‹ Traite de versification françaiseChapitre 8 sur 51 · RÈGLES SUR LA RIME · texte numérisé non relu

RÈGLES SUR LA RIME

Les mots, pour rimer entre eux, n'ont pas besoin d'une orthographe absolument similaire, car les vers sont -destinés plus à être dits qu'à être lus, et ne s'adressent pas aux yeux, mais aux oreilles; or, si la ressemblance orthographique satisfait la vue, elle peut ne pas satisfaire l'ouïe. Si l'oreille perçoit un son identique, elle s'occupe peu de la dissemblance orthographique. Ceci est la règle générale. Dans ces vers cités par Larousse {Dictionn. universel, t. VII):

C'était le chevalier au poing fort, au cœur fier; Loyal, il n'avait pu jamais se défier.

l'oreille n'est pas satisfaite, ^malgré l'identité orthographique de la finale fier; la rime est donc mauvaise.

La rime est bonne, au contraire, malgré la dissemblance orthographique, si l'assonance est semblable:

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque, et l'autre sa charrue ? Seules, durant ces nuits où Torage est yainqueur, Vos veuves aux fronrs blancs, lasses de vous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur cœur!

Et quand la tombe enfin a fermé eur paupière^

Rien ne sait plus vos noms, pas même une lnumb\e pierre

Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond.

Pas même un saule vert qui s'effeuille à Vautomne,

Pas même la chanson naïve et monotone

Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont,

(V. H u G o, Les Rayons et les Ombres :

Oceano nox. Â. Le m erre, édi eur.)

Disparue et charrue, vsLÎnqueur et cœur, pierre et pzupière , répond et pont, Automne et raonotone, malgré leur dissemblance orthographique, sont des rimes excellentes.

Comme on le voit, la rime çst meilleure que celle qui existe entre écumcr et mer dans ces vers :

Nous voyions les vagues humides, Comme des cavales numides, Se dresser, hennir, écumer; L'éclair, rougissant chaque lame, Mettait des crinières de flamme A tous ces coursiers de la mer!

(V. Hugo, Les Feuilles d'automne : A A/, de Lamartine.)

Contre les règles musicales de l'oreille, on a fait rimer des mots qui n*ont pas l'identité de la voyelle , où l'une est brève, l'autre longue, dme, femme; grâce, embrasse; etc. On a fait rimer aussi certains mots, soit communs, soit propres, qui n'ont, même parfois qu'une ressemblance orthographique fort petite, et par suite ne peuvent donner satisfaction ni à la vue, ni à l'ouie; il faut signaler le fait, sans oser prononcer le mot de faute, puisque le poète parfait, le maître vénéré, V. Hugo, a plus d'une fois écrit des rimes de cette espèce: .

Au quatrième jour, sans force, contre terre,

Gaddo tombe à mes pieds en murmurant: « Mon père.

Tu ne viendras donc pas au secours de ton Jils! •

Il meurt, et, comme ici tu me vois, j'ai de même Vu de mes yeux tomber, de ce jour au sixième, Les trois Tun après l'autre ; et puis plus- rien ne ris.

(L. Ratisbonne, L Enfer y traduction de Dante. M. LÉvy, éditeur.)

Pâle Alighieri, toi, frère de Cynégire, O sévères témoins, ô justiciers égauXt Penchés, Tun sur Florence et l'autre sur Argos!

(V. Hugo, L'Année terrible: Octobre^ ii.

A. Lemerre, éditeur.)

Et quand la Walkyrie, ailée et frissonnante,

Traversait l'ombre, Hermann chez vous, chez nous Bren»u5,

Voyaient la même étoile entre ses deux seins mis.

On copie en rapine, en fraude, en brigandage,

Les Bédouins à l'œil louche, et les Baskirs CAtnards ;

Et Schinderbannes met le faux nez du dieu Mars.

(V. Hugo, L Année terrible: Décembre ^m^v.)

Quoi ! hauteur de nos tours, splendeur de nos pa/ai^, Napoléon*, César, Mahomet, Péric/^5, Rien qui ne tombe et ne s'efface 1

(V. Hugo, Les Feuilles d' automne ^ iv.

Le linge orné de fleurs fut couvert pour tout mets D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.

(La Fontaine, Poèmes: Philémon et Baucis.

A. LemerrEj éditeur.)

Il forgeait cette trame irrésistible et fine Autant que d'Arachné les pièges inconnue, Et dans ce fer mobile emprisonnait Yénus.

(A. Chénier, Poésies complètes A. Lemerre, éditeur.)

En supposant que l'on prononce fivgo, on ne prononce jamais Géré, Véni/, pas plusque mttsse pour rimer avec Cérès, ou inconnusse pour rimer avec Wénus; on dit Mars, et non Mar, et on ne dira point camardse. La rime n'existe donc pas ici pour l'oreille.

Cependant il ne faut pas faire rimer un mot

terminé par un rqui ne se prononce pas, avec un mot terminé par un e ouvert ou par un e suivi d'un ;f ; par exemple les mots ami//é, pitié, avec ak/er, entier, ou ceux-ci avec chanf /^f , achef zef .

Un mot ne peut rimer avec lui-même, ni avec ses composés; mais les mots qui, identiques par Torlhographe, sont différents par le sens, riment très bien entre eux :

Lève-toi! C'est assez pleurer sur ce qui tombe; La lyre doit savoir prédire et consoler; Quand l'esprit te conduit sur le bord d'une tombe ^ De vie et d'avenir c'est pour nous y parler.

(V. DE Laprade, Odes et Poèmes ; La Mort d'un chêne. A. Lemerre, éditeur.)

Le nom grandit quand IMiomme tombe; Jamais rien de tel n'avait lui.

Calme, il écoutait dans sa tombe La terre qui parlait de lui,

(V. Hugo, Les Châtiments : L'Expiation^ v.)

Toi qui dans tes beautés, jeune, m'appris à lire, A toi mes chants ! à toi mes hymnes et ma lyrCj O terre où je naquis.! 6 terre du soleil!

(A. Lacaussade, Poèmes et Paysages:

A l'île natale.)

Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe j Et se relève roi.

(V. Hugo, Les Orientales : Ma\eppa.)

Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces, Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs jpas. Parlant chacun leur langue et ne s'entendant^^zs.

(V. Hugo, Les Orientales.)

La conséquence de cette dernière règle est que le je enclitique ne formant qu'un corps avec le mot qui le précède, ne pourra rimer avec un autre mot dont il sera aussi l'enclitique ; mais il rimera avec tout autre mot dont la dernière syllabe précédant l'enclitique aura une assonance semblable :

Ils aiment l'épouvante ; il leur faut le prodige.

— « Je n'ai pas d'éléphant sous la main, répondis-je.

Veux-tu quelque autre chose ? O Jeanne, on te le doit. »

(V. Hugo, L'Art d'être Grand-Père: La Lune^ i.)

Toute autre enclitique en e muet, »i«, te, ne, se, le, etc., ne peut servir de rime; et le vers qui contient une telle rime est faux, l'enclitique ne pouvant être considérée comme rime masculine, et surtout comme rime suffisante :

Une ourse mit au monde uu ours hideux, horrible. La mère soupirait : « O laideur impossible !

Il n'a pas forme d'ours! Hélas! Quel fils! mon Dieu! » Un butor qui passait lui dit : « Etranglez/e. »

(L. R A T I s B o N N E, Comédie enfantine, M. LÉVY, éditeur.)

Sont considérés aussi comme rimes les monosyllabes dont la différence orthographique peu sensible laisse arriver à l'oreille un son identique :

Une âme immense en nous respire,

Elle soulève notre sein ;

Sous l'aquilon, sous le zépbyre.

Nous sommes la plus vaste lyre

Qui chante un hymne au trois fois Saint,

(J. AuTRAN, Poèmes de la Mer.

M, LÉvy, éditeur.)

Que de fois, contemplant cet amas de maisons, Qu*étreignent nos remparts couronnés de gazons, Et ces faubourgs baissants que la ville, trop pleine^ Pour ses enfants nouveaux élève dans la jt^/a/ne, .. . J'ai pensé...

... que des murs, plus forts que ces murs mitoyens, Séparaient ici-bas les cœurs des citoyens!

(Ch. Poncy, Sur les toits. Société de l'industrie FRATERNELLE.)

Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine!

Comme une onde qui bout dans une urne 4rop pleine. Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres bataillons... La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge, Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge, Gouffre où les régiments comme des pans de murs Tombaient, ou se couchaient comme des épis mûrs,

(V. Hugo, Les Châtiments : L'Expiation, 1 1.)

Riment aussi entre eux les mots à son identique par composition :

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient. En un clin (fœil, Comme s'envole au vent une paille enflammée, S'évanouit ce bruit qui fut la Grande Armée.

(V. Hugo, Les Clidtiments : L'Expiation^ ii.)

Entre un incendie et la peste Un monstre est assis, plus funeste, Plus détesté que tous les deux.

Le despotisme, esclave et de lui-même et d'eux,

(P. -A. Lebrun, Epigrammes* Didier et C«, éditeur.)

La pauvre fleur disait au papillon céleste :

• Ne fuis pas!

Vois comme nos destins sont différents : Je reste, Tu t'en vas!

Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes

Et loin d'eux, Et nous nous ressemblons, et l'on dit que nous sommes

Fleurs tous deux. •

{V. Hugo, Les Chants du crépuscule, xxvii.

A. Le MER RE, éditeur.)

Il existe certains noms communs qui ne peuvent trouver place à la fin d'un vers, par suite de Tabsence d'un mot à semblable assonance et faisant rime. Ces mots, peu nombreux, doivent être connus. En voici la liste alphabétique (quelques-uns cependant peuvent encore trouver une rime dans certains noms propres, tels que golfe avec kdolphe ; algue avec fort Lamalgue; Sinople avec Constantiwo/?/^; ou avec des mots singuliers et peu poétiques, tels que oncle avec furoncle; Tadjectif simple avec le substsintU simple ; saufsLVQC le vieux mot nauf) :

Algue

Hurle

Sauf

Bigle

Isthme

Sceptre

Bulbe

Legs

Sépulcre

Camphre

Mars

Soif

Dextre

Meurtre

Solde

Docte

Monstre

Sourdre

Dogme

Naphte

Sylphe

Enfle

Ourle

Tertre

Epargne

Pampre

Trinque

Fenouil

Perdre

Triomphe

Fisc

Peuple

Tuf

Fourche

Poivre

Turc

Froide

Pourpre

Usurpe

Giroae

Propre

Humble

Quinze

HISTOIRE DE LA RIME DE l'alternance DES RIMES

C'est le XVII» siècle qui a fixé d'une manière définitive l'alternance régulière des rimes masculines et féminines.

Dans les commencements de la poésie française, dans les chansons de gestes, on aimait les vers à rime semblable, et il n'est pas rare de trouver de quinze jusqu'à cinquante vers terminés par une même rime, soit masculine soit féminine :

La bataille est merveilluse e pesant,

Mult ben i fiert Oliver e RoWanty

Li arcevesques plus de mil colps i rent,

Li. xiL pers ne s'en targent nien^,

E li Franceis fièrent camnnement .

Moerent païen à millers e à cen^ ;

Ki ne s'en fuit de mort n'i ad guarew/,

Voeillet o nun, tut i laisset sun tens.

Franceis i perdent lor meillors guarnem^/i^,

Ne reverrunt lor pères ne parenç.

Ne Carlemagne ki as porz les aient.

En France en ad mult merveillus turme/ï/,

Orez i ad de tuneire e de venf,

Pluie e gresilz desmesuréem^»^,

Chiedent i fuildres e menut e suvent;

E terremoete ço i ad veirement

De seint Michel del Péril josqu'as Se/nç,

De Besençun tresqu'as ;')orz de Gaitsajid^

Nen ad recet dunt li murs ne crave»^ ;

Cuntre midi ténèbres i ad gr^n^,

N*i ad clartet se li cels nen i (ent.

Hume ne l'veit ki mult ne s'espaen^ ; Dient plusor : « C'est li definemen^, La fin del secle ki nus est en présent. »

Il ne le sevent ne dient veir nient :

C'est li granz doel por la mort de J^ollaw/.

{La Chanson de Roland^ ex. A. Le m erre, éditeur.)

Traduction : « La bataille est merveilleuse et pénible. Olivier et Rolland y frappent moult bien. L'archevêque y rend plus de mille coups. Les douze pairs ne sont point en retard, et les Français frappent tous d'accord. Les païens meurent à milliers et à cents. A moins que de s*enfuir, nul n'échappe à la mort. Qu'ils le veuillent ou non, tous y laissent la vie. Les Français y perdent tout leur meilleur butin; ils ne reverront ni pères, ni parents, ni Charlemagne qui les attend aux défilés. En France, en est un merveilleux tourment; tonnerre et vent s'y font à cette heure entendre, pluie et grésil y tombent démesurément, foudres y tombent et menu et souvent. Il y a vraiment un tremblement de terre de Saint-Michel-du-Péril jusqu'à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsant! Il n'est logis dont les murs ne crèvent. Vers le midi, il y a de grandes ténèbres; il n'y fait clair que si le ciel se fend. Nul ne le voit qui ne s'épouvante beaucoup. Plusieurs disent : « C'est la fin, la fin du siècle présent! » Ils ne le savent, et ne disent pas la vérité : c'est la grande douleur pour la mort de Rolland. » (Ch. Gidel, Histoire de la Littérature française,)

On trouve encore des exemples pareils dans des poètes postérieurs. Ainsi dans Colin Muset :

En mai quant H rossignole/ Chantent cler au ^ert buissone^ Lors m'estuet* faire un flajole/; Si le ferai d'un saucele/ &.

Qu'il m'estuet d'amour flajoler Et chapelet de Hors porter, Por moi déduire et déporter ; Qu'adès ne doit-on pas muser...

La damoisèle au chief blonde/ Me tient tout gai et cointele/, En tele joie le cuer met Qu'il ne me sovient de mon de/.

Honis soit qui por endeter Laira bone vie à mener!

Adès la voit on eschaper, A quel chief que doie torner.

L'on m'apele Colin Muse/ :

J'ai mangié maint bon chapone/, Mainte haste et maint gastele/, En vergier et en praele/.

Et quant je puis hoste trover Qui vuet acroire3 et bien prester, Adont me prens à séjorner Selon la blondete au vis 4 cler.

(Colin Muset, Histoire lit ter a ire de la France, t. XXIII.)

l.Il nu plaii,

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