SYPHILITIQUE
Les syphilographes ont divisé les chancres en un grand nombre d'espèces dont il est inutile de donner ici la nomenclature. Voici celles qui me paraissent devoir être admises.
138 AFFKCT10NS SYPHIL1TIQUKS DE I.A PEAU.
Il faut reconnaître d'abord deux espèces fondamentales de chancre : 1° le chancre induré ; 2° le chancre non induré.
Chacune de ces espèces, suivant sa disposition plustm moins grande à ronger les tissus, peut revêtir une des formes secondaires suivantes :
1° Érosion chancreuse. L'ulcération n'attaque pas toute l'épaisseur de la membrane qui en est le siège ; ce chancre n'est jamais taillé à pic ; il ne laisse pas de cicatrices.
2° Chancre ulcéré simple. La peau, ou la membrane muqueuse, sont détruites dans toute leur épaisseur. Guérison avec cicatrices.
3° Chancre phagédénique circonscrit, à fond ordinairement pultacé. Guérison avec cicatrices.
4° Chancre phagédénique non circonscrit , serpigineux ou ambulant. Durée indéfinie. Il laisse des cicatrices semblables à celles des profondes brûlures.
5° Chancre gangréneux ou charbonneux ; il détruit avec une grande rapidité les tissus, qu'il transforme en escarre noire.
Ces divisions étant établies, à quelle espèce, à quelle variété appartenaient les chancres qui ont précédé l'érythème syphilitique? Voici le résultat fourni par le dépouillement de cent soixante-dix observations , dans lesquelles j'ai noté avec soin la forme du symptôme primitif dont il s'agit :
L'érythème a été précédé de chancre
induré, 157 fois.
de chancres dont l'induration
était douteuse . 13 fois.
Les chancres indurés appartenaient à diverses variétés , parmi lesquelles on comptait :
Érosions chancreuses 143
Ulcérations simples de toute l'épaisseur de la membrane, siège du mal 8
Chancres phagédéniques circonscrits, à fond
pultacé 6
Les chancres qui ne présentaient pas d'induration manifeste, appartenaient aux variétés suivantes :
Érosions chancreuses 3
Ulcérations chancreuses simples, attaquant toute l'épaisseur de la membrane tégumentaire, 6 Ulcérations phagédéniques circonscrites, à
fond pultacé 4
On voit quelle énorme proportion forment ici les chancres indurés. Si leur prédominance est proportionnellement la même dans les autres syphilides, il faudra bien admettre une étroite connexité entre la forme indurée du chancre et les accidents constitutionnels, puisqu'il est certain d'ailleurs, qu'il n'existe jamais d'induration dans les chancres à la suite desquels on n'observe pas d'accidents syphilitiques consécutifs.
Les treize chancres dont j'ai considéré l'induration comme douteuse, sont la plupart notés dans mes observations comme des ulcères non indurés. Si je
les consigne ici comme des cas douteux, c'est que plusieurs d'entre eux ont été observés à une époque où je n'avais pas encore, relativement à l'induration spécifique, les notions pratiques que j'ai acquises depuis , et que les autres ayant déjà une longue existence au moment de mon examen, l'induration avait pu disparaître , soit par les progrès destructeurs de l'ulcération, soit par l'influence résolutive du mercure dont les malades avaient fait usage depuis le début du mal.
L'érythème syphilitique ne succède pas indifféremment à toutes les variétés du chancre. Je ne l'ai jamais observé à la suite du chancre niserpigineux, ni charbonneux. Ce sont les trois autres variétés de l'ulcère primitif qui, dans cent soixante-dix cas, ont précédé l'érythème dans les proportions suivantes :
Érosion chancreuse, 146 fois.
Ulcération chancreuse circonscrite, à bords taillés à pic, attaquant toute l'épaisseur de la membrane qui en est le siège, 14 »
Ulcération phagédénique circonscrite, à fond pultacé, creusant les tissus un peu au delà de la membrane tégumentaire, 10 »
Les chancres érodés tiennent tant de place dans ce relevé, que les deux autres variétés peuvent être considérées comme ne précédant qu'exceptionnellement l'érythème. Nous verrons, plus loin, le même résultat se présenter dans l'étude de toutes les syphilides à formes sèches et bénignes , tandis que les syphi-
lides pustuleuses et les affections ulcéreuses graves, se montreront, au contraire, précédées le plus souvent de chancres ulcérés, profonds , avec tendance fréquente à la marche phagédénique.
Ces rapports de forme et de gravité entre le chancre et les accidents consécutifs qui le suivent, sont si réguliers et si constants, .que, si une exception se présente , il est presque toujours facile d'en trouver la raison dans quelque circonstance accidentelle. Ainsi, dans les dix cas d'érythème syphilitique où le chancre antécédent prit la forme phagédénique , il est à remarquer que six de ces chancres se trouvaient cachés sous un phimosis inflammatoire; deux avaient été traités, dès leur début, par des préparations mercurielles prises à l'intérieur , et les deux derniers étaient accompagnés d'un érythème mêlé de pustules d'ecthyma, lorsque le traitement mercuriel fut commencé ; d'où l'on peut inférer, avec assez de probabilité, que la forme phagédénique du chancre a été accidentellement produite par l'étranglement de l'ulcère sous un prépuce étroit, dans les premiers cas ; et que , dans les autres , le chancre phagédénique allait peut-être devenir le point de départ d'une affection cutanée plus grave que l'érythème, si le traitement mercuriel n'y eût mis obstacle.
D'ailleurs, les chancres phagédéniques étaient tous assez circonscrits, et ne déterminèrent pas de pertes considérables de substance. Leur durée varia de deux à quatre mois. Ceux qui siégeaient sur le gland ou
sur la face cutanée du prépuce , laissèrent des cicatrices indélébiles, semblables à celles des brûlures du troisième degré.
Je n'ai rien à dire sur les quatorze cas où le chancre revêtit la forme ulcéreuse simple, sans tendance au phagédénisme , sinon que leur durée varia de six semaines à quatre mois et demi, et que la plupart de ceux qui avaient pour siège une membrane muqueuse, laissèrent des cicatrices à peine appréciables.
Mais les cent quarante-six érosions chancreuses offraient, sous le rapport de l'étendue, de la marche et de la durée, de nombreuses variétés qu'il importe de faire connaître.
Ces érosions étaient en général très-circonscrites et d'une forme à peu près arrondie ; on les voyait cependant former, parfois, de larges érosions suppurantes, sans forme déterminée. C'est surtout en arrière de la couronne du gland, qu'on rencontrait de ces chancres étalés , simulant des balanites inflammatoires , dont on ne pouvait les distinguer que par l'inoculation, à moins qu'un des points de la surface érodée , ordinairement celui par lequel avait débuté le chancre, ne présentât une induration caractéristique.
Dans quelques cas, l'érosion virulente avait une si petite étendue, sa suppuration était si peu abondante et sa cicatrisation tellement rapide, qu'à défaut d'une induration caractéristique de la base de l'érosion , il
était permis de rester dans l'incertitude , je ne dis pas sur la forme du chancre, mais sur la nature même de la maladie : six semaines à deux mois d'expectation , après lesquels des symptômes d'infection générale commençaient à se manifester , ont plus ■ d'une fois été nécessaires pour lever tous les doutes.
Dans d'autres cas où l'érosion chancreuse siégeait sur la peau ou sur une partie de membrane muqueuse exposée à l'air; la suppuration se desséchant en croûtes, donnait au chancre, tantôt l'apparence d'une pustule d'ecthyma , tantôt celle d'une éruption psydraciée et squammeuse; apparence trompeuse, qui a induit en erreur plus d'un syphilographe , ainsi qu'on peut s'en convaincre en lisant un certain nombre d'observations dans lesquelles on voit la syphilis débuter par une pustule isolée d'ecthyma, à la suite d'un contact impur. Mais il n'est pas rare d'apercevoir , par les détails mêmes de ces observations, tels que : caractères et marche de la pustule initiale, engorgement des ganglions les plus voisins, espace de temps écoulé entre le début de la pustule d'ecthyma et celui de la syphilide ; il n'est pas difficile de voir, dis-je, que cette prétendue pustule d'ecthyma n'est autre chose qu'un chancre méconnu, parce qu'il s'est couvert d'une croûte au contact de l'air, et qu'il s'est trouvé situé, dans la plupart des cas, loin des organes génitaux.
C'est donc faute d'avoir bien connu les caractères du chancre, que les syphilographes dont je viens de
parler, ont parfois confondu entre eux des symptômes très-distincts , retombant en cela dans l'erreur des premiers médecins qui observèrent la syphilis et qui la définirent une maladie pustuleuse débutant ordinairement par les organes de la génération et s'éten- , dant de là sur tout le reste du corps. Par cette définition, le chancre se trouvait assimilé aux éruptions générales qui lui sont consécutives. Mais cette confusion du chancre avec les accidents plus tardifs qui en dérivent, n'est plus permise aujourd'hui, après les travaux de Hunter et de M. Ricord qui ont tracé une ligne de démarcation rigoureuse entre les symptômes primitifs et les symptômes secondaires de la syphilis, en fixant irrévocablemen t leurs caractères distinctifs.
Les érosions chancreuses d'un diamètre variable, d'une forme arrondie ou irrégulière , formaient des surfaces planes, de niveau avec les parties saines environnantes. Elles n'avaient jamais un fond déprimé ; assez souvent même, elles devenaient saillantes, soit par le développement de bourgeons charnus , soit par l'accroissement de l'induration de leur base.
Ces érosions contagieuses s'éloignaient donc complètement de la forme que les définitions classiques assignent au chancre. Ne lit-on pas , en effet , dans des traités encore récents : Le chancre induré est un ulcère rond.... dont V ouverture est taillée comme à V emporte-pièce, etc. ? C'est précisément une proposition en tout point contraire à celle-ci, qui serait vraie pour le chancre érodé qui a précédé, dans plus
des trois quarts des cas, l'éry thème syphilitique. Il y a cependant beaucoup de médecins qui prennent encore à la lettre cette définition du chancre, incomplète et par conséquent erronée. Aussi, ne faut-il pas s'étonner de voir nier la nécessité de la préexistence du chancre à tout état syphilitique général, de voir l'importance de l'induration du chancre mise en doute par ceux qui la méconnaissent, à moins qu'elle n'ait pris des proportions considérables , ou qu'elle ne coïncide avec certaines formes du symptôme primitif.
La durée moyenne des érosions chancreuses n'a pas été, en général, beaucoup moins longue que celle du chancre ulcéré simple, ou du chancre légèrement phagédénique. Cette durée avarié d'un à cinq mois. Une seule fois, elle ne fut que de vingt-cinq jours, et dans la plupart des cas elle dépassa deux mois.
Un fait plus important à signaler , c'est que les deux tiers des chancres érodés ne donnèrent pas lieu à des cicatrices durables, que la suppuration eût été courte ou prolongée. Ceux qui laissèrent des cicatrices indélébiles siégeaient sur le bord de la couronne ou sur le tissu cutané.
J'ai compris dans la durée des chancres, tout l'espace de temps qui s'écoule entre le jour de la contagion et celui où l'ulcère se cicatrise. Cependant, le pus virulent déposé sur un tissu n'y détermine pas instantanément une sécrétion d'une nature semblable
à la sienne, et le début du chancre ne date réellement
146 AFFECTIONS SYPHILITIQUES UK LA PliAU.
que de l'instant où la sécrétion contagieuse s'établit. Mais il est rare que le médecin soit consulté au début réel du chancre , la plupart des malades ne réclamant les secours de l'art que plusieurs semaines après la contagion. Si l'on pouvait accepter leur témoignage à ce sujet, on obtiendrait des résultats bien différents de ceux que j'ai donnés plus haut. La plupart des chancres auraient eu, en réalité, une durée beaucoup plus courte; ainsi, des malades parlaient de chancres parus et cicatrisés dans l'espace de huit jours et même de quatre jours. Mais, dans ces cas, il s'était toujours écoulé vingt-cinq ou trente jours entre le moment de la contagion et celui de l'apparition du chancre. Reste à juger si ces longues incubations sont réelles, et surtout si elles sont aussi fréquentes que les rapports des malades le feraient supposer. Ce qui permettrait le plus d'en douter, serait le grand nombre de sujets sous le prépuce desquels j'ai trouvé des chancres indolents qu'ils ne soupçonnaient pas. Ces malades venaient ordinairement consulter, soit pour un engorgement douloureux des ganglions de l'aine, soit pour des symptômes commençants de syphilis générale. Interrogés, ils déclaraient n'être atteints d'aucun symptôme primitif; et cependant le plus léger examen suffisait pour faire découvrir un chancre dont le malade paraissait ignorer l'existence.
Ces faits viennent corroborer ce que j'ai dit précédemment du degré de confiance à accorder aux récits
de ces malades qui , plusieurs mois après la contagion, se présentaient avec un érythème syphilitique, en assurant qu'ils n'avaient pas eu de symptôme primitif. Ces faits montrent aussi que l'absence de cicatrice ne saurait prouver qu'il n'a pas existé de chancre, puisque, sur cent quarante-six érosions chancreuses indurées, suivies bientôt de symptômes de syphilis générale, il s'en est trouvé à peine un tiers qui aient laissé de visibles stigmates.
§ VI. — De l'état des ganglions dans la sphère d'absorption desquels SE trouvait le chancre qui a précédé l'érythème syphilitique.
Les chancres qui ont précédé l'érythème syphilitique, ont presque tous été accompagnés de l'engorgement de quelques ganglions auxquels aboutissaient des vaisseaux lymphatiques venant de l'ulcération chancreuse.
Sur cent vingt cas de chancres précurseurs de l'érythème :
Cent seize étaient accompagnés d'adénite indolente non suppurée ;
Un seul était accompagné d'un bubon suppuré;
Trois enfin n'étaient pas accompagnés d'adénite appréciable.
Les chancres de la vulve, ceux du méat urinaire et de toute la surface du pénis, ceux du scrotum et de de la région hypogastrique, avaient pour satellites^
des bubons inguinaux. Il en était de même des chancres de l'anus; mais avec cette particularité que les ganglions les plus externes du pli de l'aine étaient, dans plusieurs cas , tuméfiés en même temps que ceux de la partie moyenne de cette région. J'ai déjà dit quelle importance M. Ricord attachait à ces engorgements ganglionnaires avoisinant l'épine iliaque antérieure et supérieure, en les considérant comme un des signes les plus positifs du chancre .anal, qui est très-souvent difficile à reconnaître. Les chancres des lèvres, de la pointe et des bords de la langue réagissaient sur les ganglions sous-maxillaires , tantôt sur ceux de l'angle maxillaire, tantôt sur ceux qui sont placés sous sa branche horizontale ou au niveau de son apophyse génienne.
Le nombre des chancres n'a jamais paru avoir de rapport avec celui des ganglions engorgés ; car l'adénite a presque toujours été multiple, que le chancre fût ou non solitaire.
Les chancres qui étaient situés à peu près sur la ligne médiane du corps, ont, en général, provoqué l'engorgement des deux chaînes ganglionnaires latérales et correspondantes. Dans un certain nombre de cas, cependant, l'adénite était unilatérale; mais alors ce n'était pas toujours le groupe de ganglions placé du même côté de la ligne médiane que le chancre, qui en subissait l'influence ; le chancre avait assez souvent une action croisée ; un bubon survenait dans l'aine gauche, quand le chancre était situé
à droite sur le prépuce, anomalie qui trouve facilement son explication dans la disposition anatomique des vaisseaux lymphatiques, dont les anastomoses fréquentes et l'enchevêtrement rendent leur séparation illusoire au niveau de la ligne médiane du corps.
La plupart des malades rapportaient que l'adénite s'était développée , tantôt en même temps que le chancre, tantôt quelques jours ou quelques semaines après lui. Un petit nombre d'autres affirmaient que le bubon avait paru plusieurs jours, quelquefois même plusieurs semaines avant l'ulcère. Mais il n'y a rien de moins prouvé que cette subversion dans l'ordre naturel d'apparition des premiers accidents de la syphilis. Je n'ai jamais pu l'observer de mes yeux ; elle n'existe probablement que dans les récits des malades, à qui leur incurie ou une grande indolence du chancre a pu faire croire parfois, à une pareille évolution des symptômes. Ce qui tendrait à confirmer cette manière de voir, c'est le nombre assez grand de ces malades, dont j'ai déjà parlé, qui venaient me consulter pour des engorgements ganglionnaires, pour des affections secondaires de la gorge, uniques symptômes dont ils fussent atteints, assuraient-ils, quoiqu'ils eussent des chancres encore en suppuration dont ils ignoraient l'existence.
Les bubons symptomatiques du chancre précurseur de l'érythème consistaient souvent en une tuméfaction légère de quelques ganglions, ne dépassant
pas le volume d'une aveline de moyenne grosseur , en général mobiles et indolents, et réunis entre eux par des cordons durs que des dissections m'ont démontré n'être qu'une réunion de vaisseaux lymphatiques entourés d'un tissu cellulaire induré.
Dans une autre forme de l'adénite, presque aussi commune que la précédente, les ganglions médiocrement tuméfiés,' au lieu de rester distincts les uns des autres, étaient réunis et entourés par des couches épaissies de tissu cellulaire; ils formaient une masse à peu près indolente, encore mobile en totalité, qui dans l'aine, par exemple, se présentait ordinairement sous la forme d'une corde dure, cylindrique ou fusiforme, de volume variable, tendue dans le sens du pli inguinal, qu'elle remplissait dans l'étendue de six à huit centimètres.
Une troisième forme moins fréquente de l'adénite se caractérisait par la tuméfaction d'un certain nombre de ganglions réunis en masse arrondie, proéminente, et variant du volume d'un œuf de pigeon à celui d'un œuf de poule. Ces tumeurs, qui sont le bubon, à proprement parler, étaient en général immobiles, quelquefois assez douloureuses, et la peau était souvent adhérente et rouge à leur surface.
L'adénite, arrivée, dans la plupart des cas, à son summum de développement dans le mois qui suivait la contagion, rétrogradait le plus souvent lorsque les premiers symptômes de l'infection générale commençaient a se manifester. Quelquefois, au contraire.
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restée stationnaire jusqu'au moment du début de l'érythème , on la voyait prendre une activité nouvelle, lorsque les premiers accidents généraux de la syphilis venaient à se manifester.
Cette marche des bubons indique immédiatement combien leur durée a dû être irrégulière. Elle l'a été, en effet ; car les uns de ces engorgements ganglionnaires se sont dissipés en un mois ou six semaines, tandis que d'autres ont persisté plusieurs mois, lors même que les malades étaient soumis à un traitement méthodique.
Mais, quelle que fût la durée de ces adénites, elles se sont terminées ordinairement par résolution , quelquefois par délitescence, et presque jamais par suppuration. La rareté de ce dernier mode de terminaison a dépassé toute prévision, puisque je n'ai trouvé, sur cent seize malades atteints d'érythème, qu'un seul cas de bubon suppuré; cette suppuration eut lieu dans une masse de ganglions inguinaux tuméfiés qui, après être restés deux mois à peu près indolents, s'enflammèrent rapidement et se ramollirent au moment de la cicatrisation des chancres et au début des prodromes de l'érythème syphilitique.
C'est un fait méconnu par la plupart des syphilographes, et trop ignoré des praticiens, que cette rareté du bubon suppuré dans les cas de chancre qui précèdent, je ne dis pas seulement l'érythème, mais encore tous les autres symptômes par lesquels peut
se manifester la syphilis générale. Ce fait, à raison des indications qu'on en peut tirer, mérite pourtant d'êlre connu, ainsi qu'un autre fait inverse, tout aussi ignoré et tout aussi vrai que le précédent, et qui dérive pour ainsi dire de lui ; je veux parler de la rareté de la syphilis générale à la suite des bubons suppurés consécutifs aux chancres. Ce n'est pas à dire cependant, qu'il faille considérer comme fatalement destiné aux accidents de la syphilis généralisée, tout sujet atteint d'engorgements ganglionnaires indolents symptomatiques de chancres , ni qu'il suffise de voir se terminer par suppuration le bubon satellite d'un chancre pour déclarer le malade à l'abri de toute manifestation constitutionnelle. Il est certain, en effet, qu'un grand nombre d'adénites non suppurées, ne sont jamais suivies d'infection générale, et qu'un petit nombre de bubons suppurés sont suivis de syphilis généralisée. Mais si la suppuration des bubons et leur indolence ne sont pas des signes d'une valeur absolue, ils permettent au moins d'établir de fortes présomptions sur la marche ultérieure de la maladie, et fournissent, par conséquent, des indications diagnostiques et thérapeutiques importantes. Même à longue distance de la contagion, les renseignements fournis sur la marche des engorgements glandulaires qui accompagnaient un chancre, peuvent guider dans l'appréciation de certains symptômes dont la nature paraît douteuse. Une éruption cutanée, une ostéite, par exemple,
sont-elles présumées plutôt que démontrées syphilitiques? En pareil cas, si vous trouvez pour antécédent un chancre accompagné d'un bubon suppuré, il y a peu de probabilité en faveur de l'origine syphilitique de l'affection cutanée ou de l'ostéite. Et s'il n'est pas alors absolument contre-indiqué d'administrer le mercure, la prudence prescrit du moins au médecin de n'en pas faire usage au delà du temps nécessaire pour en essayer l'influence.
Les premiers syphilographes n'admirent pas le bubon suppuré au nombre des symptômes qui précédaient les éruptions générales alors appelées le mal français; et lorsque le mercure eut été reconnu comme un agent efficace contre la nouvelle maladie, ils ne soumirent pas indistinctement à ce remède les individus atteints d'ulcères des organes génitaux et de bubons, quelle que fût la forme de ces accidents. C'est ce qu'il est facile de constater en lisant leurs écrits. Mais la première moitié du seizième siècle n'était pas écoulée, que l'on commençait déjà à s'écarter de ces saines doctrines, ainsi que je le montrerai dans un des prochains paragraphes. Toutefois, lorsque le bubon suppuré eut été englobé dans les symptômes du mal français, des médecins firent immédiatement remarquer que cet accident , nouvellement observé dans la syphilis, semblait préserver des manifestations générales de cette maladie. On peut consulter à ce sujet Nicolas Massa, Mathiole, Antoine Lecoq et Botal; ils font tous cette réflexion, et Guillaume Ron-
delet se rapproche davantage encore de la vérité en disant que les bubons rétrocédés ou indurés et sans tendance à la suppuration, sont des signes certains d'une syphilis générale imminente : « Si qui dolores patiantur, prœcesseritque exulceralio in menlulà ifitrâ vel extra et bubones venerei qui non profiuxerinl sed retrocesserint vel indurati sint, eosmorbo gallico laborare certô et intrépide, etiamsi negent, affirmare possamus. »
§ VII. — De l'état des vaisseaux lymphatiques aboutissant d'une part au chancre et de l'autre aux ganglions lymphatiques engorgés.
Les ganglions situés dans le voisinage d'un chancre peuvent s'engorger sans qu'on puisse trouver de lésion appréciable dans les vaisseaux, soit veineux , soit lymphatiques allant de l'ulcère à l'adénite. Mais il n'en est pas toujours ainsi, et dans un grand nombre de cas d'érythème syphilitique, les vaisseaux lymphatiques présentaient une hypertrophie et en même temps une induration caractéristique qui commençaient au chancre, et arrivaient plus ou moins près de la chaîne ganglionnaire voisine. Sœmmering, Vacca Berlinghieri et M. Ricord, ont bien parlé de l'altération des vaisseaux lymphatiques partant du chancre et se dirigeant vers les ganglions les plus voisins; toutefois, ces auteurs ont plutôt indiqué que décrit
cette lymphite spéciale dont ils paraissent d'ailleurs avoir méconnu la fréquence.
C'est particulièrement dans les cas de chancre des organes génitaux qu'il est facile d'observer cette affection des vaisseaux lymphatiques; cependant on peut la constater dans d'autres régions. J'avais, il y a quelques mois, sous les yeux un malade atteint d'un chancre de la pommette, et d'un bubon indolent situé sous l'angle de la mâchoire. On distinguait nettement par le toucher un cordon dur s' étendant sous la peau, depuis le chancre jusqu'aux ganglions engorgés, et se confondant, par l'une de ses extrémités, avec l'induration du chancre, et par l'autre, avec le bubon.
Il est assez difficile de dire précisément à quelle époque de la durée du chancre se développe ordinairement cette lymphite; sa marche est si indolente, que son début échappe le plus souvent à l'attention des malades. A considérer seulement les cas où elle eut un certain degré d'acuité, c'est du quinzième ou du vingtième jour de la contagion qu'il faudrait faire dater son début; car c'est à cette époque que les malades commencèrent à ressentir une douleur dans la direction des vaisseaux lymphatiques allant du chancre au bubon.
La lymphite indurée qui accompagnait les chancres du prépuce et du gland suivait habituellement le trajet del'artèreet des veines dorsales du pénis; quelquefois elle longeait les faces latérales des corps ca-
verneux. Le plus souvent on ne trouvait qu'un cordon lymphatique induré; dans quelques cas on en rencontrait plusieurs. C'est par le toucher qu'on appréciait les différents caractères de cette lymphite, qui parfois était assez développée pour être apparente à l'œil par la saillie qu'elle formait en soulevant la veine dorsale de la verge. 11 fallait saisir entre les deux doigts tes vaisseaux lymphatiques indurés pour constater leur volume, qui égalait quelquefois celui d'une plume d'oie, ne dépassait pas le plus souvent celui d'une plume de corbeau, et se montrait même plus petit dans un certain nombre de cas où le cordon lymphatique induré était facile à confondre avec l'artère, dont on le distinguait cependant, par sa densité, par sa résistance au doigt et par sa mobilité.
La lymphite indurée partant d'un chancre du prépuce ou du gland, s'étendait en général à 6 ou 8 centimètres de l'ulcère. Quelquefois on pouvait suivre le cordon lymphatique malade jusqu'à la racine de la verge; mais au delà, il était difficile de le distinguer, soit dans l'épaisseur du tissu cellulaire de la région pubienne, soit à son point de jonction avec les ganglions tuméfiés.
Tantôt le vaisseau lymphatique induré était d'un calibre uniforme dans toute sa longueur, tantôt il allait en s'effilant à l'une de ses extrémités; ou bien enfin, il présentait dans son trajet un certain nombre de renflements. Dans les cordons lymphatiques très-volumineux , les renflements avaient la forme
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olivaire ; ils étaient séparés par des intervalles à peu près égaux, et l'on pouvait en compter jusqu'à quatre ou cinq dans l'étendue de la face dorsale de la verge. Si le vaisseau lymphatique était peu hypertrophié, les renflements étaient plus petits. J'ai plus d'une fois trouvé sur la face dorsale du pénis, plusieurs lymphatiques légèrement tuméfiés formant un faisceau assez épais, sans pourtant se confondre, et présentant dans leur trajet une foule de renflements granulés d'un très-petit volume. Ces lymphatiques indurés, ordinairement rectilignes, avaient une direction flexueuse dans quelques cas où ils étaient en même temps très-gros. Larges et souvent comme aplatis à leur origine sur la base indurée du chancre, ils devenaient cylindriques à quelques centimètres de cet ulcère. Si le chancre avait pour siège le méat urinaire, le vaisseau lymphatique induré commençait parfois à devenir appréciable dans l'épaisseur du frein, contournait la couronne du gland, en arrière de laquelle il formait un bourrelet très-apparent sous la muqueuse, et arrivait enfin sur la face dorsale ou sur une des faces latérales du pénis.
La plupart des malades atteints de cette lymphite ne s'en étaient pas aperçus avant mon examen. Mis sur la voie, quelques-uns déclaraient avoir ressenti à une certaine époque, ordinairement dans le courant du deuxième et troisième septénaire qui avait suivi la contagion, une douleur dans le trajet des vaisseaux péniens superficiels. Quelques autres avaient éprouvé
la sensation d'une corde tendue et douloureuse dans la même direction, ce qui les obligeait à soutenir la verge continuellement relevée, afin de diminuer ce sentiment de tension pénible que certains malades n'éprouvaient que pendant l'érection. Enfin, disons que la peau était rarement rouge au niveau des vaisseaux lymphatiques indurés, excepté au prépuce, que j'ai vu assez souvent gonflé et érysipélateux dans le moment où la lymphite était le plus douloureuse.
Ce que je viens de dire montre que la marche de la lymphite indurée était ordinairement chronique comme celle des chancres dont elle était symptomatique, et comme celle des bubons auxquels elle venait aboutir. La durée de la lymphite a été très-variable. Elle s'est dissipée souvent dans l'espace de trois ou quatre semaines, et dans plusieurs cas, elle était encore très-apparente, quatre mois et même six mois après la contagion.
La lymphite indurée s'est le plus souvent terminée par résolution . Trois fois cependant je l'ai vue suppurer. La base indurée du chancre se transforma en tumeur phlegmoneuse qui s'ouvrit après un travail inflammatoire très-lent. Un liquide moins épais et plus blanc que le pus phlegmoneux s'en écoulait; La plaie resta longtemps fistuleuse; elle était en communication avec l'intérieur du vaisseau lymphatique hypertrophié, comme il était facile de s'en assurer au moyen de la sonde cannelée qu'on pouvait faire pénétrer jusqu'au pubis en parcourant le calibre du
lymphatique malade qui, dans les trois cas, longeait la face dorsale des corps caverneux.
Ce sont particulièrement les faits de ce genre qui ont attiré l'attention de Vacca Berlinghieri et de M. Ricord qui, tous deux, ont parlé de ces fistules lymphatiques du dos de la verge. J'ai eu l'occasion de disséquer un de ces vaisseaux fistuleux, chez un sujet qui succomba à une maladie aiguë survenue dans le^cours de la syphilis. J'ai pu constater que l'artère et les veines dorsales du pénis étaient dans un état de parfaite intégrité, et que le canal fistuleux n'était qu'un vaisseau lymphatique hypertrophié, à parois dures et épaissies, diminuant de volume vers son extrémité pubienne et allant se perdre dans les ganglions inguinaux droits, tandis que son autre extrémité se terminait dans le tissu qu'avait occupé l'induration du chancre.
L'induration des vaisseaux lymphatiques qui partent d'un chancre est comme l'induration du chancre, un signe certain de l'imminence des symptômes de syphilis généralisée. Aussi, en l'absence de l'induration du chancre, et dans les cas où elle est douteuse, celle des vaisseaux lymphatiques qui en émergent peut servir à pronostiquer l'apparition prochaine de ces symptômes; malheureusement cette induration des lymphatiques manque presque toujours dans les circonstances où l'induration du chancre est incertaine, et les cas où la lymphite indurée est le plus développée sont précisément ceux où
l'induration du chancre est aussi caractérisée le plus nettement. La lymphite indurée ne se rencontre seule, pour ainsi dire, que dans les cas très-rares où elle persiste après la résolution du chancre induré.
La lymphite indurée, notamment celle du pénis, qui est la plus fréquente, n'est pas difficile à reconnaître; on ne saurait prendre pour un lymphatique induré l'artère ni les veines dorsales de la verge. Dans les cas mêmes où cette artère a le plus de volume, elle ne donne pas au toucher la sensation d'un cordon à parois épaissies; elle est peu mobile, et n'est jamais ni tortueuse ni moniliforme, comme le sont souvent les vaisseaux lymphatiques indurés, aussi distincts en cela des vaisseaux sanguins qui les accompagnent , que le canal déférent enflammé l'est des vaisseaux du cordon testiculaire.
Une erreur plus facile à commettre serait de confondre la lymphite indurée avec la lymphite simplement inflammatoire. Celle-ci se rencontre assez fréquemment sur la face dorsale du pénis, dans les cas d'inflammation blennorrhagique de l'urètre , et quelquefois avec des chancres non indurés qui ne produisent pas la syphilis constitutionnelle. Elle occupe les mêmes lymphatiques, suit le même trajet, présente les mêmes formes que la lymphite indurée. Mais elle s'en distingue en ce qu'elle donne au toucher la sensation d'un cordon hypertrophié, élastique, mais non calleux ; en ce que le tissu cellulaire qui unit tous les vaisseaux entre eux, participant or-
dinairement à l'inflammation, la veine dorsale du pénis, les lymphatiques et l'artère, forment un gros cordon dans lequel les lymphatiques malades sont peu distincts et difficiles à isoler des vaisseaux sanguins ; enfin, en ce qu'elle est ordinairement trèsdouloureuse et que l'inflammation se communique fréquemment, jusqu'à la peau, qui est rouge et gonflée dans le trajet des lymphatiques enflammés. Ces faits méritent toute l'attention des observateurs, car il est facile de comprendre de quelle importance il est de ne pas confondre ces deux sortes de lymphite, puisque l'une est un simple phénomène inflammatoire sans valeur, tandis que l'autre, par son caractère spécial, est, comme le chancre qui l'accompagne, un indice positif de l'apparition des accidents généraux de la syphilis, et qu'en l'absence de l'induration du chancre, ou lorsque cette induration est douteuse et d'une appréciation difficile à raison du siège de l'ulcère, la lymphite indurée a la même valeur que le chancre induré, fournit les mêmes signes pronostics et les mêmes indications thérapeutiques.
§ VIII. — De quelques symptômes qui précèdent et accompagnent
SOUVENT L'ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE.
Je ne veux parler ici ni du chancre ni des bubons et de la blennorrhagie qui peuvent l'accompagner; ces accidents ne sont pas encore la syphilis constitutionnelle, mais seulement l'indice de son apparition prochaine, comme l'a judicieusement fait remar-
quer Fernel: « Hœc tamelsi nondùm lues venerea di cuntur, sunl tamen rudimentum et veluti character ejus impendentis. » En effet, le chancre ainsi que les bubons et la blennorrhagie qui peuvent coexister avec lui, constituent le groupe de ce qu'on a appelé les symptômes primitifs ; or les caractères de ce groupe, particulièrement les caractères du chancre, ses propriétés spéciales, le laps de temps souvent considérable qui le sépare des accidents constitutionnels, la nécessité de sa préexistence à ces accidents, sont autant de circonstances démontrant que cet ulcère est la cause prochaine de la syphilis, et qu'il ne doit pas conséquemment faire partie intégrante de ce groupe de symptômes, se développant après lui et commençant par des éruptions superHcielles de la peau et des muqueuses, pour finir par des ulcères profonds, des exostoses et des caries.
Mais, entre les accidents primitifs et les premières affections de ia peau consécutives, il survient, dans la plupart des cas, un certain nombre de symptômes dignes d'attention, parce qu'ils révèlent déjà l'influence délétère que le venin syphilitique, sécrété par le chancre, commence à exercer sur tout l'organisme. Ces symptômes n'avaient pas échappé aux médecins qui observèrent les premiers la syphilis ; on les trouve mentionnés dans leurs écrits et considéras comme des signes certains de l'infection générale de l'économie: Signa labis conceptœ, selon l'expression de Fracastor. Ils font certainement partie
des symptômes de la syphilis constitutionnelle, dont il n'estpas permis de les séparer. Néanmoins, comme la syphilis abandonnée à elle-même ne reste peut-être jamais bornée à ces manifestations, quelques auteurs modernes ont décrit ces symptômes comme les phénomènes précurseurs des syphilides, sans prendre garde qu'ils débutent quelquefois après que l'éruption a commencé, et que, dans les cas où ils précèdent une syphilide, ils cessent rarement après son apparition, et continuent assez souvent à s'aggraver durant son cours.
L'éry thème, l'une des éruptions les plus fréquentes par lesquelles débute la syphilis constitutionnelle, nous a fourni de nombreuses occasions d'étudier les phénomènes morbides dont il s'agit. Nous allons exposer le résultat de cette étude. Mais disons d'abord que ces symptômes peuvent manquer complètement, et que parmi cent quatre-vingtdix-nenf malades atteints d'érythème, cinquantesix furent complètement exempts d'accidents généraux précurseurs. Cependant ce chiffre 56 a probablement besoin d'être un peuabaissé, en premier lieu, parce que plusieurs malades de cette catégorie, ayant été examinés assez longtemps après le début de l'érythème, pouvaient avoir perdu le souvenir de quelques symptômes parus avant l'éruption, en second lieu, parce que, treize malade ayant fait, pendant la durée de l'accident primitif, un traitement mercuriel qui retarda sensiblement le développement de
l'érythème, il ne serait pas impossible que ce traitement fût pour quelque chose dans l'absence des phénomènes généraux qui signalent ordinairement le début de la syphilis constitutionnelle.
Dans les cas où ces symptômes existaient, l'époque de leur apparition, par rapport à l'érythème, n'avait pas été régulièrement la même. Apparus, le plus souvent, huit ou dix jours avant l'éruption, ils l'avaient parfois précédée de deux ou trois semaines, ou bien seulement de trois ou quatre jours.
Enfin, ces symptômes s'étaient montrés quelquefois en même temps que la syphilide ou durant son cours, ce qui leur ôtait tout caractère de prodromes.
Ces symptômes s'étaient également manifestés à des époques très-variables par rapport à la contagion. C'était en général du 30e au 90e jour qui avait suivi le contact impur qu'ils avaient paru; parfois c'était plutôt et quelquefois plus tard; mais ce qu'il faut retenir avant tout, c'est que ces phénomènes n'ont jamais devancé l'apparition du chancre. Les signes d'infection générale les plus précoces que j'aie observés se manifestèrent dix jours après un coït suspect. Des érosions chancreuses étaient déjà apparentes sur le prépuce, et fournissaient un suintement dès le quatrième jour de la contagion. Un malaise général survint le dixième jour, et fut suivi bientôt de céphalalgie, de bourdonnements d'oreille et d'une raideur douloureuse dans l'articulation huméro-cubitale droite. Ces symptômes augmentèrent d'intensité
jusqu'à l'apparition d'un érythème, qui survint, accompagné d'une angine gutturale avec plaques muqueuses, du trente au trente-cinquième jour après la coutagion.
Il n'est cependant pas rare de rencontrer des malades atteints soit d'érythème soit de toute autre syphilide, qui, en rendant compte de l'ordre dans lequel se sont développés les symptômes de leur maladie, placent l'apparition du chancre après celle d'un mal de gorge syphilitique ou de l'éruption cutanée. Je n'ai jamais observé, et personne n'observera, je crois, un pareil mode d'évolution, qui n'existe que dans les récits de malades inintelligents, oublieux et peu attentifs, et d'ailleurs arrivés à une époque assez éloignée de la contagion. Je l'ai déjà dit; des faits en opposition avec les lois communes ne peuvent être admis sur le simple témoignage des malades; autrement on arriverait à embrouiller l'histoire de toutes les maladies, en laissant s'y glisser les erreurs les plus grossières et les plus contraires aux résultats acquis par l'observation.
Voici maintenant les divers symptômes d'infection générale que j'ai rencontrés le plus souvent avant l'apparition de l'érythème et pendant sa durée, ainsi que l'ordre dans lequel ils se sont à peu près montrés : les traits commencent par s'altérer; la face est pâle ; les yeux sont cernés. Les malades deviennent tristes; ils éprouvent une courbature et un malaise qui leur ôte toute aptitude au travail, une faiblesse
quelquefois portée à un degré tel que la marche est difficile et que les jarrets fléchissent sous le poids du corps. Souvent il survient des vertiges et des éblouissements, lorsque la tête exécute des mouvements un peu étendus et surtout si elle vient à être fortement inclinée vers le sol.
Les malades éprouvent souvent une céphalalgie intense qui est tantôt diurne, tantôt nocturne, avec tous les caractères des douleurs ostéocopes. Cette douleur de tête est partielle ou générale ; dans le dernier cas, elle est parfois limitée à l'une des régions temporales et revêt la forme d'une névralgie périodique.
J'ai vu fréquemment des accès fébriles reparaissant toutes les nuits, et caractérisés le plus souvent, par une grande chaleur suivie de sueurs copieuses ; le stade de froid existait cependant dans quelques cas ; l'accès se manifestait alors sur le déclin du jour, avec toutes les apparences d'une double tierce qui eût indiqué l'usage des antipériodiques, si les symptômes concomitants n'eussent décelé sa nature et prescrit l'emploi d'une médication dont l'efficacité est toujours certaine contre les accidents syphilitiques, abstraction faite de leur forme.
Mais, de tous les symptômes appartenant à cette période de la syphilis, le plus fréquent et le plus remarquable consiste en des douleurs rhumatoïdes qui se manifestent dans diverses parties du système fibro-osseux. Tantôt ces douleurs affectent la partie
postérieure de la région cervicale ou lombaire, et donnent lieu à un torticolis, à un lumbago douloureux ; tantôt, siégeant sur les parois costales, elles prennent la forme plurodynique. Il n'est pas rare de les voir fixées sur l'une des pièces du sternum ; elles augmentent alors dans les grandes inspirations et par les mouvements des bras. Les membres sont les parties du corps les plus sujettes à ces douleurs, qui affectent plus souvent les articulations que le corps des os. J'ai observé, par exemple, huit malades qui, six semaines à deux mois après la contagion, avant tout traitement, avant toute manifestation syphilitique du côté de la peau et des membranes muqueuses, ressentaient dans un ou plusieurs des grands os des membres des douleurs diffuses chez les uns, circonscrites chez d'autres, ordinairement sourdes pendant le jour et lancinantes durant la nuit, et se calmant vers les deux ou trois heures du matin.
Les articulations, comme je l'ai dit, sont bien plus fréquemment atteintes de ces douleurs que le corps des os. Il n'y en a pas une qui en soit exempte ; mais les petites sont moins souvent affectées que les grandes, parmi lesquelles les épaules, les coudes et les genoux semblent particulièrement disposés à ces douleurs. Les malades éprouvent, dans les articulations envahies, une rigidité qui gêne les mouvements, les rend douloureux et devient d'autant plus grande que les membres sont restés
dans le repos depuis un temps plus long. Cette raideur est portée quelquefois à un assez haut degré pour rendre impossibles l'extension et la flexion complètes des articulations malades.
Pendant le jour, si les malades sont immobiles, ils éprouvent en général un sentiment d'engourdissement et de pesanteur plutôt que de souffrance dans les articulations. Les mouvements, au contraire, y déterminent des douleurs d'autant plus vives que la rigidité est plus grande. Le soir, la chaleur du lit, loin de calmer ces douleurs, les augmente dans beaucoup de cas, de sorte que les membres en sont tourmentés une partie de la nuit, comme par des exostoses.
Quelques malades avaient de l'inappétence, de l'amertume de la bouche, des nausées, de la diarrhée. On observait chez d'autres, au lieu d'un trouble des fonctions digestives, un appétit très-vif et des besoins de manger très-fréquents qui avaient commencé quelques semaines après la contagion syphilitique. Enfin, un certain nombre de malades atteints d'érythème avaient des bourdonnements d'oreille, des épistaxis, de l'œdème aux membres inférieurs, de l'oppression et des palpitations, des bruits de souffle dans le cœur et dans toutes les artères. Ce souffle cardiaque, toujours doux, était une prolongation du premier bruit du cœur, et le souffle artériel, limité aux carotides, avait quelquefois assez d'intensité pour simuler le bruit de rouet. M. Ri-
cord, qui a fait analyser depuis quelques années, par M. Grassi, pharmacien en chef de l'hôpital du Midi, le sang de plus de 200 sujets atteints de maladies vénériennes , a constaté que ces bruits de souffle coïncidaient toujours avec un abaissement du chiffre des globules, abaissement qui commencerait à se produire chez les sujets atteints de chancre induré, avant même toute manifestation syphilitique générale.
Les phénomènes morbides qui peuvent précéder l'érythème sont si nombreux que jamais on ne les voit tous réunis sur un seul malade. On les rencontre groupés en plus ou moins grand nombre, suivant les dispositions individuelles. J'ai vu des sujets qui n'avaient éprouvé qu'une céphalalgie avec redoublements nocturnes, pendant une semaine ou deux avant l'érythème. Quelques autres n'avaient ressenti que des douleurs articulaires, tandis que certains malades avaient présenté un grand nombre des symptômes mentionnés plus haut. Ces symptômes avaient parfois débuté quatre ou cinq jours seulement avant l'érythème et avec une acuité rappelant les prodromes des fièvres éruptives,.
L'érythème paru, tous les symptômes morbides qui l'ont précédé peuvent s'évanouir d'une manière brusque, de sorte que la peau semble avoir concentré les phénomènes syphilitiques disséminés naguère dans toute l'économie. Il est plus fréquent de voir les accidents dont je parle se dissiper d'une ma-
nière lente dans les deux premiers septénaires de l'éruption. Enfin, ce qui est plus commun encore, c'est de voir les symptômes qui ont précédé l'érythème persister et s'aggraver après son apparition.
Toutefois il est à remarquer que, si des phénomènes morbides nombreux ont devancé la syphilide, il est rare de ne pas les voir disparaître en partie dans le premier ou le deuxième septénaire de son développement.
Il est facile de juger qu'à l'exception des douleurs nocturnes dans le système osseux et l'appareil articulaire, les symptômes qui précèdent ordinairement J'éry thème syphilitique n'ont rien de spécial , et qu'on retrouve de semblables phénomènes au début et dans le cours d'un grand nombre de maladies. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer des malades chez lesquels ces symptômes ont été méconnus. L'un a été soumis sans succès à l'usage du sulfate de quinine, pour les accès périodiques d'une fièvre ou d'une névralgie unies d'ailleurs à divers autres symptômes syphilitiques. L'autre, atteint d'une céphalalgie avec redoublements nocturnes, a été traité par des émissions sanguines et des purgations réitérées. J'ai vu, dans le service de M. Ricord, un jeune homme atteint d'érythème syphilitique et en même temps d'une douleur de l'articulation huméro-cubitale droite qui était rouge, gonflée et dans une demi -flexion permanente. Ce malade avait commencé à ressentir de la rigidité, puis des douleurs
nocturnes dans cette articulation, peu de temps après la cicatrisation d'un chancre induré. Un jeune chirurgien des hôpitaux de Paris, sans s'arrêter au caractère particulier de ces douleurs, crut devoir attribuer l'impossibilité de l'extension complète à un déplacement des surfaces articulaires, et exerça sur l'avant-bras des tractions intempestives qui occasionnèrent un gonflement notable de la partie malade.
Ces douleurs articulaires et ostéocopes, qui ont souvent paru avant l'érythème syphilitique, sont très-remarquables. Elles prouvent que l'infection de l'économie, qui est le résultat d'un chancre, a lieu à la fois dans tous les systèmes, comme le pensait Hunter. C'est cependant cet illustre syphilographe qui a le premier érigé en loi l'évolution tardive des affections du périoste et des os, toujours ou presque toujours postérieures, selon lui, à celles de la peau et des membranes muqueuses. Cette opinion de Hunter a été adoptée par M. Ricord, qui, plus absolu, n'admet pas que l'ordre de succession des symptômes puisse être naturellement interverti. Malgré l'autorité de ces deux médecins, je ne saurais partager entièrement leur manière de voir. Leur doctrine ne me paraît vraie qu'au point de vue restreint où ils se sont placés , en ne classant parmi les symptômes syphilitiques du tissu fibreux et osseux que les altérations appréciables du périoste et des os : tumeurs périostiques, exostoses, caries.
J'admets que ces accidenls, et surtout les deux derniers, ne se rencontrent jamais au début de la syphilis , qu'on les voit rarement survenir avant le sixième mois de l'infection, et qu'ils se développent le plus souvent au moins une année après la contagion, ou indéfiniment plus tard. Mais n'admettre comme symptômes syphilitiques des os et du tissu fibreux que des altérations aussi caractérisées, c'est évidemment laisser dans l'ombre une partie des symptômes. En effet, ces douleurs à redoublements nocturnes qui assiégeaient les os et les appareils articulaires peu de temps après la cicatrisation du chancre, avant même le développement de l'érythème syphilitique ; ces douleurs, tantôt profondes et diffuses, tantôt superficielles et assez circonscrites pour ne pas laisser de doute sur l'existence d'une périostite légère, ne sont-elles pas la première phase des manifestations syphilitiques des os et du périoste? Il est vrai qu'à cette période il n'existe pas encore d'altérations très-appréciables à la vue ; mais ne saurait-il y avoir dans les os, comme dans les autres tissus, des altérations syphilitiques de tous les degrés? Quand la peau se couvre de taches d'érythème, de pupilles ou de pustules superficielles, l'isthme du gosier de plaques muqueuses, pourquoi se manifesterait-il dans les os des altérations proportionnellement plus graves que celles des membranes tégumentaires? Vienne, au contraire la seconde période de la syphilis, où l'on voit succéder
aux syphilides superficielles des ulcérations profondes de la peau, aux sécrétions de lymphe plastique, sur divers points de l'arrière-bouche, des perforations résultat d'un travail de suppuration dans des tubercules sous-muqueux ; alors, si des symptômes se montrent dans le système osseux, ce ne sont plus seulement des douleurs sans altération appréciable et de légères tuméfactions du périoste qui se manifestent : ce dernier se gonfle et s'épaissit en divers points, les lames sous-jacentes du tissu osseux se soulèvent en exostoses, qui tantôt restent dures, tantôt suppurent superficiellement ou sont détruites par la carie.
Nous pensons donc que la loi de Hun ter a besoin d'être modifiée pour être exacte. Elle représente la syphilis constitutionnelle comme une maladie s'avançant, dans sa marche progressive, de la périphérie au centre du corps, attaquant d'abord les membranes tégumentaires dans sa première période et finissant par envahir les tissus fibreux et les os dans la seconde. Selon nous, au contraire, la syphilis, en se généralisant, attaque indifféremment les membranes tégumentaires ou le tissu osseux ; mais elle affecte d'abord superficiellement ces tissus, et n'envahit qu'ultérieurement leurs couches profondes.
Telle est la doctrine qui résulte de l'étude comparée des syphilides précoces et des syphilides tardives , et cette doctrine a l'avantage de se trouver en parfait accord avec les traditions médicales que nous
ont transmises les syphilographes les plus célèbres du quinzième et du seizième siècle. Consultez Jean de Vigo : il dit que le mal français débute par des pustules souvent accompagnées ou suivies à courte distance de douleurs atroces dans les os du crâne et les membres , que ces douleurs prennent une plus grande intensité durant la nuit, qu'elles déterminent après un temps assez long des tubérosités sur les os, et ne cessent souvent qu'après la destruction de ces tubérosités par la carie : « Similiter quoque interdnm cum dictis pustidis, vel saltem post earum ortum inde ad mensem cum dimidio vel circa, patiens laboravit doloribus clamosis, interdum circa frontem, interdum in spatulis et hnmeris et brachiis, et aliquando in tibiis, coxis et anchis. A quibus doloribus, aliquando multum post tempus, videlicet post annum et idtra, quœdam oriebantur scirrhositates ad instar ossium, a quibus œgrotantes doloribus clamosis vexabantur, prœsertim tempore noctis et sedabantur in die. »
Si je voulais multiplier les citations, Léonicène, Gaspard Torella, Antoine Beniveni, Wendelin Hoch, et beaucoup d'autres médecins qui ont écrit après eux, me fourniraient des passages démontrant qu'ils avaient parfaitement observé que, du moment où le chancre commence à exercer son action délétère sur l'économie, les symptômes d'infection peuvent se montrer aussi promptement dans les tissus osseux et fibreux que sur l'enveloppe cutanée, les premiers devenant fréquemment le siège de dou-
leurs, tandis que le derme se couvre d'éruptions diverses. Léonicène fait même remarquer qu'il existe une sorte d'antagonisme entre ces deux ordres de symptômes, puisque les malades qui ont beaucoup de douleurs ont le plus souvent peu de pustules, et que ceux qui présentent de nombreuses pustules ressentent en général peu de douleurs.
g IX. — Époque de l'apparition de l'érythème syphilitique, par