OBJECTIONS AU PRINCIPE DE LA SÉLECTION
sont les causes particulières qui ont amené l'apparition des premières modifications d'un organe, et si par cela même nous faisons un fréquent usage du mot hasard, cependant nous pouvons reconnaître d'une manière générale qu'elles sont dues à l'action de certaines conditions physiques, encore inconnues, de l'alimentation. Mous savons aussi que ces dernières sont en rapport intime avec les conditions telluriques et climatériques, qui éprouvent, pendant le cours des temps, des changements lents et variés, liés à des modifications correspondantes dans la lutte des organismes pour l'existence. Pendant les périodes de transformation lente de la température, de la configuration du sol et du climat, ces mêmes causes ont agi en même temps et avec la même intensité sur de nombreux individus de la même espèce, et donné naissance à des déviations légères, qui modifieront, dans la même direction et d'abord dans des limites peu étendues, de nombreux individus. Ce n'est que plus tard, après que de nombreuses formes vivantes, grâce à l'action des causes physiques, ont acquis une tendance à la variabilité, que la sélection agit avec succès pour conserver et accentuer ces modifications premières.
Dernièrement, M. Wagner, après avoir cru reconnaître que la loi des migrations renfermait la négation du principe de la sélection naturelle, s'est séparé du darwinisme, sans cependant étayer sa théorie insoutenable de la production des espèces par séparation et colonisation d'aucune considération nouvelle et sans établir, à la place de la sélection naturelle, un autre principe sur lequel puisse s'appuyer la doctrine du transformisme1.
On a objecté de différents côtés l'insuffisance de la sélection naturelle pour expliquer l'origine première des variations, car celles-ci, dans beaucoup de cas, ne peuvent encore être nullement profitables2. L'analogie de couleur, que beaucoup d'animaux présentent avec les milieux dans lesquels ils vivent, la ressemblance de beaucoup d'Insectes avec certains objets qui les environnent, tels que des feuilles, des branches sèches, des fleurs, des excréments d'Oiseau, etc., ne peuvent être en réalité expliquées par la théorie de la sélection qu'en supposant que les particularités en question ont déjà offert dès leur première apparition une ressemblance grossière avec les objets extérieurs. Si l'on observe dans les races domestiques, dont la forme ancestrale à l'état sauvage revêt, comme par exemple le Lapin, une couleur qui est manifestement avantageuse, une variabilité très grande dans les nuances du pelage, on est parfaitement autorisé à conclure que la teinte du pelage a aussi varié originairement plus d'une fois dans le Lapin sauvage, ne s'est développée et ne s'est fixée, dans la suite des générations, que parce qu'elle constituait pour l'animal un moyen de protection des plus efficaces. Cependant, très souvent des modifications très légères peuvent être très utiles. Darwin fait observer avec raison que chez les Insectes, qui sont poursuivis par des Oiseaux ou par d'autres ennemis doués d'une vue perçante, chaque degré qui augmente la ressemblance avec les objets environnants diminue le danger d'être découvert, et favorise, par conséquent, la conservation et la multipli-
1 Voy. H. Wagner, Ueber den Einflims der geographischen Isolirung und Colonienbildung auf diefnorphologischen Verândcrungen der Organismen. Sitzungber. der K. Akad. zu Mùiichen, 1870. s Voy. principalement : Mivart, On llie genesis o/'spccies, London, 1871.
cation do l'espèce; et il montre que, par exemple chez le Cerôxylus laceratus, qui d'après Wallace a tout à fait l'aspect d'une baguette recouverte de mousse, les aspérités et la couleur des téguments ont probablement beaucoup varié, jusqu'à ce qu'enfin ceux-ci soient devenus verts. Il a cherché de la même manière à répondre à une série d'autres faits du même ordre que M. Mivart a cités comme preuves, que la sélection naturelle ne peut pas expliquer l'origine de la variabilité des caractères (fanons des Baleines, défaut de symétrie du corps chez les Pleuronectes, situation des yeux sur le' même côté, queue prenante des Singes, pédicellaires des Echinodermes, avicuiaires des bryozoaires, etc.1).
D'autres naturalistes ont contesté qu'aucune variation quelque peu con-idérable puisse se produire dans le cours des siècles, et invoquent les ressemblances que les momies des Ibis et d'autres animaux: trouvées dans les monuments égyptiens montrent avec les espèces vivant actuellement dans les mêmes localités. Ils n'ont tenu en même temps aucun compte des faits positifs, que nous possédons sur les variétés géographiques et sur des variations nombreuses se succédant drms le temps cbez beaucoup d'animaux et de plantes, et n'ont pas vu en outre que le darwinisme n'affirme pas la variation continuelle des espèces, mais suppose, au contraire, à côté de laps de temps relativement réduits, pendant lesquels agit la variabilité, des périodes de fixité très longues. Et le fait que certaines espèces, dans un temps relativement très court, sont restées absolument les mêmes, ne prouve pas que d'autres vivant dans des localités différentes n'aient pas pu, à la même époque, produire des variétés et se modifier plus ou moins profondément. Ces auteurs auraient été bien mieux inspirés s'ils avaient opposé aux partisans du transformisme ces nombreuses espèces animales qui, depuis le commencement de la période glaciaire, sont restées immuables malgré les changements climatériques, ou bien ces grandes ressemblances que certaines espèces et certains genres actuels montrent avec ceux du terrain tertiaire ou même des formations crétacées. Cependant le fait que beaucoup d'animaux et de plantes ont conservé leurs caractères primitifs à travers de longues périodes et malgré les changements des conditions climatériques et vitales, ne prouve pas l'impossibilité de la variabilité en général.
Les objections que MM. Bronn, Broca et surtout M. Nâgeli ont opposées au principe d'utilité de la sélection naturelle, sont d'un genre tout différent2. Ils attribuent une grande importance à ce que beaucoup de caractères paraissent ne rendre aucun service à leurs possesseurs, et ne peuvent pas, par conséquent, avoir donné prise à la sélection naturelle. Darwin répond très justement que nous ne connaissons que très imparfaitement ou même que nous ignorons l'importance et les avantages de beaucoup de conformations actuellement existantes, et que, ce qui nous parait inutile, a pu, dans des époques antérieures et dans d'autres conditions, être avantageux. Dans tous les cas. on reconnaît que des variations individuelles légères aussi bien que profondes, qui n'offrent à l'animal aucun avantage, produites par certaines causes physiques, apparaissent sur de nombreux individus et donnent naissance à des
1 Voy. Darwin. l'Origine des espèces, traduction de J. Moulinié, Paris. INT.", p. 525 et suivantes. - C. Nageli, Entstehung und Begriffder Naturhislorischen Art., Miinchcn, 1805.
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déviations. Dans la dernière édition de son célèbre ouvrage, Darwin avoue luimême que dans les éditions antérieures « il n'a pas donné assez de valeur à la fréquence et à l'importance des modifications dues à la variabilité spontanée ». Il va de soi qu'il ne prétend nullement amoindrir l'action de la sélection, d'autant plus qu'il est impossible d'expliquer par une autre voie les nombreuses dispositions naturelles qui reposent sur l'adaptation. Par contre, nous trouvons dans cette hypothèse un moyen de comprendre l'origine des modifications, qui ne procurent aucun avantage, et nous pouvons tracer au principe d'utilité une limite, qui semble nécessaire par d'autres considérations. Nâgeli semble avoir parfaitement raison, lorsqu'il se demande s'il est admissible que l'organisation des végétaux et des animaux supérieurs ait atteint peu à peu ce haut degré de complexité sous l'influence unique de l'adaptation, et que la plantule unicellulaire microscopique se soit transformée, après un nombre infini de générations, en une plante phanérogame, ou, pour prendre un exemple dans le règne animal, que l'Amibe soit devenue un Polype, la Planula un Vertébré, par l'action de la lutte pour l'existence. Le savant botaniste est moins heureux lorsqu'il prétend que les deux caractères essentiels qui distinguent toute organisation élevée, la différenciation morphologique et la division du travail physiologique, sont indépendants l'un de l'autre dans la plante, tandis que dans le règne animal ils sont en général en corrélation intime. Ce contraste pourrait s'expliquer par l'imperfection de nos connaissances actuelles sur les fonctions de nombreuses parties de la plante. Chez les animaux aussi la même fonction peut avoir pour siège des organes morphologiquement différents, et réciproquement le même organe peut remplir des fonctions variées. C'est pour cela que l'on ne peut que dans des cas exceptionnels, et principalement quand il s'agit d'organes qui se sont atrophiés par suite du défaut d'usage, parler d'organes n'ayant qu'une valeur purement morphologique, et qu'on devra chercher la raison de leur existence dans les lois de l'hérédité. Déjà, en ce qui concerne l'inutilité supposée de diverses parties du corps, Darwin montre qu'il existe, même chez les animaux les plus élevés et les mieux connus, des conformations assez développées pour que personne ne mette en doute leur importance, sans que leur usage ait pu être reconnu, ou ne l'ait été que récemment. A propos des plantes, il rappelle les anciennes conformations de fleurs d'Orchidées que l'on regardait, il y a quelques années encore, comme de simples différences morphologiques. Grâce à ses persévérantes recherches, on sait maintenant qu'elles ont une importance immense pour la fécondation de l'espèce à l'aide des Insectes, et qu'elles ont probablement été acquises par la sélection naturelle1. On sait aussi que les longueurs différentes desétamines et des pistils (hétérostylie), ainsi que leur arrangement sur les plantes dimorphiques et trimorphiques, ont une utilité essentielle. C'est donc à tort que Nâgeli prétend conclure, de la théorie de Darwin, que les caractères indifférents doivent être variables, les caractères utiles au contraire constants. Certaines particularités indifférentes peuvent se fixer par hérédité dans le cours d'un nombre infini de générations, au point de présenter une constance
1 Ch. Darwin, De la fécondation des Orchidées par les Insectes et du bon résultat du croisement, Paris, 1870.
presque absolue, comme c'est justement le cas pour celles qui caractérisent les catégories les plus générales du système. D'un autre côté, il n'est pas nécessaire que les variations utiles aient déjà atteint la limite extrême dés services qu'elles peuvent rendre à l'organisme; au contraire, elles doivent devenir encore plus avantageuses surtout quand les conditions de vie viennent à changer. Aussi, lorsque M. Nâgeli prétend que l'arrangement des cellules et des organes devrait varier sur une grande échelle parce que ce sont des particularités purement morphologiques, tandis qu'au contraire, chez les êtres aussi bien domestiques qu'à l'état sauvage, il présente les caractères les plus tenaces et les plus constants; lorsqu'il insiste sur ce que, chez les plantes à feuilles opposées et à verticilles floraux à i divisions, il serait plus facile de produire toutes les transformations des feuilles, qui sont liées à des fonctions différentes, que de déterminer leur disposition spéciale, par les raisons énumérées plus haut, on ne peut être d'accord avec lui. D'un côté, ce serait agir avec peu de circonspection, que de prétendre à l'inutilité absolue, même dans le passé des caractères morphologiques, qui ne nous paraissent actuellement être d'aucun avantage et ne jouer par conséquent aucun rôle dans la lutte pour l'existence ; d'autre part, ce serait beaucoup exiger de la variabilité que de vouloir rencontrer ailleurs que dans les cas exceptionnels ces modifications profondes devenues constantes par hérédité, dans un nombre infini de générations, caractéristiques de l'ordre, de la classe ou même du type. Vouloir changer les feuilles opposées en feuilles spiralées, ce serait vouloir transformer la forme rayonnée des Étoiles de mer en une forme bilatérale, et voir les rapports typiques de symétrie subir la flexibilité des phénomènes de variabilité.
Il est une des considérations de M. Nâgeli qui a beaucoup plus d'importance, et qui semble démontrer l'insuffisance de la sélection naturelle comme principe unique d'explication; c'est celle qui a rapport aux propriétés innées des premiers êtres. A l'origine, il ne pouvait y avoir qu'un petit nombre de Protophytes et de Protozoaires unicellulaires formés simplement de protoplasma ou de sarcode. Comme la concurrence était alors très limitée, et que les conditions extérieures ne variaient point, il n'y avaient point sur la surface du globe de causes qui pussent déterminer la production de variations utiles. C'est là une des questions les plus obscures et les plus difficiles de la théorie de la descendance, à laquelle on ne peut faire qu'une réponse très insuffisante. Quoique nous n'admettions nullement, avec M. Nâgeli, que le principe d'utilité ne puisse pas expliquer la formation des êtres supérieurs, doués d'une organisation élevée, nous sommes cependant forcés de reconnaître, en supposant que les premiers êtres fussent uniformes et très semblables entre eux, qu'il ne devait point exister de causes qui permettent de concevoir la possibilité du développement de la grande variété des espèces supérieures. En ce qui concerne le premier point, Darwin fait remarquer très justement, que l'activité constante de la sélection naturelle peut expliquer la tendance innée des êtres organisés vers un développement progressif, car la meilleure définition qu'on ait donnée de la supériorité de l'organisation repose sur le degré de spécialisation ou de différenciation que les organes ont atteint, et la sélection conduit à ce but, en tendant à amener les parties des organes à accomplir d'une manière toujours plus effi-