‹ Traite de versification françaiseChapitre 7 sur 51 · VERS SANS LA CONSONNE D*APPU · texte numérisé non relu

VERS SANS LA CONSONNE D*APPU

(xvi« siècle) La Cigale,

Ha, que nous t'estimons heureuse, Gentille cigalle amoureuse!

Car aussitost que tu as beu Dessus les arbrisseaux un peu De la rosée^ aussi contente Qu*est une princesse puissante, Tu fais de ta doucette voix Tressaillir les monts et les bois.

Tout ce qu'apporte la campagne, Tout ce qu'apporte la montagne, Est de ton propre ; au laboureur Tu plais sur tout ; car son labeur N'offenses, ny portes dommage N'a luy, ny à son labourage.

(Remy Belleau, La Pléiade française , A. L E M E R R E^ éditeur.)

(xviii« siècle) L'Immortalité de l'dme.

Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle; C'est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle. Eh! d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment, Cfi dégoût des faux biens, cette horreur du néant? Vers des siècles sans fin je sens que tu m'entraînes; Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes... La Fortune y domine, et tout y suit son char. Ce globe infortuné fut formé pour César.

DE VERSIFICATION FRANÇAISE 3l

Hâtons-nous de sortir d'une prison funeste!

Je te verrai sans ombre, ô vérité céleste !

Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil. Cette vie est un songe, et la mort un réveil.

(Voltaire.)

VERS AVEC LA CONSONNE d'aPPUI

(xix« siècle) La tête du Comte,

Les chandeliers de fer flambent jusqu'au plaFond Oii, massive, reluit la poutre transversale.

On entend crépiter la résine qui Fond.

Hormis cela, nul bruit. Toute la gent vasSale,

Ecuyers, échansons, pages, Maures lipPus,

Se tient debout et roide autour de la grand* Salle.

Entre les escabeaux et les coffres traPus Pendent au mur, dépouille aux Sarrazins raVie, Cottes, pavois, cimiers, que les coups ont romPus.

Don Diego, sur la table abondamment ser Vie, Songe, accoudé, muet, le front contre le Poing, Pleurant sa flétrissure et l'honneur de sa Vie.

Au travers de sa barbe et le long du pourpoint

Silencieusement vont ses larmes aA/ères,

Et le vieux cavalier ne mange et ne boit Point.

Son âme, sans repos, roule mille chiA/ères :

Hauts faits anciens, désirs de vengeance, reA/ofds De tant vivre au delà des forces éphéMères.

II mâche sa fureur, comme un cheval son A/ors;

Il pense, se voyant séché par Tâge a/^ide, [A/orts.

Que dans leurs tombeaux froids bienheureux sont les

Tous ses fils ont besoin d'éperon, non de b/^ide, Hors Rui Diaz, pour laver la joue, où saigne. Là, Sous l'offense impunie, une suprême /^ide.

O jour, jour détestable où l'honneur s*envoLa ! O vertu des aïeux par cet affront souilLée!

O face que la honte avec deux mains voiLa !

Don Diego rêve ainsii prolongeant la veilLée,

Sans ouïr, dans sa peine enseveli, cimier

De rhuis aux deux battants la charnière rouilLée.

Don Rui Diaz entre. Il tient de son poing meurtf^ier Par les cheveux la tête à prunelle haGarde, Et la pose en un plat devant le vieux guer/^ier.

Le sang coule, et la nappe en est rouge. — • ReGarde !

Hausse la face, père ! Ouvre les yeux, et Vois !

Je ramène l'honneur sous ton toit que Dieu Garde.

« Père, j'ai relustré ton nom et ton pa Vois, Coupé la maie langue et bien fauché Tiv/^aie. « Le vieux dresse son front pâle et reste sans Foix.

Puis il crie : « O mon Rui, dis si la chose est v/^aie! Cache la tête sous la nappe, ô mon enFant !

Elle me change en pierre avec ses yeux d'orf/^aie.

« Couvre! car mon vieux cœur se romprait, étoufF4.nt

De joie, et ne pourrait, ô fils, te rendre g/^âce,

A toi, vengeur d'un droit que ton bras sûr déFend,

t A mon haut bout sieds-toi, cher astre de ma /?ace !

Par cette tête, sois tête et cœur de Céans,

Aussi bien que je t'aime et t'honore et t'embKasse.

• Vierge et Saints ! mieux que l'eau de tous les oCéans Ce sang noir a lavé ma vieille joue en fLamme; Plus de jeûnes, d'ennuis, ni de pleurs malSéants !

DE VERSIF ICATION FRANÇAISE 33

« C'est bien lui! Je le hais, certe, à me damner L'àme! • Rui dit : « L'honneur est sauf, et sauve la maiSon, Et j'ai crié ton nom en enfonçant ma Lame.

« Mange, père ! » ûiégo murmure une oraiSon ; Et tous deux, s'asseyant côte à côte à la Table, Graves et satisfaits, mangent la venaiSon,

Et regardent saigner la tête lamen Table.

(Le CONTE DE Lis LE, Poèmes barbares.

A. Le M ERRE, éditeur.)

La rime est encore plus parfaite et plus harmonieuse quand il y a une double consonne d'appui, ou que la consonne d*appui est précédée d'une syllabe à semblable assonance :

L'habitude est une étrangère Qui. supplante en nous la raison^ C'est une ancienne ménagère Qui s'installe dans la maison.

(Sully Prudhomme, Stances et Potrmes :

L'Habitude^ A. Lemerrb, éditeur.)

Dans maison, raison, outre la consonne d'appui s, nous avons l'assonance ai.

Dans le cas suivant, nous avons une double consonne d'appui, et par suite une assonance supplémentaire, comme précédemment :

La chanson de l'oiseau fait le cœur plus KaiLLant Et les bras plus nerveux de l'homme traFaiLLant. Il a besoin aussi d'une fleur parFuA/ée, D'un rayon de soleil ; — et le soir, la FuAfée De la soupe servie aux enfants radieux

Monte, exquise, jusqu'aux narines diLaTées,

Tandis que dédaignant les boissons freLaTées,

La mère a préparé le doux nectar des dieux,

Plus sain que le gros bleu qui donne soif et coûte.

Le bon cidre mousseux, le vin des pommes d'or!

Puis en déshabillant les petits, elle écoute

Le récit que lui fait son cher homme, la mort

D'un ami, l'accident arrivé sur la route.

Le projet du prochain dimanche... Elle s'endort,

La dernière, brisée, heureuse de son sort!

Sainte loi du travail, santé du corps, de l'âme.

Tu rends forts les enfants, tu rends chaste la femme,

Tu rends l'homme meilleur et les peuples plus grands

Par amour de la paix, haine des conquérants 1

(SlOUL.)

On peut dire aussi que la consonne d'appui est double quand dans les deux rimes deux consonnes semblables se trouvent l'une à côté de l'autre. Ainsi dans vaiLLant, travaiLLant, inconST'ant et reSZ'anc, LLy ST sont des doubles consonnes d'appui. Cependant une seule consonne d^appui suffit, la rime est excellente; et il ne faudrait pas tomber dans Texcès contraire à la pénurie que nous incriminions tout à l'heure, car, par cette exagération de la règle, les rimes ne seraient plus que des jeux de mots puérils, et les vers du domaine tout à fait fantaisiste.

Je rêve, tant Paris m'est parfois un enfer, D'une ville très calme et sans chemin de fer, Où, chez le sous-préfet, en vieux garçon Affable, Je lirais, au dessert, mon épître ou m^l fable. On se dirait tout bas, comme un mignon péché, Un quatrain très mordant que j'aurais décoché.

Là, je conserverais de vagues hypothèques.

On voudrait mon avis pour les bibliothèques ; Et j'y rétablirais, disciple consOlé, Nos maîtres, Esménard, Lebrun, ChênedOlIé.

(F. CoppÉE, Promenades et Intérieurs, xxvi.

A. Lemerre, éditeur.)

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, c/vières, On s'écrasait aux ponts pour passer les r/vières.

(V. Hugo, Les Châtiments : L'Expiation, i.

: A. Lemerre, éditeur.)

Ainsi, dans ces exemples encore, outre F, consonne d'appui, il y a la consonance a, dans affable, ma table; outre Tj consonne d'appui, il y a la consonance o dans bibliothèques, hypothèques; enfin, outre L, consonne d'appui, nous avons o encore comme assonance semblable, dans consolé, Chênedollé.

La consonne d*appui n*est pas exigible pour les mots dont les terminaisons semblables sont assez rares et qui, par elles-mêmes, forment du reste le plus souvent un son plein, net, et satisfaisant à l'oreille. Ainsi : forge, gorge; herbe, gerbe; exemple, temple; province, mince; aune, jaune; nombre, sombre; jour, amour; bloc, choc; etc., etc.

On peut ranger parmi ces rimes les mots qui cependant ont un autre mot peu usité comme rime avec consonne d'appui. Ainsi émail avec csLmail, corail avec rail, roc avec Maroc :

Oui, mon malheur irréparable, Cest de pendre aux deux éléments ; C'est d'avoir en moi, misérable, De la fange et des firmaments 1 . . .

C'est de traîner de la matière ; C'est d'être plein, moi, fils du jour^ De la terre du cimetière, Même quand je m'écrie : Amour!

(V. Hugo, Contemplations : A celle qui est voilée.

... il savait trop bien qu'ils ne s*en iraient pas De sitôt, ces damnés oppresseurs de provinces. Oh! je vois se serrer cncor ses lèvres minces; Je vois encor ses yeux ardents, son poing crispé, Alors qu'il me parlait du pays occupé.

(F. CoppÉE, Les Bijoux de la Délivrance, A. Le M ERRE, éditeur.)

La pauvre enfant ! Regardez :

La toux, par coups saccadés,

La secoue, Et la bise qui la mord Met les roses de la mort

Sur sa joue.

Les violettes sont moins Violettes que les coins

De sa lèvre^ Que le dessous de ses yeux Meurtri par les baisers bleus

De \dL fièvre.

Tousse! tousse! Encor! Tantôt On croit ouïr le marteau

D'une yor^e; Tantôt le râle plus clair Comme un clairon sonne un air

Dans sa gorge.,.

Tousse! C'est le cri perçant Du noyé lourd qui descend Sous Vicume,

DE VERSIFICATION FRANÇAISE i'J

Tousse! C'est lointain, lointain, Ainsi qu'un glas qui s'éteint Dans la brume.

(J. RiCHEPiN, La Chanson des Gueux: La Petite qui tousse. M. Dreyfous, éditeur.}

Irritable, il voulut heurter d'un brusque choc Contre cet étranger son front dur comme un roc ; Mais, ferme sur ses pieds, tel qu'une antique borne^ Le héros d'une main le saisit par la corne^ Et, sans rompre d'un pas, il lui ploya le col^ Meurtrissant ses naseaux furieux dans le sol,

(Leconte de Lisle, Poèmes antiques : Héraklès au Taureau. A. Lemerre^ éditeur.)

Là-bas, entre les rangs clair-semés des vieux aunes. Des saules contrefaits, des ormes rabougris, La rivière, ondulant sur un trisie fond gris, Traîne ses flots marneux comme des rnbdin^ jaunes.

(André Lemoyne, Les Roses d'antan : Paysage d'hiver. A. Lemerre, éditeur.)

* Tout pardonner, c'est trop ; tout donner, c'est beaucoup

Eh bien ! je donne tout et je pardonne tout

Aux petits; et votre œil sévère me contemple. —

Toute cette clémence est de mauvais exemple!

(V. Hugo, L'Art d'être Grand-Père : Grand dge et bas âge mêlés^ x. A. Lemerre, éditeur.)

La consonne d'appui peut être quelquefois dans le corps de la syllabe, de telle sorte qu'elle paraît moins distincte et moins nette; mais elle ne s'en fait pas moins sentir dans la prononciation du mot^ et l'oreille est satisfaite à Paudition du vers :

Midi I l'heure de feu 1 l'heure à la rouge haLeine ! Sur les champs embrasés pèse un air étouffant :

Le soleil darde à pic ses flammes sur la pLaine; Le ciel brûle implacable, et la terre se fend... De la plage, en mourant, l'onde argenté les sables; Au large, balancés au lent roulis deS eaux, Les navires du port, ondulant sur leurs câbles, Se bercent, endormis comme de grands oiSeaux.

(A. Lacaussade, Poèmes et Paysages: Le Bengali. Dentu, éditeur.)

Les sabres sont tirés. Tous les chevaux sont noirs;

Ils ont la flamme aux yeux et le sang aux na/^ines.

Les cuirasses d'acier qui bombent les poit/^ines

Jettent à chaque pas des éclairs aveugLants;

Et les lourds escadrons, impassibles et Lents,

Se succèdent au pas, allant de gauche à d/?oite,

Avec leurs officiers dans la distance él/?oite,

Si bien que le passant sur la route arrêté.

Cependant qu'il peut voir s'éloigner d'un côté

Des croupes de chevaux et des dos de cui/^asses,

Voit de l'autre, marchant de tout près sur leurs t/?aces,

S'avancer, alignés comme par deux niveaux,

Des casques de soldats et des fronts de chevaux...

Et plus que tous ceux-là l'enfant admire encor

Le plus jeune, qui n'a qu'une aiguillette d'or

Et marche dans les rangs ainsi qu'une recrue,

Mais qui semble toujours à la foule accou/^ue

Le plus heureux, le plus superbe et le plus beau,

Car il porte les plis somptueux du drapeau.

(Fr. Coppée, Poèmes modernes : Le Défilé.

A. Le M ERRE, éditeur.)

Ainsi, quoique moins nette et moins distincte, la consonne d'appui existe dans les mots pLaine, de5 eaux, poitiRines, aveuglants, d/^oite, ét/?oite, t/?aces, rec/?ue. •

DE VERSIFICATION FRANÇAISE Sq

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