‹ Traite de versification françaiseChapitre 3 sur 51 · DE LA RIME · texte numérisé non relu

DE LA RIME

La rime est une des conditions essentielles de la versification française : elle en est la difficulté principale; et son retour, après un nombre régulier de syllabes, constitue la beauté particulière de notre poésie. Nous n'avons pas en eiFet d'accent prosodique; la rime y supplée en partie, et les combinaisons des rimes, qu'elles se suivent, s'entrelacent ou s'accouplent, forment les multiples variétés des rythmes.

Sainte-Beuve a chanté dans la pièce, A la Rime, l'importance et Futilité de son rôle:

Rime, qui donnes leurs sons

Aux chansons; Rime, Tunique harmonie Du vers, qui, sans tes accents

Frémissants, Serait muet au génie ;

Rime, écho qui prends la voix

Du hautbois Ou l'éclat de la trompette; Dernier adieu d'un ami

Qu'à demi L'autre ami de loin répète ; . . .

Anneau pur de diamant

Ou d'aimant.

Qui, jour et nuit, dans l'enceinte Suspends la lampe, ou le soir

L'encensoir Aux mains de la vierge sainte;...

Ou plutôt, fée au léger

Voltiger, Habile, agile courrière, Qui mènes le char des vers

Dans les airs Par deux sillons de lumière j

O Rime! qui que tu sois, Je recois

Ton joug; et longtemps rebelle, Corrigé, je te promets

Désormais Une oreille plus fidèle.

(Sainte-Beuve, Poésies de Joseph Delormey A. Le M ERRE, éditeur.)

« Dans la Poésie Française, la Rime est le moyen suprême d'expression, et V imagination de la Rime est le maître outil. Souviens-toi que, quand ta rime devient moins parfaite, c'est que ta pensée est moins haute et moins juste. Ne te dis pas hypocritement: « J'ai sacrifié la Rime à la Pensée. » Dis-toi : c Mon génie est voilé, obscurci, puisque je vois s'obscurcir ce qui en est le signe visible. »

(Théodore de Banville, Petit Traité de Poésie française. Charpentier, éditeur.)

« La rime est dans notre versification une question capitale. De toutes les langues dérivées du latin, la langue française est en efiet la seule où les vers sans rime n'aient pu s'acclimater. »

(F. DE Gramont, Les Vers français.)

« Nous en sommes toujours au vieil axiome de Boiieau {L^Art poétique, Ch. i, A. Lemerre,

éditeur) :

La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.

Cette maxime a fait jusqu^à cette heure le fond de notre religion poétique. Nos professeurs nous Font commentée en cent façons, et il n'en est pas un qui ne nous ait cité le mot fameux de Voltaire: « Les vers ne sont beaux que si l'on peut en ôter les rimes et les mettre en prose sansquMls perdent de leur valeur et de leur énergie. » C'est là une erreur profonde..

Une réflexion bien simple eût suffi pour le prouver : S'il est vrai que de beaux vers ne sont que de belle prose, quelle nécessité y a-t-il d'écrire en vers? Il serait bien plus court de s'épargner ce travail ridicule qui consiste à accrocher de deux lignes en deux lignes deux sonnettes du même timbre.

« Théodore de Banville bouscule très hardiment les traditions admises et pose en principe que la rime est l'élément générateur du vers français. On n'entend jamais dans un vers, ditil, que le mot qui est à la rime, et ce mot est le seul qui travaille à produire l'effet voulu par le poète. Le rôle des autres mots contenus dans le vers se borne à ne pas contrarier l'effet de celui-là, à bien s'harmoniser avec lui. »

(Francisque Sarcey, Journal Ji IX* Siècle.)

En un mot « on ne peut se passer de la rime dans les idiomes dont la prosodie est peu mar-

quée, comme le nôtre; » (M"» de Staël) et pour les vrais poètes, la rime n'est pas un arrêt de rinspiration, mais en est une source nouvelle, (c La rime, nécessaire à tous les peuples qui n'ont pas dans leur langue une mélodie sensible, irrite, pour ainsi dire, à tout moment le génie, et lui donne autant d'élancement que d'entraves. »

(Voltaire.)

En effet, dans notre langue^ la quantité des syllabes, c'est-à-dire leur division en brèves et en longues, n'est pas déterminée, comme dans les langues grecque et latine, où la quantité de chaque syllabe était fixée primitivement et ne changeait que dans les finales, par changement indiqué dans quelques règles brèves et nettes. D'autres nations, qui usent de la rime comme moyen de versification, marquent aussi le nombre de leurs vers par la quantité propre à chaque syllabe ou par la position d'accents dans certains points du vers. La poésie française repose sur un seul et unique principe : la rime, « sensation suprême que nous fait éprouver, par l'intermédiaire de l'oreille, la dernière syllabe d'une période syllabique, numériquement déterminée, dont le rapport avec la durée de la période rythmique s'accorde avec le mouvement de l'intelligence et de l'âme. Le système de la versification française est, parmi tous ceux qui sont en usage chez les nations modernes, le seul qui soit absolument original, qui tire exclusivement ses lois de la langue que nous parlons, telle que nous la parlons, et qui soit

basé sur un principe unique, se suffisant à luimême et n'empruntant rien à tous les autres systèmes anciens ou modernes. La rime est donc la clef de voûte de la versification française. Elle ôtée, tout s'écroule. »

(Becq de Fouquières, Prosodie française, Ch. Del AG RAVE, éditeur.)

Si nous n'avons pas de syllabes brèves ou longues, nous avons du moins l'accent tonique, c'est-à-dire une syllabe qui, dans un mot, se distingue des autres par l'intensité particulière avec laquelle elle arrive à l'oreille: cette syllabe est accentuée. On peut donner une règle sûre de l'accent tonique en français: dans tous les mots qui ne se terminent pas par une syllabe muette, l'accent tonique est sur cette dernière syllabe : liberT'^'; et quand la syllabe finale du mot contient un e muet, est muette, Taccent tonique est sur l'avant-dernière syllabe :/^£'ve, ado-R^ble.

Ajoutons que dans le corps d'un mot il n'y a jamais de syllabe muette, contrairement à l'habitude qu'avaient nos poètes anciens de la faire compter. En effet, dans dé-ploi-e-ment, par exemple, il n'y a que trois syllabes, dé-ploîment, à tel point que, orthographiquement même, il est permis de supprimer cet e muet inutile, et l'on écrit dép/oiment, gaîmQnt.

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