CHAPITRE IX
SYPHILIDE SQUAMEUSE.
Définition du genre, tableau, marche, etc.
Ce genre est caractérisé par une sécrétion épidermique qui se détache de différents points de la peau, sous forme de poussière furfuracée, ou de lamelles plus ou moins épaisses, sans altération appréciable des téguments, ou avec une altération qui consiste en une saillie légère, rouge ou même cuivrée, de la surface du derme.
Les affections squameuses, symptomatiques de la syphilis, ont été observées et indiquées, dès le commencement du seizième siècle. Nicolas Massa et G. Fallope ont particulièrement signalé l'état squameux des mains et des pieds, dans cette maladie. Depuis cette époque, la plupart des syphilographes ont fait mention des formes squameuses que l'on retrouve dans les classifications de Trappe, de Bard, de Cullerier, d'Alibert, de Biett ; et dans celle de Carmichaël, qui fait des affections syphili-
tiques squameuses [scaly venercal disease) la cinquième et dernière espèce de sa division.
Les affections cutanées syphilitiques qui produisent des squames sont très-communes. On les rencontre dans le cuir chevelu, sous forme de pityriasis ; à la paume des mains et à la plante des pieds, sous forme de plaques cornées, de psoriasis ; sur le tronc et les membres, sous forme de psoriasis, de lèpre, d'ichthyose 5 sur le scrotum, sous forme d'eczéma en résolution; et sur différents points du corps, à différents états qui ne peuvent être exactement rapprochés des formes squameuses vulgaires. Mais toutes ces affections sont-elles élémentairement squameuses? c'est-à-dire, est-il de l'essence de la syphilis, abandonnée à elle-même, de produire aussi fréquemment des altérations superficielles du derme, dont le principal caractère soit une sécrétion incessante et maladive de Pépiderme? Non, je ne le crois pas. La plupart des affections squameuses qu'on rencontre sur la peau, dans la syphilis, sont la dernière période de diverses éruptions, comme les érythèmes, les papules sèches, les tubercules ; ou bien, ce sont des états particuliers qui se produisent sous l'influence de la médication mercurielle, qui a souvent pour effet de faire avorter, dès leur début, les formes régulières par lesquelles allait se traduire la syphilis, et de les transformer en un état squameux qui n'aurait dû exister qu'à leur terminaison.
Jusqu'à présent, je n'ai rencontré qu'une affection
syphilitique primitivement squameuse , c'est le psoriasis, soit en plaques, soit en cercles comme la lèpre. Encore suis-je resté plus d'une fois dans le doute sur la nature de quelques-uns de ces psoriasis, quoiqu'ils eussent succédé au chancre induré, et même qu'ils fussent concomitants de diverses éruptions syphilitiques bien caractérisées; car plusieurs de ces états squameux n'avaient pas de caractère syphilitique absolu, et l'on sait d'ailleurs que les affections cutanées vulgaires peuvent coexister avec les syphilides, et qu'elles se développent assez souvent avec elles.
Pityriasis syphilitique. Il se rencontre à la face, dans la barbe et les sourcils ; mais c'est sur le cuir chevelu qu'il est surtout fréquent. Il est toujours léger à la face, ou il succède aux syphilides, soit érythémateuses, soit impéligineuses, soit pap'uleuses. Sur la tête, au contraire, il est ordinairement très-abondant, et se présente alors sous forme de poussière épidermique sèche et blanche, ou sous forme de crasse épaisse, jaunâtre ou grise, humectée par la sécrétion folliculaire du cuir chevelu. Le pityriasis-du cuir chevelu succède à lerythème et aux éruptions pustuleuses et papuleuses qui se rencontrent fréquemment dans cette région. Quelquefois il se manifeste pendant la durée d'un érythème du tronc et des membres, sans qu'il y ait eu de taches apparentes sur le crâne. Le pityriasis s'accompagne toujours d'une chute abondante des cheveux, qui
repoussent toujours après la guérison de la syphilis. Il n'offre aucun caractère particulier qui puisse faire connaître qu'il est syphilitique; mais il coexiste toujours avec divers symptômes plus caractéristiques.
Ichthyose syphilitique. Un malade entra à l'hôpital des Vénériens, ayant toute la surface de la peau, rugueuse, d'une couleur terne, en desquamation légère, à peu près comme les sujets légèrement affectés d'ichthyose. Les ongles des mains offraient à leur surface une foule de points mats, blancs, déprimés, comme vermoulus. Leur bord libre, épaissi, fendillé, se détachait par lamelles. Cet état de la peau était consécutif à une syphilide pustuleuse dont le malade avait été atteint huit mois auparavant, etpendant laquelle on lui avait administré à peu près deux grammes de protiodure de mercure en pilules. La peau n'avait pas repris son état normal, après la disparition des pustules, et avait revêtu, peu à peu, cet aspect d'ichthyose. Un nouveau traitement parle protiodure de mercure et les bains sulfureux, rendit , en deux mois, à la peau son ancienne netteté.
Squames syphilitiques du scrotum. L'état squameux du scrotum est consécutif à l'eczéma impétiginoïde syphilitique, aux papules humides et à l'éry thème. Cet état squameux ne diffère en rien de celui qui succède à l'eczéma chronique de cette région. Ce sont les symptômes concomitants qui éclairent ordinairement le diagnostic.
Squames syphilitiques des mains et des pieds. L'état squameux de la paume des mains et de la plante des pieds, qu'on rencontre assez fréquemment, comme symptôme de syphilis constitutionnelle, est ainsi décrit par Nicolas Massa, qui fait observer, avec raison, que celte affection apparaît souvent comme récidive, après une première guérison : « Apparent in ahquibusfissurœ etsquamœ in volis manuum etplanlis pedum, et sunt albœ, durœ, sine humidilate. Et hoc fit sœpè à naturâ,post sanationem à naturâ vel ab arte factam..'. »
Les squames des mains et des pieds se présentent sous forme de plaques régulières ou irrégulières. Les plaques régulières sont arrondies ou ovales, du diamètre d'une lentille; elles succèdent à de petites papules, ou à des taches érylhémoïdes sur lesquelles se forme une squame, tantôt mince, tantôt épaisse, dure, d'une blanc mat et plâtreux: c'est à cette dernière variété que Biett avait donné le nom de syphilide cornée. Lorsque les squames sont tombées, le dermequ'elles recouvraient apparaît rouge, rarement rouge cuivré ; et une collerette épidermique, frangée, entoure la surface malade, et la sépare des points de la peau qui sont restés sains. Les plaques squameuses syphilitiques irrégulières des mains et des pieds ressemblent beaucoup au psoriasis palmaire et plantaire, de cause vulgaire. Ces plaques succèdent à des papules confluentes, peu élevées, ou à un état érythémateux. La paume entière de la main
est dure, raboteuse, légèrement douloureuse au toucher, surtout dans les points d'où se sont détachées les squames. Le derme, tendu et légèrement irrité, ayant perdu son élasticité, permet difficilement les mouvements d'extension forcée des doigts; et les sillons naturels qui se dessinent au fond de la paume de la main sont éraillés, rouges, et ressemblent à des fissures prêtes à saigner.
Toutes les variétés de la syphilide squameuse des mains et des pieds sont faciles à diagnostiquer. Les plaques cornées lenticulaires ont une forme spéciale qui n'appartient à aucune autre affection cutanée. Quant aux plaques irrégulières qui se rapprochent du psoriasis vulgaire, elles en diffèrent par la teinte rouge-cuivré du derme, qui est, au contraire, d'un rouge violacé dans le psoriasis palmaria; elles s'en distinguent aussi par un aspect particulier qui avait fait dire à G. Fallope, que certaines squames et fissures des mains étaient un signe certain d'infection syphilitique : « Quotiès ego video rhagades in manibus, indicium certum profero gallici. »
Psoriasis syphilitique. C'est peut-être la seule espèce où l'on observe des variétés élémenlairement squameuses. Le psoriasis syphilitique présente tantôt la forme du psoriasis guttata ou diffusa, tantôt celle de la lèpre vulgaire ; ce qui veut dire que le psoriasis syphilitique se manifeste tantôt par de petites plaques arrondies, tantôt par des plaques larges,
en général irrégulières, tantôt enfin par des cercles de différents diamètres.
Le psoriasis syphilitique peut se développer sur toutes les parties du corps. C'est une affection assez rare ; je n'en ai observé que huit cas. Elle se manifeste le plus souvent, à une époque peu éloignée de la contagion, chez des sujets qui en général ont été soumis à un traitement mercuriel, pendant la durée du symptôme primitif.
Les variétés du psoriasis syphilitique peuvent débuter par une altération superficielle du derme , consistant en des plaques chroniques, d'un rouge foncé, cuivré, qui se recouvrent d'écaillés épidermiques ; c'est là le psoriasis syphilitique qui paraît être une affection élémenlairement squameuse. Dans d'autres cas qui sont les plus nombreux, le psoriasis semble débuter par des papules, par des tubercules, ou même par des pustules qui avortent, se recouvrent d'une squame, s'étalent et finissent par ressembler a une plaque de psoriasis ou de lèpre.
Si les plaques squameuses, en s' étalant, prennent la forme du psoriasis gullata ou diffusa, on remarque bientôt que le centre des plaques est moins élevé que la circonférence. C'est le contraire dans les psoriasis de cause vulgaire, où les plaques sont ordinairement plus élevées au centre que sur les bords. Celte disposition légèrement concave des plaques du psoriasis syphilitique tient à ce que les couches superficielles de la peau, après avoir été
engorgées et légèrement turgescentes, s'affaissent et se dépriment, au-dessous même du niveau de la peau. Quand la résolution de la plaque est complète, toute sa surface est légèrement déprimée; et l'on voit, ce que nous avons déjà observé dans les papules et les tubercules syphilitiques, que sans ulcération de la peau il peut y avoir résorption interstitielle de la couche cutanée qui a été malade, et par conséquent cicatrice.
Le psoriasis syphilitique annulaire est également suivi de cicatrices légères, qui peuvent être d'un rouge cuivré, ou même brunes.
Le psoriasis syphilitique présente des cercles de différents diamètres. Le psoriasis à cercles d'un petit diamètre est en général un symptôme d'infection récente. Celui qui a des cercles d'un grand diamètre est, au contraire, le signe d'une infection déjà ancienne; il peut appartenir à une syphilide tuberculeuse, avortée sous l'influence d'un traitement. Lorsque les écailles sont nombreuses et que le derme qu'elles recouvrent est brun, lie-de-vin, l'affection constitue une des variétés de ce qu'on a appelé la lèpre noire, lepra nigricans.
Diagnostic. Le psoriasis syphilitique a quatre caractères dislinctifs : 1° les squames reposent sur un fond d'un rouge cuivré ; 2° les plaques ont des bords plus élevés que leur centre; 3° après la résolution de ces plaques sèches, squameuses, il reste de légères cicatrices ; 4° le psoriasis syphilitique est
ordinairement accompagné d'autres éruptions syphilitiques.
La dépression centrale des plaques squameuses, et la cicatrice qui reste après leur disparition , sont deux caractères qui peuvent suffire, même isolément, à établir le diagnostic. La couleur cuivrée manque dans la plupart des cas ; et si elle était le seul caractère syphilitique que présentât le psoriasis , il faudrait mettre une certaine réserve à se prononcer sur la nature de celui-ci, particulièrement si elle existait aux jambes, où presque toutes les éruptions ont de la tendance à prendre une teinte violacée et comme cuivrée. La présence de diverses syphilides, avec une affection squameuse, n'est pas une preuve irréfragable de la nature syphilitique de cette dernière. Un psoriasis vulgaire peut exister et même se développer pendant le cours d'une syphilis constitutionnelle. J'ai vu une syphilide papuleuse paraître trois mois après un chancre, chez un sujet qui était atteint, depuis plus de dix ans, d'un psoriasis diffusa, dont il conserva les plaques et les anneaux au milieu de ses papules syphilitiques. J'ai vu de même des eczémas, des impétigos, la gale et la variole coexister avec des syphilides: nous en avons déjà cité plus d'un exemple dans le cours de ce livre.