VERS DE DIX SYLLABES
Scoppa fait un grand nombre de rapprochements pour démontrer que des vers italiens se moulent exactement sur des vers français ou provençaux, et réciproquement. Ainsi les suivants :
Qui n'en serait en effet idolâtre?...
Profanateurs indignes de mémoire, volt.
deviennent , sans que Tordre des mots soit changé :
Chi non sarebbe in effetlo idolâtra?...
Profanatori indegni di memoria.
Pareillement ces vers du Tasse :
Sccretamentc il suo fedel scudiero...
Veggion lucer il ferro in ogni parte ,
se traduisent mot pour mot :
Secrèlemenl son fidèle écuyer... Voyaient briller le fer de toutes parts.
h'endecasillabo prend assez souvent un second accent sur la sixième syllabe :
Che'n fuga andô In ^en-to battezzata. ariosto.
C'est le cas d'un exemple précité :
Profanateurs inrfignes de mémoire.
Ainsi, rien de particulier jusqu'ici : le vers italien a, comme le nôtre, un second accent sur la sixième , la septième ou la huitième syllabe.
Mais voici une différence. Un seul accent intérieur peut suffire au vers italien , quand il est placé sur la sixième syllabe :
Canto r armi pie-to-se e'I capitano. tasso.
« Le vers italien , dit Marmontel , s'appuie tantôt sur la quatrième syllabe, tantôt sur la sixième, en sorte qu'il est divisé par son repos en quatre et six , ou en six et quatre. Ce changement de coupe répugnerait à notre oreille. »
La césure après trois pieds, dont nous avons donné ci-dessus (p. 181 ) plusieurs exemples , aurait pu être admise chez nous, mais à la condition d'être unique : notre oreille l'au- ' rait acceptée aussi bien que l'autre.
J'ai trouvé dans un recueil de chants ces vers, qui paraissent avoir été faits sur la musique :
Nous voici de retour | dans nos montagnes : Quel plaisir, quel bonheur, et quel beau jour ! Frais vallons, noirs torrents, vertes campagnes, Nous vous offrons nos cœurs, nos chants d'amour.
Cette cadence est bien sensible , mais elle a le tort de choquer nos habitudes.
On lit dans l'ouvrage plusieurs fois cité ; Las Flors del gay Saber, un passage curieux sur celle question. « Voici un exemple de vers de dix syllabes :
Senher, vers Dieu, | quen la crotz perdonetz Al bon layro, e moren lautregetz Lo joy del cel, la mi arma salvatz*.
« Il faut observer que, dans les vers de dix syllabes, le repos est à la quatrième , et qu*on ne doit jamais changer cette mesure, c'est-à-dire qu'il ne faut jamais placer le repos à la sixième syllabe , au lieu de la quatrième ; car cela n'est pas harmonieux ; comme on peut voir par l'exemple suivant, qui exprime les mêmes pensées :
Verays Dieu, Jhesu Crist, | que perdonetz En la crotz al layro, e li donetz La joy de paradis, vos me salvatz.
« On voit, en effet, que les vers de cette mesure n'ont pas une cadence agréable, et nous n'avons jamais vu qu'on s'en soit servi. »
Scoppa dit que le vers français est plus harmonieux que le vers italien , parce que sa césure constante après la quatrième syllabe marque mieux la cadence. Quoi qu'il en soit, la constitution de ce mètre reste en grande partie semblable dans les deux langues.
Jusqu'ici je n'ai parlé que de Vendecasillabo le plus commun, qu'on appelle endecasillaùo piano. Les Italiens emploient quelquefois, surtout pour la musique, l'analogue de notre de-
i. Seigneur, vrai Dieu, qui sur la croix pardonnas au bon larron, et, mourant, lui donnas la joie du ciel, sauve mon Ame.