‹ Traité de versification française où sont exposées les variations de l'accent tonique dans les vers françaisChapitre 76 sur 243 · I. U Harpe (t. VUI , p. 1S · texte numérisé non relu

I. U Harpe (t. VUI , p. 1S

S. La pluie.

La Harpe a loué ce vers de Ronsard ^ sur la Fortune:

Elle allaite un chacun d'espérance; et pourtant, Sans être contenté, chacun s'en va content.

(( Ce mot d'espérance, formant césure au cinquième pied f coupe le vers de manière à produire une suspension qui a un effet analogue à Tidée de Tespé-

rance *. »

Remarque. La coupe sur la neuvième syllabe i par cela même qu elle a quelque chose d'étrange, doit être réservée pour produire des effets i ainsi qu'on Ta vu dans les exemples précédents. Mais elle devient blâmable quand elle est sans intention ^ ou que Tintention est manquée : elle se réduit alors à une sorte d'enjambement du premier hémistiche sur le second.

On trouve ce défaut dans les deux exemples suivants :

Il prie encore , il prie ; et d'un nuage immense

Son œil épouvanté voit les flancs épaissis

S'élargir, s'allonger sur les monts obscurcis,

Descendre en tourbillons dans la plaine *, et s^étendre. rougheb.

Dieu les &t donc aussi plus heureux? Quelle erreur! delillk.

Plus rarement le vers est coupé après la huitième ou la dixième syllabe.

i. 11 ajoute : c Ronsard a connu aussi Tusage des phrases d'opposition et d'interposition , autre espèce de variété dans le rhythmc. Il dit , en parlant du siècle d'or :

Les champs n'étoient bornés , et la terre commune, Sans semer ni planter, bonne mère, apporloii Le fruit qui de soi-même heureusement sorioit.

« Bonne mère, placé là par interposition, est d*un effet agréable. *•

2. « Cette affectaUon de placer une césure au quatrième pied, sur des mots aussi insignifiants que dans la plaine, est le dernier degré de Tigiiorance et du mauvais goût. » (La Harpe , t. Vlll , p. 1 16. }

HARMONIE I11ITATI\E. I6d

GOUPB APRÀ8 LA HUITIÈMB SYLLABE.

Désarmé, je recule, et rentre ; alors Orphise

De sa frayeur mortelle aucunement remise, etc. corn.

L'Âttique est votre bien. Je pars, et vais pour vous

Réunir tous les vœux partagés entre nous. bac.

Et périssez du moins en roi, s'il faut périr...

Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner. id.

Il prend à tous les mains , il meurt. Et les trois frères

Trouvent un bien fort grand , mais fort mêlé d'affaires, la font.

Déjà l'obscure nuit fuyait, et le destin

Sur eux tenait encor le succès incertain, bouchbb.

La Harpe cite avec éloge le passage suivant de ce dernier poëte :

Mais trop souvent la neige, arrachée à la cime, Roule en bloc bondissant, court d'abtmeen abîme, Gronde comme un tonnerre , et grossissant toujours , A travers les rochers fracassés de son cours, Tombe dans les volcans, 8*y brise, et descampapes Remonte en brume épaisse au sommet des montagnes.

(c C'est ici , dit-il , que les vers sont bien coupés et les césures bien entendues. Voilà comme on peut varier le rbythme suivant les bons principes de Tart. »

COUPE APBÈII LA DIXIÈMB SYLLABE.

Ce soupir redoublé... — N'achevez point : allez;

Je vous obéirai plus que vous ne voulez, cobn.

Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille.

Elle lui dit adieu , prend sa volée, et rit

De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit, la font.

Vos tombeaux se rouvraient; c'en était fait; Tarquin

Rentrait, dès celte nuit, la vengeance à la main. volt.

Les animaux ont fui , l'homme éperdu frissonne ;

L'univers ébranlé s'épouvante,». Le dieu '

D'un bras étincelant dardant un trait de feu , etc. dblille.

4. L'auteur Justifie ainsi cette hardiesse : « Pour peu qu'on sott sensible à la belle poésie, oo sent l'effet de cette cadence suspendue {Per gentes

S 6. HAEMONIB IMITATIVB BAsiri.TANT DBS BRIAMBnUDfTB, DSfl RBIBTS.

V enjambement feporte dans un ten un ou plusieurs mots qui sont le complément grammatical du vers précédent. Nous avons déjà vu , dans le chapitre précédent, des coupes suspendant le sens dans le oorps du premier hémistiche ; mais c'étaient de petits membres de phrase isolés, ayant leur sujet; tandis que Tenjambement rejette dans le vers suivant une partie même de la proposition.

Employé avec art , Tenjambement est une des ressources deTharmonie imitative^

Les grands poëtes du siècle de Louis XIV en ont rarement fait usage. Boileau, dont la versification est si riche en effets imitatifs de tout genre f n'en présente qu'un petit nombre, et encore sont-ils trèsadoucis. La raison en est , je pense , qu'il voyait dans l'enjambement une plaie dont la poésie n'était pas encore bien guérie , et le sévère réformateur du Parnasse ne voulait pas contribuer au mal , même par une hardiesse légitime. Racine n'avait guère l'occasion de chercher les effets résultant de l'enjambement; car ils appartiennent presque exclusivement à la poésie descriptive.

humilis straeit paver). J'ai osé passer, pour la rendre, sur la règle de l'hémistiche \ Je crois que c'est dans ces occasions que les llcelices sont permises. »*

Mais quand la même coupe est sans but et sans effet, eUe doit être condamnée. On fera ce reproche au vers suivant :

C'est que l'homme n'est |)a8 un insecte. Dis -moi, etc. delille.

I. c L'enjambement, dit La Harpe, doit produire des beautés. 11 est vicieux, à moins qu'il n'ait un dessein bien marqué et bien rempli. » Et ailleurs ; « Toujours atec cette condifloo IndfspénsiMe, que Tenjambenfent âtnn ttn effet , et un effet sensible. >

HÀRMONIB IMITATIYE. 171

Comme noua rayons fait pour les coupes i nous classerons les enjambements diaprés le nombre des syllabes rejetées.

BNiAMBBlIBNT D'UNB 8TLLABC.

Viens, descends, arme-toi; que ta foudre enflammée

Frappe, écrase à nos yeux leur sacrilège armée, volt.

Quelquefois l'un d'entre eux , vaincu du poids des grains

Qu'il tratneen haletant aux greniers souterrains,

Tombe, et tout épuisé de force et de constance, etc. roughbr.

Du rosier épineux ia tige printanière

S* ouvre, et laisse échapper sa feuille pritonnière«..

Sur les pas du semeur la herse lentement

Rampe, et, brisant la glèbe, en couvre le froment, id.

Comme on le voit dans ces exemples, et comme on le verra dans les suivants , Tenjambement consiste dans un verbe; il est ordinairement adouci par la conjonction et, qui le suit immédiatement.

BNlAMBEMtNT DB DKtX STLLABBS*.

Des chantres désormais la brigade timide S'écarte, et du palais regagne le chemin, boil. Le chanoine, surpris de la foudre mortelle. Se dresse, et lève en vain une tête rebelle, id.

Racine 9 dans les Plaideurs, peint d*une manière expressive l'action d'un homme qui reprend sa respiration :

Et concluez. — Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre.

4. Quoique les vieux poètes n'aient pas connu, en général, tous ces effets délicats, et qu'en particulier ils aient fait un usage peu discret de l'enjambément, cependant voici deux exemples de Régnier dans lescfuels 11 serait dilfielle de méconnaître une intention heureuse :

Dieu, qui forma dans soi de toat temps l'univers, Parla; quand à sa toIx un mélange diveri. . . Toutes deux, comme un trait de qui l'on perd là irace, S'envolent, oe laissant qu'un regret à leur ]»lao9.

Nous allons retrouver ici le traducteur des Géor-

(figues* :

Un Qot au loin blanchit, s'allonge, s'enfle et gronde;

Soudain le mont liquide, élevé dans les airs,

Retombe : un noir limon bouillonne sur les mers, delillb.

II marche, et près de lui le peuple entier des mers

Bondit, et fait au loin jaillir les flots amers...

Plus vigoureux enfin le bataillon volant

S'élance, aussi pressé que ces gouttes nombreuses, etc. id^

Roucher prodigue renjambement; mais il réussit de temps en temps à en tirer bon parti :

Et que le jeune épi sur un tuyau plus ferme

S*élève, et brise enfin le réseau qui renferme...

Nos vœux sont exaucés : le sceptre de la nuit

A peine autour de nous a fait taire le bruit ,

Une noire vapeur dans les airs répandue

S'abaisse, et sur les champs comme un voile étendue,

Distille la fraîcheur dans leurs flancs altérés.

c( Le mot s*abaisse forme une césure et non pas une chute y et le verSi suspendu à propos avec la phrase , se relève avec elle par ces mots : et sur les champs, etc. Même observation des règles dans les vers précédents 9 s'élive, et brise enfin, etc. C'est ainsi que Ton doit procéder en vers '. »

Voici encore des exemples du même poëte :

Aux rives d'un étang la troupe fugitive

S'abat; et l'un d'entré eux, sentinelle attentive...

4. « M. Tabbé DeUUe, Tun de nos meiUeure versificateurs, parait s'être particulièrement occupé de maîtriser notre vers alexandrin par le travail des constructions et des tournures, et de lui donner un mouvement aussi diversifié qu'il soit possible. C'est là le cachet de son talent : et qui peut douter que ce travail heureux ne soit la suite natureUe d'une longue et pénible lutte contre la perfection de Virgile, le plus grand maître de l'harmonie poétique? » (La Harpe, t VUI, p. 90.)

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