‹ Traite de versification françaiseChapitre 29 sur 51 · IMPROMPTU · texte numérisé non relu

IMPROMPTU

On nomme ainsi une pièce de vers, fort courte, dont le caractère est d'être composée sur-le-champ et sans préparation, sur un sujet présenté inopinément.

Le comte Hamilton en a prescrit les règles dans les vers suivants, où il l'appelle :

Un certain volontaire, Enfant de la table et du vin, Difficile et peu nécessaire, Vif, entreprenant, téméraire, Étourdi, négligé, badin, Jamais rêveur ni solitaire, Quelquefois délicat et fin, Mais tenant toujours de son père.

Un des plus beaux est assurément celui d'Alfred de Musset : Réponse à cette question :

Qu'est-ce que la Poésie?

Chasser tout souvenir, et fixer la pensée.

Sur un bel axe d'or la tenir balancée.

Incertaine, inquiète, immobile pourtant ; Eterniser peut-être un rêve d un instant ; Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ; Écouter dans son cœur l'écho de son génie; Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard; D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme;

Faire une perle d'une larme :

Du poète ici-bas voilà la passion, Voilà son bien, sa vie, et son ambition.

{Poésies nouvelles.)

DE VERSIFICATION FRANÇAISE l3l

MONORIME

Le monorime est un poème dont tous les vers ont la même rime.

La poésie monorime ne peut être qu'un badinage, un jeu d'esprit ; de véritables poètes ne l'ont pourtant pas dédaignée.

Parmi les nombreux exemples qu'on peut citer, l'un est dû au classique Lefranc de Pompignan; l'autre, ce qui montre combien les extrêmes se touchent, à Th. Gautier, en réponse à une invitation à dîner faite par M. Garnier, l'architecte du nouvel Opéra :

Garnier, grand maître du fronton, De l'astragale et du feston, Demain, lâchant là mon planton.

Du fond de mon lointain canton J'arriverai, tardif piéton, Aidant mes pas de mon bâton.

Et précédé d'un mirliton Duilius du feuilleton, Prendre part à ton gueuleton, Qu'arrosera le piqueton ; Sans gants, sans faux-col en carton, Sans poitrail à la Benoîton, Et sans diamants au bouton, Ce qui serait de mauvais ton, Je viendrai, porteur d'un veston, Jadis couleur de hanneton.

— Que ce soit poule ou caneton, Perdreaux truffés ou miroton, Barbue ou hachis de mouton.

Pâté de veau froid ou de thon.

Nids d'hirondelles de Camon,

l32 TRAITÉ

Ou gousse d'ail sur un croûton,

Pain bis, galette ou panaton,

Cidre ou pale-ale de Burton,

Vin de Brie ou Branne-Mouton,

Pedro-Jimenès ou Corton,

Chez Lucullus ou chez Caton,

Avalant tout comme un glouton

Je m'en mettrai jusqu'au menton,

Sans laisser un seul rogaton

Pour la desserte au marmiton.

-^ Pendant ce banquet de Platon,

Mêlant Athène à Charenton,

On parlera de Wellington

Et du soldat de Marathon,

D'Aspasie et de Mousqueton,

Du dernier rôle de Berton,

Du prêtre Jean et du santon,

De jupe à traîne et de Chiton,

De Monaco, près de Menton,

De Naples, du ministre Acion,

De la Sirène et du Triton.

Chacun lancera son dicton, Tombant du char de Phaéton Aux locomotives Crampton^ De l'Iliade à l'Oncle Tom, De Paul de Kock à Mélanchton Et de Babylone à Boston.

Dans le bruit, comment saurà-t-on Si Ton parle basque ou teuton, Haut allemand ou bas-breton...

Mais c'est trop pousser le ccnton Où, voulant ne rimer qu'en ton, J'ai pris pour muse Jeanneton.

Bans mon fauteuil de Capiton, En casaque de molleton, Je m'endors et je signe, ton

Ami, Th. Gautier.

(Extrait de Larousse, tome XI . }

DE VERSIFICATION FRANÇAISE l33

Page 1