CHAPITRE X
TRAITEMENT DES SYPHILIDES.
Lorsque la syphilis parut en Europe, à la fin du quinzième siècle, on commença à traiter les éruptions graves qui en étaient le principal symptôme parla saignée, les purgatifs, les bains d'eau tiède, les bains d'étuve, les calmants, les onctions avec des onguents digestifs et aromatiques, et cent autres remèdes qui étaient en général insuffisants pour arrêter la marche de cette maladie. Mais bientôt on essaya avec succès quelques onguents contenant du vif-argent, notamment l'onguent sarrasin, dans la composition duquel entraient le vif-argent, la lilharge, l'euphorbe, la staphisaigre et la graisse de porc. Dès lors le mercure fut un remède acquis à la syphilis.
Les frictions sur la peau, avec ces divers onguents, furent, pendant quelques années, le seul mode d'administrer le mercure ; puis vinrent les bains de fumigations mercurielles dégagées du cinabre, bains
qui furent mis en grande vogue par les empiriques. A peu près dans le même temps, parurent quelques préparations mercurielles destinées à être administrées à l'intérieur, telles que la poudre rouge de Jean de Yigo, et la poudre angélique de Nicolas Massa, composées toutes deux avec le précipité rouge (bioxyde rouge de mercure).
Les dangers qu'avait la salivation produite par les frictions mercurielles faitessans mesure; les accidents qui résultaient souvent des fumigations mercurielles, administrées sans précaution par les barbiers, le& charlatans et les matrones, avaient, dès le principe, rendu quelques médecins contraires au mercure. La réaction contre ce médicament devint complète vers 1517 , après que les marchands portugais eurent rapporté du nouveau monde le bois de gaïac, dont la décoction guérissait merveilleusement, disaient-ils, les naturels de l'île espagnole (Saint- Domingue), qui étaient sujets à une maladie pustuleuse de la peau, semblable à celle qui régnait alors en Europe, où elle était traitée par le mercure. Des milliers de malades, frictionnés à diverses reprises avec le mercure, et considérés comme incurables, furent miraculeusement guéris, et en très-peu de temps, par la décoction de gaïac, au rapport de Nicolas Pull, célèbre médecin de cette époque.
Cependant on ne tarda pas à remarquer que les récidives étaient très-fréquentes après les traitements par la décoction de gaïac, et que ce bois réussissait
beaucoup mieux dans la syphilis ancienne que dans cellequi était récente, contre laquelleil parut être presque sans efficacité, disent plusieurs syphilographes.
On varia alors les modes d'administration du gaiac ; puis on essaya la salsepareille, à laquelle on ne tarda pas d'adresser les mêmes reproches; un peu plus tard, on fit usage de la squine, plante originaire de la Chine, qui dut sa vogue momentanée au soulagement qu'elle procura à Charles-Quint, dit G. Fallope. Enfin le sassafras , autre bois sudorifique, fut mis à la mode à la fin du seizième siècle; mais on vit bientôt qu'il n'était pas supérieur aux autres bois employés jusque-là.
A mesure que la suprématie curative des bois sudorifiques était contestée, on revenait peu à peu au mercure. Les éclectiques de l'époque commencèrent à combiner l'action de ce métal avec celle des bois de gaiac, de salsepareille, de sassafras et de squine, en les administrant simultanément ou d'une manière alternative. Mais vers le milieu du dixseptième siècle le mercure avait repris le premier rang parmi les remèdes anlisyphilitiques. Les mé- ' decins chimistes inventèrent alors une foule de préparations, dont le vif-argent était le principe actif. Chacun d'eux avait sa formule secrète, et vendait son remède en son domicile.
Le dix-huitième siècle vit tomber le crédit delà plupart de ces arcanes; mais la médication mercurielle continua cependant à être la méthode de traitement
t>Ut AFFECTIONS SYPHILITIQUES DE LA l'EAU.
la plus généralement usitée, quoiqu'on employât aussi les bois sudorifiques. Il en fut ainsi jusqu'aux premières années du dix-neuvième siècle, où l'école physiologique bannit presque le mercure de la thérapeutique des maladies vénériennes, en soutenant qu'on pouvait toutes les guérir sans ce médicament, quelle accusait, d'ailleurs, d'être la cause génératrice de la plupart des symptômes graves et tardifs qu'on attribue à la syphilis constitutionnelle. C'était, comme je l'ai déjà dit, un vieux sophisme renouvelé de Natalis Montesauro, en 1498; sophisme que le chevalier Ulrich de Hutten réfutait déjà, en 1519, par l'exemple de son père qui, disait-il, n'avait jamais fait usage du mercure, et avait épuisé, malgré cela, toute la série des symptômes du mal français, depuis les ulcères des organes génitaux, et les pustules de la peau, jusqu'aux gommes et aux exostoses.
Mais la réaction contre les doctrines de l'école physiologique a été prompte. Le mercure a été repris de nouveau, comme le remède le plus sûr de la syphilis. De nouvelles préparations mercurielles ont été expérimentées avec succès. Parmi ces préparalions nouvelles, le proto-iodure de mercure tient le premier rang. Enfin l'iodure de potassium a aussi été introduit dans la thérapeutique de la syphilis, et doit êlre, dès à présent, considéré comme un des plus puissants moyens pour la guérir.
Dans ce coup d'œil rapide jeté sur les phases par
lesquelles a passé la thérapeutique de la syphilis, et par conséquent celle des syphilides, je n'ai indiqué que les faits les plus saillants. Je n'ai pas parlé d'une foule de médicaments qui ont été expérimentés avec avantage dans un certain nombre de cas, mais dont aucun ne saurait rivaliser avec le mercure, ni lui être substitué comme méthode générale. Tels sont l'or, le platine, l'argent, l'antimoine, les acides étendus d'eau, l'ammoniaque, l'opium ; et parmi les végétaux, la sabine , le buis, la bardane, la graliole, la douce-amère, la lobélie syphilitique , le daphné, le brou de noix vertes, etc. Je n'ai pas parlé non plus des traitements par l'exercice, par la diète (cura famis), etc.
Ce n'est pas dans une monographie des syphilides que peut être fait l'examen de tous ces moyens de traitement qui ont été employés dans la syphilis, plutôt que dans les syphilides en particulier. Je me bornerai donc à donner ici les résultats obtenus par les méthodes dont j'ai pu apprécier le plus souvent les bons effets.
Il n'y a pas un des remèdes dont j'ai fait plus haut l'énumération, qui n'ait été utile dans le traitement des syphilides. Le régime seul suffit quelquefois pour guérir les malades. Certains sujets ont une disposition si faible pour la syphilis, qu'on voit s'effacer chez eux, avec assez de rapidité, sans le secours d'aucune médication ni d'aucun régime, des éruptions érythémateuses ou papuleuses dont ils ont été
atteints à la suite des chancres, guéris de môme sans traitement. Mais cè sont là des cas particuliers assez rares, et l'expérience a appris, depuis longtemps , qu'il fallait peu compter sur les efforts seuls de la nature, dans cette maladie; et quant au mode de traitement, l'expérience apprend encore, que le mercure et l'iodure de potassium sont les deux médicaments qui, administrés avec discernement, guérissent le plus vite les syphilides, ainsi que tous les autres symptômes de la syphilis généralisée, et laissent le moins les malades exposés aux chances de récidive.
1° Mercure. Le mercure est livré tantôt à l'absorption intestinale, tantôt à l'absorption cutanée par les frictions, les fumigations, les bains. De ces méthodes, la plus facile à diriger et la plus efficace est l'administration interne.
Administration interne. Les préparations mercurielîes qu'on peut ingérer dans l'estomac sont trèsvariées. La plus usitée de toutes aujourd'hui, celle qui modifie le plus rapidement les syphilides, c'est le proto-iodure de mercure, médicament introduit par Biett dans la thérapeutique.
Proto-iodure de mercure. Cette combinaison insoluble s'administre ordinairement en pilules. La dose commune est de 5 centigrammes en vingtquatre heures. La dose faible est de 2 à 3 centigrammes; la dose forte est de 10, 15, 20 et môme 25 centigrammes pour le môme espace de temps.
On ne doit pas dépasser la dose la plus forte. Il ne faut même qu'assez rarement y arriver. Une syplïilide qui ne se modifie pas sous l'influence de 10 à 15 centigrammes de proto-iodure de mercure, administrés chaque jour, pendant deux ou trois semaines , demande l'essai d'une autre préparation mercuiïelle. On ne doit tenter d'élever cette dose du protio-odure que dans les cas où le médicament, ne modifiant point la syphilide , n'exerce en même temps aucune influence ni sur la bouche, ni sur l'intestin.
Il est rare qu'on soit obligé de descendre audessous de la dose faible, qui n'est trop élevée que pour les enfants âgés de moins de douze ans, à qui d'ailleurs on administre le mercure en solution , plutôt que sous la forme pilulaire.
L'usage du proto-iodure hydrargyrique constipe quelques malades ; mais il est rare que cet effet soit durable: après un ou deux septénaires de constipation, il survient ordinairement des coliques et de la diarrhée. Il arrive bien plus souvent que les coliques et le relâchement du ventre commencent avec les premières doses de proto-iodure; que ces coliques se calment, et que la tolérance s'établit. Très-souvent aussi des malades qui supportaient, sans incommodité, une dose journalière de 5 centigrammes de proto-iodure sont pris de coliques vives et de diarrhée, si l'on vient à porter la dose du médicament à 10 centigrammes par jour.
Il n'est pas nécessaire, pour la guérison, que le proto-iodure excite maladivement l'intestin. On voit des malades qui supportent des doses moyennes sans éprouver ni coliques > ni relâchement de ventre, et dont les éruptions syphilitiques se flétrissent et disparaissent avec rapidité. Quelques coliques, une ou deux selles en vingt-quatre heures, n'empêchent cependant pas le proto-iodure d'avoir une heureuse influence sur les syphilides. Mais si l'action purgative de ce médicament est très-énergique, et qu'elle se soutienne pendant toute la durée du traitement, les syphilides ne s'effacent qu'avec lenteur, ou, si elles disparaissent avec rapidité, elles récidivent fréquemment, comme si le mercure guérissait alors par une action dérivative, plutôt que par ses propriétés résolutives qui en font le spécifique de la syphilis.
L'action purgative du proto-iodure peut être trèsénergique. On voit des malades qui, sous l'influence de 5 à 10 centigrammes de ce médicament, ont une douzaine de selles liquides en vingt-quatre heures. Quand des coliques et des selles, même beaucoup moins abondantes, ont accompagné, pendant plusieurs semaines, l'administration du proto-iodure de mercure, on voit parfois les selles devenir sanguinolentes. Le sang est excrété avec ténesme, et dans certains cas, en assez grande abondance.
Lorsque l'intestin est vivement impressionné par le protiodure, il faut, pendant quelques semaines,
se borner à administrer la dose taible, pour habituer le canal intestinal à la présence du médicament. On peut, dans ce but, mêler aux pilules de proloiodure de mercure, une petite quantité d'opium. Cullerier associait souvent ces deux agents thérapeutiques ; il considérait même l'opium comme un remède doué d'une action spéciale sur les symptômes syphilitiques, et aussi utile que le mercure pour les combattre dans beaucoup de cas. Biett, au contraire, interdisait le mélange de l'opium et du mercure, regardant l'action stupéfiante de l'un comme s'opposant à l'absorption de l'autre. Ces deux opinions sont exagérées. Malgré les succès qu'on a parfois obtenus de l'administration de l'opium seul dans les syphiïides, ce médicament ne saurait entrer en parallèle avec le mercure; et, d'autre part, l'expérience journalière prouve que le mercure associé à l'opium modifie tout aussi rapidement les symptômes syphilitiques que le mercure seul : ce qui autorise à employer ces deux médicaments mélangés, dans le but de faciliter par l'un la tolérance de l'autre.
Outre les coliques, la diarrhée et les hémorrhagies intestinales, le proto-iodure détermine aussi le gonflement des gencives, la sensibilité des dents au contact des boissons froides et chaudes, et enfin la salivation. Mais ces accidents n'appartiennent pas spécialement à l'usage du proto-iodure. Toutes les préparations mercurielles les déterminent; et ils
n'ont rien de redoutable, s'ils sont légers: car si le mercure peut guérir les syphiiides, sans exciter ni enflammer la bouche, il faut avouer cependant qu'il ne les modifie le plus souvent avec rapidité qu'au moment où son aclion sur les gencives commence à devenir sensible.
Voici quelques formules d'après lesquelles je fais préparer les pilules de protiodure :
1° Pr. Protiodure de mercure •)
Exl rail aqueux de rhubarbe. . gram. aa. | 1
Tliridace j
Extrait aqueux d'opium. . centigram. 40 F. S. A. 56 pilules égales.
2" Pr. Protiodure •
Extrait aqueux de rhubarbe, gram. aa. j 2
Tliridace I
F. S. A. 56 pilules égales.
Le malade doit prendre d'abord une de ces pilules par jour. 11 peut ensuite en prendre deux, puis trois, et même jusqu'à quatre ou cinq, dans les vingt-quatre heures, si le mercure n'agit ni sur la bouche ni sur l'intestin, et si d'ailleurs l'éruption syphilitique ne se modifie pas.
Deutochlorure de mercure. Ce composé soluble, qui était depuis longtemps usité en Russie contre la syphilis, quand Van-Swieten et Ribeira Sanchez en enseignèrent l'usage à l'Europe occidentale, à la fin du siècle dernier, est aujourd'hui la plus usitée des préparations mercurielles, après le protiodure.
Ce médicament peut être administré en pilules, en solution, en sirop, ou bien il peut être combiné avec l'albumine. Les formulaires indiquent la préparation des pilules majeures d'Hoffmann, des pilules de Dupuytren, de celles de Cullerier et de Biett. Pour moi, j'administre rarement le sublimé en pilules. Dans les cas où je le prescris sous celle forme, voici ma formule :
Deulochlorure de mercure centigram. 20
Alcool gram. 1
Dissolvez, puis ajoutez :
Gomme en poudre gram. 4
Sirop diacode Q. S. pour faire 20 pilules égales.
La solution de sublimé la plus employée en France est l'bydro- alcoolique. Elle est improprement connue sous le nom de liqueur de Van-Swieten, et contient à peu près 5 centigrammes de sublimé pour 60 grammes de véhicule. La véritablesolution de Van-Swieten est purement alcoolique. Elle se prépare en faisant dissoudre 35 centigrammes de sublimé dans 240 grammes d'eau-de-Yie de grain.
Les sirops au deutocblorure mercuriel les plus connus sont ceux de Cuisinier et de Larrey, additionnés.
Quant aux combinaisons de sublimé et d'albumine, les biscuits d'Olivier en sont une forme. Le deutochloiu:-e de mercure s'administre à la
dose de 1 à 5 centigrammes par jour. La dose de 1 centigramme convient aux jeunes enfants, pour lesquels on peut même commencer par des doses plus faibles. Mais pour les adultes il faut rapidement arriver à 4 ou 5 centigrammes. Van-Swieten fait remarquer, avec raison, qu'au-dessous de cette dose les effets curatifssont peu marqués. Gardane, ayant expérimenté ce médicament à la dose d'un tiers de grain, en obtint de faibles résultats; et si beaucoup de médecins de France considèrent aujourd'hui le sublimé comme une préparation mercurielle douée d'une faible efficacité, c'est qu'ils l'administrent à trop faible dose; ils prescrivent en général 15 grammes, quelquefois 30 grammes par jour, delà solution hydro-alcoolique que le Codex désigne sous le nom de liqueur de Van-Swieten, quand il faudrait en prescrire généralement 60 grammes.
La prudence, je dirai presque la timidité avec laquelle beaucoup de médecins administrent ce médicament, tient à ses propriétés vénéneuses, et aux accusations qui furent dirigées contre lui à l'époque où Van-Swieten le fit connaître. On accusait, en effet, le sublimé corrosif, de corroder les membranes de l'estomac et des intestins, de déterminer le marasme et la mort, de provoquer des hémorrhagies et le développement de la phthisie. On peut lire dans Pibrac (IVe volume des Mémoires de l'Académie de chirurgie), et dans Peyrilhe, toutes les accusations accumulées contre le dcutochlorure de mercure.
Mais elles ne sont pas fondées. Il n'est pas vrai que le sublimé administré à la dose de 4 à 5 centigrammes par jour, avec les précautions convenables, puisse corroder l'estomac et l'intestin. Les malades qui en font un usage prolongé peuvent maigrir considérablement , surtout s'il occasionne des coliques et des selles liquides ; mais cet amaigrissement n'est ni plus fréquent, ni plus considérable, après l'usage du sublimé, qu'après l'usage des autres préparations mercurielles, et surtout n'est jamais suivi de mort. Quant à la phthisie pulmonaire, elle se déclare de temps en temps chez les sujets qui font des traitements mercuriels, mais après l'administration du proto-iodure de mercure, comme après celle du sublimé, ou de toute autre préparation hydrargyrique ; et le développement de cette funeste maladie est, selon toute probabilité, autant le résultat de l'atteinte portée à la constitution par la syphilis, que par le mercure.
Les accidents qui dépendent réellement de l'usage du sublimé corrosif sont moins sérieux que ceux dont il a été accusé. Ce sont : une ardeur désagréable de l'arrière-gorge , qui persiste plusieurs heures après l'administration du médicament; de la chaleur et de la douleur d'estomac ; quelquefois des nausées et même des vomissements ; enfin des coliques et des selles liquides. Or, la plupart de ces accidents peuvent être prévenus ou atténués. Le deutochlorure administré en pilules, par exemple, ne donne pas de
chaleur à l'arrière-gorgc, comme en solution; et l'influence irritante du sublimé sur l'estomac et l'intestin se corrige par des boissons délayantes, prises après chaque dose du médicament.
Van-Swieten avait constaté que le meilleur moyen de neutraliser les effets irritants du deutochlorure de mercure sur le pharynx, l'estomac et l'intestin, était de l'administrer en solution alcoolique, d'après a formule suivante qui lui avait été communiquée par Sanchëz :
Sublimé corrosif centigram. 35
Eau-de-vie de grain graui. 220
Il faisait prendre matin et soir une cuillerée (15 grammes) de cette teinture, après laquelle le malade buvait 500 grammes de décoction de racine de guimauve ou d'orge, coupée d'un tiers de lait. Il administrait à quelques hommes robustes une cuillerée et demie et même deux cuillerées de la liqueur, matin et soir ; et il voyait disparaître rapidement les symptômes syphilitiques les plus graves, sans que ces doses de sublimé déterminassent aucun accident.
La liqueur alcoolique de Van-Swieten a été abandonnée en France, à cause de la répugnance que beaucoup de malades éprouvent à prendre de l'alcool pur. Je l'emploie assez souvent, en remplaçant seulement l'eau-de-vie de grain par le rhum ; et je lui reconnais les qualités que lui attribuait Van-
Swieten. Je dépasse rarement la dose de deux cuillerées par jour ; et j'ai soin de faire boire, après chaque cuillerée, un bol de tisane délayante. Si les malades éprouvent une trop grande répugnance à prendre une cuillerée de rhum pur, je fais mêler chaque dose de liqueur à une tasse de thé de Chine, de tilleul ou de lait. Ce mode d'adminislralion du deulochlorure de mercure me paraît supérieur à tous les autres : les malades se plaignent peu de chaleur au pharynx, de douleurs à l'estomac et de coliques ; et l'on voit rarement arriver la salivation. De sorte qu'on peut dire, avec Van-Swieten, que le sublimé corrosif, administré d'après cette méthode, est un médicament très-utile dans le trailement des affections syphilitiques; qu'il peut être employé longtemps sans danger, et repris sans aucun inconvénient, en cas de récidive.
On peut employer, contre les syphilides, un grand nombre d'autres préparations mercurielles , toutes moins efficaces, ou plus difficiles à manier que celles dont je viens de parler ; telles sont : 1° Les pilules de Plenck, dans lesquelles le mercure se trouve éteint par trituration avec la gomme. 2° Les pilules de Sédillot, préparées avec l'onguent mercuriel, médicament qui, ainsi que le mercure de Plenck, est doué d'une très-faible efficacité ; car, en administrant de dix à quinze pilules de Sédillot par jour, on obtient souvent moins rapidement la modification d'une syphilide, que par l'usage quotidien d'une seule
pilule de proto-iodure. 3° Le protochlorure de mercure, substance qui purge trop, provoque trop facilement le ptyalisme, et que j'ai vu employer avec assez desuccès, comme errhin,parBiett, dans quelques syphilides anciennes. Ce médecin^ faisait insuffler , chaque jour, dans les fosses nasales du malade, un gramme de calomel mêlé à une double quantité de poudre de racine de guimauve. M. Cazenave, qui a suivi toutes les expériences de M. Biett, a cité, dans son Traité des syphilides, plusieurs observations de guérison par cette méthode, qui déterminait d'ailleurs fréquemment la salivation. 4° Le deutiodure de mercure, substance très-vénéneuse et difficile à manier. 5° Le cyanure de mercure, qui s'emploie en solution, comme le deutochlorure, et aux mêmes doses , et que Cullerier regardait comme préférable au deutochlorure, parce qu'il irritait moins les voies digestives. 6° Le protonitrate ammoniaco-mercuriel (mercure soluble de Hahnemann), sel d'une faible efficacité, mais que l'estomac supporte bien, et qui détermine rarement la salivation. Enfin, un grand nombre d'autres préparations mercurielles, soit simples, soit composées, parmi lesquelles je citerai l'iodhydrargyrate de potasse, médicament composé et introduit dans la thérapeutique de la syphilis par M. Puche, médecin de l'hôpital du Midi, qui assure en retirer journellement de très-bons effets.
Administration externe. On peut aussi guérir les yphilides en livrant le mercure à l'absorption eu-
tanée par des frictions, des fumigations et des bains. Les frictions furent la première méthode par laquelle on administra le mercure contre les syphilides ; les fumigations et les bains vinrent ensuite. Le grand inconvénient de ces méthodes , c'est d'introduire le mercure dans l'économie, sans pouvoir exactement le doser, et de déterminer, presque infailliblement, tous les accidents qui dépendent de l'absorption d'une trop forte dose de ce médicament. La salivation est le plus grave de ces accidents; elle n'avait rien de fâcheux aux yeux des médecins qui la considéraient comme nécessaire à» la guérison. Mais on a reconnu son inutilité, et l'on s'est éloigné des méthodes qui la produisaient; de sorte que le nombre des médecins qui traitent la syphilis par les frictions mercurielles diminue de jour en jour. On n'emploie cette méthode qu'après avoir essayé sans succès les autres; et les fumigations, ainsi que les bains mercuriels, sont plutôt usités comme adjuvants que comme méthodes exclusives de traitement.
Frictions mercurielles. L'onguent le plus employé pour ces frictions est un composé de mercure et de graisse, dans lequel le métal se trouve réduit, par le broiement, à un état de division extrême. C'est, par conséquent , l'ancien onguent sarrasin , moins quelques ingrédients ; c'est l'onguent napolitain des modernes.
Les frictions se font ordinairement surles membres. On fait chaque jour une friction. La première
friction se fait sur une des jambes ; la seconde, sur la jambe opposée ; la troisième et la quatrième, sur les deux cuisses successivement ; la cinquième et la sixième, sur les fesses. On passe de là aux membres supérieurs; un jour, la friction sefaitsurun des avantbras ; le jour suivant, sur l'avanl-bras opposé ; les bras et les épaules viennent ensuite , puis les reins. Enfin l'on recommence à frictionner successivement les jambes et les autres parties déjà frottées une première fois. Cullerier neveu recommandait les frictions au voisinage des organes malades. 11 disait en avoir retiré de grands avantages. M. Championnière a vu ce praticien guérir rapidement, par des frictions sur les parties latérales du cou, un ulcère grave .de la gorge, qui avait résisté à un traitement mercuriel interne.
La plupart des syphilographes ont conseillé d'éloigner les frictions mercurielles du ventre et de la poitrine. On donnait autrefois pour raison de ce précepte, que les qualités froides et vénéneuses du mercure étaient nuisibles au cœur et à l'intestin. Le précepte et la théorie sont probablement nés consécutivement à des exemples d'accidents survenus après des fiiclions sur la poitrine ou sur le ventre. Ne s'agirait— il pas d'accidents produits par des dépôts de mercure métallique dans les cavités séreuses ? J'ai fait l'autopsie d'une femme qui succomba à une péritonite aiguë, combattue, pendant cinq jours, par des onctions copieuses d'onguent mercuriel sur
le ventre. Je trouvai dans le péritoine qui tapisse le fond du bassin, entre l'utérus et le rectum, une cuillerée, à peu près, de mercure métallique. Il me semble avoir lu quelques observations du môme genre. Si les femmes n'eussent pas succombé à la péritonite, que serait devenu le mercure qui avait filtré ainsi, à travers la peau et les muscles abdominaux, dans la cavité périlonéale ?
Les frictions doivent être faites par le malade, les mains nues, ou par des mains étrangères garnies de gants.
La quantité de l'onguent mercuriel à employer pour chaque friction, la durée des frictions, l'intervalle à mettre entre elles, varient suivant qu'on redoute, ou non, la salivation. Si on veut l'éviter, les doses d'onguent mercuriel employé pour chaque friction devront être très-faibles. Elles ne devront pas dépasser un gramme, surtout dans les premiers jours du traitement. La durée de la friction sera courte; elle aura cinq minutes, par exemple. L'intervalle de temps qu'on laissera entre chaque friction sera de trois, quatre, et même de cinq et six jours. On fera usage de l'onguent mercuriel simple, qui ne contient qu'une partie de mercure pour trois d'axonge. Celte manière d'administrer les frictions, avec certaines précautions, constituait une méthode particulière, qu'Astruca appelée hydrargijrosis parcior, par opposition à la méthode qui consistait à faire les frictions de manière à provoquer promptement la salivation,
hydrargyrosis plenior. Ce dernier mode de traitement, à peu près abandonné aujourd'hui par tous les médecins qui s'occupent spécialement de syphilis, est quelquefois employé dans les syphilides rebelles, ou chez des malades qui paraissent réfractaires à l'action des préparations mercurielles administrées à l'intérieur. Cette méthode consiste à faire une friction mercurielle tous les jours, ou tous les deux jours; à employer de 4 à 6 grammes d'onguent mercuriel double, pour chaque friction ; à donner à la friction un quart d'heure de durée.
Quelque précaution que l'on prenne pour administrer des frictions, certains malades sont promptement atteints de ptyalisme ; d'autres ne salivent que difficilement, et quelques-uns se montrent même tout à fait rebelles à l'action du mercure sur les • glandes salivaires, ce qui n'empêche pas la guérison. La salivation arrivée , il faut toujours chercher à la modérer, et à prévenir ses mauvais effets sur la bouche. On emploie pour cela les gargarismes astringents et les cautérisations avec le nitrate d'argent fondu, ou l'acide hydrochlorique pur, sur les parties de la bouche qui s'excorient et se couvrent d'une sécrétion pultacée. Il est quelquefois même utile d'appliquer des sangsues aux angles maxillaires , pour combattre l'intensité de la stomatite mercurielle. En même temps, on établit une dérivation sur les reins et sur le canal intestinal, au moyen des diurétiques et des catharliques.
A la fin du siècle dernier, où les illinitions mercurielles étaient encore la méthode dominante , quelques médecins essayèrent de substituer à l'onguent napolitain, des préparations mercurielles d'un plus facile emploi. Un médecin de Naples, Cirillo, dont le nom rappelle le souvenir d'une grande infortune, eut l'idée de mélanger 4 grammes de deutochlorure de mercure à 30 grammes d'axonge , et d'employer cette pommade, en friction quotidienne sous la plante des pieds, à la dose de 4 à 6 grammes. A peu près vers le même temps, Clare, chirurgien de Londres , proposa les frictions sur les gencives et les joues, avec le calomel mêlé à un excipient pulvérulent, au bol d'Arménie, par exemple. Le malade devait employer en frictions 5 centigrammes de protochlorure mercuriel le matin, 5 à midi, et 5 le soir. Clare assurait que ces 15 centigrammes de calomel en friction produisaient autant d'effet que 3 grammes d'onguent napolitain. Les frictions plantaires de Cirillo, et les frictions buccales de Clare, ont eu une certaine vogue à leur origine ; mais comme elles étaient, en réalité, moins puissantes que les frictions avec l'onguent napolitain , elles ont été abandonnées comme méthode générale, et ne sont plus employées aujourd'hui que dans quelques cas spéciaux.
Fumigations mercurielles. On peut traiter aussi les syphilides par des fumigations, en exposant, dans des appareils particuliers, les malades aux vapeurs du
deutosulfure de mercure jeté sur des charbons ardents, ou sur des plaques métalliques, avec quelque poudre inflammable inodore ou aromatique. On emploie ordinairement de 10 à 15 grammes de cinabre, pour chaque fumigation. Le malade doit rester de dix à quinze minutes dans l'appareil fumigatoire. Le nombre des fumigations n'est pas limité ; on les conlinuejusqu'àladisparition dessyphilides; mais si vingt-cinq à trente fumigations n'ont pas modifié sensiblement l'éruption , il est inutile de continuer. Ces fumigations ont eu une grande célébrité au commencement du seizième siècle. Elles étaient employées par un grand nombre de médecins, par les empiriques et par les matrones. La tète du malade, placée sous une couverture, était plongée, ainsi que le corps, dans la vapeur mercurielle qui, livrée en même temps à l'absorption pulmonaire et cutanée, devenait un remède d'une grande énergie, par la rapidité de ses effets. Cette pratique eut d'heureux succès ; mais il en résulta aussi de graves accidents. L'absorption trop prolongée des vapeurs cinabrées, par les voies respiratoires, détermina assez souvent , au rapport des auteurs, de vives irritations pulmonaires, et même la mort par asphyxie. On prit donc l'habitude de laisser la tête des malades hors de l'appareil fumigatoire. Mais, dès lors, les vapeurs mercurielles, n'agissant plus que sur la peau, devinrent un remède beaucoup moins énergique, et perdirent peu à peu leur célébrité. Aujourd'hui elles ne sont
nulle part employées, comme méthode générale de traitement des éruptions syphilitiques; on les joint comme adjuvant aux traitements internes. Elles sont particulièrement utiles dans les syphilides ulcérées, anciennes, qu'elles^uérissent souvent avec une merveilleuse rapidité.
Bains mercuriels. Les bains tenant en dissolution le deutochlorure de mercure sont d'invention récente. Ils furent conseillés pour la première fois par Baumé, en 1770. On peut faire dissoudre dans chaque bain, de 15 à 60 grammes de sublimé, sans autre inconvénient pour le malade qu'une irritation souvent assez vive de la peau , irritation dont on cherche à prévenir le développement en ajoutant à l'eau du bain une forte décoction de graine de lin. La durée du bain doit être d'une heure et demie à deux heures.
Ces bains guérissent promptement les syphilides; ils les modifient localement, en même temps que les parties de sublimé absorbées par la peau agissent sur l'état général de l'économie. Malgré ces avantages , ils sont peu employés dans la pratique. Le deutochlorure de mercure étant un poison très-actif, la plupart des médecins redoutent de mettre une préparation aussi énergique en contact avec la surface de la peau, dont on ne connaît pas la puissance absolue d'absorption.
Je pourrais parler de beaucoup d'autres préparations mercurielles qui ont été employées sous forme
de pilules, de dragées, de sirops, de lotions, de lavements, d'emplâtres, pour combattre les éruptions syphilitiques; mais je les passerai sous silence, la plupart étant presque abandonnées, comme des médicaments d'un difficile emploi ou d'une faible efficacité. On trouvera les formules de toutes ces préparations dans les traités complets de maladie vénérienne, pour les cas où l'on voudrait les essayer. Je renvoie également à ces traités, relativement aux accidents qui peuvent résulter de l'administration du mercure ; car je n'ai fait qu'indiquer quelques-uns de ces accidents, en passant en revue les préparations mercurielles les plus usitées. ,
Il ne me reste plus qu'à parler de la durée du traitement mercuriel , et de la dose absolue de mercure nécessaire pour guérir les syphilides.
Peut-on fixer rigoureusement la durée du traitement mercuriel, et déterminer la dose absolue de mercure nécessaire pour la guérison d'une syphilide? Non. Les médecins qui ont considéré la syphilis constitutionnelle comme le résultat de la présence matérielle d'un virus répandu dans tout l'organisme, et qui ont regardé le mercure comme un agent spécifique guérissant les symptômes syphilitiques, parce qu'il en détruisait le principe, c'est-à-dire le virus 7 ces médecins, dis-je, pensèrent que les récidives d'accidents syphilitiques étaient occasionnées par quelques parcelles de virus qui avaient résisté, ou plutôt qui avaient échappé au mercure administré en
trop faible quantité, ou pendant un temps trop court. De là ces comparaisons où le mercure était représenté comme un furet allant dans les plus petits recoins de l'organisme attaquer et dénicher le virus. De là des calculs sur la durée du traitement mercuriel et sur la dose absolue d'onguent napolitain, ou de sublimé corrosif, à employer, pour guérir la syphilis. Il y avait des virus forts, des virus faibles, et des virus xle force moyenne. Le nombre des frictions devait varier pour chacun de ces virus.
Ces raisonnements, ces calculs sur le virus syphilitique et sur son remède spécifique, étaient l'explication bien grossière d'une disposition acquise par une contagion; aussi n'en parle-t-on plus. Mais en abandonnant la théorie , on n'a pas entièrement renoncé aux règles pratiques qui en découlaient. On rencontre fréquemment des malades qui, après avoir fait un traitement mercuriel pour des chancres, sont atteints d'éruptions syphilitiques, quoiqu'on leur eût donné l'assurance d'une guérison radicale , parce qu'ils avaient pris une dose de mercure calculée d'avance pour empêcher la manifestation de ces accidents. On voit d'autres sujets chez lesquels, les symptômes ne cédant pas au gré du médecin , les doses de mercure ont été progressivement augmentées ; elles ont déterminé une diarrhée permanente , des sueurs copieuses, la salivation, et enfin une faiblesse extrême et un état de marasme, sous l'empire duquel les symptômes syphilitiques se sont aggravés au
lieu de s'amender; on a continué malgré cela le mercure, avec l'idée que les symplômes persistaient, parce qu'on n'avait pas administré encore assez longtemps le spécifique.
Ce n'est pas de la sorte que l'on doit comprendre aujourd'hui la syphilis et son traitement. 11 répugne d'admettre la présence formelle d'un virus répandu dans toute l'économie, la possibilité d'un long sommeil de ce virus dans les organes, et l'action matérielle et comme chimique du mercure sur ce virus. La syphilis générale est considérée comme l'effet d'une disposition imprimée à l'économie par le chancre.
Le mercure guérit les symplômes de la syphilis générale; mais on ignore s'il peut détruire la disposition qui produit ces symptômes : car si un certain nombre de malades guéris sans retour par le mercure permettent de supposer que la disposition syphilitique peut complètement disparaître sous l'influence de ce médicament, un nombre égal au moins d'autres malades, chez qui les accidents constitutionnels ont reparu, malgré les traitements mercurîels, à dix, vingt, trente et quarante années des premiers accidents, permettent de penser que la disposition persiste après la guérison des symptômes, ou que, si elle s'éteint, elle peut renaître après un temps 'plus ' ou moins long, sous l'influence de causes communes, telles que les changements de saison, les écarts de régime,l'affaiblissement résultant d'une maladie grave,
ou des progrès de l'âge. 11 n'est pas possible de penser que, dans les cas où la disposition syphilitique paraît renaître ou persister, les récidives soient dues à ce que le traitement mcrcuriel n'a pas été assez longtemps continué : car parmi les malades atteints de ces récidives, et particulièrement parmi ceux qui en ont éprouvé plusieurs , on en trouve un très-grand nombre qui ont pris des doses considérables de mercure; tandis qu'on observe, d'un autre côté, un certain nombre de sujets qui, guéris dans leur jeunesse d'une syphilis constitutionnelle, par une dose faible de mercure, ont parcouru, depuis, une longue carrière sans avoir éprouvé aucune nouvelle atteinte de la maladie.
De cette manière d'envisager la syphilis , et d'apprécier l'action des préparations mercurielles, d'après les faits d'expérience, découlent, pour l'administration de ce médicament, des règles moins absolues que. celles dont nous avons parlé. Car, si l'action du mercure sur la disposition syphilitique est incertaine, est peu probable ; si l'expérience de chaque jour démontrequ'il n'y a aucune dose de mercure qui puisse donner la garantie que les accidents constitutionnels ne reparaîtront pas après un laps de temps plus ou moins long, il n'y a plus à se préoccuper de la dose absolue de mercure qu'il faudra administrer pour guérir les syphilides. La règle unique à établir à ce sujet sera de donner le mercure à une dose telle, qu'elle puisse guérir la syphilide, sans cependant nuire
de grands services au roi, ès dernières guerres de l'union dans la profession des armes. Il faut que l'arbre soit jeune et tendre : on ne nous en apporte que du vieil. » {Loys Guy on Dolois, sieur de la Nauche, premières leçons, livre 4 çhan 5 Lyon, 1625).
Les médecins du seizième siècle saignaient assez souvent les malades atteints d'éruptions syphilitiques, avant de les soumettre aux frictions mercurielles. Cette pratique n'est pas encore complètement abandonnée.
On phlébotomisait autrefois, au début de la syphilis, pour se conformer au précepte de Galien, qui recommande de commencer par la saignée générale le traitement de toutes les grandes maladies ; mais ce précepte n'est pas applicable à la syphilis, à raison de sa chronicité et de l'état asthénique dont elle s'accompagne. On fera donc sagement de s'en écarter. Si les syphilides ont une certaine acuité due, soit à la disposition individuelle, soit à des écarts de régime, les bains d'eau tiède suffiront ordinairement pour calmer cette irritation.
Les syphilides ont pour base essentielle de traitement, les modificateurs généraux. Cependant, quelques-unes sont plus rapidement modifiées par les remèdes locaux, qui doivent alors marcher de front avec la médication générale.
La papule humide est l'éruption syphilitique qui réclame le plus souvent l'emploi des modificateurs locaux, à cause des cuissons, des douleurs qui Tac-
compagnent, et de la sécrétion fétide qu'elle fournit souvent. Elle cède, d'ailleurs, plus rapidement à l'action des modificateurs locaux, qu'à celle du traitement général. On peut guérir très-vite, sans l'aide d'aucune autre médication, les papules humides de la peau, par des cautérisations légères avec le nitrate d'argent, par des applications de charpie imbibée d'eau blanche, et mieux encore en les saupoudrant une fois chaque jour avec du calomel. Mais la facilité avec laquelle on fait disparaître les papules humides par les topiques, ne doit pas faire négliger les traitements généraux. Une syphilide guérie par des moyens locaux ne tardera pas à reparaître, tant qu'on n'aura pas combattu la cause proégumène.
La syphilide tuberculeuse sèche se modifie souvent avec une extrême lenteur, sous l'influence de la médication interne. L'application du sparadrap de Vigo sur les groupes tuberculeux • s'ils ne sont pas trop nombreux, les ramollit et en accélère la résolution.
Les syphilides ulcéreuses, qu'elles appartiennent aux pustules ou aux tubercules , peuvent être modifiées par l'emploi de certains topiques. Si les ulcères sont très-douloureux, le cérat opiacé calme les douleurs; s'ils sont fongueux, blafards, les lotions avec l'eau de chaux, les cautérisations avec l'azotate d'argent, les pansements avec les pommades au calomel, ou à l'oxyde rouge de mercure, favorisent
leur cicatrisation. Quelquefois, les groupes pustuleux, ou tuberculeux sont couverts de croûtes épaisses, qui, enchâssées dans le derme ulcéré qu'elles endolorissent, emprisonnent une suppuration irritante. Il faut, en pareil cas, provoquer la chute des croûtes, en les ramollissant au moyen de cataplasmes.
* '- . ,'"• if'" r ' >
Les malades atteints de syphilides, doivent être placés dans de bonnes conditions hygiéniques. Il faut leur recommander de ne pas se préoccuper trop vivement de leur état de maladie, de ne pas se fatiguer aux travaux de cabinet , d'éviter les veilles prolongées, de s'abstenir du coït, de se priver de boissons alcooliques, de café noir et même de bière en grande quantité. Leur alimentation devra varier suivant leur constitution, et suivant l'état de la syphilide. Les malades vigoureux, pléthoriques, chez lesquels les syphilides auront une sorte d'acuité, devront être mis à un régime peu substantiel, jusqu'au moment où l'éruption cutanée aura perdu ses caractères inflammatoires. Les malades d'une faible constitution, ceux chez qui les syphilides ont une marche franchement chronique, ceux qui sont affaiblis, épuisés, soit par la maladie, soit par l'activité des traitements, ceux enfin qui, depuis le début de la syphilis, ressentent un appétit vif et quelquefois désordonné, devront être mis à un régime substantiel, tonique, à l'exclusion des excitants diffusibles. Ce ne sont donc pas les sujets de cette catégorie qu'il faudrait
choisir pour essayer sur eux le traitement par la faim cura [amis, méthode qui a guéri quelques malades, qui réussit, dit-on, dans les climats chauds, mais qui paraît irrationnelle dans une maladie générale, à marche chronique, qui appauvrit le sang en diminuant le chiffre de ses globules, qui détruit les forces, et conduirait souvent les malades au marasme et à la mort, si l'on ne possédait de puissants remèdes pour la combattre.^
Le séjour au grand air , dans une campagne salubre, est toujours utile, et peut devenir nécessaire aux malades atteints de syphilides. J'ai observé quelques-unes de ces affections, qui, après avoir résisté à la ville au traitement mercuriel, cédèrent rapidement à ce même traitement, dès que les malades habitèrent la campagne.
A l'exception des cas où l'étendue des ulcérations de la peau, ou bien l'intensité des douleurs articulaires, mettent les malades dans l'impossibilité de quitter le lit ou du moins la chambre, l'exercice sera recommandé comme un moyen propre à entretenir toutes les fonctions et spécialement celles de la peau, qui doivent être notablement troublées par le développement de la syphilide. Cet exercice est si utile , que, régularisé, porté chaque jour jusqu'à la sueur, il a pu guérir des syphilides graves, sans le secours ni des mercuriaux, ni des sudorifiques. Quelques médecins du seizième siècle, obtinrent des effets si heureux de l'exercice, chez les sujets atteints de
syphilis, qu'ils l'élevèrent à la hauteur d'une méthode curative. On peut consulter , à ce sujet , N. Massa, B. Tomitan et Al. Trajan Pétrone.
Parlerai-je de la syphilisalion comme moyen de guérir les syphilides ? On sait que M. Auzias a récemment donné ce nom à une méthode dont il est l'inventeur, et qui consiste à inoculer à l'homme des chancres successifs, jusqu'à ce que l'enveloppe tégumentaire perdant, par ces inoculations réitérées, toute aptitude au développement de nouveaux chancres, l'homme se montre absolument réfractaire à l'action du pus virulent qui les produit.
Le nombre des inoculations nécessaires pour rendre un individu réfractaire à l'action du virus syphilitique, n'est pas déterminé. M. Auzias l'avoue ; mais nous savons qu'il faut des inoculations très-nombreuses pour obtenir le résultat désiré. Un étudiant en médecine, présenté à la clinique de M. Ricord, était à son soixantième chancre d'inoculation, sans être arrivé encore à la constitution réfractaire.
M. Auzias attribue deux propriétés à ces inoculations. La première, c'est de rendre les individus sains, après qu'ils y ont été soumis, aussi impropres à contracter des chancres et la syphilis constitutionnelle, que les individus vaccinés ou variolés, le sont à contracter le vaccin ou la variole. La seconde, c'est de guérir les individus atteints de syphilis constitutionnelle ; car leurs symptômes s'arrêtent et disparaissent sous l'influence de ces inoculations, bien
plus sûrement et plus rapidement que par le mercure, dit M. Àuzias.
Les propriétés qu'attribue M. Auzias à ces inoculations successives de chancres, ont déjà été fortement contestées. Moi je suppose que cet ingénieux et persévérant expérimentateur , continuant ses recherches, parvienne à bien démontrer la vérité de ses doctrines, quel sort est réservé à sa méthode ? Je pense, en premier lieu, qu'elle n'est pas destinée à être appliquée à l'homme sain, comme moyen préservatif d'une maladie qui ne germe pas spontanément en lui, et dont sa volonté et sa prudence peuvent ordinairement le préserver.
Quand à l'homme en proie aux symptômes de la syphilis, si sa maladie n'a pas une forme grave, il y aura toujours, je crois, moins d'inconvénient à lui administrer quelques grammes de proto-iodure de mercure ou d'iodure de potassium, dut-on revenir plusieurs fois à cette médication pour des récidives, que de lui inoculer successivement plus de soixante chancres. Il n'y a vraiment que les sujets en proie à des symptômes constitutionnels d'une haute gravité, résistant au mercure et à l'iodure de potassium, ne s' éteignant dans un tissu que pour reparaître avec une plus grande activité dans une autre, il n'y a, dis-je, que ces sujets qu'on pourrait soumettre avec avantage à la syphilisation. M. Auzias trouvera que c'est bien réduire le rôle de sa méthode. Moi je souhaite, pour lui, qu'il puisse démontrer qu'on peut
l'appliquer avec avantage aux cas que j'indique. Ne voit on pas encore chaque année périr des syphilitiques que le mercure, ni l'iodure de potassium n'ont pu sauver. Que M. Auzias guérisse les malades de ce genre, et il sera suffisamment récompensé de ses persévérantes recherches, de ses ingénieuses expérimentations. Il ne sera pas l'égal de Jenner, mais sa gloire ne sera pas inférieure à celle des médecins qui, dès la fin du quinzième siècle, démontrèrent les heureuses propriétés du mercure, ni à celle des syphilographes qui, de nos jours, ont fait connaître les vertus salutaires de l'iodure de potassium.
Ici se terminent les choses que j'avais à dire sur les syphilides et les principales questions de doctrine qui se rattachent à leur étude. Ces affections sontelles identiques dans tous les lieux et chez tous les peuples ? Le mal de Fiume, le siwins d'Écosse, la fungine d'Irlande, le frambœsia des Nègres, le pian des îles Molluques, appartiennent-ils à la syphilis ? Je l'ignore. Mais il ne serait pas extraordinaire que certains climats, certaines variétés de la race humaine, imprimassent des caractères particuliers aux éruptions syphilitiques ; de sorte que mes descriptions pourraient ne pas s'appliquer à l'universalité des formes éruplives engendrées par la syphilis. Je laisse à d'autres observateurs le soin de ces études de syphilis comparée chez les différents peuples; et, à l'exemple de Baglivi, qui, pour signaler la diversité du génie des maladies suivant les climats, avertit
son lecteur qu'il écrit sous le ciel de l'Italie, je rappellerai au mien que mes observations ont été faites à Paris, et que j'écris sous le ciel humide et tempéré de la vallée de la Seine.