‹ Traite de versification françaiseChapitre 45 sur 51 · ÏAMBES · texte numérisé non relu

ÏAMBES

Nous rattachons à la satire les iambes, qui, par un sens dérivé, sont arrivés à représenter chez nous la forme par excellence d'une pièce satirique. Les iambes consistent dans une série de deux vers accouplés constamment de la même manière, le premier comptant douze syllabes, le second huit syllabes. Cette signification particulière de vers satirique leur vient de ce que le poète grec satirique Archiloque s'était servi, dans son attaque contre Lycambe, de vers iambiques; or l'iambe était un vers à mesure spéciale chez les Grecs et les Latins, qui consistait en une syllabe brève suivie'd*une syllabe longue; et ces mesures répétées, ces pieds formaient la base du vers iambique.

Voilà donc le sens propre. Nous ne devons, dans la poésie française, que nous attacher au sens figuré. Il ne faut pas considérer deux couples de vers iambiques comme une strophe, et croire, par suite, qu'une pièce iambique pourrait se diviser en plusieurs strophes de quatre vers. Tous les quatre vers, le rythme satisfait complètement Poreille, mais le sens n'a pas du tout besoin de suivre la fin de la période rythmique et peut s'arrêter en deçà comme au delà. André Chénier fut, en France, le véritable créateur des iambes; mais ce mot rappelle d'une manière inoubliable Auguste Barbier, qui, par ses magnifiques ïambes^ est arrivé d'un seul coup à la gloire, La Curée^ Le Lion, Uldole, Quatre-vingt-treize.

Voici d'abord un exemple d'iambes, où le sens s'arrête avec la période rythmique :

O Corse à cheveux plats! que ta France «itait belle

Au grand soleil de Messidor 1 C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois, Mais fière, et d'un pied fort heurtant le sol antique.

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager ; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Et le harnais de l'étranger ; Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde.

L'œil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets dressée, elle eff^rayait le monde

Du bruit de son hennissement.

DE VERSIFICATION FRANÇAISE lyS

Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,

Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, tu pris sa chevelure,

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants.

Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre

Et des combats pour passe-temps :

Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,

Toujours l'air, toujours le travail, Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,

Toujours du sang jusqu'au poitrail.

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,

Broya les générations ; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,

Sur le ventre des nations ; Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière.

D'aller sans user son chemin, De pétrir l'univers, et comme une poussière

De soulever le genre humain.

Les jarrets épuisés, haletante et sans force.

Près de fléchir à chaque^as.

Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoutas pas 1 Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse ;

Pour étouffer ses cris ardents, '

Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,

De fureur tu brisas ses dents ] Elle se releva ; mais un jour de bataille.

Ne pouvant plus mordre ses freins.

Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille

Et du coup te cassa les reins.

(A. BxRïiiKR^ ïambes: L'Idole, D en tu, éditeur.)

Voici un autre exemple d'iambes, mais où le sens et la période rythmique ne concordent point :

Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!...

Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux! — Non, non, puissé-je vivre!

Ma vie importe à la vertu.

Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage.

Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage,

Brillant d'un généreux orgueil.

S'il est écrit aux cicux que jamais une épée

N'étinceilera dans mes mains:

Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée

Peut encor servir les humains.

Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,

Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,

Et si les infâmes progrès.

Si la risée atroce, ou, plus atroce injure,

L'encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos cœurs d'une longue blessure,

Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.

Mourir sans vider mon^carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de lois, Ces vers cadavéreux de la France asservie,

Égorgée ! O mon cher trésor, O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie.

Par vous seuls je respire encor :

Comme la poix brûlante agitée en ses veines

Ressuscite un flambeau mourant.

Je souffre; mais*je vis. Par vous, loin de mes peines.

D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,

L'invincible dent du chagrin.

Mes amis opprimés, du menteur homicide

Les succès, le sceptre d'airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,

L'opprobre de subir sa loi, Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine

DE VERSIFICATION FRANÇAISE Ijb

Dirigé mon poignard. Mais quoi !

Nul ne resterait donc pour attendrir Tliistoire

Sur tant de justes massacrés !

Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire!

Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance!

Pour descendre jusqu'aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance

Déjà levé sur ces pervers !

Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ! . . .

Allons, étouffe tes clameurs ; Souffre, ô cœur gros de haine,- affamé de justice.

Toi, vertu, pleure si je meurs.

(A. Chénier, ïambes, x. )

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