DÉVELOPPEMENT DE L’IDÉE D’ESPÈCE
Comme les individus appartenant à une de ces espèces ne présentent pas tous les mêmes caraclères, et qu’on ne saurait invoquer la ressemblance, seul critérium mis d'ordinaire en pratique, pour définir scientifiquement les espèces, c’est, en somme, au résultat des accouplements qu'on a eu recours chaque fois qu’on a voulu donner de l'espèce une définition théorique. Au premier abord, une définition de l'espèce basée sur la génération sexuée parait cependant caduque, parce qu'une foule d'animaux inférieurs peuvent se multiplier par d’autres procédés. Il faut ici distinguer deux cas : celui des animaux à tissus ou Histiozoaires (Phytozoaires et Artiozoaires) et celui des Protozoaires.
La valeur de la définition de l'espèce n'est nullement infirmée par les phénomènes dits de génération agame, de scissiparité ou de génération alternante des Phytozoaires et des Artiozoaires. Nous avons vu, p. 47, en effet, qu'il n’y a là que des phénomènes de développement dissocié, ayant pour point de départ un œuf fécondé, et que la dissociation du corps n’apportait aucune altération essentielle à la marche du développement. Il n'en est plus de même pour les Protozoaires. Chez les plus élevés d'entre eux, on voit apparaitre un phénomène précurseur de la fécondation, c'est la conjugaison, dans laquelle deux individus s'unissent pour échanger une partie de leur noyau qui se fusionne, après l'échange, avec le reste du noyau de chaque individu. L'union des deux conjugués est poussée plus ou moins loin ; elle peut aller du simple contact jusqu’à la fusion complète de deux individus inégaux qui semblent jouer l’un le rôle de mâle, l’autre celui de femelle (Vorticellidæ), comme le font l'ovule et le spermatozoide des Phytozoaires et des Artiozoaires. On a observé la conjugaison chez quelques Rhizopodes et chez tous les Infusoires. Chez les Infusoires ciliés elle est nécessaire, d’après les recherches de M. Maupas !, à la continuation de la scissiparité, et produit une sorte de rajeunissement des individus qui se conjuguent. Mais les Radiolaires et les Foraminifères semblent échapper, au moins en partie, à cette nécessité de la conjugaison. De plus ces animaux se font remarquer par l’infinie variété de leurs formes, si étroitement liées les unes aux autres qu'il est de la plus grande difficulté de tracer entre elles des lignes de démarcation. Il semble qu’en se reproduisant les Rhizopodes se transmettent leurs caractères acquis, leurs caractères individuels, aussi bien que leurs caractères héréditaires, comme se transmettent les caractères individuels chez les Végétaux que l'on multiplie par bouturage. Dans ces classes inférieures du Règne animal il n'y aurait donc pas d'espèce, mais des séries ininterrompues de formes; aucune cause ne tendant à fixer les variations qui se manifestent, la variabilité serait indéfinie (W. Carpenter, Terquem, Hæckel).
La conjugaison et la fécondation tendent à accentuer les caractères communs des deux individus qui s'unissent, à neutraliser les uns par les autres leurs Caractères individuels, à noyer les caractères accidentels:; quand elles se produisent au hasard des rencontres, elles empêchent donc l'espèce de dévier; mais il n’en est plus de même quand les individus qui s'unissent présentent les mêmes caractères accidentels; elles tendent alors à fixer ces caractères et à modifier l'espèce dans
1 Mauras, Le rajeunissement karyogamique chez les Ciliés (Archives de zoologie expérimentale, 2° série, vol. VII, 1889).
un sens déterminé; c’est grâce à elles qu’on établit et qu'on maintient les races artificielles; il est donc possible que ces deux phénomènes entrent pour une part dans la création et la persistance des formes spécifiques. Ils ne sont pas cependant les seuls facteurs de la stabilité des espèces, car la reproduction des Bactéries par spores asexuées endogènes fait perdre à ces Algues tous les caractères qu’elles ont acquis par la culture; elle ramène notamment les Bactéries vaccinatrices à l’état de Bactéries virulentes (Pasteur).
Résumant ce qui précède, on voit que la notion d'espèce est liée à celle de génération sexuée. Elle dérive immédiatement de ce fait d'observation vulgaire, que parmi les formes animales, douées de génération sexuée, il en est qui peuvent s’accouplier en donnant des produits indéfiniment féconds, lorsqu'ils s’accouplent à leur tour entre eux. Les individus de même sexe, issus de ces générations successives, traversent les mêmes phases de développement, et, sans être cependant identiques, se ressemblent en général beaucoup, aux phases correspondantes de leur vie. On considère comme d'espêces différentes les formes animales qui ne s'unissent pas entre elles, et celles qui engendrent des produits présentant les phénomènes d'infécondité ou de prompt retour aux formes parentes que nous avons précédemment analysés.
Ces distinctions, correspondant à la réalité des faits, sont parfaitement légitimes. Mais on peut maintenant se demander en quoi consistent et comment sont arrivées à se constituer les barrières qui existent, au point de vue de la génération sexuée, entre les espèces voisines et, à fortiori, entre celles qui ne le sont pas. Il est un certain nombre de cas où ces barrières n’ont rien de mystérieux. L'époque de la maturité sexuelle est réglée dans une certaine mesure par la température ; des animaux de même espèce, transportés dans des régions éloignées, finissent par ne plus arriver en même temps à la période d'accouplement; si on vient alors à les rapprocher, les deux individus qu’on cherche à unir ne pourront engendrer ensemble, en raison du défaut de synchronisme qui sera intervenu dans le fonctionnement de leur appareil génital. Des différences de taille tels que celles qu'on observe entre un King’s-Charles et un Terre-Neuve, parmi les Chiens, sont aussi un obstacle sinon absolu du moins très grand à l’accouplement. Des naturalistes éminents se refusent à voir dans ces faits, justement parce qu'ils sont intelligibles, un acheminement vers la séparation des races et la formation des espèces. Rien ne prouve cependant que pour n'être pas aussi évidentes, les dispositions qui rendent inféconds les accouplements entre espèces éloignées ne soient pas tout aussi simples. Toutefois comme on n’a pas réussi jusqu'ici à créer artificiellement les barrières qui séparent les espèces, que les cas où leur apparition est présentée comme de date récente sont fortement contestés, on ne peut faire que des hypothèses sur l’origine de ces barrières. Suivant les partisans de la fixité des espèces, elles seraient aussi anciennes que la vie; chaque espèce aurait été créée d'emblée à la distance où nous la voyons des autres espèces. Suivant les partisans de la variabilité des formes spécifiques, les différents degrés de fécondité que l'on observe entre les espèces ne seraient que l'indication du degré plus ou moins grand de parenté effective qui les unit; les descendants d'un même couple pourraient arriver, sous l'influence de conditions d’existence différentes, à se répartir en races, puis en espèces distinctes, incapables dès lors de se mêler.
De ces deux conceptions des rapports des espèces entre elles, la première à