‹ Traité de toxicologieChapitre 72 sur 103 · DU KERMÈS MINÉRAL ET DU SOUFRE DORÉ D'ANTIMOINE · texte numérisé non relu

DU KERMÈS MINÉRAL ET DU SOUFRE DORÉ D'ANTIMOINE

Le kermès, connu aussi sous les noms d'oxyde d’antimoine hydrosulfuré brun, d’oxysulfure d’antimoine hydraté, est un mélange de protoxyde et de sulfure d’antimoine. Sa couleur rouge brune est d'autant plus foncée, toutes choses égales d’ailleurs, qu’il a été mieux préservé du contact de la lumière. Lorsqu'on l’introduit dans un appareil dit de Marsh, même en proportion excessivement minime, il se décompose et donne de l’antimoine métallique. IL est insoluble dans l’eau. $i on le fait bouillir avec une assez grande quantité de dissolution de potasse caustique, il se décompose sur-le-champ, perd sa couleur, et se transforme en protoxyde blanc d’antimoine insoluble, et en un liquide qui n'est autre chose que du polysulfure de potassium , tenant un peu d’oxyde d’antimoine en dissolution : on peut s'assurer que ce liquide renferme du protoxyde d'antimoine en le mélant avec quelques gouttes d’acide azotique ; sur-le-champ cet acide s’unit à la potasse, et on voit paraître un précipité d’un jaune plus ou moins rougeâtre, composé de sulfure d’antimoine.

… Le soufre doré d’antimoine, composé comme le kermès, si ce n’est qu’il contient plus de soufre , offre une couleur jaune rougeätre, et se comporte comme lui avec les agents précités.

Ces deux médicaments , surtout le dernier, sont nuisibles lorsqu'ils sont administrés inconsidérément. On a vu le soufre doré produire des vomissements abondants, des selles copieuses, et l’inflammation d’une portion du canal digestif.

(1) Friderici Hoffmanni Opera omnia, t. 1, pars 1, cap. 2, de Venenis, p. 197 ; Genevæ , 1761.

(2) dem, pars n, cap. 5, p. 213.

DU PROTOCHLORURE D'ANTIMOINE (BBURRE D'ANTIMOINE),

Il est sous forme d’une masse épaisse graisseuse, incolore, qui jaunit à l'air, demi-transparente, et d’une causticité extrême ; il attire l’humidité de l'air, et donne un liquide dense, oléagineux, très-caustique aussi, qui n’a rien laissé précipiter. Mis dans l’eau, il est décomposé et transformé en oxychlorure d’antimoine blanc insoluble ; une portion de ce précipité reste dissoute dans l'acide chlorhydrique qui s’est formé par | suite de la décomposition de l’eau ; le liquide surnageant l’oxychlorure précipité fournit avec l’acide sulfhydrique du sulfure d’antimoine orangé. Enfin il suffit d'introduire dans un appareil dit de Marsh une petite quan. tité de protochlorure d’antimoine (beurre }, pour obtenir au bout dé quelques instants de l’antimoine métallique sous forme de taches où d’anneau.

Le beurre d’antimoine agit sur l’économie animale à la manière des caustiques les plus puissants. |

Ossenvarion. — Le 14 novembre 1842, M. Houghton fut äppelé pour donner des soins à un jeune garçon de dix-sept ans qui avait avalé dt beurre d’antimoine, et qui présentait les symptômes suivants : la face est pâle et décomposée, les yeux enfoncés dans leurs orbites, les püpilles dila® tées et immobiles, la peau pâle et froide, la langue nette; la bouche pleiné d'un mucus épais, visqueux, et transparent; des nausées, des vomisse= ments; le pouls à 80 pulsations par minute, petit, mais rhythmique; I& respiration difficile; de la somnolence. Avant de répondre aux questions qui lui sont adressées, il veut qu’on le soulève , et alors il répond avec jus* tesse; une douleur forte et brülante se fait sentir dans le gosier ; elle aug= mente par les mouvements de déglutition, et se prolonge jusqu’à l'estomac, bien qu'avec une moindre intensité. | LA

La mère de ce petit malade avait acheté du vin d’antimoïne pour lui faire prendre un vomitif, probablement sans que cette médication füt indiquée: Elle disait lui en avoir administré une cuillerée à thé dans une tasse d'eau, deux heures avant l’arrivée de M. Houghton. Immédiatement après cette ins gestion , l’enfant avait éprouvé des nausées et de l’aphonie pendant quel ques instants. IL vomit d’abord, puis il fit de nouveaux efforts de vomisse* ments, sans qu'ils fussent suivis d'aucun résultat; seulement quelques gorgées d’eau de gruau furent rejetées aussitôt que prises. Il se plaignit ensuite de douleur de gosier.

Le Père dégusta le vin d’antimoine, et comme il lui trouva un gout tout différent de celui qu’il devait avoir, il vint sans retard réclamer l'assistance de l’auteur.

Ge praticien fit prendre au jeune malade du lait, du café, du blanc d'œuf, et une mixture d’eau et de chaux; il fit poser huit sangsues à l'épi-

DU VIN ANTIMONIE. 647

gastre, et prescrivit des applications chaudes sur tout le corps. Graïgnant que l'enfant n’eùt pris un narcotique étendu dans un acide, il conseilla à la mère de ne pas le laisser dormir trop longtemps; ce ne fut que plus tard qu'il parvint à reconnaître que les accidents avaient été occasionnés par du beurre d’antimoine.

Le lendemain , 15 novembre, la face était tuméfiée, la langue nette, la bouche encore pleine de mucus; il n’y avait pas eu de selles; la peau était chaude et sèche, le pouls fréquent ; la somnolence avait disparu; la douleur n’existait plus que dans le gosier, et il n’y avait pas de sensibilité dans l'estomac ni dans le ventre; l’arrière-bouche était marbrée de taches d’un rouge clair. M. Houghton ordonne une émulsion d’huile de ricin , des fomentations autour du cou, l'inhalation de vapeurs aqueuses, et l'usage d’un gargarisme simple. |

Le 16, tous les symptômes avaient diminué ; il y avait eu une évacuation alvine à la suite d’un lavement, (Journ. de chim. méd., année 1843.)

DE L'OXYCHLORURE D'ANTIMOINE.

Il est blanc, insoluble dans l’eau, et soluble dans l'acide Chlorhydrique; l'acide sulfhydrique donne avec lui, qu’il soit dissous ou solide, du sulfure d’antimoine orangé ; il fournit bientôt de l’antimoine sous forme de taches où d’anneau, quand on l’introduit dans un appareil dit de Marsh.

Olaüs Borrichius rapporte qu’un marchand de Copenhague, qui souffrait depuis longtemps des douleurs de goutte et d’une grande faiblesse dans Les genoux , se mit entre les mains d’un chirurgien de vaisseau , Qui lui persuada qu’il ne guérirait jamais de ses infirmités sans la sali- Vation. I1 prit done, de l'avis de ce chirurgien, quelques doses un peu fortes de mercure de vie (oxychlorure d’antimoine), qui le purgèrent Violemment par haut et par bas, et qui lui causèrent ensuite une salivation si considérable, qu’il tomba enfin dans un état d’épuisement et de faiblesse qu'on ne saurait imaginer. Appelé vers la fin de juillet, il le trouva froid comme de la glace, quoiqu'il y eût un grand feu dans sà chambre ; son pouls était imperceptible , il respirait avec une extrême difficulté ; il jouissait cependant de toutes ses facultés intellectuelles. Il mourut dans la nuit (1).

DU VIN ANTIMONIÉ.

Le vin antimonié porte aussi le nom de vin émétique. Sa composition Varie suivant la manière dont il a été préparé : ordinairement on l’ob-

(1) Acta medica philosophica Hafniensia, vol, V, obs, 92, p. 141, ann. 1677.

tient en faisant digérer pendant dix à douze jours 130 grammes de verre d’antimoine dans 1 kilogramme de vin de Malaga ou de tout autre vin blanc. Les acides tartrique, malique et acétique, contenus dans lé vin, dissolvent une certaine quantité d'oxyde d’antimoine, auquel ce médicament doit ses principales propriétés.

Ge vin antimonié est d’une couleur jaune , d'autant plus foncée qu'il est plus concentré, au point qu’il paraît rouge lorsqu'il est dans un grand état de concentration; sa saveur est douceâtre et légèrement styptique. Il est transparent ; cependant, lorsqu'il n’a pas été filtré, il est trouble, et il jouit alors de propriétés médicales beaucoup plus énergiques. Il rougit fortement la teinture de tournesol. Si on le met dans une cornue de verre à laquelle on adapte un ballon , et qu’on chauffe graduellement cette cornue, on obtient dans le récipient de l’alcool, et il reste un liquide épais, composé des différents principes fixes du vin et des sels antimoniaux; ce liquide, mis dans un appareil dit de Marsh aussi bien que le vin antimonié lui-même , donne de l’antimoine métallique. Le vin antimonié ne précipite point par l’eau. Si l’on fait pas= ser du gaz acide sulfhydrique dans une grande quantité de vin émétique, on obtient un précipité rouge foncé (sulfure d’antimoine). L’acide sulfurique le précipite sur-le-champ; le dépôt est d’une couleur jaune foncée, tirant légèrement sur le gris. L’infusion alcoolique de noix de galle se comporte avec cette liqueur comme avec la dissolution de tartre émétique ; elle la précipite en blanc sale.

Ges caractères suffisent pour distinguer le vin antimonié de toutes les autres préparations médicinales. Il arrive quelquefois que le vin émétique soumis à l’analyse se comporte un peu différemment avec les réactifs dont je viens de faire mention : cet effet dépend de la nature du vin qui entre dans sa composition , de la quantité d'oxyde d’antimoine qu’il tient en dissolution, et de la manière dont il a été préparé. Dans ce cas, On doit avoir recours à deux des caractères que j’ai fait connaître, et qui sont toujours constants : 1° Ja possibilité d’obtenir de l'alcool par. la distillation de ce médicament ; 2° la séparation de l’antimoine mé tallique du résidu de cette distillation, à l’aide de l’appareil dit dé Marsh.

Si Le vin émétique a été préparé en faisant dissoudre du tartrate de potasse antimonié dans du vin blanc » Ses propriétés différeront un peu de celles dont je viens de parler ; mais il sera toujours aisé de le reconnaîlre , en ayantégard à tout ce qui précède et aux caractères du tartre Stibié (voy. page 632).

Le vin antimonié jouit des propriétés délétères les plus énergiques ; aussi ne l’emploie-t-on en médecine que sous forme de lavement, depuis

DU VIN ANTIMONIÉ. 649 8 jusqu’à 130 grammes. Je vais rapporter deux observations d’empoisonnement par ce liquide mêlé avec une certaine quantité de verre d’antimoine.

Onsenvarion L'€.— On lit dans Manget, qu'une femme laissa digérer pendant une heure quelques décigrammes de verre d’antimoine dans du vin blanc , et qu’elle avala le lendemain matin le liquide et la portion de verre qui n’avait pas été dissoute. Le poison ne produisit d’abord aucun accident; mais il détermina ensuite des vomissements abondants et si violents, que, ne pouvant plus se soutenir, elle tomba par terre. Son mari la trouva dans cette situation, avec les membres froids et roides comme si elle était morte ; il employa différents moyens excitants pour la faire revenir , et enfin il parvint à lui rendre la respiration en jetant de l’eau froide sur sa figure. Quand elle eut recouvré l’usage de ses sens, elle ne cessa cependant pas de vomir et d’être agitée par des mouvements convulsifs, jusqu'à ce qu’une boisson abondante de bouillon eùt surmonté l’action violente de ce poison ; mais elle resta longtemps faible. Lorsqu'elle commençait à reprendre des forces, elle fut atteinte d’une douleur très-vive au pied droit; le lendemain, la gangrène s’en empara : on en fit l’amputation à environ 6 centimètres du genou. Elle était presque guérie des suites de l’amputation, lorsqu'il se manifesta, dix-sept jours après l'empoisonnement, un catarrhe suffocant qui la fit périr peu après (1).

À l'ouverture, on trouva que les poumons adhéraient fortement à Ja plèvre, principalement du côté droit; ils étaient tachetés; les bronches étaient remplies dans toute leur étendue d’un mucus écumeux. Les cavités de la poitrine contenaient beaucoup d’eau dans l'endroit où les poumons étaient libres. Le cœur renfermait des concrétions polypeuses ; l’estomac était distendu ; le foie, d’une couleur jaune, un peu bigarrée, adhérait au diaphragme dans quelques endroits; la rate était plus volumineuse qu'à Vordinaire.

Orservarion II. — Fabrice de Hilden dit qu'une femme qui se plaignait de douleurs à l'estomac prit en deux fois, par ordre du médecin,une potion qui n’était autre chose que du vin dans lequel on avait mis du verre d'antimoine. La première dose occasionna des vomissements abondants et répétés, qui furent encore plus considérables lorsqu'elle avala la seconde portion. La malade devint sourde de l'oreille droite (2).

PR

(1) Manget, Piblioth. medic., t. IV, lib. xvmi, p. 449; Genevæ, 1639.

Sans prétendre expliquer l’affection gangréneuse du pied droit, que l’on pourrait peut-être attribuer au froid glacial des extrémités, je crois que l'affection thoracique a pu être le résultat de Pirritation occasionnée sur les poumons par la préparation antimoniale : du moins cette opinion me paraît extrêmement probäble , d'après les faits nombreux rapportés par M. Magendie , dans son premier mémoire sur l’'émétique. |

(2) Fabricüi Hildani, ouvrage cité, cent, 5, obs. 12, p. 239; Lugduni, 1641.

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