DES DIPHTONGUES DANS LE NOMBRE
Lorsque dans un mot, deux, trois voyelles se suivent et que, dans la prononciation, ces voyelles ne forment qu'une seule émission de voix, il y a diphtongue, c'est-à-dire une « syllabe formée de la combinaison de deux voyelles qui, prononcées par une seule émission de voix, font cependant entendre un double son irien, Dieu pied, premier, etc. Les diphtongues propres, syl-
labîques, auriculaires, ce sont les vraies diphlongues^ celles qui font entendre deux sons en une seule émission de voix ; les diphtongues impropres, fausses, oculaires, orthographiques, ce sont les groupes de voyelles comme ou, eau, aUy qui ne représentent qu'un son unique. »
(LiTTRÉ.)
Quelques diphtongues sont si faciles à reconnaître, si ordinaires, que la connaissance en est instinctive : ils aimaient^ auteur, aie se prononcent ai, d'une seule émission de voix; mais quelques-unes sont plus rares ou douteuses, car c'est l'usage seul qui a décidé, et l'usage n'est souvent pas conséquent avec lui-même.
11 reste donc à faire une liste de ces syllabes, monosyllabes ou dissyllabes, dont la prononciation douteuse doit être connue par l'étude, pour comprendre les vers de nos poètes, qui pourraient, sans cette connaissance, sembler manquer de nombre et d'harmonie.
En tête du Dictionnaire des Rimes, de Napoléon Landais (Didier, éditeur), se trouve un travail complet sur celte partie de la Poétique, ainsi que dans le livre Les Vers français de M. de Gramont.
AE est dissyllabe à la fin des noms propres : Dsin-a-é, et dans le corps des mots tirés de langues étrangères : Ma-el-strom,
AI toujours monosyllabe, excepté dans ha-îr, ca-îman ; noms propres : Ha-tH, Ana-is.
A IN toujours monosyllabe., excepté dans Ca-ïn, AO est toujours dissyllabe, excepté dans Saô-ne.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE qS
AON est monosyllabe dans les noms communs, faon, paon, etc., et dans un nom propre, Laon.
AOU, le mot août se prononce oût, il est monosyllabe.
A Y est toujours dissyllabe : pa-ysem, effraya ant.
EA monosyllabe, sauf dans les mots d'origine grecque, tels que Rhé-a, et dans les verbes 2i'gré-a, cré-ay imM-gré-a, ré-cré-a, etc.
EAl toujours monosyllabe.
EAN monosyllabe, excepté dans les participes présents des verbes précités et les mots :
bé-ant, cré-ance et cré-ancicr, éché-ancQ, éché-ant, déché-ance, fa\né-ant, gérant, mécré-anty mes-séant, né-ant, océ-an, présé-ancQj sé-ancQ^ sé-ant.
EAU toujours monosyllabe, excepté dans flé-au.
El monosyllabe, excepté dans obé-ir, et quelques noms d'origine grecque, tels que Énsé-is.
EIN toujours monosyllabe.
EO toujours dissyllabe, excepté dans geôle et g-^dlier,
EOI toujours monosyllabe.
-COiV toujours monosyllabe, excepté dans caméîé-on et quelques mots d'origine hébraïque : Gédé'OHy ou grecque : Panthéon.
94 trait£
EU toujours monosyllabe. Ga^ewre se prononce ga;«re.
EUI toujours monosyllabe.
lA monosyllabe, excepté dans les mots di-able, di-acvQ, fl-acre, li-ard.
JAI monosyllabe, excepté dans trois mois :
bi-ais, bi-aiser; bréj;i-a/re est douteux, La Fontaine le fait dissyllabe.
/^iV toujours dissyllabe, excepté dans vian-de. JA U toujours dissyllabe.
lE (bref) monosyllabe, excepté dans le participe passé des verbes en ier, et dans le corps du verbe a//-éner.
lE {long) monosyllabe, excepté dans bri-èvc^ ment, gr/-èvement, et les mots en r/-ère ou /z-ère.
lED toujours monosyllabe.
JEF monosyllabe, excepté dans deux mots :
bri-ef et gri-ef,
lEL et lELLE jamais monosyllabe, excepté dans : ciel,jfîel, miel, nielle,
lEN et lENNE monosyllabe, excepté dans //en, et les adjectifs et substantifs propres de nationalité, de personnalité, d'espèce : un co\\égi~eny un bohémz-e/z, un Indi'en, Juli'enne. /JîiVdans ancien, est à volonté monosyllabe ou dissyllabe. Lorsque lEN ou JENT se prononce AN, il est toujours dissyllabe : sci-ence, p3Lti-ent.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE gS
1ER (muet) monosyllabe dans les adjectifs et substantifs, excepté dans ceux ou Vi est précédé soit d'un r soit d'un /; font exception à l'exception les mots guerr/er, laurier, fsunllier,
1ER dans le verbe psivodi-er est dissyllabe.
JER (r fort) monosyllabe, excepté dans lierre et hierj où il est douteux.
lES monosyllabe dans sieste, ne l'est pas dans li-esse,
JET dissyllabe dans qui-éiudef \nqui-etj inqui'ète, et dans les mots où 1'/ est précédé d'un r ou d'un /.
lEU toujours monosyllabe.
JEUX dissyllabe, excepté dans le pluriel des substantifs en ieu, dans l'adverbe mieux et l'adjectif v/^MJf.
lEZ monosyllabe, excepté pour les verbes en 1ER, à l'ind. prés., 2« pers. plur., et au conditionnel, mais quand, à ce dernier temps, Vi précédé de r succède à une syllabe longue : Vous YÏendrie:(.
10 n'est monosyllabe que dans les deux mots babiole et fio\e.
ION et IONS ne sont monosyllabes qu'à Timparf. de l'indic, au prés, et à l'imp. du subj, I" pers. du plur., au cond. prés., même pers., si la consonne r est précédée d'une voyelle; dans tous les autres
cas, ils sont dissyllabes. Exception : Nous rions, qui est dissyllabe.
JOR, lOT jamais monosyllabes.
lU jamais monosyllabe.
lus monosyllabe, excepté dans les noms propres d'origine latine.ou grecque, où 1'/ est précédé d'une autre voyelle : Lat-us,
OA, OAlLy jamais monosyllabes.
OE, OE {bref on long), jamais monosyllabes, excepté dans moe/le, poéÏQ. Autrefois on prononçait poé~me, poésie, considérant poé comme monosyllabe.
01 sans tréma, toujours monosyllabe ; Mois, toi, voix,
01 et OY avec tréma, toujours dissyllabes; HérO'îsme, Moïse, égo-tste.
OIN toujours monosyllabe: Soins, foin, moins,
OU toujours monosyllabe.
OU avec tréma, toujours dissyllabe : Achélo-ùs,
OU A toujours dissyllabe : Avou-a, ou-ate, excepté dans pouah!
OU Al de même, excepté dans ouais.
OU AN et OUEN à même prononciation, toujours dissyllabes.
OUE sans accent dans le corps du mot est toujours monosyllabe : Eng'ouement, dévouement.
orz/T nrTTTj? Moujoursdissyllabss. Owe^^ fait UUt.,uu£.K, S exception, ainsi que/oiie^er et OUET (fouet.
OUI, ouïs jamais monosyllabes, excepté oui affirmation.
OUIL (/ mouillé) toujours monosyllabe : qucwo«i71e, fenouil.
OUÏR toujours monosyllabe.
UA, UAI, UANT, UENT, UET, UEU, UE, UÈ, UEE, UEL, UONS ne sont monosyllabes que si un g- ou un ^y précède Vu, excepté pour le verbe Sirgu-er, dissyllabe, et duel, douteux.
UI, UIR, UIS, UIT, à la fin comme au milieu des mots, sont ordinairement monosyllabes, excepté dans bru-int, bru-ire, ru-ine, dru-ide, flu-idc et leur s composés; tru-ie ou truie au gré du poète.
UIN monosyllabe : Juin.
UY dissyllabe : bru-yère.
Y A monosyllabe : dry-ade-, excepté dans les mots d'origine étrangère : yack, yacht, j^atagan.
YEU monosyllabe, excepté dans le mot j^-ewse (chêne).
VEL^ A" monosyllabe dans tous les adjectifs terminés "^^s yeux.
YO toujours dissyllabe.
DE l'enjambement
L'enjambement est pour ainsi dire une exception à rhiatus et à l'élision.
Entre deux vers il n'y a jamais d'hiatus, il n'y a jamais d'élision.
Watignies imprenable habite un fort plateau Aux abords menaçants...
(E. DES EssARTS, Les Poèmes de la Révolution ; Wattignies. Charpentier, éditeur.)
Nos chétifs fantassins au fond des chemins creux Brisent le choc puissant des cavaliers poudreux, Et sur ces corps géants que la mort amoncè/e, A travers un orage enflammé qui ruisselle, Hâtent le dur travail de leur ascension.
O race de vaillants 1 O Révolution !
(E. DES EssARTS, Les Poèmes de la Révolution.)
C'est qu'en effet on a l'habitude de finir une pensée, un membre de phrase, une phrase, avec le vers lui-même; et le sens nécessitant un arrêt, l'hiatus comme l'élision disparaissent naturellement dans la prononciation. Mais lorsqu'il y a enjambement, c'est-à-dire continuation de la phrase et du sens, l'hiatus et l'élision subsistent. De là vient sans doute cette proscription de l'enjambement dans la poésie classique, qui, de plus, devait parfois faire oublier le vers tant la rime était le plus souvent d'une extrême insuffisance; mais avec la rime riche,
rharmonie n*en subsiste pas moins; et cette monotonie inhérente aux plus beaux alexandrins, toujours coupés en deux parties égales, disparaît, l'oreille satisfaite saisit le nombre du vers varié dans son unité.
Nos anciens poètes usaient de l'enjambement : au XVI* siècle, la Pléiade et Ronsard, imitateurs de la poésie latine et grecque, imitaient aussi les enjambements de Pindare et d'Horace, d'Homère et de Virgile; au xvii« même, le siècle classique par excellence, nous rencontrons d'assez nombreux exemples d'enjambement.
Depuis Malherbe,
Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber,
disait Boileau {Art poétique^ ch. i) ; et le grand créateur de règles destinées surtout à comprimer l'essor poétique, et à faire d'un poète un habile chevilleur de mots, a lui-même commis ce crime d'enjambement (Satires , ni) :
N'y manquez pas au moins. J'ay quatorze bouteilles D'un vin vieux... Boucingo n'en a point de pareilles.
Dans Les Plaideurs (A. III, se. m), Racine aussi en a commis plusieurs:
. . . Puis donc, qu'on nous permet de prendre Haleine^ et que l'on nous défend de nous étendre.
La Fontaine était coutumier du fait :
Un astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits.
(L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits.)
Du palais d'un jeune lapin Dame belette un beau matin S'empara.
(Le Chaty la Belette et le petit Lapin»)
Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance, Approche de i'écaille, allonge un peu le cou, Se sent pris comme aux lacs, car l'huître tout d'un coup Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.
[Le Rat et r Huître.)
A. Chénier en a laissé des exemples merveilleux :
Ajoutez cet amas de fleuves tortueux, L'indomptable Garonne aux vagues insensées, Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, La Seine au flot royal, la Loire dans son sein Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin.
(A. Chénier, Hymnes : A la France.)
Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor, Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête ; D'un érable noueux, il va fendre sa tête, Lorsque le fils d'Egée, invincible, sanglant, L'aperçoit^ à l'autel prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible. S'élance, va saisir sa chevelure horrible, L'entrainey et quand sa bouche, ouverte avec effort Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
(A. Chénier, Eglogues : L'Aveugle.)
Dans UArt d'être Grand'-Pèrej que tout le monde sait par cœur, on trouve, au milieu des plus jolis vers, des enjambements nombreux et variés :
DE VERSIFICATION FRANÇAISE lOI
Jeanne était aa pain sec dans le cabinet noir, Pour un crime quelconque; et, manquant au devoir, J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture, Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture Contraire aux lois. Tous ceux sui: qui, dans ma cité, Repose le salut de la société, S'indignèrent; et Jeanne a dit d'une voix douce : < Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce. »
{Grand âge et bas âge méléSy vi.)
« Fort bien I vous copierez mille vers ce matin
Pour manque de respect à vos livres d'étude, u
Et ce geôlier s'en va, laissant là ce Latude...
« Suis-je donc en prison? Suis-je donc le vassal
De Noêly lâchement aggravé par Ghapsal ?
Qu'est-ce donc que j'ai fait ?i»Triste, il voit passer l'heure
De la joie. U est seul. Tout l'abandonne. 11 pleure...
Soudain du livre immense une ombre, une âme, un homme
Sorty et dit : « Ne crains rien, mon enfant ! Je me nomme
Juvénal. Je suis bon. Je ne fais peur qu'aux grands.. . •
{Les Griffonnages de l'Écolier.)
J'ai laissé la beauté, fier et suprême attrait, VaincrCj et faire de moi tout ce qu'elle voudrait.. .
{Dans le jardin.)
Après ce rude hiver, un seul oiseau restait
Dans la cage^ où jadis tout un monde chantait...
Triste oiseau! dormir seul, et, quand l'aube s'allume,
Être seul à fouiller de son bec sous sa plume !
Le pauvre petit être était redevenu.
Sauvage^ à faire ainsi tourner ce perchoir nu.
Il semblait par moments s'être donné la tâche
De grimper d'un bâton à l'autre sans relâche;
Son vol paraissait fou; puis soudain le reclus
Se taisait^ et caché, morne, ne bougeait plus.. .
Penché sur les cressons, le myosotis goûte
A la sourcCy tombant dans les fleurs goutte à goutte ;
Le brin d'herbe est heureux ; l'acre hiver se dissout ;
La nature paraît contente d'avoir tout,
Parfums, chansons, rayons, et d'être hospitalière.
L'espace aime. Je suis sorti de la volière
Tenant toujours l'oiseau ; je me suis approché
Du vieux balcon de bois par le lierre caché :
O renouveau ! soleil ! tout palpite, tout vibre,
Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main : « Sois libre! •
{La Mise en liberté,)
II faut bien remarquer qu'il n'y a pas enjambement lorsque le membre de phrase rejeté forme un vers complet :
Tenant toujours l'oiseau, je me sliis approché Du vieux balcon de bois,
Du vieux balcon de bois serait un rejet; mais si on ajoute /7ar le lierre caché:
Du vieux balcon de bois par le lierre caché,
il n'y a plus enjambement.
Dans ces vers de Racine [Esther, A. I, se. m) :
Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus foible main
il y a enjambement; mais Racine ajoutant:
qui soit dans l'Univers; il n'y a plus enjambement.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE Io3
L'utilité de l'enjambement peut se démontrer assez facilement. Dans ces vers :
Je répondray, Madame, avec la liberté D'un soldat qui sçait mal farder la vérité.
(Racine, BritannicuSy A. I, se. ii.)
le mot soldat doit ressortir; mettons-le en rejet:
Je parlerai, Madame, avec la liberté D'un soldat; je sais mal farder la vérité.
Comme en toutes choses, il ne faut point d'excès, il faut proscrire les enjambements inutiles ou fantastiques :
Un dimanche — observez qu'un dimanche la rue Vivienne est tout à fait vide.
(A. DE Musset, 3/ar^oc/re.)
Henri huit, révérend, dit Mardoche, fut veuf De sept reines^ tua deux cardinaux, dix-neuf EvéqtieSy treize abbés, cinq cents prieurs, soixante Un chanoines, quatorze archidiacres, cinquante Docteurs, douze marquis, trois cent dix chevaliers, Vingt-neuf barons chrétiens, et six vingts roturiers.
(A. DE Musset, Mardoche.)
Quelquefois, dans des œuvres grandes se trouvent de ces enjambements que les esprits prévenus pourraient condamner. Dans Hernani de Victor Hugo :
Par l'escalier Dérobé
Dans les Poèmes de la Révolution {Le Comité de salut public) d'Emm. des Essarts.
Et ces onze lutteurs, autocrates sincères, Quand ils avaient tenu les tyrans mêmes sous Leurs talons et broyé l'Europe dans leurs serres, Allaient dîner à vingt-neuf sous !
Mais le génie et le talent peuvent se permettre parfois d'oublier les règles; nous, élèves, nous devons toujours leur obéir, et ne pas imiter ces formes contestables.