‹ Traite de versification françaiseChapitre 11 sur 51 · I . L* mon aidt, — 2. CréneaU · texte numérisé non relu

I . L* mon aidt, — 2. CréneaU

DE VERSIFICATION FRANÇAISE 5l

Loué soit Dieu de Paradis, Qui m'a donné force et povoir ; Qu'encore est vive la souris.

Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris; Or tiengne chascun, pour tout voir, Qu'encore est vive la souris,

(C H. d'O r l £ a n s. Œuvres complètes, Ballade vu. A. Lemerre, éditeur.)

Au XIV* siècle, le seul exemple de rimes masculines et féminines accouplées régulièrement se trouve dans Octavien Saint-Gelais, qui formule le premier cette règle, dans sa 1 17" Épître :

Je trouve beau mettre deux femenins En rime plate, avec deux masculins ; Semblablement quand on les entrelasse En vers croisés où Gréban se solace.

Aussi quand voy sur voyelle rimer Sans le vray son des lettres supprimer, Non que ce soit à la lettre dernière, Mais tierce ou quarte, et la syllabe entière. Nous croyons bien que ce mot-cy, ^ sçavant^ On n'escript pas comme ce mot, comment ; L'un est en a^ l'autre en e : mais science Convient très bien avec expérience ; J'entends qui veut toutes reigles garder De rimerie et y bien regarder.

Voire doit-on sans que le vers on griefve . Avoir égard à la longue et la briefve, Qu'on congnoistra par le parler commun Sur la voyelle, où ne pense chascun.

En bon françois ce mot-cy advertisse Est long sur i, et brief ce mot notice; Et toutefois tous les jours vous voyez Que les plus grans sont sur ce fourvoyez.

Marot ne se contraignait pas toujours à suivre cette règle :

Fable du Lion et du Rat,

Mais je te veulx dire une belle fable C'est à sçavoir, du lyon et du rat.

Cestuy Lyon, plus fort qu'un vieil verrat, Veit une foys que le Kat ne sçavott Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avoit Mengé le lard et la chair toute crue; Mais ce Lyon, qui jamais ne fut grue, Trouva moyen et manière et matière, D'ongles et dens, de rompre la ratière, Dont maistre Rat eschappe vistement.

Puis meit à terre un genouil gentement, Et, en ostant son bonnet de la teste, A mercié mille foys la grand'beste, Jurant le Dieu des souris et des ratz Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras Le bon du compte. Il advint d'aventure Que le Lyon, pour chercher sa pasture, Saillit dehors sa caverne et son siège; Dont, par malheur, se trouva pris au piège, Et fut lié contre un ferme posteau.

Adonc le Rat, sans serpe ne cousteau, Y arriva joyeux et esbaudy, Et du Lyon, pour vray, ne s'est gaudy.

Mais despita chatz, cliates et chatons, Et prisa fort ratz, rates et ratons, Dont il avoit trouvé temps favorable, Pour secourir le Lyon secourable, Auquel a dict : « Tais toy, Lyon lié, Par moy seras maintenant deslyé :

Tu le vaulx bien, car le cueur joly as ; Bien y parut quand tu me deslyas.

Secouru m'as fort lyonneusement, Or secouru seras rateusemcnt. »

Lors le Lyon ses deux grans yeulx vertit Et vers le Rat les tourna un petit, En luy disant : « O povre vermynière, Tu n'as sur toy instrument ne manière, Tu n'as cousteau, serpe ne serpillon, Qui sçeust coupper corde ne cordillon, Pour me jecter de ceste etroicte voye ; Va te cacher, que le chat ne te voye.

— Sire Lyon, dit le filz de Souris, De ton propos certes je me soubzris :

J'ay des cousteaux assez, ne te soucie.

De bel os blanc, plus tranchans qu'une scye ; Leur gaine, c'est ma gencive et ma bouche ; Bien coupperont la corde qui te touche De si très près ; car j'y mettray bon ordre. »

Lors Sire Rat va commencer à mordre Ce gros lien : vray est qu'il y songea Assez long temps; mais il le vous rongea Souvent, et tant, qu'à la parfin tout rompt, Et le Lyon de s'en aller fut prompt, Disant en soy : « Nul plaisir (en effect) Ne se perd point, quelque part où soit faict. »

(Cl. Ma rot, Œuvra complètes^ Epîstre à son ami Lyon, A. Lemerre, éditeur.

Enfin Ronsard fixa cette règle, que les poètes de la Pléiade (exceptons-en Jodelle, dont une tragédie est tout entière en rimes féminines) et Malherbe appliquèrent presque toujours :

Talternance des rimes.

Lorsque celles-ci s'entre-croisent sans ordre particulier, elles forment des vers libres.

L'alternance régulière contient des variations nombreuses. Tantôt trois rimes masculines sont séparées par une rime féminine de trois autres

rîmes masculines; tantôt deux rimes féminines sont séparées par une rime masculine de deux autres rimes féminines; et vice versa; mais elles alternent régulièrement; et même, dans la poésie contemporaine, on ne rencontre plus une succession de plus de cinq rimes semblables ;

Car ie suis le Danube immense. ^ « .

Malheur a vous, si je commence ! i /" ' '

Je vous souffre ici par clémence. ^jtmtmnes.

Si je voulais, de leur prison \ ^ ^^

> ' ^ ) masculine.

Mes flots lâchés dans les campagnes, \ » .

Emportant vous et vos compagnes, | ^^^"

Comme une chaîne de montagnes ) /'*"'"•

Se lèveraient à l'horizon.

I rtme masc.

(V. Hugo, Les Orientales : Le Danube en colère.)

O sommeil du berceau 1 Prière de Tenfance ! { 2 rimes Voix qui toujours caresse et qui jamais n'offense 1 1 fèmin.

Douce religion, qui s'égaye et qui rit l j

Prélude du concert de la nuit solennelle 1 ) 2 rimes

Ainsi que l'oiseau met la tête sous son ailej ( fèmin.

I nme

L'enfant dans la prière endort son jeune esprit 1 ^ ^^

(V. Hugo, Les Feuilles d'automne La Prière pour tous.)

Emplis ton esprit d'azur ! i 2 rimes

Garde-le sévère et pur, i masc.

Et que ton cœur, toujours digne 1 \^'*^

DE VERSIFICATION FRANÇAISE b5

De n'être pas reproché, » j rimes

Ne soit jamais plus taché J masc.

Que le plumage d'un cygne! 1 ' ''*'"*

) fémin.

(Th. DE Banville, Les Exilés : A Georges Rochegrosse. A. Lemerre, éditeur.)

Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,

[l rime féminine.'] L innombrable tribu partit, ceignant ses flancs, ( 2 rimes Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants . î masc.

Au passage, entaillant le granit de ses armes, ) \. ^*^

J femin.

Rougissant les déserts de mille pieds sanglants ^ ' '"''"*

' ) masc.

Elle allait ! Au devant de sa course éperdue ) * ^*^*^

S fémin.

Les peuples refluaient comme des flots humains, j 2 rimes Les montagnes croulaient étreintes par ses mains. ( masc.

Elle allait! Elle allait à travers l'étendue, } ^ "*"*

J fémin.

Laissant les os des morts blanchir sur ses chemins.

[l rime masculine.]

(Leconte DE LiSLE, Poèmes barbares :

Le Massacre de Mona.)

Sans multiplier les exemples davantage, on en trouvera d'autres, soit dans les poèmes à forme fixe, soit dans les variétés deis genres qui seront énumérés.

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