‹ Traité de zoologie (volume 5)Chapitre 104 sur 396 · LUTTE POUR LA VIE · texte numérisé non relu

LUTTE POUR LA VIE

: Lutte pour la vie; survivance des plus aptes; sélection naturelle; adaptation. — Charles Darwin ne recherche pas quelle est l’origine des variations que présentent les formes spécifiques. Il constate ces variations absolument évidentes, et se propose d'expliquer comment, dans le monde où les formes animales sont mises en contact incessant les unes avec les autres, ces formes qui sembleraient devoir être unies par une infinité d'intermédiaires, ont pu arriver à constituer les séries distinctes, incapables de se mêler, que nous nommons les espèces. Il y parvient en développant les conséquences d'un grand fait entrevu déjà dans l'antiquité par Lucrèce, et qui n’avait complètement échappé ni à Buffon, ni à Lamarck : la lutte pour la vie et la sélection naturelle qui en résulte immédiatement.

D’après les lois de la reproduction, le nombre des individus vivants va sans cesse croissant. La vie possède donc une force expansive indéfinie, et tend à occuper toutes les parties du Globe où il y a de l'oxygène respirable et des aliments. A cette seule condition, elle s'établit dans les milieux les plus variés : les mers, jusque dans leurs plus grandes profondeurs, les eaux douces, la terre ferme, jusque sur les sommets les plus élevés de ses montagnes, l'atmosphère elle-même sont conquises par son activité. La variété de ces domaines est déjà une première cause de modification pour les organismes qu’elle anime et qui subissent l'action de milieux si divers. Chaque nouveau domaine conquis accroit les différences entre les organismes, leur impose des facultés nouvelles et les prépare à de nouvelles conquêtes. Les régions cù l'existence est le plus facile sont d'abord occupées. Mais bientôt, le nombre des individus rassemblés dans ces régions augmentant toujours. si les moyens de subsistance ne suivent pas la même progression, il s’élablit entre les individus qui aspirent à les utiliser une lutte d'autant plus vive que la différence est plus grande entre les deux progressions. Un certain nombre d'individus sont refoulés hors du champ de bataille; s'ils peuvent s’accommoder des conditions d'existence auxquelles ils sont alors condamnés, ils Ss’établissent dans les régions encore inoccupées qui leur sont accessibles, ou délogent de leurs domaines les préoccupants incapables de leur résister. D’autres, moins heureux encore, succombent dans la lutte, et les formes qu'ils représentent peuvent ainsi disparaitre pour toujours. À partir de ce moment la continuité entre les formes vivantes cesse d’être la loi, des lacunes apparaissent; la lutte pour la vie, commencée dès que le Globe à possédé sur un point favorisé une population quelque peu abondante, s’est depuis indéfiniment perpétuée; les formes vaincues ont élé anéanties et remplacées par d'autres plus aptes à profiter des conditions d'existence réunies sur chacun des points où la lutte s’est livrée. Comme en ces différents points ces conditions sont elles-mêmes fort différentes, les résultats de la lutte n’ont pas été partout les mêmes, et les formes victorieuses se sont trouvées douées de caractères et d'aptitudes aussi variés que ces conditions elles-mêmes. Grâce à cette survivance des plus aptes à vivre dans chaque condition déterminée, il s’est fait entre les organismes une sorte de partage des rôles, une sorte de division du travail biologique. Chaque forme s’est cantonnée dans un milieu ou dans un genre de vie auquel elle élait plus particuliérement propre, milieu et genre de vie auxquels les dernières formes conquérantes, les dernières formes survivantes de cette sélection naturelle, semblent d'autant plus étroitement adaptées que la lutte a été plus vive et de plus longue durée. On ne saurait compter aujourd'hui, tant il est grand, le

nombre des êlres si rigoureusement liés à certaines conditions d'existence, que le moindre changement dans ces conditions entraine nécessairement leur mort. Chaque insecte phytophage a ainsi sa plante préférée; chaque parasite, son hôte de prédilection, et plus généralement encore chaque animal ses mœurs, ses instincts qui semblent étroitement commandés par sa structure.

Celte adaptation souvent merveilleuse, conséquence immédiate de la lutte pour la vie, a été l’origine de l'illusion finaliste, d’après laquelle chaque espèce invariable aurait été faite, dès le début, pour des conditions d'existence dont elle ne saurait s'écarter. L'adaptation n'en est pas moins réelle, et justifie dans une large mesure, pour le monde actuel, les idées de Cuvier sur la corrélation des formes et la subordination des caractères, quoique ces idées aient été déduites d’une hypothèse philosophique erronée. Il est bien évident d’ailleurs que ces corrélations doivent changer avec les circonstances, qu’elles ne sont plus les mêmes d’une époque géologique à une autre et qu'elles doivent être d'autant moins rigoureuses que la lutte pour la vie est moins active; car {out ce qui est possible se fait, et la lutte pour la vie a seulement pour rôle de rendre plus persistantes les combinaisons les plus favorables dans des conditions données.

Si la lutte pour la vie, la survivance des plus aptes, la sélection naturelle, ne remonlent pas jusqu'aux causes qui ont déterminé les formes animales, elles expliquent le {plus grand nombre des faits de l’histoire passée de la vie, et le plus grand nombre des rapports que les animaux présentent actuellement, soit entre eux, soit avec le milieu qui les entoure. Elles jettent en même temps le plus grand jour sur la valeur de leurs caractères au point de vue de la méthode; elles modifient profondément les idées que l’on s'était faites du rôle et des conditions logiques de la méthode elle-même; elles permettent enfin de relier entre eux une foule de faits demeurés longtemps complètement épars, et par suite sans signification.

Formes fossiles disparues et formes anciennes actuellement vivantes. — Quelle que soit l'opinion que l’on puisse professer sur l'étendue actuelle de la variabilité, d’ailleurs incontestable, des espèces, il est d’abord un point qu’on ne peut se refuser à admettre, c’est que depuis les temps les plus anciens auxquels nous puissions remonter, la faune de notre Globe a subi des modifications profondes et continues. Ces modifications ne consistent pas, comme on l’a cru longtemps, dans une transformation en bloc des formes anciennes en formes nouvelles, de plus en plus compliquées. Le seul fait qu'il existe, parmi les formes animales actuellement vivantes, une gradation suffisante pour avoir donné naissance aux échafaudages de nos classifications, démontre qu’une foule de formes anciennes ont été conservées. Les traits généraux des Protozoaires ont été peu modifiés; les Étoiles de mer (fig. 404) parmi les Échinodermes, les Scorpions parmi les Arthropodes, les Lingules (fig. 405) parmi les Brachiopodes, les Pleurotomaires (fig. 406), les Turbo et les Troques parmi les Mollusques Gastéropodes, les Nucules, les Arches, les Avicules, parmi les Mollusques Lamellibranches, les Nautiles, parmi les Céphalopodes, ont persisté depuis les temps les plus reculés, et l'on a même voulu voir là une objection à la doctrine de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle. Mais la lutte pour la vie et la sélection naturelle sont des faits patents, contre lesquels ce genre d’objection n’a aucune valeur. La persistance des Étoiles de mer, des Pleurotomaires, des Turbo, des Troques, etc., prouve simplement quil

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