OBJECTIONS AU PRINCIPE DE LA SÉLECTION
cacc leurs diverses fonctions. D'un autre côté, l'action de la sélection naturelle suppose déjà une diversité dans la structure et le genre de vie des organismes, que ne peut offrir un petit nombre d'espèces des plus simples, quel que soit, du reste, le nombre des individus qui les composent. Ici, libre» carrière est donnée à l'appréciation arbitraire et aux préférences de chacun, et c'est uniquement affaire de foi d'attribuer à la sélection naturelle une influence plus ou moins limitée.
D'après ces considérations, nous devrions d'autant mieux reconnaître l'insuffisance de la sélection naturelle et de la théorie d'utilité basée sur elle comme principe unique d'explication, qu'il est impossible, avec son aide seule, de comprendre la nécessité de la direction de la grande loi de l'évolution indiquée par ces graduations sans nombre de structure, qui trouvent leur expression dans les catégories du système. Aussi on comprend les tentatives que des naturalistes éminents ont faites pour combler cette profonde lacune à l'aide d'un autre principe; malheureusement, tous les essais de ce genre manquent, jusqu'à ce jour, de toute base sûre et positive. En première ligne, il faut citer la théorie du perfectionnement proposée par M. Nageli, qui suppose que les variations individuelles tendent, par une sorte d'orientation définie, vers une organisation plus complexe et plus parfaite; que la variabilité a lieu suivant un plan de développement déterminé, non point par une action surnaturelle, mais par une tendance au perfectionnement, immanente à l'organisme. A côté de la sélection naturelle, qui agit en quelque sorte comme correctif et qui explique la formation des particularités physiologiques, il y aurait un principe de perfectionnement qui présiderait à la production des caractères morphologiques.
On voit de suite que M. Nageli, tout en ayant une connaissance parfaite des lacunes existantes, au lieu de nous donner un principe qui puisse les combler, ne propose qu'une phrase par laquelle il s'imagine avoir trouvé quelque chose de semblable à une explication. En fait, ce terme de tendance au perfectionnement, de loi de perfectionnement, n'est pas autre chose que l'introduction, dans la phylogénie, de cette phrase dont on a tant abusé dans l'embryologie individuelle sur le nisus formativus. On peut en dire autant du principe de la « variation orientée », ou du « développement par des causes internes », que nous trouvons exprimé dans les écrits de MM. Askenasy et A. Braun. par des naturalistes qui sont également partisans de la théorie du transformisme,, puisqu'ils admettent avec Darwin que la cause des affinités des espèces doit être attribuée à une descendance commune1.
Pour quelques auteurs, la difficulté principale provient de ce qu'ils sont persuadés de l'idée qu'il existe un abîme infranchissable entre la variété et l'espèce. Ils admettent en partie l'action de la sélection naturelle; ils avouent même que le darwinisme est un fait réel pour les variétés climatériques; mais ils invoquent toujours la définition de l'espèce et les limites qu'elle assigne à la constance des formes, qui n'ont jamais été franchies, comme nous le montre l'observation. Si nous nous reportons aux difficultés que nous avons déjà mentionnées et que l'on
Askenasy, Beitrâge sur Krilik der Darwin' 's/ieu Le/ire, Leipzig-, 1872. — A. Braun, Ueber die Bedeulung der EnLwicIdung in der Nalurgcschic/tle, Berlin, 1872.
éprouve pour définir la notion de l'espèce, et si nous tirons les conséquences logiques de l'impossibilité positive de tracer entre l'espèce et la variété une ligne de démarcation, cette objection perdra toute sa prétendue force. La preuve de l'observation directe du passage d'une espèce vivante à une autre est déjà exclue par la théorie de la sélection même. De telle sorte que le raisonnement qui croit avoir démontré l'impossibilité de ces variations par l'absence de l'observation directe n'a pas besoin d'être réfuté1. Les bases empiriques qui conduisent à admettre, pour l'espèce, ce que l'on a reconnu vrai pour la variété, se trouvent bien plutôt dans les rapports positifs qui existent entre la variété et l'espèce, comme M. Nâgeli, entre autres, l'a parfaitement montré. « Les races qui ont été produites artificiellement se comportent comme de véritables espèces; elles ont un ensemble de formes et une fixité analogues; elles montrent également dans l'bybridation une fécondité limitée, et leurs hybrides, de même que ceux des espèces, sont des formes particulières, qui ne peuvent pas être produites par une autre voie. Les races, que l'on trouve dans la nature, ne se distinguent pas plus nettement des espèces. Le seul caractère absolu de l'espèce, l'immutabilité, est abandonné dans la pratique même par ceux qui l'admettent en théorie, car ils parlent de formes intermédiaires, de passage d'une espèce à une autre, d'espèces abâtardies, de formes vraies ou typiques, de formes aberrantes, de bonnes et de mauvaises espèces. Ces expressions rendent parfaitement la réalité, mais elles ne s'appliquent qu'à la théorie de la variabilité. La systématique jusqu'à l'époque actuelle avait fait de la notion d'espèce un article de foi; elle était inaccessible aux résultats de la science, et ne se soumettait point au contrôle des faits; elle était le jouet du bon plaisir, du tact, de l'arbitraire de chacun. Dans la systématique de l'avenir, l'espèce sera une catégorie scientifique, possédant des caractères que l'on peut observer dans la nature et vérifier par l'expérience. )> C'est là le point important pour toute théorie transformiste. Que l'on diffère d'opinion sur la manière dont la transformation s'opère; que l'on accorde une influence prépondérante à la sélection naturelle, ou qu'on la regarde seulement comme accessoire; que l'on conteste absolument son action, et que l'on se contente pour toute explication de phrases générales sur la variation par des causes internes, dans tous les cas, de nouvelles espèces doivent se former aux dépens des anciennes, si l'on rend hommage à la doctrine de la descendance.
PREUVES EN EA l'Elit DE II THÉORIE DE LA DESCENDANCE TIRÉES DE LA JVIOKPUOLOGIE
Si nous ne devons considérer que comme une hypothèse la variabilité de l'espèce, parce que nous ne pouvons la démontrer par l'observation directe, nous
1 Si, à l'exemple de M. Wigand, sans se préoccuper du résultat des travaux modernes, on part de l'idée que l'espèce est absolument autonome et immuable et on la délinit comme l'ensemble des formes qui ont une origine commune différente de celle des autres espèces, on a, il est vrai, un argument vainqueur contre le darwinisme; malheureusement cet argument ne repose pas sur les phénomènes naturels et n'est que l'expression purement gratuite d'un article de foi.
possédons cependant, pour juger de sa valeur, un critérium dans les phénomènes naturels. Plus ceux-ci se laisseront expliquer d'une manière plausible par la doctrine transformiste, plus grande sera l'autorité scientifique de cette dernière, et plus nous serons forcés de l'accepter.
C'est de la sorte que l'on montre, que la morphologie tout entière n'est qu'une longue preuve de la vraisemblance de la théorie de la descendance. Les degrés de ressemblance des espèces, fondés sur la concordance dans des caractères importants ou secondaires, que l'on désigne depuis longtemps par métaphore par le terme de parenté, ont conduit, comme nous l'avons déjà exposé, à l'établissement des catégories du système, dont le plus élevé, le type ou embranchement, repose sur la similitude dans les traits généraux de l'organisation et du développement. Les ressemblances que des animaux, d'ailleurs différents, présentent dans le plan général de l'organisation, comme par exemple les Poissons, les Reptiles, les Oiseaux et les Mammifères, qui possèdent tous une colonne rigide située dans l'axe du corps, et par rapport à laquelle les centres nerveux sont dorsaux, les organes de la nutrition et de la reproduction ventraux, s'expliquent très bien d'après la théorie de la sélection, par la descendance des Vertébrés d'une forme commune possédant les caractères du type, tandis que l'idée d'un plan préconçu du Créateur défie toute explication. C'est de la même manière que nous comprenons, que les mêmes caractères communs se retrouvent dans toutes les autres divisions et subdivisions de la classe jusqu'au genre, et que nous voyons les causes qui nous permettent de partager tous les êtres organisés en groupes subordonnés les uns aux autres, puisque les descendants d'une espèce primitive, modifiés par la divergence progressive des caractères et la suppression constante des formes moins profondément transformées et moins perfectionnées, se rangeront en catégories d'imporiance diverse. De même que la théorie darwiniste nous montre comment de la descendance d'une même souche dérivent les conditions nécessaires de toute classification, de même les difficultés que ces dernières présentent s'expliquent par ce fait que les caractères d'affinité proviennent par hérédité d'ancêtres communs, que les rapports étroits de parenté, et non point un plan de création inconnu, sont le lien invisible qui établit entre les organismes différents degrés de ressemblance. Les naturalistes de l'ancienne école, qui placent l'idéal du système dans la délimitation précise de tous les groupes, se plaignent amèrement de ce qu'on les dérange si souvent, avec des formes intermédiaires paradoxales, tandis que d'après la doctrine de la descendance en comprend parfaitement ce défaut de ligne de démarcation tranchée entre les différentes divisions ou subdivisions. Notre théorie exige même l'existence de passages entre les groupes éloignés et étroitement alliés et explique par l'extinction, dans la suite des temps, de nombreux types insuffisamment doués sous le rapport de l'organisation, comment certains groupes de même valeur ont eu une extension aussi différente, et souvent même ne sont représentés que par quelques formes isolées, et comment nous sommes parfois forcés d'établir pour une seule espèce encore vivante (Atnphioxus lanceolatus), ou un seul genre (Limulus), un groupe de la valeur d'un ordre ou même d'une classe.
Les faits innombrables que l'anatomie comparée nous a appris à connaître,
nous amènent donc aux mêmes résultats que les caractères systématiques, qui expriment des rapports de parenté plus ou moins éloignée. Considérons par exemple la conformation des membres ou la structure du cerveau chez les Vertébrés; nous voyons, à travers des différences considérables, qui parfois se relient les unes aux autres par des séries de transitions, une forme fondamentale commune se modifiant dans chaque groupe secondaire et se différenciant plus ou moins, suivant les fonctions particulières que les organes doivent remplir, et suivant les exigences du mode d'existence auquel chaque espèce est assujettie. La nageoire des Baleines, l'aile des Oiseaux, le membre antérieur des Quadrupèdes et le bras de l'Homme sont formés par les mômes os, mais qui dans un cas sont raccourcis, élargis et immobiles, dans un autre sont allongés et articulés de diverses manières en rapport avec les besoins de la locomotion ; tantôt toutes leurs parties sont développées, tantôt, au contraire, elles se simplifient et s'atrophient partiellement ou même complètement.
PREUVES TIRÉES Dl DEMORPHISME ET DE POLYMORPBISME
Un des témoignages les plus manifestes de l'influence puissante de l'adaptation et des résultats remarquables qu'elle peut amener dans le cours des temps, nous est fourni par les phénomènes du dimorphisme et du polymorphisme dans la série des formes animales appartenant au cycle d'une même espèce. Dans le cercle étroit des actes et des travaux qui sont dévolus à chaque espèce dans l'économie de la nature, tous les individus ne se comportent pas identiquement de la même manière. Fréquemment au contraire certains individus accomplissent plus spécialement certaines actions profitables à la conservation de l'espèce, et subissent des modifications correspondantes dans leur forme et dans leur organisation. Le plus souvent c'est chez les animaux à sexes séparés que se montrent ces changements de forme, liés à la division du travail physiologique, qui est intervenue dans les fonctions des organes génitaux primitivement hermaphrodites. Mâles et femelles diffèrent, non seulement en ce que les uns produisent des œufs et les autres de la semence, mais encore parce qu'ils manifestent dans les diverses fonctions, qui ont rapport avec la formation de ces produits, des caractères sexuels secondaires variés, dont l'apparition s'explique de la façon la plus plausible par la sélection naturelle. On peut donc admettre l'existence d'une sélection sexuelle, qui s'exerce au profit de la conservation de l'espèce, et qui, dans le cours des temps, tend à éloigner graduellement et de plus en plus l'une de l'autre les deux formes sexuées, aussi bien par les particularités de l'organisation et de la forme que par le genre d'existence et les mœurs. Les mâles ont généralement à remplir un rôle plus actif dans l'accouplement et la fécondation, aussi comprend-on facilement qu'ils diffèrent bien plus de la forme jeune, encore indifférente au point de vue sexuel, que les femelles, qui élaborent les matériaux nécessaires à la formation et à la nutrition des petits. Très fréquemment leurs mouvements sont plus rapides et plus légers,