveloppe étrangère. Le sujet se trouve inhumé sans cercueil, dans umsuaire en grande partie détruit par le temps. 2° Enveloppe cutanée. Ce cadavre répand au loin l’odeur la plus in-

fecte: la putréfaction est très-avancée dans toutes les parties extérieures, et notamment à la tête, dont les os sont à nu; à la poitrine, dont les cavités sont ouvertes; aux membres, où s’observent des lambeaux informes ; à l'abdomen, la peau n’est putréfiée que dans la moitié de son épaisseur.

30 Tissu cellulaire et muscles. Us sont en putrilage dans tous les points découverts par la destruction de l'enveloppe cutanée; mais on trouve encore les muscles rouges et le tissu cellulaire assez bien conservé dans toutes les parties où le derme n’a pas éprouvé cette altération.

4° Organes intérieurs. Les poumons sont putréfiés et donnent en grande partie l'odeur insupportable que répand le cadavre.

Les viscères abdominaux, qui doivent spécialement fixer notre attention, nous offrent les dispositions suivantes :

L’incision cruciale des parois de l’abdomen présente le derme encore trèsrésistant , la couche musculeuse d’un rouge sombre, mais sans putréfaction. Le foie paraît assez bien conservé; le tube digestif spécialement se trouve dans un état d’intégrité parfaite.

Le péritoine, qui leur forme une enveloppe commune, est intact, Sans aucune ouverture, et conserve l'aspect luisant, naturel à sa surface libre.

Ce fait nous conduira bientôt à l'explication naturelle de la conservation

remarquable des viscères abdominaux sur ces deux sujets.

Nous trouvons toute la longueur du canal intestinal, et notamment toutes ses portions gastrique, duodénale , intestinale grêle, parsemées de taches

rouges sans aucune putréfaction, et caractérisant encore d’une manière assez positive la phlegmasie dont ces organes ont été le siége.

… Nous devons rechercher la cause de cette inflammation, examiner SuCCessivement les diverses cavités digestives, et recueillir isolément les fluides qui s’y trouvent contenus.

Estomac. Nous en faisons la ligature au-dessus du cardia et au-dessous du pylore ; il est soigneusement lavé, ensuite ouvert sur un vase convenable ; il contient un demi-verre à peu près d’un fluide épais , assez analogue, par Y'aspect et la couleur, à la dissolution imparfaite d’ocre jaune ; Ses parois, dans toute leur épaisseur et dans une étendue de 12 centimètres sur 13,

-Offrentunetachejaune-citron apparente à l'extérieur et à l’intérieur. L'organe

semble imprégné dans ce point d’une matière colorante qu’il est essentiel de

connaître, et qui nous offre du reste les mêmes caractères que nous avions

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observés, quelques jours auparavant, dans celles que présentaient l’estomac et le mésentère de la fille Fortier. Il est donc raisonnable de présumer que ces taches sontle résultatde l’absorption, soit vitale, soit purement capillaire, d’üne matière identique à celle que nous avions analysée, d'autant mieux qu'erla soumettant à l’action de l'acide azotique, elle n’éprouve aucun changement de couleur, et que placée sur des charbons ardents , elle répand une vapeur blanche, l'odeur d’ail et d’acide sulfureux.

Nous enlevons cette portion d'estomac avec précaution, nous l’étendons entre plusieurs feuilles de papier brouillard ; elle est scellée par M. le juge d'instruction, de même que le fluide recueilli dans ce viscère, dont l’intérieur nous offre plusieurs taches rouges et des débris de fausses membranes. | Intestins. Le duodénum et l'intestin grêle contiennent également une certaine quantité d’un fluide Jjaunâtre, absolument semblable pour l'aspect à. celui que nous avons recueilli dans l'estomac; il est également scellé. La membrane muqueuse de ces cavités offre par intervalles absolument | les mêmes altérations. ( ( + De ces faits bien constatés, nous déduisons les conséquences suivantes à 1° Le cadavre soumis à notre examen est celui de Fortier père, vieillard | âgé de soixante et quelques années. | 2° Ce vieillard a succombé aux influences d’une phlegmasie suraiguë de l'estomac et des intestins. | 3° Cette phlegmasie reconnaît pour cause l’action directe de la matière | jaune, en partie combinée aux parois gastriques, en partie à l’état de suspens | Sion au milieu des Auides retrouvés dans l'estomac et l'intestin grêle. 44 4° Enfin cette matière nous paraît être du sulfure jaune d’arsenic (orpiment) parvenu dans le tube digestif en quantité plus que suffisante pour occasionner la mort; administré en poudre fine, il ne laisse dès lors aperce- | Voir aucune de ces parcelles assez larges que nous avions retrouvées dans les | cavités digestives de Ja fille Fortier.

L'analyse de cette matière a démontré qu'elle était réellement du sulfure. l jaune d’arsenic. + | Les faits contenus dans ces deux observations ont paru d’une évidence | telle, que le conseil de l'accusé n’a pas même cherché à les infirmer; la | condamnation du prévenu, nommé Auguste Janvier, a été prononcée à l’una= | nimité.

OBservaTIoN IT. — Marie Gormard, âgée de vingt-six ans, a épousé, dans | le courant du mois de juin 1848, le nommé Jean Gratteau , demeurant à la | Voie, commune de la Chapelle-aux-Lis, robuste et bien portante. Elle tomba malade tout à coup dans la matinée du 9 septembre, et dans Ja nuit | de eé Jour, après avoir beaucoup vomi, elle mourut. Cette mort subite, dans des circonstances aussi extraordinaires , avait éveillé et accrédité des SOUpcons d’empoisonnement, qui cependant ne furent que quelque temps | aprés portés à la connaissance de la justice. Un transport sur les lieux füt ordonné, et après s’être assuré de l'identité de la fosse, on fit procéder à lexhumation du corps de la femme Gratteau. Le cercueil qui le contenait

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(était dans un état complet d’adhérence, et parfait de conservation. Les ex- Iperts purent opérer utilement sur les restes, et rechercher si la femme |Gratteau était morte par l'effet de substances vénéneuses.

Les hommes de l’art de la localité, chargés de ce travail important, remarquèrent la présence de taches noires sur la membrane interne de l’eslomac; mais ils déclarèrent, sans préciser davantage , qu’ils ne pouvaient (expliquer sur la cause de la mort, et ils demandèrent qu’il füt procédé à lune analyse chimique des organes par eux réservés, lesquels furent, en ef- (fet, transmis à Paris, où ils sont devenus l’objet d’une opération aussi complète que le commandait la gravité des soupçons.

Les chimistes de Paris ont constaté que l’estomac, le foie, la rate, les \intéstins grêles et le gros intestin , contenaient une préparation arsenicale , {taprès avoir remarqué dans ces organes des plaques jaunes, ils ont détlaré que la femme Gratteau avait succombé à un empoisonnement produit (arune substance connue dans le commerce sous le nom de sulfure jaune (Harsenic, et que celui-ci, trouvé dans les viscères et extrait de la cavité \fbdominale , était le résultat de l’ingestion de ce poison dans l'estomac. Le lait de l’empoisonnement ainsi établi , il restait à découvrir les auteurs du (rime. Les soupçons se portèrent sur-le-champ sur Jean Gratteau , et bien- \ôt après sur la fille Marie D... tailleuse, à la Ghapelle-aux-Lis. |MEn effet , avant son mariage, Jean Gratteau avait eu des relations avec (&servante ; le jour du mariage, on les vit se retirer à l'écart et pleurer ; us tard , il déclara qu’il ne pouvait s’accoutumer avec sa femme , et ténoigna de la répugnance pour elle. Pendant que la femme Gratteau était à (aire , Marie D... vint trouver Gratteau et se mit à pleurer avec lui, puis

{le lui fit des reproches d’en avoir épousé une autre qu’elle ; elle le pourluivait partout. Après le mariage de Gratteau avee Marie Gormard , on vit (Nratteau et Marie D... s’embrasser, et l'on entendit cette fille protester (Welle l'aimerait toujours. Ils paraissaient en complète intelligence ; et ratteau, dont l’immoralité est de notoriété publique dans là contrée, lübl'impudence , quelques jours après l’enterrement de sa femme, de raplélér chez lui son ancienne servante , avec laquelle, depuis douze ans, il \fivait en concubinage. |

{MIl'est donc constant que Gratteau avait épousé sa femme sans avoir d'in- Hination pour elle, qu'au contraire il ne pouvait la souffrir, et que son Inconduite , commencée avant son mariage, continua après. Gratteau ne Idfda pas à concevoir l’odieux projet de se débarrasser de sa femme ; après aVoir été avec la fille D... au préveil (assexblée) de Loge-Fougereuse , ils lrésolurent d'en finir, car elle génait leurs relations. Gratteau commença (dès lors à préparer les voies de cet odieux complot : sa femme était bien (constituée et d’une excellente santé ; dès les premiers jours du mois de seplembre, il disait et répétait à ses voisins qu’elle était malade.

| En vain ceux-ci la virent-ils, pendant les jours qui précédèrent sa mort, becupée à ses travaux ordinaires, lavant son linge , chauffant le four ; il fouténait qu’elle était malade. Aux uns il disait qu’elle avait une perte, à d'autres qu’elle avait une fièvre terrible, C'était inutilement que la femme

Gratteau soutenait le contratre: «Ils veulent absolument que je sois malade , disait-elle, mais moi je ne me sens aucun mal.» Son mari, par tous les moyens possibles, cherchait à en accréditer l’idée.

Dans la matinée du 9 septembre, elle tomba tout à coup malade, ellewomit pendant la journée ; les déjections furent jetées par Gratteau , ellesressemblaient à de la bile, On entendit cette femme s’écrier dans la soirée: «Je suis morte!» Aucun voisin ne fut appelé; cependant l’accusé alla chercher, sur sa demande, le curé, qui, en arrivant, la trouva à l’agonie , demandant sans cesse à boire.

Le médecin ne fut point appelé : Gratteau a déclaré, à cet égard; quessa femme ne l'avait pas voulu, parce qu’elle disait que les médecins neMui ôteraient pas son mal. Elle mourut, en effet, dans la nuit du 9 septembre, à onze heures.

La justice a fait longtemps d’inutiles recherches pour découvrir l'origine du poison à l’aide duquel les accusés ont donné la mort à la femme Gratteau ; enfin elle est parvenue à avoir, à cet égard, des documents certains qui établissent leur complicité. Dans le courant du mois de juillet dernier, Marie D... se présenta chez le pharmacien de la Chataigneraie pour avoir de l’arsenic. Sur son refus, elle s’adressa au sieur René Caud, son parent, le priant de lui en procurer pour détruire les rats, qui, d'après elle, la gês naient beaucoup. Caud.en acheta , le 23 juillet, 40 grammes chez le pharmacien , et les remit à Marie D... , qui prétend lavoir employé à la destination qu’elle avait indiquée , mais en réalité elle le donna à Gratteau ; qui en a employé une portion à empoisonner sa femme. o

Il est établi qu'après la mort de celle-ci Gratteau confia sa veste à rats commoder à sa servante, la fille A... En cousant la doublure, elle sentit un petit paquet qui, selon son expression, frelassait comme du papier. Quelque temps après, l’accusé lui dit qu’un certain jour, alors que Marie D... allait à la fontaine, elle l’appela et lui déclara qu’elle avait ce quil fallait. Le récit de cette conversation frappa la fille A... , et lui donna penser que ce qu’elle avait senti dans la veste était le reste du poison. Elle communiqua cette pensée à un nommé Sarrazin, et elle se rappela que, dans la matinée du jour où Marie D... était allée pour chercher de l'arsenic chez le pharmacien, cette accusée avait eu une longue conversation dans un champ avec Gratteau. ‘à

Plus tard , après la mort de la femme Gratteau , le mari, causant ayec la fille A... , lui parut ennuyé; elle lui demanda ce qu'il avait : ©Oesi cette affaire qui m'inquiète,» dit-il. Sur l'observation qu’elle lui fit qu'il n’y avait point été forcé, il ajouta : «Si je n'avais pas été conseillé, cela ne serait pas arrivé; mais Je ne m'en repens pas. »

Enfin, dans la maison d'arrêt, Marie D... a cherché à parler à Gratteau, et on l’a entendue lui disant à voix basse : «De grâce, qu’as-tu Fait de ce que je tai donné? dis-le moi, tu me rendras l’âme tranquille.» Gratteau Jui répondit : «Ne t’en mets pas en peine.»

La fille D... prétend que cette conversation n’avait trait qu’à de l'argent qu’elle avait donné à Gratteau avant son arrestation , ce qui ne peut sex-

pliquer ainsi et dans ce sens, d’après le caractère de la question et de la ré-

ponse. Gratteau nie cette conversation , dont le fait est reconnu par sa complice elle-même.

De l'ensemble de ces faits, il résulte que Gratteau et Marie D... , qui viyaient en concubinage, se sont concertés pour se défaire de la femme Gratteau ; que Marie D... a acheté le poison , et l’a remis à son complice ; que celui-ci, après avoir cherché, pour donner le change et écarter les soupçons, à accréditer que sa femme était malade, l’a empoisonnée à une époque indéterminée , mais positivement limitée entre le 7 septembre, jour où elle se portait bien , et le 9 du même mois, jour où elle mourut après avoir souffert quinze heures environ.

L'expertise fut confiée à MM. Ghevallier, Lassaigne et Lesueur.

Ce sulfure contient, d’après M. Guibourt, 6 parties de sulfure et 94 d'acide arsénieux ; il doit donc être beaucoup plus vénéneux que le suivant. Il est solide, jaune, assez pesant; mis dans un appareil dit de Marsh, il donne à l’instant même de larges taches arsenicales et un anneau, parce qu'il renferme une énorme proportion d’acide arsénieux ; traité par l’eau distillée bouillante, il fournit une dissolution contenant beaucoup d’acide arsénieux. Si on l’épuise par ce liquide, il laisse du sulfure jaune offrant, à peu de chose près, les propriétés du sulfure précédent fait par la voie humide.

Sulfure jaune d’arsenic artificiel, obtenu avec la dissolution d'acide arsénieux et avec le gaz acide sulfhydrique. Il est solide, jaune, pulvérulent ou en masse, et très-soluble dans l’ammoniaque; la dissolution est incolore si le sulfure est pur. Lorsqu'on le chauffe avec un alcali et du charbon , ou qu’on l’introduit dans un appareil dit de Marsh, après l'avoir traité par l'acide azotique, il fournit de l’arsenic (voy. p. 463). S'il à été bien lavé pour le priver de l’acide arsénieux, il ne fournit que des traces d’arsenic, et encore faut-il attendre longtemps, quand on l’introduit dans un appareil dit de Marsh, à moins qu’on ne l’ait préalablement fait chauffer dans une petite capsule de porcelaine avec de l’acide äzolique, pour le transformer en acides sulfurique et arsénique (voyez p. 463).

M. Courdemanche a fait connaître le premier une propriété remarquable de ce sulfure : lorsqu’après lavoir bien lavé pour le priver de Pacide arsénieux qu’il pourrait retenir, on le fait bouillir avec de l’eau distillée, on le décompose, et l’eau est également décomposée, en sorte que l’on obtient de l’acide sulfhydrique gazeux et de l’acide arsénieux qui reste en dissolution. Si on agit avec de l’eau distillée, à la température de 10 à 12°, le même phénomène a lieu, mais il est à peine sen- Sible, et il faut, pour le rendre manifeste, un contact de cinq à six jours. Si le sulfure jaune pur est ajouté à du vin, à du bouillon gras, à

du bouillon aux herbes, à du cidre , à du café, à une décoction de xacines, il s’y décompose plus facilement que dans l’eau, soit à froid, soit à chaud. (Journ. de chim. méd., t. III.)

Ce sulfure jaune d’arsenic artificiel est vénéneux, lors même qu'il à été parfaitement lavé et qu’il ne contient pas un atome d'acide arsénieux, comme le prouvent les faits suivants :

Expérience L, — On a appliqué sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse de plusieurs chiens robustes et de moyenne taille 3 grammesde ce sulfure pur ; les animaux ont éprouvé les accidents que déterminentordinairement les préparations arsenicales, et sont morts au bout de quarante, quarante-huit ou soixante heures. À l'ouverture des cadavres, on a observe les phénomènes suivants : la cuisse sur laquelle avait été appliqué le sulfure était très-rouge, l’inflammation s’étendait même assez loinsur les parois abdominales; l'estomac offrait une ou plusieurs taches violettes, ou plusieurs petits ulcères brunâtres, résultat de la destruction de la membrane muqueuse; les intestins grèles, le rectum, le foie, et les poumons, étaient sains. Le cœur était quelquefois le siége d’une altération très-remarquable; l’intérieur des ventricules présentait plusieurs taches d’un rouge foncé; ces taches, assez étendues, occupaient principalement les colonnes éaraie et pénétraient tan moins de 3 millimètres dans le tissu du cœur. Les oreillettes, l'aorte, et ra artère pulmonaire, étaient dans l’état naturel.

Expértence ÎT. — On a remarqué des phénomènes analogues toréqul on à introduit 4 grammes du même sulfure dans l'estomac et qu’on a lié Pæso> phage pour empêcher le vomissement. À l'ouverture des cadavres Me canal digestif, le foie, les poumons, et le cœur, offraient les mêmes altéra= tions que dans les expériences précédentes.

Îl est probable que ce sulfure ne doit ses propriétés vénéneuses qu'à l'acide arsénieux qui se développe pendant son séjour dans ls d’après les expériences de M. Courdemanche.

L’orpiment natif (sulfure jaune d’arsenic) présenta à Renault des’ pl nomènes différents de ceux dont je viens de parler ; en effet, ile prendre, jusqu’à la dose de 8 grammes, à des chiens de différente taillé, qui n’en éprouvérent aucune incommodité. Hoffmann avait déjà obtenu des résultats analogues, comme on peut le voir par le passage"suivant: Jam vero auripigmentum omni drastica, purgante et emetica wir tute caret, neque animantia necat, frequenti experimento instituto in canibus , felibus, quibus in insigni dosi ad drachmam unam et ultra sine ulla subsequente noxa id obtulimus.. Arsenicum vero, sive album } sive flavum et rubrum, summum est venenum, et omnis generis animantiæin paulo majori dosi assumptum brevi necat. Ut adeo ex jam dictis clare appareat, auripigmentum cum arsenico citrino neutiquam esse confunden-

dum, quod tamen a plurimis medicis, imo collegis factum esse acta et responsa publica loquuntur (1). |

M. Smith, frappé de la différence des résul{ats obtenus par Renault sur les deux sulfures jaunes naturel et artificiel , appliqua sur Ja cuisse de plusieurs chiens l’orpiment natif de la mine de Tojova , en Hongrie, et il conclut de ses expériences que ce sulfure à des qualités délétères à la dose de 4 à 8 grammes, et qu'il détermine la mort au bout de deux jours environ.

A l'ouverture des cadavres, on trouve l'estomac enflammé ; sa membrane muqueuse, recouverte d’un enduit filant, laisse suinter une mullitude de gouttelettes sanguines; les intestins grèles offrent quelques rides rouges ; les ventricules du cœur présentent dans leur intérieur une

petite meurtrissure qui s'étend peu dans le tissu charnu. Les poumons sont un peu rouges.

ExPÉRIENCE. — À onze heures, j’introduisis dans l’estomac d’un chien de moyenne taille, très-robuste, 4 grammes de sulfure jaune d’arsenic naturel, parfaitement dépouillé de sa gangue ; l’œsophage fut lié pour empêcher le vomissement. L'animal mourut au bout de cinquante heures, et n’éprouva d'autres symptômes que de l'abattement et des déjections alvines. Ouverture du cadavre. L’estomac contenait une assez grande quantité d’un fluide noirâtre, épais, et filant; la membrane interne offrait çà et là des plaques rouges évidemment enflammées ; les intestins gréles étaient sains; l’intérieur du rectum présentait une multitude de rides d’un rouge foncé ; les poumons étaient affaissés, crépitants, et plus légers que l’eau ; les paquets graisseux contenus dans le cœur étaient rouges; du reste, cet organe n'offrait aucune altération sensible. Cette expérience répétée fournit les mêmes résultats.

Ge sulfure est donc vénéneux : à la vérité, son action est beaucoup moins intense que celle de l’acide arsénieux.

On le reconnaîtra aux caractères suivants : il est solide, luisant, d’un lune citrin tirant un peu sur le verdätre; son tissu est composé de lames translucides, brillantes, quelquefois d’un poli très-vif ; en le traiant par l’eau distillée bouillante, on voit que celle-ci renferme une petite quantité d'acide arsénieux : il est décomposé par la potasse et le charbon, ou par le nitre, comme le précédent (voy. p. 607).

Le sulfure rouge d’arsenic natif, d’après les expériences de Renault, peut êlre administré à l’intérieur sans qu’il en résulte aucune incom- Mmodité. Ce médecin dit en avoir donné jusqu’à 8 grammes à des chiens, Qui n’ont paru éprouver aucune souffrance, tandis que les animaux

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(1) Friderici Hoffmanni Opera omnia , t, 1, pars 11, cap. 2, de Venenis, P. 197; Genevæ, 1761,

auxquels on a fait prendre quelques centigrammes du même sulfure artificiel ont succombé au bout d’un temps variable. Une femme mourut dans l’espace de quelques heures, après avoir éprouvé des tranchées violentes, pour avoir mangé des choux auxquels on avait mélé une certaine quantité de cette substance (1).

L'expérience suivante a été tentée dans le dessein de constater Paction du sulfure rouge d’arsenic natif,

ExPÉRIENCE. — 2 grammes 40 centigrammes de réalgar, natif de la mine de Kapnicke, en Transylvanie, furent appliqués sur la cuisse d’un chien de 24 centimètres de haut; l'animal mourut au bout de six jours. La membrane interne de l'estomac était recouverte d’un enduit assez tenace de bile jaune: au-dessous, elle était blafarde et livide ; on voyait dans le reste du canalintestinal un fluide roussâtre très-fétide ; les intestins gréles offraient des ulcérations miliaires à fond noir; l’intérieur du rectum présentait une multitude de rides noirâtres ; les autres organes étaient sains (Smith).

Le réalgar natif agit donc comme poison lorsqu'il est appliqué sue tissu cellulaire. : | : 1

Il est solide, rouge, avec une teinte d’orange lorsqu'il est en masses, orangé quand il à été réduit en poudre; il éclate aisément par la pression de l’ongle; il fournit, à l’eau distillée bouillante, grammes 0,15 sur 10 grammes ; il se comporte avec la potasse et le charbon, où avec le nitre, comme les deux sulfures précédents (voy. p. 607).

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