TERCET
Je 6s maint vers, maint couplet et maint mètre,
Guidant suivir, par noble poésie ,
Le bon Pétrarque , en amours le vrai maître.
Tant me fourrai dedans tel' fantaisie,
Que bien pensoie en avoir apparence,
Gomme celui qui à gré Ta choisie , etc. le maibe.
Il n*est point vrai que pour aimer on meure; Gar je serois jà mort et mis en terre : Si grand'douleur en moi fait sa demeure 1
11 n'est point vrai qu'un amant puisse acquière (acquérir] Bien ne repos , pour peine qu'il endure; Car je serois en paix et non en guerre.
11 n'est point vrai que loyauté qui dure
Se puisse voir jamais récompensée ,
Puisqu'une m'est encore étrange et dure, saint-gelais.
Raîf et Desportes ont fait des stances semblables^ Mais d'autres fois ils ont entremêlé les rimes masculines et féminines. A cette condition , le tercet italien aurait pu rester dans notre langue. Ex. :
Après les vents, après le triste orage , Après l'hiver, qui de ravines d'eaux Avait noyé les bœufs du labourage :
Voici venir les ventelets nouveaux
Du beau printemps. Déjà dedans leur rive
Se vont serrer les éciaircis ruisseaux, baïp.
Voici un exemple où le second vers rime avec le second du tercet suivant. On y blâmera le rapprochement de deux rimes féminines différentes :
Si jamais plus ma liberté j'engage
Au faux Amour, jadis roi de mon cœur,
Que je languisse en éternel servage I
Si jamais plus son feu brûle mon âme »
Que je n'éprouve, en aimant, que rigueur,
Et que mes pleurs fassent croître ma flamme, desportbs.
Nous voyons plusieurs fois dans Rutebeuf une stance de trois vers, mais qui ne ressemble pas au tercet italien. Elle
présente deux vers de huit syllabes et un de quatre; trois rimes pareilles se suivent, et chaque consonnance nouvelle commence avec le petit vers; pour la symétrie, un grand vers est ajouté au commencement , un petit est retranché à la fin :
En l'an de rincamation , Huit jours après la nation Jésus*, qui souffrit passion,
En Tan soixante, Qu'arbre n*a feuille, oisel ne chante, Fia-je toute la rien dolente Qui de cuer m'aime, etc.
On trouve au xv" siècle un autre tercet, procédant comme ceux de Racine et de Rousseau (cités p. 220). Voici quelques vers d'une moralité intitulée : Pragmatique entre gens de court et la salle du palais :
La c<wi*t. — Le souverain en équité
Mettra partout tranquillité;
Car vouloir en a et puissance.
Le palais. — On lui dira la vérité ;
Faire n'y faut difficulté ;
Je le prends sur ma conscience*.
Tout ce dialogue est en couplets semblables. Deux de ces tercets forment notre sixain ordinaire. On cite une pièce agréable de Passerat, où les rimes sont redoublées :
J'ai perdu ma tourterelle :
Est-ce point elle que j'oy?
Je veux aller après elle.
— Tu regrettes ta femelle.
Hélas 1 aussi fais-je moi : < J'ai perdu ma tourterelle.
4. Après la naissance de Jésus. — Voyez k la page suivante un quatrain dispose de la même façon.
î. Cette pièce est de Henri Baude (1470) , poète de mérite, que mon frère a heurensement Uré de Toubli [Bibliothèque de V École des Chartes, t V, p. 117, 2* série).
NOTE 38 (page 227).
l"" Il existe on ancien genre de poésie qui fut fort en togue jusqu'à Marot : c'étaient des récits appelés diets ou dietiés, pour lesquels on employait d'ordinaire une stance de quatre alexandrins monorimes. Nous la trouvons déjà dans Rutebeuf:
Êvangéliste, apôtre , martyr et confesseur, For Dieu je t'offrirai de la mort le presseur. Or vous, y gardez bien, qui êtes successeur, Qu'on n'a pas paradis sans martyre phiseor.
Ce genre remplit presque tout le Nouveau recueil de M. Jubinal. Je le vois encore une fois dans Coqi/iliart (1463):
Grâce, langage , honneur et tribulation Vous dois rendre en la fin de ma translation , Jésus, vrai Rédempteur d'humaine nation, Largiteur de salut et consolation.
2"" Une autre stance , qui était la plus commune à la fin du xvi« siècle, procédait par trois décasyllabes, suivis d'un vers de deux pieds ^ Elle commençait par trois rimes pareilles , puis venait une succession non interrompue de quatre vers monorimes :
S'ébahit-on si je suis épi orée?
S'ébahit-on si suis décolorée, Voyant celui qui m'a tant honorée Être à la mort?
0 Seigneur Dieu, tire son pied du bord D'obscure tombe; ou bien, pour mon support, Âvecques lui fais-moi passer le port Du mortel fleuve.
Donne à tous deux en un jour tombe neuve , A celle fin qu'en deux morti ne s'émeuve
I. Nous avons JTu à la page précédente un tercet qui a de Tanalogie avec ce quatrain.
Qu'un deuil funèbre , et que France n'épreuve Deuil après deuil, maeot.
Cette stance, qu'on trouve dans Alain Chartier, Cbrisline, Martin Lefranc, Meschinot, Crétin, Le Maire, J. Marot^ s'est conservée jusqu'à Baïf. Elle ne pouvait être tolérée que lorsque le sentiment de l'harmonie n'existait pas encore. La première stance ne ressemblait pas aux autres , et nécessairement la dernière en différait aussi. Ensuite le système des quatre rimes pareilles commençait par un petit vers et à la fin d'une stance. L'analogie des rimes conduisait, d'une manière presque inévitable, à l'enjambement d'une strophe à l'autre.
3"* Je vois dans Garnier une strophe à peu près semblable, mais rendue harmonieuse :
Nous te pleurons, lamentable cité.
Qui eus jadis tant de prospérité; Et maintenant, pleine d'adversité, Gis abattue.
Las! au besoin tu aurais eu toujours La main de Dieu levée à ton secours, Qui maintenant de remparts et de tours T'a dévêtue.
4" Le même poète alterne ainsi des octosyllabes et des vers de quatre syllabes :
Comment veut-on que maintenant,
Si désolées.
Nous allions la flûte entonnant
Dans ces vallées?
Que le luth , touché de nos doigts ,
Et la cithare Fassent résonner de leurs voix
Un ciel barbare?
5* Vers de sept syllabes et vers de quatre :
Bien plus tes yeux m'ont épris.
Qui de leur flamme Éblouissant mes esprits.
Brûlent mon âme. baïf.