‹ Traité de versification françaiseChapitre 184 sur 212 · I . Son vrai nom était Nicolas Denisot · texte numérisé non relu

I . Son vrai nom était Nicolas Denisot

Di8 que, cherchant d'orner la Fraooe, Je pria de cour vile aocointaDoe« Mattre de l'art de bien chanter, Qui me Gt, pour l'art de muaique Réformer à la mode antique , Les vers mesurés inventer.

Mais le système ancien ne lui réussit pas mieux que le système français, et Pasquier dit avec malice : « Il fui eo « subject si mauvais parrain, que non seulement il ne fut suîtj d'aucun , mais au contraire descouragea un chacun de s; employer. »

On a vu que le distique de Jodelle n*a aucune forme de vers, et il est aussi barbare pour les Latins que pour les Français ^ En voici un autre, du comte d'AIsinois, qui n'est guère meilleur :

Vois de rechef, ô aime Vénus, Vénus aime, rechanter Ton los immortel par ce poète sacré.

«( Nous avons, disait Sibilet, des carmes mesurez à la forme des élégiaques grecs et latins, que deux excellons poètes de notre aage, Jodelle et le comte d'AIsinois, ont escritz. -

Pasquier lui-même, en 1556, par conséquent avant que Baïf changeât de manière, avait écrit des élégiaques , qu il estime être autant fluides que les latins. Voici les deux premiers d'une longue pièce :

Rien ne me plaît, sinon de le chanter et servir et orner; Rien ne te plalt mon bien , rien ne te plaît que ma mort.

Pour en finir avec le vers héroïque, nous rappellerons que le célèbre Turgot publia en 1778, sous le titre de Didon, poème, une traduction de quelques livres de VÉnéid^en vers soi-disant hexamètres. En voici un échantillon : c'est le début du IV" livre :

Déjà Didon , la superbe Didon , brûle en secret. Son cœur Nourrit le poison lent qui la consume et court de veine en veine.

I. Je renvoie aux pages judicieuses et spirituelles que M. François NVeya écrites sur les vers inesun^s . Histoire des révolutions du langage e^ France, p. 300).

L'indomptable valeur, rorigioe illustre, la beauté, L'air, le regard, la démarche, la voix du héros qui Ta charmée Sont empreints au fond de son âme en traits de feu. Ses yeux Sont en vain pressés de sommeil : le sommeil fuit sa paupière.

Il est probable que les Jodelle et autres poètes, en cela encouragés par Charles IX, prenaient leur entreprise au sérieux ; mais le public ne la goûtait guère. Aussi les vers mesurés furent-ils obligés d'endosser le costume français et d'emprunter la rime. Cette heureuse invention est due à un nommé Claude Butet.

Voici des hexamètres rimes de Baïf :

Muse, reine d'Hélicon , fille de Mémoire , ô déesse, 0 des poë'tes Tappui , favorise ma hardiesse. Je veux donner aux François un vers de plus libre accordance , Pour le joindre au but la source d'une moins contrainte cadence : Fais qu'il oigne doucement des oyans les pleines oreilles. Dedans dégouttant, flatteur, un miel doucereux à merveilles.

On voit que la rime n'ajoute pas beaucoup au charme des vers ba\/in ?.

Le système, même avec cet ornement, ne faisait pas fortune. On s'avisa de placer la rime au milieu du vers , de manière à imiter ce qu'on appelle en latin les vers léonins. C'est le P. Rapin qui s'avisa de ce perfectionnement. Nous citerons deux distiques :

Henriette est mon bisn; de sa bonté l'ombre je sens bien ;

Mais elle y joint la rigueur, dont elle abat ma vigueur. Dans la bouche elle a le miel, mais son cœur est de pur fiel •

L'un d'espoir me soutient, l'autre à la mort me retient.

La strophe saphique a été fort à la mode dans ce temps. Claude Butet paraît l'avoir imitée le premier : Prince des Muses , Joviale race , Viens de ton beau mont, subit, de grâce; Montre-moi les jeux de la lyre tienne Dans MUitenne (sic).

Pasquier trouve que tovs ces vers doc fient du pied. En voici

qu'il admire :

L'esprit insensé ne se patt que d'ennui. Plaintes et sanglots , ne repose les nuits.

Pour guérir ces maui que l'aveugle vainqueur

Sorte de mon cœur, passerat.

Belle, dont les yeux doucement m*ont tué Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué, El m'ont en un roc insensible mué

En mon poil grison. ronsabo.

Vous qui les ruisseaux d'Hélicon fréquentez, Vous qui les jardins solitaires hantez, Et le fond des bois, curieux de choisir

L'ombre et le loisir, rapin.

Ce sont là des vers de onze syllabes, ayant une césure après la cinquième. Les poètes qui s'évertuaient dans ces nouveautés ne comprenaient pas le premier mot de la question ; car ils donnaient onze syllabes à un vers qui en latin n'en a que dix, E. Pasquier nous dit : « Pour rendre ceste poésie accomplie, il faut du tout bannir de la fin des vers Ve féminin: autrement il sera trop long ou trop court. » C'est exactement le contraire qui est vrai : les vers latins finissant toujours par l'équivalent d'une rime féminine , c'est la rime masculine qu'il faudrait proscrire, si l'on voulait les imiter. Butei est le seul qui ait senti cela, et un de ses vers précité est un eicd* lent saphique :

Prince des Muses, joviale rac^.

Ces tentatives cessèrent avec Malherbe. Il faut encore entendre sur ce sujet le judicieux auteur de Port-Royal : « Que s'il y en a qui ont voulu faire des vers françois avec des pieds, qu'ils ont appelez des vers mesurez , ils ont fait voir par là qu'ils n'ont pas assez compris ce que portoit le génie de notre langue , chaque langue ayant ses différentes beautez , et ce qui est agréable en l'une estant souvent très-désagréable en l'autre. Et ainsi, quoique les vers saphiques soient parfiùtement beaux en latin , je ne sçay pas quelle grâce on peut trouver en ceux que M. Desportes a voulu faire de mêmemesure :

Si le Tout-puissant n'établit sa maison , L'homme y travaillant se peine outre raison : Vous veillez sans fruit, la cilé défendant. Dieu ne la gardant.

«• Et il est aisé de voir que ce ne sont point ces pieds prétendus, mais la rime seule, qui donne quelque forme de vers à ce qui sans cela n'en aurait aucune. »

D*01ivet, qui avait de Toreille , ne s'accommodait pas de tous ces essais. « Parmi plus de mille vers mesurés, dit-il, que j'ai eu la curiosité de lire , je n'en ai pas trouvé un seul de bon, ni même de supportable. » Cependant les auteurs de ces prétendus vers n'avaient fait que mettre en œuvre ses principes, et il lui était impossible de faire sentir en quoi péchaient ces mètres de nouvelle fabrique , que toutefois il n'approuvait pas. En voici la raison , qu'assurément de son point de vue il ne pouvait trouver. C'est encore M. Mablin qui va nous la dire :

« Les auteurs de ces vers se sont uniquement occupés à combiner des longues et des brèves, sans se mettre en peine des accents : il n'est résulté de cette combinaison aucune espèce de mélodie pour l'oreille, et ces prétendus versificateurs, plus plaisants que M. Jourdain, ont cru faire des vers, et n'ont fait que de la prose. 11 est si vrai quMls auraient dû, sans trop songer à la quantité, ne s'occuper que de la position des accents, que c'est là la marche qu'ont suivie fous ceux qui , dans les langues modernes, ont voulu faire des vers semblables à ceux des anciens. »

Et ringénieux critique fait voir que les vt-rs italiens, espagnols, allemands, qui ont été calqués sur l'hexamètre ancien, sont cependant restés dans les conditions du système moderne, c'est-à-dire qu'ils ont remplacé les longues par les syllabes accentuées, les brèves par les syllabes sans accent. Voilà le principe qui aurait dû guider aussi chez nous les novateurs : notre quantité est presque insaisissable, mais notre accent est sensible; que l'accent joue donc dans nos vers mesures le rôle de l'ancienne quantité.

A la vérité, nous n'avons pas tous les pieds des anciens : l'italien, l'espagnol, l'anglais, l'allemand, trouvent le doc^y/e dans certains de leurs mots, et il nous manque, parce que nous n'accentuons jamais sur l'antépénultième. Mais nous formons facilement le dactyle par la combinaison de plusieurs

mots, par exemple : Dieu, je f adore; Terre, inivre^M; Mère chérie.

En appliquant cette observation fondamentale, et en appelant longues les syllabes accentuées , et brèves les syllabes sans accent , nous retrouverons dans notre langue les principaux pieds des anciens.

Rien de plus fréquent que Vantg^te (deux brèves et une longue), soit dans les mots : écouter, entretien, appareil, innocent ; soit dans nos vers :

Le moment | où je parle | est déjà | loin de moi.

Viatnbe est composé d'une brève et d'une longue , aimer. Voici un vers qui iamhise d'une manière sensible :

II en- 1 -tre dans | le temple au- 1 -guste.

Le trochée est le contraire de Tïambe, c'est-à-dire une longue et une brève, j'aime. Le vers précédent va trochaiser si l'on retranche une syllabe :

Entre | dans le | temple au-|-gu8te.

Telles sont les considérations sur lesquelles on devra s'appuyer quand on voudra essayer de transporter en français un mètre quelconque des Latins : et par la perpétuelle substitution de l'accent à la quantité, on pourra faire des vers îambiques, saphiques, etc.

Nous sommes arrivés à une conclusion que nous trouvons toute formulée dans M. Mablin :

« Malgré le peu de fixité de la prosodie française , on peut faire dans cette langue des vers hexamètres, pentamètres, raphiques, etc., comme les autres langues modernes en font. En effet, si par le moi prosodie on a voulu désigner les accents, les accents de la langue française sont aussi fixés que ceux des autres langues modernes, et ceux des langues grecque et latine; on sait que tous les mots français ont l'accent sur la dernière, à l'exception des mots terminés par un e muet, qui l'ont sur la pénultième.

« Si par le mot prosodie on a voulu désigner la durée respective des syllabes, on peut faire à ce sujet une observation bien simple : la prosodie des langues italienne et espagnole est, au

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