RAPPORT A LA CONTAGION ET A LA CICATRISATION DES CHANCRES
Si nulle méthode générale de traitement mercuriel ou autre n'a été mise en usage pendant la durée du symptôme primitif, le laps de temps qui s'écoule entre la contagion et l'apparition de l'érythème syphilitique n'est jamais bien long. Quelquefois cet exanthème s'est déclaré vingt à trente jours après les rapports contagieux. Le plus souvent, c'est du trentième au soixantième jour qu'il a paru. La proportion des cas où il s'est montré du soixantième au quatre-vingt-dixième jour est encore assez forte. On ne trouve plus qu'un petit nombre d'érythèmes développés dans le cours du quatrième mois. Enfin, l'apparition de cette forme de syphilide dans le cinquième mois est un fait rare et presque exceptionnel. Au delà de ce terme, je n'ai rencontré que des érythèmes en récidive, ou, ce qui arrive fréquemment, des érythèmes retardés par un traitement général. Les relevés qui suivent sont la preuve réduite en chiffres des propositions précédentes :
Relevé contenant les diverses époques du développement de l'érythème syphilitique chez les malades qui n'ont fait aucun traitement général pendant la durée du symptôme primitif.
Erythème paru :
— du 20 au 30e jour 44 cas.
— du 50e au 60e jour, 66 cas.
— du 60e au 90e jour, 23 cas.
— du 90e au 120e jour, 3 cas.
Dans le cours du 5e mois, l cas.
Relevé contenant les diverses époques du développement de l'érythème chez les malades soumis à divers traitements généraux pendant la durée du symptôme primitif.
Erythème paru du 20e au 30e jour après la contagion, 4 cas.
— du 30e au 60e jour, 7 cas.
— du 60e au 90° jour, 45 cas.
— du 90e au 120e jour, 40 cas.
Dans le courant du 5e mois, 4 cas.
— du 6e mois, 4 cas.
— du 7e mois, 5 cas.
— du 8e mois, 4 cas.
— du 9e mois, 4 cas.
Un an après la contagion, 4 cas.
On voit par le premier relevé que l'époque du développement de l'érythème, par rapport à la contagion , a subi d'assez grandes variations , même lorsque les malades n'ont fait aucun traitement général pendant la durée du symptôme primitif. La syphilis diffère donc beaucoup en cela de la variole, de la rougeole, de la vaccine , dont les principes spé-
cifîques exercent ordinairement leurs effets sur l'économie à distance fixe de l'insertion. Des variations si nombreuses dans l'espace de temps qui a séparé la contagion de l'éruption consécutive, ont tenu sans doute à ce que les malades n'étaient pas tous également disposés à subir l'influence du virus syphilitique. Cependant j'ai remarqué que des circonstances accidentelles avaient plus d'une fois accéléré ou retardé le développement de l'érythème. Dans le nombre, par exemple, des malades atteints de cette éruption dès le premier mois qui suivit la contagion, plusieurs avaient fait de longues routes à pied, immédiatement après l'apparition du chancre; d'autres exerçaient certaines professions où le travail se fait pendant la nuit, à une température très-élevée : tel est l'état des boulangers; d'autres enfin avaient abusé des liqueurs alcooliques ou des plaisirs de la table, dans les semaines qui suivirent la contagion. Une disposition du chancre à s'ulcérer largement, à prendre la forme pultacée ou phagédénique, m'a paru être aussi une des conditions qui ont favorisé, dans quelques cas, l'évolution précoce de l'érythème syphilitique.
Quantauxsyphilidesérythémateuses très-tardives, chez les sujets qui n'avaient été soumis à aucun traitement général, la seule circonstance qui m'ait semblé avoir pu relarder quelquefois leur développement, c'st l'apparition d'une maladie aiguë, telle que fièvres graves , phegmasies pulmonaires ou autres, survenues peu de temps après la contagion.
Le deuxième relevé indiquant les époques où s'est manifesté l'érythème, chez les malades qui avaient été soumis à un traitement général pendant la durée du symptôme primitif, ne comprend pas les dix-huit cas de récidive dont j'ai parlé à la fin du premierparagraphe de ce chapitre. En comparant ce deuxième relevé au premier, on voit que le traitement a presque toujours retardé d'une manière notable le développement de la syphilide, puisqu'on trouve à peine quelques cas d'érythème dans les deux premiers mois qui suivent la contagion, tandis que le troisième et le quatrième mois en fournissent une assez forte proportion, et que les suivants, jusqu'au douzième, en présentent encore quelques exemples. On doit remarquer aussi que l'époque de l'évolution de l'érythème présente des variations bien plus grandes dans le deuxième relevé que dans le premier ; ce qui ne doit pas étonner, puisqu'aux variations résultant des dispositions individuelles viennent s'ajouter ici les variations déterminées par le traitement, dont les effets ont eux-mêmes singulièrement varié, parce que les malades y ont été soumis à des distances variables de la contagion, parce que la médication n'a pas été dans tous les cas mercurielle, enfin parce que tous les sujets traités par le mercure n'ont pas fait usage de préparations identiques ni de doses uniformes de ce médicament.
Ces différences dans le traitement paraîtront regrettables à quelques lecteurs, qui eussent préféré
trouver sous leurs yeux les résultats d'un traitement mercuriel expérimenté sur un grand nombre de malades, à partir d'une même époque et pendant la même durée de temps. Je ne nie pas l'intérêt d'un pareil travail; mais les éléments en seraient fort difficiles à réunir , et je ferai d'ailleurs observer que le but qu'il s'agit d'atteindre ici n'est pas d'établir la plus ou moins grande efficacité du mercure ou de tout autre médicament, mais seulement de faire connaître les époques extrêmes du développement de l'érythème syphilitique , dans les cas où l'on a essayé d'empêcher l'apparition des symptômes constitutionnels par un traitement commencé dan la période des accidents primitifs.
Enfin, j'ai à faire observer que, d'après les deux relevés qui précèdent, l'évolution de l'érythème syphilitique serait beaucoup moins tardive que ne l'a indiqué M. Cazenave dans son traité des syphilides. Ce médecin a trouvé, sur sept érythèmes ou roséoles, un cas développé un mois après la contagion, un autre dix ans après, et les cinq autres à des époques intermédiaires. Prenant la moyenne des deux extrêmes, il arrive à cette conclusion que l'exanthème se développe , terme moyen , 1 an 1 1 mois 6 jours après la contagion. Le grand nombre d'observations sur lesquelles j'ai établi mes relevés ne permet pas d'admettre un pareil résultat. M. Cazenave, d'ailleurs, n'a pas tenu compte, dans l'analyse de ses sept observations, des circonstances
qui sont susceptibles de retarder le développement des syphilides; et puis, rien ne me paraît plus douteux que la nature syphilitique de cette roséole dont il parle, page 236, roséole survenue dix ans après la contagion, postérieurement à une syphilide pustuleuse, et guérie rapidement sous l'influence d'une boisson d'eau d'orge acidulée et de quelques bains de vapeur.
Voici maintenant les diverses époques de l'évolution de l'érythème syphilitique par rapport à la cicatrisation des chancres :
Premier relevé comprenant 97 cas d'érythème développé avant l'administration de tout traitement général.
Cas d'érythème développé avant la cicatrisation des chancres. 58 Cas d'érythème développé à peu près au moment de la cicatrisation des chancres ; . . 1$
Cas d'éry thème développé après la cicatrisation des chancres . 21
Deuxième relevé comprenant 50 cas d'éry thème survenu chez des malades qui avaient fait un traitement général mercuriel ou autre, pendant la durée des chancres.
Cas d'érythème développé avant la cicatrisation des chancres. 10 Cas d'érythème développé à peu près au moment de la cicatrisation des chancres *
Cas d'érythème développé après la cicatrisation des chancres. 34
Ces deux relevés présentent, comme on le voit, des résultats inverses. Dans le premier, l'érythème s'est développé ordinairement avant la cicatrisation du chancre ; dans le second, l'éruption ne s'est manifestée le plus souvent qu'après la guérison du symptôme primitif. La différence de ces résultats ne saurait être attribuée qu'au traitement général administré peu de temps après la contagion, traitement sous l'influence duquel l'apparition des syphilides, ainsi que nous aurons occasion de le constater encore plus d'une fois, a presque toujours été retardée, quand elle n'a pas été enrayée d'une manière complète.
On trouve dans ces relevés un certain nombre de cas d'érythèmes qui parurent à peu près au moment de la cicatrisation des chancres. Cette coïncidence de la guérison de l'ulcère primitif et du développement général des accidents syphilitiques dans l'économie, avait été remarquée par les syphilographes du seizième siècle, qui en tirèrent des inductions inadmissibles aujourd'hui. Ils crurent qu'il s'opérait alors une sorte de métastase de la sécrétion des ulcères des organes génitaux, dans le sang et de là sur les membranes tégumentaires, où se formaient diverses éruptions destinées à débarrasser l'organisme de la matière morbide qui n'avait pu être éliminée par les chancres ; de là vint le précepte de panser les ulcères des organes génitaux avec des onguents excitants, et d'entretenir le plus longtemps
possible la suppuration des bubons, afin d'empêcher l'infection des humeurs et les manifestations générales de la syphilis.
§ X. — Recherche des causes qui ont pu déterminer le développement DE L'ÉRYTHÈME, C'EST-A-DIRE LA GÉNÉRALISATION DES SYMPTÔMES SYPHILITIQUES DANS L'ÉCONOMIE.
Il est incontestable qu'on peut contracter des chancres par le coït ou par tout autre mode de contagion, les traiter par les moyens les plus simples, sans faire par conséquent usage de mercure, ni localement ni intérieurement, et néanmoins rester exempt des symptômes de la syphilis constitutionnelle pendant tout le cours d'une longue existence. Il suffit, pour se convaincre de cette vérité, d'interroger les vieillards ; un grand nombre ont eu des chancres, quelquefois même à plusieurs reprises, dans la première jeunesse; trente et quarante ans se sont écoulés depuis ces accidents vénériens, sans qu'on ait vu paraître aucun des symptômes consécutifs de la syphilis , quoique le mercure n'ait été administré à aucune époque, et que les ulcères primitifs aient été traités, dans la plupart des cas, par le cérat, la cendre de tabac, la charpie sèche, ou tout autre remède aussi peu spécial.
Il n'est pas rare non plus de rencontrer des individus qui, après avoir échappé aux accidents de la syphilis généralisée, malgré plusieurs atteintes successives de chancres traités par des pansements
simples, présentent enfin des syphilides , peu de temps après avoir contracté un dernier chancre. Quelle cause peut donner au chancre une activité si différente ? Là une action toute locale, ici une action générale si délétère pour l'économie ? Le problème est intéressant à résoudre ; aussi , dans l'examen des nombreux cas de chancres que j'ai observés, n'ai-je jamais négligé aucune des circonstances qui pouvaient m'expliquer le mode d'action variable de ces ulcères, dont quelques-uns étaient rapidement suivis des accidents de la syphilis constitutionnelle, tandis que les autres paraissaient borner toute leur action à la partie primitivement affectée.
Je vais exposer les résultats auxquels m'ont conduit les investigations les plus multipliées à cet égard. Que la nouveauté des propositions contenues dans ce paragraphe n'effarouche pas trop les esprits habitués à vivre dans le respect des idées reçues ; qu'on ne se hâte pas surtout de rejeter ces propositions. La question est si grave qu'elle mérite bien d'être sérieusement examinée. Ce n'est ni sur de vagues souvenirs, ni du point de vue des doctrines de telle ou telle école, qu'elle doit être jugée; de nouvelles observations peuvent seules la trancher. Je demande donc aux critiques de bonne foi de prendre le temps nécessaire pour vérifier les faits que je vais avancer, et d'apporter à leur examen la scrupuleuse attention que j'ai mise à les étudier.
J'ai recherché quelle influence les différents âges pouvaient avoir sur la généralisation des accidents syphilitiques dans l'économie, et j'ai vu qu'ils n'en avaient aucune. L'homme montre , depuis la naissance jusque dans la vieillesse la plus avancée, une fâcheuse aptitude à contracter des chancres et à tous les âges la contagion peut être suivie des symptômes de la syphilis constitutionnelle. Si la vérole universelle, comme l'appelaient les médecins, du seizième siècle, est plus commune chez les jeunes gens que chez les vieillards , c'est simplement parce que la jeunesse est l'époque de la vie où l'homme s'expose le plus à la contagion.
L'influence des sexes est aussi nulle que celle des âges. Quand Nicolas Massa a dit que les femmes étaient plus sujettes au mal français que les hommes, il n'avait pas puisé son opinion dans l'expérience. Il croyait que le mal pouvait se développer spontanément, et il admettait au nombre de ses causes, une certaine constitution physique que les théories humorales du temps faisaient considérer comme disposant aux affections ayant quelque analogie avec le mal français. On disait la maladie produite par l'humeur phlegmatique , basis morbi humor phlegmaticus. Les femmes, par conséquent, devaient y être plus sujettes que les hommes, puisqu'elles étaient considérées comme étant d'une constitution plus phlegmatique, cum sint plilegmalicœ.
M. Ricord pense que le chancre s' indure moins souvent chez la femme que chez l'homme. Cette proposition équivaudrait presque à dire que la femme est moins disposée que l'homme à la syphilis constitutionnelle, puisqu'il est facile de démontrer que les manifestations générales de cette maladie sont, dans la plupart des cas, précédées de chancre induré. Je ne crois cependant pas que M. Ricord pousse aussi loin l'induction. Pour moi, je pense que la rareté de l'induration chancreuse chez la femme pourrait bien n'être qu'apparente. En effet, l'examen d'un même nombre de chancres , sur l'homme et sur la femme, m'a donné à peu près la même proportion de chancres indurés pour l'un et l'autre sexe, avec cette différence que l'induration était en général mal caractérisée sur la vulve, tandis qu'elle était au contraire très-prononcée sur le pénis. De même que la peau des diverses parties du corps n'est pas également apte au développement d'une forte induration ; que celle du scrotum et des corps caverneux, par exemple, n'est jamais le siège de chancres à induration aussi volumineuse et aussi cartilagineuse que l'est le feuillet interne du prépuce, de même aussi les organes génitaux de la femme semblent être, par leur texture, moins disposés que ceux de l'homme à l'induration d'un certain degré. Mais la femme n'en est pas pour cela moins disposée que l'homme à la syphilis générale. S'il y a moins de femmes que d'hommes qui en soient affectées,
c'est que le nombre des femmes qui se livrent à la débauche, étant incomparablement moins grand que celui des hommes, les affections vénériennes de tout genre, et conséquemment la syphilis'générale, sont moins communes chez elles, ce qu'on aurait tort d'attribuer à une disposition particulière à leur sexe.
Il n'existe pas non plus de disposition idiosyncrasique en vertu de laquelle le chancre ne produit que des phénomènes locaux chez certains sujets, tandis qu'il infecte rapidement l'économie chez d'autres. J'en trouve la preuve dans les nombreux exemples d'individus qui, après avoir été atteints de chancres simples à diverses reprises, en contractent enfin un dernier qui s' indure et ne larde pas à être suivi de symptômes constitutionnels.
Les résultats si différents de deux contagions qui passent pour avoir le même principe, ne pourraientils pas s'expliquer par un de ces changements de disposition, si communs dans l'organisme, en vertu desquels l'homme ne se trouve plus influencé de la même manière par les mêmes agents, à des espaces de temps très-rapprochés? Sans doute des effets si dissemblables pourraient dépendre de la disposition particulière qui existait au moment de la contagion ; toutefois cette manière de voir n'est admissible qu'à défaut d'un autre mieux démontrée, d'autant plus qu'elle se trouve en contradiction avec ce que nous savons sur l'action des causes spécifiques
qui tendent constamment à produire les mêmes effets.
J'ai étudié avec soin les tempéraments et la constitution de tous les malades atteints d'érythème syphilitique, afin de découvrir si quelques-unes de ces modifications organiques avaient de l'influence sur le développement de la syphilis constitutionnelle; mais cette étude ne m'a conduit à aucun résultat. Les tempéraments, autant qu'il est possible de les rattacher, soit à des types modernes, soit à ces types dont les dénominations réflètent les idées de l'ancien humorisme qui les créa, les divers tempéraments, dis-je, se sont rencontré presque indistinctement chez les sujets atteints de syphilide érythémateuse. Il est même arrivé, chose digne de remarque, que les tempéraments lymphatiques et les nerveux se trouvaient en plus petit nombre que les autres, quoique cette prédominance apparente de la lymphe ou du système nerveux soit en général l'apanage des organisations faibles , qui semblent offrir peu de résistance à l'action des causes morbifiques. On ne peut donc considérer aucun tempérament comme disposant particulièrement à la généralisation des symptômes syphilitiques. L'influence des tempéraments ne se fait véritablement ressentir que sur la forme des symptômes, sur leur marche, leur durée et leur disposition plus ou moins grande à céder ou à résister au traitement.
Je n'ai qu'à répéter, au sujet des constitutions,
ce que je viens de dire sur l'influence des tempéraments. Aucune constitution ne dispose particulièrement à la syphilis générale, car j'ai trouvé, parmi les sujets atteints d'érylhème syphilitique, le même nombre à peu près de constitutions fortes, de constitutions de force moyenne et de constitutions faibles.
L'alimentation insuffisante ou de mauvaise qualité, qui est une cause si puissante d'aggravation des symptômes syphilitiques, comme je le démontrerai plus tard, s' est rencontrée si rarement chez les sujets atteints d'érythème qu'il est impossible de considérer cette circonstance comme une cause du développement de la syphilis générale.
Nous avons aussi examiné si les excès de vin et de liqueurs, si les excès de coït et de travail, si les veilles qui auraient eu lieu peu de temps avant la contagion, ou pendant la durée des chancres, auraient pu devenir la cause déterminante de l'action du venin syphilitique sur tout l'organisme; car les individus vivants sous ces fâcheuses influences ne sont pas rares dans les grandes villes. Nous n'avons pas trouvé dans ces conditions plus d'un sixième des malades atteints d'érythème. Il n'est donc pas possible d'admettre que les divers écarts dans le régime, soient une cause démontrée de syphilis constitutionnelle.
Les saisons n'ont pas une influence plus démontrée; des chancres ont été suivis d'érythème à toutes
les époques de l'année. Seulement j'ai remarqué que les chancres contractés pendant les saisons chaudes sont plus rapidement suivis de syphilis que si la contagion a eu lieu pendant les temps froids.
Nous avons rencontré un petit nombre d'individus qui relevaient d'une maladie aiguë lorsqu'ils contractèrent le chancre, source à laquelle est venue s'infecter toute l'économie. Quelques autres furent atteints de fièvre typhoïde, de varioloïde, d'ictère, de pneumonie, peu de jours après l'apparition du chancre; et les premiers symptômes de syphilis générale parurent durant la convalescence de la maladie aiguë intercurrente. Ces symptômes se manifestèrent, chez plusieurs de ces malades, à l'époque ordinaire à laquelle ils ont coutume de se montrer après le chancre. Dans deux cas, l'apparition de l'érythème fut même sensiblement retardée. Quelle influence, après cela, peut-on rigoureusement attribuer aux maladies antécédentes et intercurrentes, sur la généralisation des accidents syphilitiques dans l'organisme ?
Ce qui précède montre assez clairement que ni l'âge, ni le sexe, ni les idiosyncrasies, ni les tempéraments, ni les constitutions, ni les mauvaises habitudes hygiéniques, ni les saisons, ni les maladies intercurrentes qui ont pu débiliter l'organisme à une époque voisine delà contagion, ne peuvent être considérés comme des causes déterminantes de la généralisation des accidents syphilitiques dans l'économie.
Cependant il me reste à examiner une objection à laquelle pourraient se rattacher les médecins qui pensent que la syphilis peut généraliser ses effets dans l'organisme, sous la seule influence des causes communes des maladies. En admettant, d'après mes recherches, que sur 198 sujets atteints d'érythème syphilitique, il s'en est rencontré un trop petit nombre avec de mauvais tempéraments, de faibles constitutions, de vicieuses habitudes dans le régime, etc., pour qu'on puisse attribuer à ces circonstances la production del'érythème, ces médecins pourraient néanmoins supposer qu'en groupant toutes ces conditions pathogéniques, au lieu de les prendre chacune en particulier, il en résulterait un chiffre assez imposant pour faire considérer leur action comme moins douteuse. Mais cette supposition ne serait pas fondée ; en effet, en réunissant toutes ces causes, je vois qu'elles ont existé 95 fois, chiffre qui n'est pas tout à fait égal à la moitié du nombre total des malades atteints d'érythème. Encore ce chiffre perd-il beaucoup de sa valeur si on fait attention qu'il ne représente pas un nombre de 95 malades ; car ces conditions se trouvaient réparties une à une, deux à deux, trois à trois, sur différents sujets; tel présentait seulement un tempérament lymphatique, et tel autre, avec ce tempérament, se trouvait en môme temps sous l'influence d'un mauvais régime alimentaire, d'excès de boissons et d'une maladie aiguë concomitante. En sorte que, si je compte les sujets
qui se sont trouvés dans une ou plusieurs des conditions précédentes, au lieu de considérer, abstraction faite des individus, le nombre de fois que ces conditions se sont présentées, je trouve à peine un tiers des malades atteints d erythème syphilitique dont l'infection générale puisse être attribuée à une disposition dépendant , soit d'un mauvais tempérament ou d'une constitution faible, soit d'une alimentation insuffisante ou d'excès quelconques, soit d'une maladie aiguë contractée peu de temps avant ou après la contagion.
Pour mieux apprécier encore la valeur étiologïque de ces influences, j'ai recherché dans quelles conditions se trouvaient, sous ce rapport, des sujets qui, après avoir été atteints de chancres, n'avaient présenté aucun signe d'infection constitutionnelle, malgré l'absence de tout traitement capable d'avoir retardé ou détruit la disposition aux symptômes secondaires. J'ai comparé cent de ces cas à un nombre pareil de malades atteints d'érythème syphilitique, et j'ai trouvé chez les premiers, comme chez les seconds, la même proportion, à peu près, de tempéraments lymphatiques, de constitutions débiles, d'habitudes hygiéniques mauvaises, etc., ce qui est venu corroborer mon opinion sur la nécessité de rechercher ailleurs que dans ces conditions physiologiques et* hygiéniques, la cause de la généralisation des phénomènes syphilitiques dans l'économie.
J'ai alors examiné si des circonstances relatives
au chancre ne joueraient pas un rôle important dans la production des symptômes syphilitiques désignés sous le nom de vérole constitutionnelle ; je me suis demandé, par exemple, si des contagions réitérées ne pouvaient pas disposer à ces accidents. Or , je trouve que l'érythème syphilitique s'est déclaré 112 fois après plusieurs contagions successives, et 86 fois après une seule contagion. Malgré la prédominance du premier chiffre sur le second , je ne pense pas qu'on puisse admettre que des accidents primitifs réitérés soient une cause de généralisation des symptômes syphilitiques. Admettre celte nécessité de l'action accumulée d'un virus pour qu'il puisse produire ses plus grands effets, c'est une idée peu médicale. Dailleurs, il s'était écoulé un tel laps de temps entre les chancres réitérés, chez un certain nombre d'individus, qu'il me semble difficile d'attribuer à la première contagion, qui ne s'est manifestée que par des phénomènes locaux, une influence quelconque sur l'apparition de la syphilis générale survenue après la seconde ou la troisième contagion.
Je me suis aussi demandé si les sujets qui se trouvaient atteints de plusieurs chancres en même temps, n'étaient pas plus exposés à l'infection constitutionnelle que ceux qui , étant affectés d'un seul chancre, sécrètent par conséquent du puscontagieux par une moins large surface. Je ne le crois pas non plus, car le relevé de 170 cas d'érythème syphilitique précédé de chancres bien constatés, montre
que le nombre des malades atteints de chancre solitaire s'est élevé à 141, tandis que celui des malades affectés de chancres multiples n'a été que de 29 ; d'où je conclus que ni la pluralité des chancres, ni l'étendue de la surface sécrétant le pus contagieux , ne peuvent être considérées comme la cause des effets généraux qui se manifestent dans l'économie à la suite d'un certain nombre de chancres.
Ces résultats ont d'ailleurs une certaine arialogie avec les observations faites sur l'action du virus varioleux par Kirkpatrik, Dimsdale et Gatti, qui , en variant les modes d'inoculation de la variole, remarquèrent qu'il n'y avait aucun rapport à établir entre le nombre des piqûres d'inoculation et la quantité des pustules de l'éruption consécutive. Bien plus, Girot, inoculateur français, observa que l'éruption varioleuse était plus discrète et plus bénigne lorsqu'il avait fait six piqûres d'inoculation que lorsqu'ils' était borné à faire seulement deux piqûres.
L'analyse des observations d'érythème syphilitique ne montre pas que le siège des chancres, leur degré d'ulcération ou leur durée, aient eu aucune influence sur le développement de la syphilis constitutionnelle. Quand Bœrhaave a dit que le chancre des lèvres exposait à des accidents plus dangereux que celui des autres régions du corps, il pensait qu'à raison de la finesse de l'épithélium des lèvres , le virus y pénétrait plus facilement qu'ailleurs, jusqu'au réseau de Malpighi, dans lequel il s'étendait pour aller
exercer partout ses ravages. Mais l'observation ne confirme pas l'opinion de Bœrhaave. Quel que soit le point sur lequel ait germé le chancre, des accidents constitutionnels peuvent survenir, et l'on ne remarque pas une intensité comparative plus grande dans ceux qui se manifestent consécutivement à des chancres situés loin des organes génitaux.
Une forte tendance des chancres à s'ulcérer n'est pas non plus une condition qui paraisse favoriser le développement des manifestations générales de la syphilis; car j'ai vu souvent les érosions les plus bénignes en apparence suivies d'une infection générale à laquelle échappent des malades atteints d'ulcérations primitives à marche phagédénique. Mon observation n'est pas nouvelle. Les syphilographes du seizième siècle ont plus d'une fois signalé le chancre bénin, accompagné de bubons indolents, comme un signe presque certain de l'apparition prochaine des éruptions appartenant au mal français; témoin ce passage de Fallope énumérant les signes par lesquels s'annonce ce mal, au 23e chapitre de son traité de la Syphilis : Octavo in loco est caries modérât a : hocque est signum pathognomonicum quasi.
La longue durée d'un chancre ne menace pas plus d'accidents consécutifs qu'une cicatrisation survenue dans un laps de temps moyen ou très-court. L'analyse de 170 cas, faite à ce point de vue, met celle proposition hors de doute.
L'induration, au contraire, s'est montrée si fréquemment dans les chancres qui ont été suivis d'érythème syphilitique, qu'il est impossible de ne pas admettre une étroite liaison entre cette induration et l'éruption qui lui a été consécutive. Mais, quand il serait démontré que tous les chancres précurseurs de la syphilis constitutionnelle sont indurés, faudrait-il pour cela dire que l'induration est la cause de l'infection de toute l'économie? Non, car ce serait reculer la difficulté au lieu de la résoudre, puisqu'il resterait encore à découvrir la cause première de l'induration des chancres, problème moins général que le suivant : Quelle cause détermine le développement des symptômes sijphilitiques dans V économie, à la suite d'un certain nombre de chancres ?
Enfin j'ai examiné, dans le courant de mes recherches , s'il existait des rapports de forme entre les symptômes présentés soit par les sujets malades, soit par ceux qui les avaient contagionnés. Toutes les fois, par exemple, que j'interrogeais un homme atteint d'une affection vénérienne, je ne négligeais jamais de prendre les renseignements qui pouvaient me servir à constater l'état sanitaire de la femme qui la lui avait communiquée. Ces recherches ont souvent été infructueuses-, car il arrive fréquemment aux hommes d'être infectés par des femmes qu'ils n'ont pas revues depuis le jour de la contagion, et dont ils ignorent le nom et la demeure. Quelques individus ont eu des rapports avec différentes
femmes, dans les jours qui ont précédé l'apparition du symptôme primitif, de sorte que la source du mal reste douteuse. Quelques autres mettent une sorte de délicatesse à se taire d'une manière absolue au sujet des personnes qui leur ont transmis une affection syphilitique.
Mais l'on rencontre aussi des cas où il est possible de comparer les symptômes développés sur différents sujets qui se sont successivement communiqué la contagion. Des malades m'ont souvent amené ou envoyé les femmes qui les avaient infectés, ou bien ils me facilitaient les moyens d'aller visiter ces femmes à domicile. J'ai souvent vu réunis, à l'hôpital des vénériens, deux, trois, et même un plus grand nombre d'hommes qui avaient contracté leur maladie avec la même femme, le même jour ou à quelques jours d'intervalle. Enfin j'ai observé, plus d'une fois, le mari, la femme et même les enfants atteints delà syphilis, qui s'était introduite dans ces familles par l'un de ses membres.
Ces confrontations réitérées d'individus infectés les uns par les autres, d'abord commencées dans le but de déterminer ce qui, en syphilis, est contagieux et ce qui ne l'est pas; de montrer quel symptôme peut succéder à un autre, et quelles modifications subit un même symptôme en se transmettant successivement à des individus de sexe et de tempérament différents ; ces confrontations , dis-je, m'ont conduit à la découverte de la cause mystérieuse
Al' FACTIONS SYPHILITIQUES DE LA PEAU. IV l
en vertu de laquelle les chancres tantôt semblent borner toute leur action au point contagionné et aux ganglions les plus voisins, tantôt généralisent leurs effets sur l'économie, et sont rapidement suivis des symptômes qu'on désigne sous le nom de syphilis constitutionnelle.
Or voici, résumés en quelques propositions générales , les résultats auxquels je suis arrivé en confrontant non-seulement les sujets atteints d'érythème, mais encore les malades atteints de chancres et d'éruptions syphilitiques de diverses formes, avec ceux qui leur avaient communiqué le mal.
Si l'on confronte tous les sujets qui ont été atteints de chancres suivis d'accidents constitutionnels avec les sujets qui leur ont communiqué la contagion, ou avec ceux auxquels ils l'ont transmise , on trouve que tous ces sujets, sans exception, ont été atteints de chancres et ensuite d'accidents constitutionnels. Jamais, chez eux, le chancre ne s'est borné à une action purement locale.
D'autre part, si l'on confronte les sujets atteints de chancres qui n'ont déterminé aucun symptôme de syphilis générale avec les sujets qui les ont infectés ou avec ceux qu'ils ont infectés, on voit ceux-ci, sans exception , être également atteints de chancres qui bornent leur action au point primitivement contaminé.
Ainsi jamais un chancre suivi d'accidents constitutionnels ne donne naissance à un chancre pure-
ment local, ni un chancre local ne peut communiquer par contagion un chancre qui sera suivi des symptômes universels de la syphilis.
Ces faits d'observation constituent, par la régularité avec laquelle ils se reproduisent, une loi à laquelle je n'ai jamais rencontré que des exceptions apparentes, et qui peut être formulée de la manière suivante : Toutes les fois qu'un individu est atteint d'un chancre, puis des symptômes de la syphilis constitutionnelle, cette généralisation des phénomènes syphilitiques lient, avant toute autre cause, à ce que le sujet par lequel le malade a été infecté était lui-même atteint d'un chancre qui a dû obligatoirement être suivi d'accidents constitutionnels.
L'histoire particulière des érythèmes syphilitiques nous fournit de nombreux exemples propres à démontrer la vérité de la loi que nous venons de formuler.
On se rappelle que le nombre des malades atteints d'érythème syphilitique dont j'ai recueilli les observations s'élève à près de deux cents. Il m'a été possible, dans trente-quatre cas, de confronter les sujets atteints d'érythème avec ceux qui les avaient infectés de syphilis, et quelquefois même avec ceux qu'ils avaient infectés à leur tour. Trente et une fois, conformément à la loi que j'ai établie, tous les sujets confrontés présentaient des symptômes de la même nature; ils avaient, eu, sans exception, des chancres suivis d'accidents constitutionnels. Trois fois seule-
ment, l'un des deux sujets confrontés semblait faire exception à la loi, parce qu'il ne se manifesta pas de symptômes d'infection générale après le chancre ; mais l'induration de l'ulcère primitif montrait bien que l'exception n'était qu'apparente : d'ailleurs, le traitement mercuriel, qui avait été administré depuis l'apparition du symptôme primitif, rendait suffisamment raison de l'absence ou seulement du retard des symptômes constitutionnels de la syphilis dans ces trois cas.
Les observations qui suivent vont permettre au lecteur de bien comprendre la loi formulée plus haut. Les premières appartiennent à un ordre de faits dont se déduit régulièrement cette loi; les secondes à un autre ordre de faits qui semblent y faire exception.