ELEGIE
« L'élégie est l'expression de la tristesse et de la mélancolie. Chez les anciens, elle exprimait seulement les peines d'un cœur souffrant; chez
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les modernes, elle chante Tamour heureux; elle pénètre même plus avant et va chercher ses' peintures dans les espérances, dans les aspirations de l'homme vers l'infini. » (Lamartine.)
Il faut que le cœur seul parle dans l'élégie.
(BoiLEAu, Art poétique i cli. ii.)
Mais la tendre Elégie et sa grâce touchante M'ont séduit : rElégie à la voix gémissante, Aux ris mêlés de pleurs, aux longs cheveux épars, Belle^ levant au ciel ses humides regards.
(A. C H EN 1ER, Elégies^ xxx.)
Après Ronsard et Desportes, de Malherbe jusqu'à la fin du xviii» siècle, La Fontaine seul nous a donné une véritable élégie, celle des Nymphes de Vaux. N'oublions pas Millevoye avec La Chute des Feuilles et Le Poète mourant; mentionnons Parny; et nous voici à André Chénier avec Le Jeune Malade, La Jeune Captive, La Mère, La Lampe, ti tant d'autres chefsd'œuvre.
La jeune Tarentine.
Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine : Là. rhymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée.
Et l'or dont au festin ses bras seraient parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles, L'enveloppe : étonnée et loin des matelots, Elle tombe, elle crie, elle est au sciu des Ilots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine ! Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L'élèvent au-dessus des demeures humides, Le portent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement-.
Et de loin, à grand cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
« Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée; Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée ; L'or autour de tes bras n'a point serré de nœuds; Les doux parfums n*ont point coulé sur tes cheveux. »
(André Chenier, Eglogxie%.)
L*Élégie, de nos jours, a reparu avec une ampleur lyrique qu'elle n'avait jamais eue auparavant. Alfred de Vigny écrivait Eloa^ un chef-d'œuvre élégiaque; V. Hugo était encore le maître dans ses Feuilles d'Automney dans ses pièces sur les enfants, dans ses consolations aux mères; Alfred de Musset nous faisait pleurer avec ses Nuits; Hégésippe Moreau, qui a tant souffert et dont le souvenir est digne d'être rappelé, nous attendrissait^ussi avec son élégie
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de la VouI:j[ie; Alfred des Essarts, un contemporain, possède surtout cette note émue de Téiégie mélancolique et résignée.
Lucie.
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J*aime son feuillage éploré ;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle,
Elle penchait la tête, et sur son clavecin
Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main .
Ce n'était qu'un murmure : (Sti eût dit les coups d'aile
D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux
Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Nous écoutions la nuit; la croisée entr' ou verte
Laissait venir à nous les parfums du printemps ;
Les vents étaient muets; la plaine était déserte ;
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans. . .
La lune, se levant dans un ciel sans nnage, D'un long réseau d'argent tout à coup l'inonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image; Son sourire semblait d'un ange : elle chanta.
Fille de la douleur, Harmonie ! Harmonie!
Langue que pour l'amour inventa le génie 1
Qui nous vins d'Italie,^et qui lui vins des cieuxl
DE VERSIFICATION FRANÇAISE l5l
Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux ! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins^ nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des boisl
Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. Elle appuya sur moi sa tête appesantie.
Sentais-tu dans ton cœur Desdemona gémir, Pauvre enfant? Tu pleurais ; sur ta bouche adorée Tu laissas tristement mes lèvres se poser, Et' ce fut ta douleur qui reçut mon baiser.
Telle je t'embrassai, froide et décolorée, Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau. Telle, ô ma chaste fleur 1 tu t'es évanouie.
Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie, Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.
Mes chers amis, quand je mourrai^ Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré; La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai.
(A. DE Musset, Poésies nouvelles,)