S 2. VERS DE DIX SYLLABES
Le vers de dix syllabes est aussi nommé décasyllabcj pentamhtre^ ou de cinq pieds '•
I. Les auteurs du xvi* siècle rappellent aussi vers commun, à cause de Tusage presque unique qu'on en fit longtemps Cette dénomination se trouve encore dans le petit traité de Port-Royal.
Césure. — Ainsi que nous Tavons dit, ce vers a une césure obligée après la quatrième syllabe ou le second pied :
Que du Seigneur | la voix se fasse entendre... J'ai vu l*impie | adoré sur la terre, rag.
D'après les règles données pour la césure du vers de douze syllabes % et qui sont applicables à celui de dix, on trouvera que le repos est insuffisant dans les vers qui suivent :
Les forêts sont des grands princes aimées, maeot.
Pour être à tous les humains épandue...
Que tout aiUour de moi tu viens étendre...
Que lui avoit fait notre âme parjure...
De la liqueur d'HUicon toute pleine...
Vis tant de cas nouveaux * devant mes yeux, id,
première remarque. Très-anciennement on a tenté de donner à ce vers une autre césure. On Ta coupé après la cinquième syllabe , de manière à le partager en deux hémistiches égaux'. L'abbé Régnier Desmarets composa, vers Tan 1670, des vers dans ce système, dont il se croyait ou se disait l'inventeur :
Que Thomme est, Timandre, | une foible chose 1 Il s'aime pourtant, s'applaudit, s'impose; Et de tant d'orgueil son esprit est plein, Qu'il est, après tout, moins foible que vain. Farce qu'à lui seul le ciel favorable,
ii Voyez ci-dessus, page li.
1 Voyevi 1 1« fin du volume , la note 3*
8. Le Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux, etc., publié par M. Jubinal (t H , p. 377 ), offre une chanson sur ce rbythme. Elle commence ainsi :
Arrss est école de tout bico entendre. ; . Je y\s l'autre jour le ciel sus se fendre : Diei voioit d'Arras les notets apprendre. Avant TabN Régnier, Bonaventure Despériers s'était exercé dans, le même mètre*
VERS DE DIPFitBNTEB MESURES. ITf
D'un peu de raiâoa le readit capable, Il présume tout, et m vanité Ne peut concevoir rien de limité.
Ce rbythme ne manque pas d'barpdonie^ mais il e«t monotone.
Voici le jugement de Voltaire au sujet de cetta qodvelle césure :
« Dans les vers de cinq pieds ou de dix sylla^i il n'y a point d'hémistiche, quoi qu'en disent tMi| de dictionnaires; il n'y a que des césures* On ne peut couper ces vers en deux parties égales de deu^ piadf et demi :
Ainsi partagés, | boiteui et mal faits,
Ces vers languissans | ne plairaient jamais.
(c On en voulait faire autrefois de cette espèce , dans le tems qu'on cherchait l'harmonie, qu'on n'a que très-difficilement trouvée*. • Ce genre de vers français, ne pouvant jamais avoir que des hémistiches de cinq syllabes égales, et ces deux mesures étant trop courtes et trop rapprochées , il en résultait nécessairement cette uniformité ennuyeuse qu'on ne peut rompre comme dans les vers alexan^lrins... Ces vers de cinq pieds , à deux hémistiches égaux , pourraient se souffrir dans les chansons :
L'amour est un dieu | que la terre adore ; il fait DOS tourmens, | il sait les guérir : Dans un doux repos | heureux qui l'ignore; Plus heureux cent fois | qui peut le servir 1
« Mais ils ne pourraient être tolérés dans des ou* vrages de longue haleine, à cause de la cadence uniforme. »
On en trouve quelques-uQs dans Béraoger :
Prêtons bien Toreilleà ce discours-là. •. Vous savez pourquoi Ton vous exila.
Deuxième re^narque. Tout en ayant soin de terminer le second pied par un mot complet , on peut cependant varier le rhythme, en suspendant le sens dans la seconde partie du vers, de façon que ce nouveau repos soit effectivement plus fort que celui de la césure obligée ^ C'est ce que Voltaire nous enseigne encore :
(c Dans les vers de dix syllabes, la césure, sans hémistiche, est souvent en deux mesures, Tune de quatre, l'autre de six syllabes. Mais on lui donne aussi souvent une autre place , tant la variété est nécessaire :
Languissant, faible et courbé sous les maux, Tai consumé mes jours dans les travaux. Quel fut le prix de tant de soins? Tenvie : Son souffle impur empoisonne ma vie.
i( AU premier vers, la césure est après le mot faible; au deuxième, après /our^; au troisième , elle est encore plus loin, après soins; au quatrième, elle est après impur. »
Croirait-on que cette observation, que tout le monde trouvera judicieuse , ait conduit Voltaire à violer la règle fondamentale du vers de dix syllabes, qui est de terminer le second pied par un mot complet? C'est cependant ce qu'il se permet de temps en temps dans ses comédies : il commence par rhémistiche du vers alexandrin, auquel il ajoute quatre syllabes. De cette
1. Voyez les coupes variées du vers alexandrin, p. 140, 166 et suiv.
façon ^ il transpose les deux parties, et place en tête la plus longue («3 pieds, puis 2 pieds) :
Nous en sommes fort près, | et notre gloire
N'a pas le sou...
Il est si sérieux! — Si plein d'aigreur !...
Il ne repose point, car je Tentends...
Eh bien ! qu'est-ce, cousine? — Âh ! ma cousine...
Avec un jeune Turc, qui s'enfermait...
Je n'accuse personne. — Hon ! que j'enrage 1...
Vous en éles capable. — Assurément...
Vous en êtes la preuve... Ah çà, Nanine...
Qui? vous, obscure ! vous! — Quoi que je fasse...
Elle vous traite mal, mais la nature...
Vous porterez cette somme complète
De trois cents louis d'or; n'y manquez pas.
L'harmonie de tous ces vers est nulle pour notre oreille. Primitivement ce système aurait pu être admis, mais à condition d'être unique.
Enjambement. — Le vers de cinq pieds est celui que Marot, comme tout son siècle^ a employé le plus souvent. Ce poëte a consacré Tenjambement de deux pieds, ou le rejet de quatre syllabes :
J'appris aussi, allant aux pâturages,
A éviter les dangereux herbages,
Et à connoîlre et guérir plusieurs maux
Qui quelquefois gâtent les animaux
De nos pdUs ; mais par sus toutes choses.
D'autant que plus plaisent les blanches roses
Que Vaubépin, plus j'aimois à sonner
De ïa musette, et la fis résonner*, etc.