‹ Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilisChapitre 14 sur 63 · DEUXIÈME EXEMPLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME EXEMPLE

Chancre induré; traitement mercuriel dès le début; pas d’accidents constitutionnels, immédiats du moins, chez un homme contagionné par une femme atteinte de chancre et de symptômes constitutionnels.

Un jeune homme de vingt-deux ans me consulta au mois d’avril 1840 pour un chancre induré et indolent, situé sur le prépuce et suppurant à peine. Les ganglions superficiels des aines étaient engorgés, et formaient, par leur réunion, un gros cordon mobile et indolore, dans chaque pli inguinal.

Le malade était atteint de ce chancre depuis un mois ; il s’en était aperçu dix jours après avoir cohabité avec une femme qu’il avait continué à fréquenter, .le fis prendre au malade quatre grammes de proto-iodure de mercure dans l’espace de trois mois , et aucun accident constitutionnel ne se manifesta, du moins pendant l’année qui suivit ce traitement.

La première fois que j’examinai ce jeune homme, je lui parlai de la nécessité d’examiner la femme qu’il supposait avec raison l’avoir infecté, car il gardait depuis plusieurs mois la continence lorsqu’il eut avec elle ses premiers rapports. Il m’adressa cette femme : elle m’avoua qu'elle avait contracté précédemment des chancres, mais qu’elle se croyait guérie depuis deux mois. Un médecin les avait cautérisés plusieurs fois, et l’avait mise à l’usage de la tisane de salsepareille.

Elle portait sur la face interne de la grande lèvre droite, près de l’anneau vulvaire, une seule tache violâtre, sans induration et sans perte apparente de substance, et un bubon indolent, dur, de la grosseur d’un œuf de pigeon, dans l’aine droite. Elle toussait beaucoup depuis un mois, et avait une aphonie presque complète. Il lui était survenu aussi diverses éruptions, telles que : croûtes dans le cuir chevelu, accompagnées de chute des cheveux et d’engorgement des ganglions cervicaux; taches d’érythème syphilitique, abondantes

AFFECTIONS SYPHILITIQUES DE LA l'EAU.

sur le tronc et les membres ; papules nombreuses mêlées à l’érythème sur le ventre; plaques muqueuses à l’anus. Céphalalgie, surtout nocturne; roideur des grandes articulations, et spécialement des épaules, des coudes et des genoux. Les dernières règles, parues il y a vingt jours, avaient pris les proportions d’une hémorrhagie abondante ; elles s’étaient prolongées quinze jours, et avaient nécessité un repos absolu au lit pendant toute une semaine.

Enfin, le troisième exemple qui me reste à citer est analogue aux deux qui précèdent. 11 s’agit encore d’une femme atteinte d’un chancre, puis d’un érythème syphilitique; elle communiqua un chancre induré à un jeune homme mis immédiatement au traitement mercuriel, et préservé d’accidents constitutionnels.

Il est certain que les trois faits précédents ne dérogent qu’en apparence à la loi formulée plus haut, et que trois des sujets dont il est parlé dans ces observations n’ont dû qu’au traitement mercuriel d'échapper aux manifestations générales de la syphilis. Il sulïit, pour rendre cette proposition incontestable, que l’induration du chancre soit un signe infaillible de l’ apparition prochaine des symptômes constitutionnels de la syphilis, et que le mercure, modificateur si puissant de ces accidents, ait le pouvoir d'en empêcher l’évolution. Or, la première de ces propositions est un fait démontré pour tous ceux qui ont étudié avec soin les diverses formes du chancre. Nier ce fait, serait se mettre en opposition avec la tradition et l’expérience de trois siècles. Car, pour Jean de Vigo, le chancre induré était déjà le type de l’ulcère qui précédait ces fameuses éruptions pustuleuses si

fréquentes à la fin du quinzième siècle (1). Gabriel Fallope, Léonard Dotal parlent de meme du chancre induré (2), et Nicolas Blegny dit que l’on désigne les chancres calleux, indurés, sous le nom de chancres véroliques , pour montrer qu’ils sont bientôt suivis des accidents qui constituent la vérole. Aussi, M. Ricord a-t-il rendu un service réel à la pathologie syphilitique lorsqu’il a insisté, avec tant de raison, sur cette forme remarquable du chancre dont l’étude avait été trop négligée et presque oubliée par les syphilographes de France.

Quant à l'efficacité des mcrcuriaux pour prévenir l’apparition des accidents constitutionnels, elle se trouve prouvée par le seul fait de l’absence de ces accidents à la suite de chancres indurés pour lesquels un traitement mercuriel interne a été administré. D’ailleurs, cette vertu que possède le mercure, nonseulement de guérir les accidents constitutionnels, mais encore d’en préserver, ne sera contestée par personne. Dans toutes les parties du monde, ce re-

(1) Nam ejusorigo in partibus genitalibus, videlicet in vulvà in mulieribus et in virgâ in hominibus, semper fuit cum puslulis parvis, interdùm lividi coloris, aliquandù nigri, nonnunquhm subalbidi, cum callositate eas circumdanle. (J. de Vigo , De Morbo gallico, cap. pr. chirurg., lib. V.)

(2) ... Suboriunlur ulcusculain pudendis callosa,\e 1 fiunt callosa, quæ incepcrant. Quotiès videtis sanatam cariem, et quôd rémanent calli circà cicatricem , tenele esse confirmatum gallicum. Ideo moneo vos, ut hoc recordemini in curalionibus, quoniàm calli illi sunt manifestissima et demonslranlia signa morbi confirraati. (Gabr. Fallop., De Morbo gallico , cap. XXIII.)

mèile salutaire tient encore le premier rang dans la thérapeutique des maladies vénériennes. Heureux si l’usage en était réservé aux seuls accidents contre lesquels il est vraiment nécessaire!

Il faut savoir aussi que le traitement mercuriel n’est pas le seul qui puisse prévenir l’apparition de la syphilis constitutionnelle. On voit des malades atteints de chancres, avec des indurations très-caractérisées, échapper, pour un temps plus ou moins long, aux symptômes de syphilis constitutionnelle par l’usage des drastiques ou des bois sudorifiques. De sorte qu’on peut établir en principe, que tout traitement administré dès le début du chancre induré est capable d’empêcher le développement des accidents constitutionnels, ou de retarder leur apparition au delà de l’époque la plus reculée où ils sont susceptibles d’apparaître quand on ne trouble leur évolution par aucun traitement général.

Mais les traitements généraux administrés pendant la durée du chancre ne sont pas les seules circonstances qui puissent faire élever des doutes sur l’exactitude de la loi que j’ai formulée plus haut relativement à l’identité des effets produits par le pus de certains chancres chez tous les sujets qui se les transmettent successivement par contagion. 11 est encore d'autres causes d’erreurs, dont les malades atteinte d érythème syphilitique ne m’ont pas, à la vérité, fourni d’exemples, mais dont je dois parler ici, par anticipation, pour l'intelligence de tous les faits pra-

tiques qui peuvent sembler en opposition avec la loi que j’ai formulée.

Ainsi, on peut se tromper sur la filiation du chancre, je veux dire qu’on peut se tromper sur la véritable source à laquelle il a été puisé. Cela peut arriver toutes les fois qu’un homme se trouve infecté quelques jours après avoir eu des rapports avec plusieurs femmes suspectes. Supposons, en effet, cet homme atteint d’un chancre induré, puis d’accidents constitutionnels, et deux des femmes qu’il a connues à peu près dans le même temps, affectées, l’une aussi de chancre induré et de syphilis générale, et l’autre d’un chancre non induré n’étendant pas son action au delà du point ulcéré. Si l’on ne peut examiner que la dernière des deux malades, il pourra arriver qu’elle soit considérée comme ayant transmis des symptômes qui, en réalité, ont été communiqués par une autre femme.

Enfin, voici une dernière cause d’erreur. M. Ricord a découvert qu’un sujet ne pouvait être atteint deux fois de syphilis constitutionnelle. Ainsi, après avoir été une première fois atteint d’un chancre induré suivi d’éruptions syphilitiques superficielles, puis plus tardivement d’accidents profonds, ce sujet reste susceptible de contracter de nouveaux chancres, mais ces chancres sont désormais incapables de produire des effets généraux sur l’économie. De sorte que le malade ne saurait repasser, à la suite du nouveau chancre, par les mêmes accidents qui ont signalé la

première infection. Si la thèse de M. Ricord est vraie, elle rend possible le cas suivant: Une femme atteinte d'un chancre, puis d’accidents consécutifs, communique ce chancre à deux individus dont l’un est vierge de syphilis, tandis que l'autre a été affecté antérieurement de syphilis générale. Le premier va présenter un chancre suivi bientôt des symptômes de la syphilis constitutionnelle; le second, au contraire, n’aura qu’une ulcération contagieuse, sans effets généraux sur l’économie; il semblera, par conséquent, faire exception à la loi que j’ai précédemment formulée.

Telles sont les causes d’erreurs que j’avais à signaler, et qui sont très-importantes à connaître, parce qu’elles donnent d’avance la clef de tous les laits qu’on pourra opposer à la doctrine que je professe.

Je vais présentement aborder le côté théorique de la question.

S’il est pratiquement démontré qu’un sujet atteint d'un chancre et d’accidents constitutionnels, ne puisse transmettre par contagion qu’un chancre qui sera lui-même suivi de symptômes constitutionnels, et si, d’autre part, il est avéré qu’un chancre dont l’action est limitée aux tissus sur lesquels il siège ne soit capable d'engendrer par contagion qu’un chancre dont les effets resteront aussi entièrement locaux, il est évident que de là ressort la nécessité d’admettre deux espèces de chancres complètement confondus aujourd’hui par les syphilo-

graphes. Mais s’il existe deux espèces de chancres, exerçant chacune une action si différente sur l’organisme, quels rapports y a-t-il entre ces deux affections contagieuses, si identiques en apparence? Ontelles quelque analogie de nature, ou bien constituentelles deux maladies distinctes? Le chancre qui n’engendre jamais la syphilis constitutionnelle serait-il, par exemple, un pseudo-chancre à virus affaibli, dérivé du chancre qui infecte toujours l’économie, ayant, comme ce dernier, la propriété de se reproduire à l’infini par contagion, mais sans jamais recouvrer son ancienne activité, semblable à ces fausses vaccines dont les pseudo-pustules pouvaient se reproduire indéfiniment par l'inoculation (1), quoiqu’elles ne préservassent pas de la variole? Certainement, il ne serait pas impossible que le chancre local ne fût qu’un chancre dégénéré. Ce fait, s’il était démontré, serait une des preuves les plus certaines de l’affaiblissement du venin syphilitique, et devrait laisser l’espoir de voir disparaître un jour cette maladie, espoir jusqu’ici décevant, auquel s'étaient déjà attachés des médecins éminents du seizième siècle, lorsqu’ils aperçurent une diminution de gravité et d’intensité dans ces éruptions pustuleuses qui couvraient souvent comme d’une lèpre les corps des malades.

Un seul fait bien observé, exempt de toute cause d’erreur, suffirait pour étayer cette théorie de pseu-

(t) Voyez le Rapport du comité central de vaccine, Paris, 1803.

affections syphilitiques de la peau. 213

do-syphilis. J'ai fait, durant cinq ans, les recherches les plus multipliées pour en trouver quelque exemple ; mais l’insuccès de mes recherches m’a forcé d’adopter une autre manière de voir.

Puisqu'on ne trouve pas d’exemple qui démontre que le chancre suivi de syphilis générale et le chancre qui reste local soient deux espèces d’ulcérations dérivées l’une de l’autre , elles doivent constituer deux affections distinctes. Cette opinion , quelque paradoxale qu’elle paraisse au premier abord, est pourtant la plus probable; car, en examinant les choses de près, on s’aperçoit bientôt que ces deux chancres ont beaucoup moins d'analogie entre eux qu ils ne paraissent en avoir. Ils n’ont peut-être d'autres caractères communs que d’être l’un et l’autre contagieux , et de siéger ordinairement sur les organes génitaux. En effet, le chancre qui précède la syphilis constitutionnelle, et qui constitue la première phase de cette maladie, est un ulcère ordinairement indolent, d’un aspect violacé, reposant sur un tissu induré d'une manière spéciale et caractéristique. Les vaisseaux lymphatiques qui se rendent de la partie ulcérée à la chaîne ganglionnaire la plus voisine s’hypertrophient et s’indurent souvent, moins souvent toutefois que les ganglions qui forment des tumeurs indolentes, d’un volume très-variable , ne suppurant presque jamais , et dont le pus n’a pas, dans les cas exceptionnels où la suppuration arrive, les propriétés virulentes de celui du chancre.

Le chancre qui n’est pas suivi de la syphilis constitutionnelle a des caractères bien différents. Sa hase ne s'indure pas; elle est seulement, dans quelques cas, le siège d'un engorgement inflammatoire qui disparaît à mesure que l’ulcère approche du moment de sa cicatrisation. Une lymphite inflammatoire peut se manifester entre le chancre et les ganglions lymphatiques voisins ; mais cette lymphite diffère essentiellement de la lymphite indurée chronique, qui ne s’observe jamais en pareil cas. L’adénite symptomatique de ce chancre présente aussi des caractères particuliers; tantôt un seul ganglion se tuméfie , suppure , et son pus contagieux et inoculable, ainsi que l’a démontré M. Ricord , donne à ce bubon les caractères d’un vrai chancre ganglionnaire. Tantôt, une masse de ganglions entre en suppuration avec le tissu cellulaire qui l’entoure, et le plus souvent alors cette suppuration n'a pas les mômes propriétés que celle du chancre; elle ne s'inocule pas. Cependant , le chancre qui n'est pas suivi de syphilis constitutionnelle peut aussi ne pas réagir sur les ganglions prochains, ou il peut agir sur eux sans déterminer leur suppuration. Toutefois ce mode de terminaison de l’adénite est si fréquent dans cette espèce de chancre, qu'on pourrait le désigner sous le nom de chancre à bubon suppuré, pour le distinguer du chancre précurseur de la vérole, à la suite duquel on voit rarement suppurer les ganglions des régions voisines.

Les caractères qui distinguent les deux espèces de chancre dont je parle ne sont pas, il est vrai, toujours très-faciles à saisir. Il arrive parfois que l'induration du chancre syphilitique est mal dessinée; souvent il n’existe ni lymphite indurée ni engorgement ganglionnaire ; ou bien les ganglions peuvent suppurer dans un cas précisément où l'induration du chancre n’est pas appréciable. Cependant, ces exemples où l’on voit tous les caractères du chancre précurseur de la syphilis générale manquer à la fois, sont rares. Cet ulcère n’est peut-être jamais dépourvu, pour des yeux très-exercés, des caractères qui révèlent sa nature, surtout lorsqu’on a pu suivre ses différentes phases depuis son début jusqu'à sa terminaison. Dans beaucoup de cas où l'induration n’est pas manifeste, c’est parce qu’on a observé le chancre soit dans le premier septénaire de son développement, époque où tous les signes ne sont pas encore apparents, soit longtemps après son apparition, après que les cautérisations, les topiques, les traitements internes et souvent sa marche naturelle, lui ont fait perdre sa physionomie spéciale.

Mais de ce qu'il ne serait pas possible de distinguer, quelquefois, l’une de l’autre les deux espèces du chancre, s’ensuivrait-il, pour cela, qu’elles sont de la même nature? Considère-t-on comme identiques le chancre et Yherpes præputialis , parce qu'ils débutent assez souvent par des groupes vésiculeux, ayant entre eux une telle ressemblance, que les mé-

decins les plus expérimentés restent dans le doute sur leur nature respective, jusqu’à ce que la marche des deux affections vienne éclairer leur origine ? La marche des chancres, et surtout les phénomènes ultérieurs dont ils s’accompagnent, sont également, à défaut de leurs caractères objectifs, la marque définitive de l’espèce à laquelle ils appartiennent. L’un de ces chancres , en effet , constitue une affection dont tous les phénomènes se bornent à ceux de l’ulcération contagieuse; s’il étend son action aux ganglions voisins, ceux-ci s’engorgent simplement ou suppurent, mais c’est là le dernier terme du mal. Son influence sur l’économie ne peut dépasser la première chaîne des ganglions auxquels aboutissent les vaisseaux lymphatiques de la partie occupée par l’ulcère. La seconde espèce du chancre, au contraire, n’est jamais une affection ainsi limitée; l’ulcération contagieuse qui la constitue, quelque bénigne qu’elle soit en apparence, va fatalement, lorsqu’elle n’est pas combattue, porter son influence sur les ganglions, et de là sur tous les tissus de l’économie, où cette influence ne tardera pas à se révéler par les symptômes de cette grande maladie qu’on désigne sous le nom de syphilis constitutionnelle.

Maintenant que j’ai exposé les raisons qui doivent faire admettre l’existence de deux espèces de chancres très-distinctes l’une de l’autre, et parleurs caractères objectifs, et par leurs effets consécutifs, je vais aborder une question aussi curieuse qu'im-

portante : je vais essayer de prouver que les médecins n’ont pas toujours confondu , ainsi qu’on le fait aujourd’hui, les diverses espèces du chancre; et en môme temps, j'essayerai de montrer comment la confusion s’établit peu à peu parmi des symptômes si différents, et quelles furent les fâcheuses conséquences de cette confusion. Un coup d’œil rétrospectif jeté sur l’histoire des maladies vénériennes va me fournir toutes les preuves nécessaires à la démonstration que je veux donner.

Il est certain qu’il existait longtemps avant le quinzième siècle des maladies contagieuses des organes génitaux. Les écrits des médecins grecs, ceux des Latins et des Arabes , enfin les écrits des médecins européens pendant le moyen âge , ne laissent aucun doute à cet égard. Depuis l’époque grecque jusqu’à la découverte du nouveau monde, les annales de l’art font mention, dans maint endroit, des ulcères des organes génitaux, des bubons de l’aine consécutifs à ces ulcères, des condylomes aux parties secrètes, des écoulements douloureux de l’urètre, des inflammations des testicules; et si les descriptions laissent souvent beaucoup à désirer , du moins les nombreuses formules médicamenteuses dont elles sont accompagnées montrent que ces affections étaient très-fréquentes et souvent très-difficiles à guérir. Les poètes anciens, ceux de Rome surtout, sont remplis d allusions relatives aces maladies honteuses que 1 on contractait par la débauche. As-

truc, qui veut faire dater du quinzième siècle toutes les maladies vénériennes aujourd’hui existantes, a fait de vains ellbrts pour effacer les traces qui restent de ces maladies dans les livres écrits avant l’année 1495. Il est bien obligé d’avouer qu’il existait autrefois, chez les courtisanes, des ulcères, des déchirures, des écoulements, qu’elles communiquaient aux hommes; toutefois il nie que ces affections eussent aucun rapport avec les maux vénériens observés aujourd’hui ; il affirme que les rapports trop répétés avec des sujets malpropres, les déchirures mécaniques, le commerce charnel avec les lépreux, causaient ces maladies qui semblent avoir disparu. Mais les raisons données par Astruc sont loin d’être convaincantes. Il serait trop long de commenter et même de rapporter ici tous les textes qui démontrent l’existence d’un certain nombre de maladies vénériennes dans les temps reculés. La citation de quelques passages bien choisis, tirés des anciens et des médecins du moyen âge, suffira amplement à démontrerque, bien avant la fin du quinzième siècle, on voyait régner une partie des affections vénériennes qui sévissent aujourd’hui.

Celse est celui des médecins anciens qui renferme les documents les plus précis sur les ulcères des organes génitaux. Il se tait complètement, à la vérité, sur leurs causes; mais il indique, du moins, par ses précautions de langage, que ces maladies étaient tenues secrètes à Rome. Il décrit admirablement,

dans le dix-huitième chapitre de son sixième livre, différentes formes de chancre, qu'il est facile de rapporter à des espèces actuellement existantes. Ce sont d’abord les ulcérations qu’on rencontre fréquemment sous le prépuce après le débridement des phimosis. Il dit qu elles sont, les unes simples, suppurant à peine; les autres rongeantes, détruisant parfois le gland et fournissant une suppuration semblable à de la lavure de chair (1).

Plus loin, il parle dans les termes les plus clairs du chancre gangréneux à escarre noire, du prépuce ou du gland, forme du chancre assez commune de nos jours, chez les buveurs et les vieillards (2).

Enfin, il décrit les chancres phagédéniques serpigineux qui peuvent ronger la verge jusqu'à la racine, et il conseille contre eux le cautère actuel, quand les autres remèdes ont échoué. Or, tous les médecins savent que cette variété du chancre est encore fréquente et l'une des plus difficiles à guérir (3).

Les bubons de l’aine sont indiqués, ainsi que leurs causes, dans la plupart des médecins grecs et latins.

(1) Solet eliatn interdùm ad nervos ulcus descendere, profluitque

pituila milita, sanies tennis, m.ilique odoris, non coda, aut aqnæ similis, in quà caro recèns Iota est Interdùm autem per ipsa ul-

céra, coles sub cute exesus, sicut glans, excidil. ( Celsus , lib. VI, cap. xviii.)

(2) Incipit à nigritie.... lùm quidquid corruptum est excidendum.... ( Celsus , toc. cil.)

(3) Nonnunqukm etiam id genus ibi cancri quod yayiJouva à t.ræcis nominatur, oriri solet... Quædam etiam nigrilies est, quæ non senlitur et serpil. ( Celsus , loc. cit.)

Galien distingue les bubons pestilentiels qui compliquent les fièvres graves, les bubons scrofuleux qui paraissent quand le corps abonde de mauvais sucs, et les bubons qui dépendent de plaies et d’ulcères sur les parties voisines de l’aine. Celte doctrine de Galien se trouve fidèlement reproduite dans le passage suivant d’Oribase, qui, d’ailleurs, l’a presque textuellement copié dans le quatrième livre de Paul d’Égine : Quùm bubones erumpunl, si tolum corpus succis œqualiter redundet aul maliliâ humorum detineatur , lum difficilis curalio est .

Ac bubones quidem qui ex prolapsu et idcusculis et doloribus conlrahunlur periculo vacure ; alios vero qui febribus super veniunl, malos esse existimandum. ( Oribas. latin, interpr.)

Les médecins du moyen âge n’ont décrit ni plus fidèlement ni plus clairement que Celse les ulcères de la verge. S’ils ont sur le médecin latin un avantage, c’est d’avoir mieux indiqué les causes de ces affections. La description qu’ils donnent des bubons n’a également la supériorité que sous le rapport étiologique. On n’a, pour s’en convaincre, qu'à recourir aux textes originaux dont je vais me borner à traduire quelques fragments.

Guillaume de Salicet, dans sa Chirurgie, qui date de la fin du treizième siècle, intitule comme il suit le quarante-huitième chapitre de son premier livre : « Des pustules blanches ou rouges, des vésicules miliaires, des crevasses et des corruptions ou choses sem-

blables qui se [ornent sur la verge ou à l'entour du prépuce , à la suite du coit avec une femme sale, avec une courtisane ou par quelque autre cause. »

Dans le quarante-deuxième chapitre du même livre, il parle ainsi des bubons de l’aine : a Cernai est appelé bubon ou dragonneau de Vaine... et il arrive quelquefois lorsqu'il se forme chez l’homme une corruption à la verge pour avoir copule avec une femme sale... Alors la corruption augmente et se trouve retenue sur la verge... d où la matière remonte et regorge dans les régions inguinales, à cause de la disposition de ees parties à recevoir toutes les superfluités, et à raison de la sympathie qui existe entre les aines et la verge. »

Lanfranc de Milan, qui écrivait aussi à la fin du treizième siècle, dit traité 3, doctr. 2, chap. 2 de sa Chirurgie : « Souvent il survient dans Vaine un apostème causé par des ulcères de la verge et des pieds... » Et plus loin (doctr. 3, chap. 1 1 du même traité) : « Les ulcères de la verge viennent de pustules chaudes qui s ouvrent ensuite; ou bien d'humeurs âcres qui ulcèrent la partie; ou bien du commerce avec une femme sale qui a nouvellement coité avec un homme atteint d'une semblable maladie. »

Guy de Chauliac, dans sa Chirurgie, écrite vers le milieu du quatorzième siècle, et traduite en français par Laurent Joubert, parle en différents endroits des affections ulcéreuses et végétantes des organes génitaux. Dans le traité 4, doctr. 2, chap. 7, il décrit

les différents ulcères de la verge, et formule leur traitement d’après les préceptes donnés par Galien, Avicenne et Lanfranc, touchant ces maladies. Le neuvième paragraphe du chap. 7, traité 6, doctr. 2, est intitulé : De V eschaufjèmcnt et saleté en la verge pour avoir couché avec une femme mal nette.

Pierre d’Argelata, de Bologne, vers l’an 1 470, dans le livre deuxième de sa Chirurgie, traité 30, chap. 3, intitulé « De pustulis quœ adveniunt virgœ propter conversa lionem cum fœdâ muliere , quœ albœ sunt vel rubrœ , » parle ainsi des ulcères de la verge et des bubons : « Ces pustules sont causées par une matière vénéneuse retenue entre le prépuce et le gland ; elles se forment parce que cette matière qui séjourne entre le prépuce et le gland, à la suite des rapports de l’homme avec une femme sale, ne se dissipe pas et se putréfie. Alors l'endroit malade noircit , et la substance de la verge tombe en mortification...

« Je dois surtout vous avertir... qu'il faut purger ces malades, autrement il leur surviendrait un bubon dans Vaine ; car la matière qui afflue vers le lieu malade est refoulée ( par les lotions astringentes qu’il a conseillées plus haut), et rencontrant le creux de l'aine, elle y séjourne. C'est pourquoi il se forme un bubon qui. arrivera souvent jusqu'à la suppuration. Ordonnez donc une purgation complète. Mais les médecins inexpérimentés, trop pleins de confiance, ou imprévoyants, ne purgent pas; aussi gagnent-ils de deux côtés, d’abord en traitant la verge et ensuite en traitant le bubon. »

Plusieurs passages des anciens montrent que sous le nom de yovoppoia, fluxus se minis , ils comprenaient non-seulement les pertes séminales involontaires, maladie dont Arétée a donné un si fidèle tableau, mais encore des écoulements verts et douloureux de l'urètre.

Les dissertations de Guillaume Beckett, insérées dans les Transactions philosophiques, ne laissent aucun doute sur l'existence, au moyen âge, d’écoulements contagieux de l’urètre, qui ont été décrits, en Angleterre, sous le nom de buming ou brenning, par Jean Ardern, chirurgien de la fin du quatorzième siècle.

Enfin, des règlements faits en France et en Angleterre, pour des lieux de débauche qui existaient au moyen âge, prouvent bien que, dès cette époque, les filles publiques pouvaient communiquer des maladies aux hommes : témoin le 4* article des statuts publiés en 1347, en langue provençale, par les ordres de Jeanne Ir% reine des Deux-Siciles et comtesse de Provence, pour le lieu de débauche dont elle permit l’établissement à Avignon. Cet article est ainsi conçu :

« La reine veut que tous les samedis la baillive et un chirurgien préposé par les consuls visitent chaque courtisane; et s’il s’en trouve quelqu’une qui ait contracté du mal provenant de paillardise , quelle soit séparée des autres, pour demeurer à part, afin qu'elle ne puisse point avoir de rapport avec les hommes, et qu on évite le mal que la jeunesse pourrait prendre. »

Les médecins anciens avaient tracé, pour la cure des maladies vénériennes, des préceptes dont on s’écarta peu jusqu'à la fin du quinzième siècle. Galien avait dit que les ulcères de la verge exigeaient non les émollients, mais les cicatrisants. Cœlerùm ulcéra quæ dira phlegmonem in peni setleve consistant, nnllumcataplasma desidcrant, sed mcdicamen quod cicatricem inducat. (Galen .,Meth. med., lib. V, cap.xv). Dans divers écrits, il avait préconisé l’airain calciné, la tutie, la cadmie, la pierre hématite, la litharge, l’alun, l’aloès et diverses résines, le vin, la cendre de papier brûlé, etc.; on retrouve encore la même méthode de guérir chez les Latins, les Arabes et chez les peuples du moyen âge. De sorte que ces formules médicamenteuses dont la tradition médicale perpétua l’emploi pendant tant de siècles, prouvent assez que les maladies vénériennes décrites par Guillaume de Plaisance, Lanfrane, Gordon, Guy de Chauliac, Pierre d’Argelata, qui en indiquent si nettement les causes, étaient bien les mêmes qu’avaient observées les Grecs, les Latins et les Arabes, malgré la réserve qu’ils ont gardée relativement à l’étiologie.

Voilà les principaux traits qu'offre la pathologie vénérienne des anciens et des modernes jusqu aux dernières années du quinzième siècle; alors le tableau change d aspect. Une foule d écrits donnent l’histoire d’une nouvelle maladie qui fut d abord considérée comme simplement épidémique , et dont

on ne tarda pas à constater le caractère éminemment contagieux, surtout par le coït. Elle s’annonçait le plus souvent par un ulcère des organes génitaux ; mais ce n’était laque le premier et le plus léger stade du mal. Bientôt des éruptions pustuleuses et ulcérées couvraient le corps, comme d'une lèpre hideuse; les articulations étaient envahies par des douleurs qui devenaient atroces durant la nuit , et les malades, épui sés par la suppuration, la souffrance et l'insomnie, finissaient assez souvent par succomber dans le marasme et la fièvre hectique.

Ce fut d’abord dans le royaume de Naples qu’on signala l’apparition de cette terrible maladie, au temps où il était envahi par Charles VIII, c’est-à-dire en 1 495 ; il sembla même qu’elle avait commencé dans les camps des armées en présence, d’où elle se répandit bientôt dans le reste de l’Italie et dans toute l’Europe. Les Napolitains accusèrent les Français de leur avoir apporté ce mal. Les Français rejetèrent la môme accusation sur les Napolitains. De là les noms de mal franzeso, mal de Naples, sous lesquels on connut d'abord cette affection, que Fracastor appela ensuite syphilis , dénomination qui lui est restée.

La plupart des médecins célèbres qui furent témoins du début de cette épidémie, déclarèrent que c’était une maladie nouvelle , inconnue des anciens comme des modernes. Quelques-uns, toutefois, pensèrent qu’elle avait déjà sévi dans des temps reculés, et qu elle n’était nouvelle que pour le quints

zième siècle. Léonicène, qui émit le premier cette opinion, crut retrouver les traces (l’une semblable maladie dans divers passages du troisième livre des Épidémies d’IIippocrale, et dans le vingt-unième aphorisme de la troisième section, où il est fait mention d’ulcères des organes génitaux et d’éruptions de la peau. La mentagre qui régna à Rome sous Tibère, l’asaphati des Arabes, le feu de Perse, semblèrent à d’autres avoir plus d'analogie avec la maladie régnante; on dit aussi que c’était peut-être un changement de forme et comme une dégénérescence de la lèpre.

Ces affections avaient toutes, à la vérité, quelque analogie avec la maladie nouvelle; aucune cependant n’avait avec elle une identité assez frappante pour qu’il fût démontré que le mal récemment observé en Italie eût autrefois régné dans la Grèce, à Rome, ou bien à Alexandrie. 11 resta donc des doutes à ce sujet. Mais un point sur lequel il n’y eut aucune divergence, sur lequel les médecins les plus âgés et les plus jeunes, les savants et les ignorants, s’accordèrent unanimement, ce fut que jamais aucun d’eux n’avait rien observé d’analogue ni de semblable au mal français avant l’arrivée de Charles VIII en Italie.

Aussi les médecins de cette époque se gardèrent bien de confondre, comme on le fit plus tard, l'ulcère ancien des organes génitaux, déjà décrit par les médecins grecs et latins, cet ulcère dont ils retrou-

vaient la description dans Guillaume de Salicel, Lanfranc, Gordon , Guy de Chauliac, Valescus de Tarente, Pierre d’Argelata, cet ulcère qui engendrait souvent les bubons suppures des aines, mais qui n’étendait jamais au delà son influence, cet ulcère aussi commun de leur temps que dans l’antiquité et le moyen âge, et qu'ils observaient fréquemment dans leur pratique ; ils se gardèrent, ai-je dit, de le confondre avec les ulcères calleux et livides nouvellement observés sur les organes génitaux, ulcères à la suite desquels ce n’étaient pas des bubons suppurés qu’on voyait le plus souvent apparaître, mais des douleurs ostéocopes affreuses et des éruptions pustuleuses qui envahissaient toute la surface du corps.

La preuve que les médecins de la fin du quinzième siècle ne faisaient pas cette confusion se trouve dans leurs écrits. Consultez les observations laissées par Marcellus Cumanus (.1 Fcirccllo de Como) , chirurgien attaché au corps d’armée que Venise envoya contre le roi de France, Charles VIII, qui avait envahi f Italie.

La quatrième decesobservations est une description du mal de .Xaples, dont Marcellus fut un des premiers témoins. Elle est intitulée : Pustulæ sivc vcsicœ ejndemiæ. Je la traduis, pour épargner au lecteur les ennuis d’un latin un peu barbare : « L’an 1 495, en Italie , lorsque j entrai au camp de Novare avec les troupes des seigneurs vénitiens et milanais, j’atteste avoir vu

un grand nombre d'écuyers et de fantassins qui , sous une influence sidérale, ayant une ébullition des humeurs, étaient atteints , à la face et sur le reste du corps, de pustules gui commençaient ordinairement sur la f<ice interne ou externe du prépuce ou sur le gland, par un point connue un grain de millet, avec un peu, de démangeaison de V endroit malade.

« Quelquefois le mal commençait par une pustule semblable à une petite vésicule indolente, mais prurigineuse, qui s'ulcérait par l’action de gratter, prenait la forme d'une ulcération corrosive semblable au formica; et les malades tombaient, au bout de quelques jours, dans un état déplorable, parce qu'il leur survenait des douleurs dans les bras, les cuisses et les pieds, ainsi (pie de grosses pustules. Je procédais à la cure par une saignée de la saphène, quelquefois de la basilique; j' employais les résolutifs et les purgatifs, et ensuite les onctions dans les points qui l'exigeaient. Lorsqu'on ne faisait pas de remèdes, ces pustules duraient un an, et souvent plus , sur le corps des malades, qui ressemblaient à des lépreux ou à des varioleux. »

On voit par celte relation succincte, qui renferme cependant les traits caractéristiques de la maladie, que Marcellus attribuait à des influences astrales l’apparition de l’épidémie, et qu'il ignorait que le mal pût se communiquer par le coït. 11 compare les ulcères de la verge, par lesquels il débute, au formica qui, d’après Avicenne est un ulcère vé-

gétant, dur et livide. Il indique clairement que l’éruption générale arrivait rapidement après l’ulcère de la verge, et ne parle pas de bubons inguinaux consécutifs à l’ulcération des organes génitaux.

L’observation vingt-unième traite des ulcérations de la verge. Elle a pour titre : l lcera virgœ.

« Quelquefois, dit-il, j’ai guéri des ulcères delà verge avec du suc de troène...., et quelquefois aussi avec du suc de mille- feuille , et encore avec le suc des sommités du sureau

«Les causes ordinaires des ulcères de lu verge chez l'homme sont les menstrues ou bien réchauffement qui résulte du frottement des parties sexuelles de l'homme sur celles de la femme. »

II est évident que Marcellus ne parle pas ici des ulcères qui appartenaient au mal de Naples, puisqu'il leur assigne une cause différente, et qu'il ne s’agit que des ulcères connus longtemps avant l’apparition de l’épidémie, ulcères déjà décrits par les médecins anciens et par ceux du moyen âge.

La septième observation traite des bubons : « Moi , Marcellus y dit-il, j'ai guéri une infinité de bubons (infinitos buboncs), causés par des pustules de la verge, par le travail ou par des excès de coit. Si Vapostème n’était pas en voie de maturation , c'est-èidire dans la période d'augment , je donnais les résolutifs. »

Il est probable aussi que ces pustules de la verge, dont il parle, commed’unecausetrès-fréquentedebu-

bons, ne sont pas celles par lesquelles débute le mal de Naples, car il n’a pas dit un mot des bubons dans la quatrième observation, ce que j’ai déjà fait remarquer. D’ailleurs , les bubons suppurés sont si rares à la suite du chancre qui doit amener la sypi.ii is constitutionnelle , qu’il n’est pas étonnant de voir Marcellus garder un silence absolu à ce sujet. Il est vrai que les bubons indolents , les engorgements ganglionnaires multiples des aines, sont très-communs dans celte forme de syphilis , et que Marcellus ne décrit pas les bubons dont il parle; mais par cela seul que, dans son observation, il pose le cas où la suppuration n'est pas formée, pour indiquer un traitement particulier, il s’ensuit que la suppuration arrivait assez souvent. 11 est donc plus rationnel de considérer ces bubons comme symptomatiques des pustules ou des ulcères dont il a traité dans la vingt-unième observation. Cette dernière interprétation est confirmée par les cinquantetroisième et cinquante-quatrième observations, dans lesquelles il est fait mention des bubons suppurés qui sont consécutifs aux ulcères de la verge appelés caroli. Or ces mots caries, càroli et laroli servaient à désigner les ulcérations de la verge avant l’apparition de la syphilis du quinzième siècle. Si plus tard on les employa à la désignation des ulcères contagieux précurseurs de celte maladie, quelques auteurs y ajoutaient, du moins, une épithète propre à indiquer leur nature : caries gallica.

Jean de Yigo , qui fut témoin des premiers ravages de la syphilis en Italie, décrit aussi dans sa Chirurgie, composée de 1503 à 1510, plusieurs espèces de maladies vénériennes.

Dans le deuxième livre (traité 5), il donne d’abord la description de bubons inguinaux et d’ulcères contagieux des organes génitaux, qui ne paraissent avoir aucun rapport avec la syphilis.

C’est dans les cinquième et sixième chapitres de ce livre qu'il traite des bubons, et rien, ni dans la description ni dans le traitement, ne montre que ce symptôme pût appartenir au mal f t ançais . « Les apo sternes des aines, dit-il, n arrivent que pur l'une de ces trois causes : une mauvaise complexion du joie , un ulcère de la verge, ou l/ien une ulcération des pieds. » Or, il nous apprend que les bubons, dont la matière est transmise par le foie sont ceux qui apparaissent à la terminaison des lièvres de longue durée. Quant aux bubons symptomatiques d ulcères de la verge, le traitement qu’il formule pour eux montre bien qu’il ne s’agit pas d’un symptôme appartenant au mal / ramais , dont Jean de Yigo ne prononce pas une seule fois le nom dans ces chapitres, mais seulement d’un accident propre aux ulcères dont je vais parler.

Le chapitre huitième contient la description du chancre gangréneux. Il est intitulé : De pustulâ carbunculosâ quœ oriri solet inter peüem et prœputium virgæ , et commence ainsi : « Celle pustule arrive le

plus souvent aux hommes pour avoir eu commerce avec une femme sale, atteinte elle-même, à la vulve , d’un idccre putride ou malin, ou bien ayant eu nouvellement ses règles. » Il conseille l’application immédiate du cautère actuel , sur ces ulcères gangréneux qui rongent quelquefois la verge jusqu’au pubis; mais dans ce cas, pas plus que dans le chapitre neuvième, il ne prescrit aucune médication générale, et ne dit rien qui puisse faire penser que ces ulcérations pouvaient être suivies d’éruptions générales, comme les ulcères calleux delà vergequ’on trouvait dansle mal français.

Dans le neuvième chapitre, il décrit les chancres bénins et les érosions de la verge sous ce titre : De calefactione et carolis qui soient evenire juvenibus inter pcllem et prœputium virgœ. Ce chapitre commence par ces mots : « Ces indispositions ont le plus souvent coutume d'arriver, comme je l'ai dit ci-dessus ( au chapitre huitième), pour avoir édité avec une femme échauffée, ou ayant eu nouvellement ses menstrues; c'est pourquoi je ne dirai qu'un mot de leur cure. » Et il conseille l’emploi, d’abord d’un liniment astringent, puis de la cautérisation.

La description du mal français est tout à lait séparée des affections précédentes dans la Chirurgie de Jean de Vigo. Elle se trouve au commencement du cinquième livre. L’auteur déclare, au chapitre premier, que celte maladie, apparue au mois de décembre 1494, était d’une nature inconnue, nalurce incognitœ , et qu’elle n’avait jamais été vue par les

médecins... Ista œgritudo est incognita, elnunquàm à doctoribus visa...

Il décrit admirablement le chancre induré de la verge par lequel débute le mal, et parle des dilïicultés qu'il y avait à empêcher, par des médications soit externes, soit internes, les ulcères de la verge d'engendrer des éruptions sur toute la surface du corps. Dans tout ce Traité, il n'est pas question une seule fois des bubons de l'aine. Ce silence absolu achève de démontrer que les bubons décrits au livre deuxième de la Chirurgie étaient considérés par Jean de Yigo comme des affections étrangères au mal français. Toutefois, ce silence n'en est pas moins une omission, mais qui doit peu étonner si l’on considère que les bubons symptomatiques du chancre induré précurseur des douleurs et des éruptions syphilitiques, sont habituellement indolents; qu’ils forment dans les aines des cordons allongés et indurés, plutôt que des tumeurs saillantes et visibles à l’œil ; que ces bubons suppurent rarement; et qu'il faut avoir observé un grand nombre de syphilitiques pour connaître ce mode de terminaison, qui ne se rencontre peut-être pas une fois sur cent. 11 n’y a rien d’extraordinaire, en effet, que Jean de Vigo et les premiers observateurs qui ont écrit sur la syphilis aient omis de signaler un symptôme important, à la vérité, mais qui pouvait facilement passer inaperçu, au milieu d une toule d’autres phénomènes morbides plus saillants que leur offrait la maladie nouvelle.

Alexander Bcnedictus (Benedetti) sépare aussi nettement que Jean de Vigo les affections vénériennes connues de toute antiquité, de la maladie nouvelle qu’on nommait le mal français. Ce savant, qui, par ses écrits, jeta un si vil éclat sur la médecine au moment de la renaissance des lettres, suivait, comme Marcellus de Cumes, les armées alliées que les Vénitiens et les Milanais opposèrent au roi Charles VIII. Benedetti était déjà dans la maturité de l’âge à cette époque, et il avaiL pratiqué la médecine non-seulement dans les grandes villes d'Italie, mais encore dans lePéloponèseet dans l’ilede Crète. 11 avait donc une expérience pratique des maladies qui pouvaient régner avant 1495. Témoin oculaire des ravages du mal français dans le camp des troupes vénitiennes, il ne balança pas à considérer cette maladie comme nouvelle, produite par des conjonctions astrales, et contagieuse par le coït. 11 n’a pas écrit de traité spécial sur le mal français; mais dans maint endroit de son Anatomie publiée en 1497, et de son Traité complet de toutes les maladies, imprimé les années suivantes, il parle des ulcérations des organes génitaux, par lesquelles débute ce mal, dont les éruptions consécutives sont plus hideuses que la lèpre et l’éléphantiasis, parce qu’aux ulcères de la peau se joignent encore des douleurs. Enfin, il parle aussi de la résistance que cette maladie nouvelle oppose aux médications.

A côté de ces traits épars qui se trouvent dansBe

nedetli au sujet du mal français, on rencontre encore des passages où l'auteur traite des ulcères de la verge et de la vulve, des bubons, des rhagades et des condylomes, comme de maladies déjà connues des anciens, qui en ont parfaitement tracé le traitement.

Ainsi, au livre vingt-quatrième, chapitre 39, il dit que les ulcères des organes génitaux sont très-fréquents et peuvent se diviser en : 1° erodenlia ; 2° cancro laborantin ; 3° serpentin . Le quarante-uuième chapitre du meme livre est destiné aux ulcères de la vulve.

Livre 24, chapitre 11, il divise les écoulements de l’urètre en quatre espèces : 1 ’ écoulements douloureux; 2° écoulements indolents; 3° pertes séminales par excès de lluidité de la semence; 4° pertes séminales par excès de santé.

Enfin, livre 24, chap. G, il parle delà gonorrhée, comme d’une maladie commune, mais dont la fréquence s est beaucoup accrue depuis l'apparition du mal français.

Fracastor, aussi témoin de l’apparition de la syphilis, dit très-catégoriquement que les ulcères par lesquels débute ce mal, semblables en apparence aux ulcérations des organes génitaux, connues vulgairement sous le nom de chancres, et qui résultent des excès de coil, endilfèrent essentiellement par leur nature; qu’ils ont pour propriété spéciale deguériravec une grande difficulté, et de se reproduire sur ditïérents points du corps avec une opiniâtreté irré-

sistible. « Tandem quod in majori parte inerat, ulcuscula quœdam circa pudenda oriebantur, iis non dissirnilia quœ soient ex fatigalione contingere, quam carient vacant ; sed nalura longé impur, nam hœc elemori contumax erat, et vicia unâ parte, alia regerminabat immorlali propagine. » (Fracaslor, De Morb. contag., lib. II, cap. il.)

Ainsi, trois points sc trouvent nettement établis par l’aperçu historique précédent : le premier, c’est qu’il existait, antérieurement à l’année 1495, désaffections locales et contagieuses des organes génitaux; le second, c’est qu'il parut à la lin du quinzième siècle une maladie, jusque-là inconnue, qui commençait par des ulcères des organes génitaux, suivis bientôt de douleurs affreuses des membres et d’éruptions pustuleuses s’étendant sur toute la surface du corps. Enfin, le troisième point, tout aussi démontré, c’est que les médecins célèbres qui furent témoins de l’apparition de la maladie nouvelle, et qui connaissaient les affections contagieuses des organes génitaux, antérieures à 1495 et déjà décrites par les médecins anciens, ne cherchèrent à établir aucun rapport entre ces deux ordres d’ulcères génitaux, n’ayant ni les memes caractères objectifs, ni la même influence sur l’économie, puisque les uns restaient des affections locales, ou du moins ne pouvaient étendre leur action au delà des ganglions de l’aine, qui alors s’enflammaient et donnaient lieu souvent à des bubons suppurés , tandis que les ulcères primitifs de la nouvelle

maladie, ne déterminant presque jamais d’abcès inguinaux, étaient constamment suivis, à courte distance, d’éruptions cutanées graves et caractéristiques.

Mais les maux vénériens anciens ne devaient pas rester longtemps distincts du mal français dans la pathologie. Dès les premières années du seizième siècle, on voit apparaître une tendance à la confusion de toutes ces maladies. Ainsi, Georges Yella pensa qu’elles reconnaissaient toutes la même cause. Voici la manière dont il développa cette thèse. Il est reconnu, dit-il, qu’avant l’existence du mal français, certaines femmes communiquaient aux hommes, par le coït, des ulcères qui n’étaient jamais suivis de cet assemblage de symptômes qui constituent la maladie nouvelle. Mais il est constant aussi que cette dernière maladie débute par des ulcères des organes génitaux, qui se contractent de la même manière dans le commerce des femmes malsaines, et qui ont les mêmes caractères objectifs (quoàd sensnm visas) que les ulcères de la verge antérieurs à l’apparition du mal français, à tel point, que les médecins habiles ne savent pas distinguer entre eux ces ulcères. Or, si ces ulcères se contractent de la même manière, s'ils ont le même aspect, et ne peuvent être distingués les uns des autres, pourquoi ne pas les faire dériver tous du même principe? 11 avoue qu'on pourra lui objecter qu’un effet nouveau suppose une cause nouvelle, et que le mal français n’ayant jamais été observé an-

aï- fi ctions syphilitiques de la peau.

térieurement, il a fallu, pour le produire, une autre cause que celle à laquelle on rapporte les ulcères contagieux qui ont été observés de tout temps sur les organes génitaux. Il répondra que les causes des maladies sont susceptibles de prendre, par moments, une plus grande activité, et que l’on voit les fièvres pestilentiellesexercer à certainesépoques de plus grands ravages, sans pour cela que leur cause soit nouvelle.

On lui objectera aussi, dit-il, que la nécessité des remèdes nouveaux indique une différence de nature dans le mal. 11 répondra qu’à la vérité, les remèdes employés à guérir les ulcères génitaux antérieurs au mal français ne suffisent pas à la maladie nouvelle , mais que les remèdes qui sont efficaces dans celle-ci guérissent parfaitement les premiers. Ce qui revient à dire qué le remède, d’un mal grave est ordinairement bon pour un mal plus léger, tandis que le remède d’un mal léger n’est pas toujours celui d’un mal plus grave.

Georges Vella établit donc très-explicitement ce qui ressortait déjà des écrits d’Alexandre Benedetti, de Marcellus Cumanus, de Jean de Vigo, je veux dire l’existence d’ulccres contagieux, dont les effets restaient localisés sur les organes génitaux, antérieurement à 1495, et vers cette époque l’apparition d'une maladie nouvelle qui débutait sur les parties sexuelles par des ulcères suivis bientôt d’éruptions cutanées générales, de douleurs articulaires, etc. En outre, et ce dernier point de doctrine lui est tout

à fait propre, il cherche à démontrer que ces deux ordres d’affections ont tous deux la même cause.

C’était une idée rationnelle et très-médicale, de considérer ces nouveaux ulcères des organes génitaux, qui généralisaient leurs effets dans l'économie, comme élantdelamême nature que les ulcères locaux vulgairement connus depuis l’antiquité , ulcères qui auraient pris tout à coup une activité insolite , sous l’influence d’une constitution médicale particulière. Malheureusement Georges Vella n’appuie sa théorie que sur deux faits très-contestables. En effet, il donne pour preuve de l’unité de cause de tous les ulcères vénériens des organes génitaux : 1° l’identité de leur mode de transmission; *2° leur ressemblance frappante, qui ne permet pas de les distinguer les uns des autres. Or l’identité du mode de propagation de deux maladies n’entraîne pas, évidemment, la similitude de leur nature; et quant à la ressemblance de tous les chancres entre eux, c’est une erreur qui se trouve déjà réfutée par le témoignage des médecins qui avaient écrit sur le mal français avant Georges Vella, et par ceux qui publièrent des traités sur le même sujet pendant le seizième siècle. La plupart de ces médecins, en effet, se sont accordés pour dire que l’ulcère précurseur des éruptions générales de la syphilis a pour caractère spécial un aspect livide et line base indurée et calleuse. Cet ulcère leur parut si différent du chancre vulgaire (caries), qu’ils le décrivirent dans des traités ou des chapitres séparés,

ainsi qu’on peut le voir dans les observations de Marccllus Cumanus, dans les écrits d’Alexandre Benedetti et de Jean de Vigo.

Les syphilographes dont je viens d’opposer le témoignage à celui de Georges Vella, n’ont pas dit toutefois que l’ulcère par lequel débutait le mal français eût constamment des caractères spéciaux trèsprononcés. Je ne prétends pas non plus soutenir cette opinion; et dans un des paragraphes antérieurs, où j’ai traité de la forme des chancres qui ont précédé l’érythème syphilitique, j’ai montré que l’ulcère primitif avait manqué un certain nombre de fois de l'induration caractéristique qui le distingue du chancre que j’appellerai le chancre vulgaire ou antique, et qui n’est pas suivi d’éruptions consécutives.

Les doctrines professées par Georges Vella firent négliger l’étude des caractères spéciaux des chancres, et contribuèrent beaucoup à faire confondre tous ces ulcères entre eux. Toutefois, cette confusion fut surtout l’œuvre des médecins, qui, ayant commencé à pratiquer leur art postérieurement à l’année 1495, n’avaient pu comparer avec la maladie nouvelle les affections vénériennes qui avaient régné de temps immémorial avant la fin du quinzième siècle. On aperçoit d’abord qu’ils ne font pas, dans leurs écrits, de distinction entre le chancre ancien et le chancre moderne, en ce qu’ils mêlent à la description de la syphilis des épiphénomènes appartenant presque exclusivement au chancre ancien. C’est

ainsi que Nicolas Massa, dans un célèbre traité du mal français , publié en 1532, range parmi les signes non équivoques de ce mal les bubons suppurés qui sont l’apanage presque spécial du chancre des anciens. Cependant il n’avait pas échappé à l’esprit observateur de Massa que les chancres suivis de bubons suppurés ne sont pas ceux qui engendrent après eux des éruptions cutanées et des douleurs de sorte qu’après avoir parlé de ces bubons, comme d'un symptôme du début de la maladie nouvelle , il est obligé d'avouer que les malades qui ont ces apostèmes sont, en général, exempts des éruptions et des douleurs qui constituent le mal français. « ... Etsequuntur apostemata inguinum (jaœ si suppurant ur removent œgritudinem. .. » Mathiole range aussi le bubon suppuré parmi les symptômes du mal français. Antoine Lecoqen parle dans les memes termes que Nicolas Massa , tandis que Fracastor et Sébastien Montius, tous deux témoins de l'apparition et de la marche ultérieure du mal français , continuent à le décrire, l’un dans un traité spécial, l’autre dans son Dialexcon , qu’il publia en 1537, à l’âge de quatre-vingts ans , continuent, dis-je, à décrire ce mal, comme l’avaient dépeint Marcello de Como, Benedetti, Léonicène, Gaspard Torella et bien d’autres, sans faire entrer le bubon suppuré au nombre des symptômes de la maladie.

A mesure que le chancre des anciens entrait, avec

ses bubons suppurés, dans le cadre du mal français,

AFFECTIONS SYPHILITIQUES DE l.A PEAU.

on vit disparaître des traités de chirurgie ces chapitres spéciaux où il était ordinairement fait mention des différents ulcères contagieux des organes génitaux et des apostèmes de l’aine. Les écoulements de l’urètre furent également mis au nombre des symptômes de la syphilis, et vinrent encore en modifier le tableau. Enfin l’on vit paraître des descriptions où ne figuraient pas seulement des symptômes étrangers à la syphilis, mais où la marche régulière de cette maladie parut complètement oubliée.

Ce fut Antoine Musa Brassavole qui initie comble à celte confusion. Érudit laborieux, plutôt qu’observateur sagace, ce médecin sembla avoir pris à tâche de rassembler dans son traité du mal français, publié en 1551, toutes les erreurs qui se trouvaient dans les syphilographes de son temps, et d’y ajouter encore. Non-seulement il engloba toutes les affections vénériennes dans l histoire de la syphilis, mais, sous sa plume, cette grande maladie perdit sa physionomie caractéristique, et ne devint plus qu’un assemblage de symptômes se succédant sans aucune régularité. Les bubons peuvent paraître, selon lui, avant les chancres de la verge. Une exostose, des douleurs, une éruption de pustules sur la peau, la chute des dents et des cheveux, sont indifféremment le point de départ de la syphilis. 11 va jusqu’à admettre huit symptômes primitifs qu’il appelle les formes simples de la maladie, et qui, pouvant s’unir et se succéder, donnent une infinité de com-

affections syphilitiques oe la peau.

binaisons, constituant les formes composées de la syphilis, qu’il veut bien limitera 234.

Brassavole, à la vérité, trouva des juges sévères. Gabriel Fallope, son disciple, traita d’inventions futiles les idées de son maître, et Joseph Scaliger ne craignit pas de dire que Brassavole n’avait été que l’écho de la tourbe ignorante des médecins de sou temps, cymbalumineptæmcdiconim jjlcbis. Mais l’erreur, surtout lorsqu’elle se présente à l’abri d’un nom célèbre, devient une source dangereuse à laquelle vont puiser un grand nombre d’esprits habitués à accepter les opinions d'autrui sans contrôle, et à étudier les livres plus que la nature. Aussi les doctrines de Brassavole ne restèrent-elles pas sans influence; et si l’on excepte les beaux traités de Kernel et de Léonard Botal, la plupart des écrits qui parurent sur la syphilis, durant les deux siècles suivants, se montrent plus ou moins entachés de ces doctrines. Aujourd'hui môme, après les travaux de Hunter et de ses continuateurs, nous avons encore l’école de Brassavole. Vous n’avez qu'à lire, pour vous en convaincre, ce qu’on a publié sur la syphilis depuis le commencement du dix-neuvième siècle.

Le chancre syphilitique, à cause de l’induration de sa base, continua cependant, encore après Brassavole, à être considéré, par quelques syphilograplies, comme distinct de l’ulcère qui ne produit pas la syphilis. Ainsi Fallope consacre tout le quatre-vingtunième chapitre de son traité du Mal français à dé-

montrer qu’il existe plusieurs espèces de chancres; qu’il y a une grande différence entre le caries gallica et le caries non gallica; que le premier précède le mal français , et n’a aucun rapport avec le second, dont on trouve déjà la description dans les écrits des médecins anciens et dans ceux des modernes, antérieurs à l’année 1495.

Après Fallope, Antonius Fracantianus, célèbre professeur de Bologne , dit aussi que le chancre qui précède le mal français, ou la syphilis constitutionnelle, est toujours très-facile à distinguer de celui qui ne la produit pas. « Siqais carie afficiatur, norunt non tantum chirurgi, sed et inepti tonsores , num caries ilia gallica sit nec ne; hoc vero nonnisi ab exustione et sorditie, quœ livido vel nigro colore, et ex callosilale innolesdt . »

Nicolas de Blegny, en 1073, parle encore du chancre induré ; mais il ne le considère plus, ainsi que les auteurs précédents, comme un chancre d’une nature particulière. L’induration n’est pour lui qu’une forme qui indique l’imminence des accidents généraux de la syphilis. 11 en était précisément arrivé au point où se trouve aujourd’hui M. Ricord. « Pour ce gui regarde la forme des chancres (dit Blegny), on ne peut pas douter quils ne puissent être devenus la cause de la vérole... lorsque la matière vénérienne a eu le temps d' approfondir les parties malades , d'y faire des duretés considérables, de rendre les chancres plus étendus en largeur , et de faire devenir leurs bords durs et

calleux. C'est dans cet état que plusieurs les nomment chancres vêroliques. »

Après qu’on eut englobé les affections vénériennes connues depuis l’antiquité, dans la maladie qui parut à la fin du quinzième siècle, et qu’on eut bouleversé le tableau naturel de la syphilis, en attribuant à des modifications survenues dans la marche du mal diverses variations produites, la plupart , par les traitements, alors, dis-je, il se passa un fait digne d’attention et qui n’a pas besoin de commentaires. Les médecins s’aperçurent qu’il n'existait pas une parfaite similitude entre leurs nouvelles descriptions de la syphilis et celles qu’avaient données les témoins de l’apparition du mal français en Europe, comme Léonicène, Gaspard Torella, Jacques Catanée et tant d’autres. En effet , dans le tableau de la syphilis, tracé par ces premiers syphilographes, on ne voyait figurer ni la blennorrhagie, ni les bubons suppurésqui, pour les syphilographes du milieu du seizième siècle, étaient devenus les signes les plus fréquents et les plus positifs par lesquels on voyait commencer le mal. 11 n’était pas possible de soupçonner les médecins de la fin du quinzième siècle d’avoir omis des symptômes aussi importants ; on supposa que la maladie avait subi des modifications de forme, et commencé, un certain nombre d’années après son début, à présenter de nouveaux symptômes. Ainsi Brassavole dit que la gonorrhée n’est devenue un symptôme du mal fran-

çais que vers 1520 environ. Gabriel Fallope professait, en 1555, que la gonorrhée avait paru seulement depuis quinze ans, comme symptôme nouveau de la syphilis, qui nous révèle par là sa nature protéiforme. Ultiminn signum est gonorrliœa gallica , sigmvm incipicnlis morbi quœ nobis indicat istius Protœi naturam. Cependant Alexandre Benedetti avait écrit, plus de cinquante ans avant, que la gonorrhée, maladie connue de tout temps, était devenue comme épidémique depuis l’apparition du mal français. Malgré cela, l’assertion de Brassavole et de Fallope a pourtant prévalu , et, répétée par la plupart des syphilographes , elle est devenue, pour ainsi dire, un dogme classique.

Les bubons furent aussi considérés comme étant de date plus récente que les autres symptômes de la syphilis. On lit remonter leur origine à l’année 1514, parce que Nicolas Massa est le premier qui, à cette époque, les lit entrer dans le tableau du mal français.

Ce sont ces prétendus changements arrivés successivement dans la maladie qui ont servi à Astruc pour établir ses périodes ou époques de la syphilis, époques fabuleuses, fabriquées d’éléments divers, dans lesquels on retrouve : 1° les symptômes des affections vénériennes antérieures à la syphilis, et qui lui furent successivement annexés; 2° quelques symptômes appartenant à la syphilis, comme les exostoses et l’alopécie, qui, apparaissant en gé-

affections syphilitiques de la peau.

néral après plusieurs années tl infection, ne devaient naturellement pas figurer dans les premières descriptions du mal français, données à la fin du quinzième siècle; 3° enfin des symptômes qui, après avoir prédominé, pendant quelques années, par leur intensité et leur fréquence, je veux parler des pustules, le cédèrent à d'autres symptômes rares auparavant, et devenus à leur tour les phénomènes culminants de la maladie; c'étaient les tumeurs gommeuses, accidents très-communs vers l'an 1540, au rapport de Fracastor.

Dans toutes ces époques d'Astruc , on ne trouve qu'un fait bien avéré par la tradition médicale, c’est la diminution d'intensité survenue progressivement dans les symptômes de la syphilis, diminution attestée par beaucoup d’auteurs recommandables , et dont on peut facilement se convaincre si l’on compare les descriptions effrayantes de ce mal, faites dans les dernières années du quinzième siècle, avec celles qui parurent seulement vingt ans plus lard, ou bien encore avec celles qui ont été publiées de nos jours.

Les atteintes portées aux doctrines qu’avaient professées sur la syphilis les témoins de son apparition, ne pouvaient rester sans intluenco sur la thérapeutique des maladies vénériennes; c'est, en effet, ce qui arriva. On se rappelle qu’avant l’année 1405 environ, les ulcères des organes génitaux, les bubons suppurés consécutifs à ces ulcères, les condylomes,

toutes les formes de végétation , les écoulements de l'urètre, étaient considérés comme des affections purement locales, et combattus par des moyens locaux dont j’ai parlé plus haut. Dès que le mal français commença à régner, on s’aperçut que les topiques de tout genre étaient insuffisants pour le traitement de cette nouvelle maladie-, car les ulcères des organes génitaux , par lesquels elle débutait le plus souvent, au rapport de Fracastor, semblables en apparence aux ulcères de ces parties, qui résultent de leur fatigue, en différaient beaucoup par leur nature; on ne pouvait empêcher la reproduction de ces ulcères, et à peine un point du corps en était-il guéri , qu’un autre en était atteint. Mais le génie humain, jamais plus fertile en ressources que dans les grandes nécessités, rencontra bientôt dans le mercure un puissant modificateur de la maladie nouvelle. Pendant quelques années , on fit usage de ce remède en frictions, que l’on administrait seulement aux malades dont le corps était déjà couvert de pustules consécutives aux ulcères primitifs des organes génitaux. Bientôt on commença à employer ces frictions, immédiatement après la contagion, pendant la durée du chancre primitif , dans le but d’empêcher l’apparition de l’éruption générale.

C’est dans Jacques Catanée, au sixième chapitre de son traité du Mal français, qu’on trouve pour la première fois le précepte de ces frictions précoces.

Ce médecin pensa que le remède qui guérissait les pustules devait aussi en préserver. « Ilœc enim onclio, absqiiedubio, taie destruil virus : qnod enim unam sanat œgritudinem, ab eâdem prœservat. »

Or ce sage précepte d’employer la médication mercurielle, pendant l’existence de l’ulcère primitif de la verge, afin de prévenir l’apparition d’une éruption générale, allait devenir la source des fautes les plus graves. Car, vers le temps où ce précepte fut donné, beaucoup de médecins commençaient à ne plus faire de distinction entre les ulcères contagieux des organes génitaux, qui avaient régné de tout temps avant la syphilis, et les ulcères nouveaux qui précédaient les éruptions et les douleurs caractéristiquesdu mal français; ils se mirentdoncà administrer le mercure indistinctement pour toutes ces affections; pratique fâcheuse, pour ne pas dire barbare, qui a continué de régner jusqu'à nos jours, et n'a pas peu contribué à faire exagérer les services rendus par le mercure, puisqu’on l’administre, depuis trois siècles à une foule de malades, que l'on considère ensuite comme préservés, par ce médicament, d’accidents dont ils ne devaient pas être atteints.

Ainsi s’expliquent les succès de toutes les médications que l’esprit de système , ou le charlatanisme , ont essayé de substituer au mercure, comme pouvant avantageusement le remplacer, surtout pendant la durée des symptômes primitifs, où

il est donné comme prophylactique des accidents secondaires de la syphilis.

En effet, en appliquant le meme traitement, sans distinction, à un certain nombre de blennorrhagies, de chancres et de bubons, il y aura toujours, quelle que soit la méthode thérapeutique employée, un trèsgrand nombre de malades exempts de tout accident consécutif, puisque les symptômes primitifs dont la plupart sont atteints, n’appartenant pas à la syphilis du quinzième siècle, ne peuvent pas avoir d’influence générale sur l’économie.

Là se terminent les considérations que j’avais à présenter sur les causes de la généralisation des symptômes syphilitiques dans l’économie, à la suite d’un certain nombre de chancres. Ces considérations peuvent se résumer ainsi :

11 est démontré par l’observation que, parmi les chancres traités sans mercure, et cicatrisés sous l’influence des moyens les plus vulgaires, les uns, comme des plaies simples, semblent borner toute leur action à la partie ulcérée, et tout au plus aux ganglions les plus voisins, tandis que les autres engendrent une disposition pathogénique, en vertu de laquelle se développent dans l'économie, quelquefois durant toute la vie, les symptômes les plus variés, auxquels on a donné le nom de syphilis constitutionnelle.

La véritable cause d’une telle différence d’action

sur l'organisme, c’est que tous les chancres ne sont pas de la même nature, les uns étant de simples ulcères contagieux, connus depuis l'antiquité, les autres appartenant à une maladie qui semble n’avoir paru en Europe, au rapport des médecins les plus dignes de foi, que vers la fin du quinzième siècle, maladie dont l’ulcère des organes génitaux n’est que le premier stade ou, comme on dit, le symptôme primitif.

La première preuve de la différence de nature de ces chancres, repose sur des observations qui montrent que l’une des espèces ne peut engendrer l’autre: en d'autres termes, qu'un sujet atteint d’un chancre qui ne sera suivi d’aucun accident constitutionnel, ne communique jamais à un autre individu un chancre suivi des symptômes secondaires de la syphilis, et vice versa.

La seconde preuve est historique. En effet , lorsqu’on étudie tout ce que les anciens et les modernes ont écrit sur les maladies des organes génitaux, on voit que la blennorrhagie, les chancres, les bubons, les végétations, se trouvent mentionnés jusque dans les dernières années du quinzième siècle , comme des maladies qui n’exigent que des remèdes locaux; il n’est pas question, une seule fois jusque-là, d’accidents consécutifs aux affections des parties génitales.

La fin du quinzième siècle est marquée par l’apparition d’une maladie nouvelle, disent tous les au-

teurs contemporains. Cette maladie commence par des ulcères indurés des organes génitaux , et ces ulcères sont rapidement suivis d’éruptions pustuleuses sur tout le corps, et de douleurs affreuses dans la tête et dans les membres.

Les médecins témoins de l’apparition de la maladie nouvelle ne confondent point d’abord les ulcères calleux par lesquels elle commence, avec les ulcères des organes générateurs, connus depuis l’antiquité. Aussi ces deux espèces d’ulcères contagieux occupent-elles, dans leurs écrits, des chapitres et même des livres séparés. Mais, vingt à trente ans après l’apparition de la syphilis en Europe , un grand nombre de médecins, ne sachant pas, comme ceux qui avaient été témoins de ses premiers ravages, distinguer les accidents par lesquels débutait la maladie nouvelle, de ceux qui n’avaient aucun rapport avec elle, prirent peu à peu l’habitude de soumettre au traitement mercuriel tous les malades atteints de blennorrhagie, de chancre, de bubons, sans aucune distinction. Car l’usage était déjà établi, d’administrer le mercure, non-seulement comme modificateur des symptômes syphilitiques existants, mais encore comme prophylactique des accidents avenir, dès que les premiers signes de la contagion commençaient à paraître.

La confusion qui régnait dans la pratique s’introduisait en même temps dans les livres; les syphi— lographes du milieu du seizième siècle englobèrent

successivement dans la syphilis tous les symptômes vénériens connus depuis l’antiquité, et que les médecins qui exerçaient déjà leur art dans les dernières années du quinzième siècle avaient pris soin de ne point rapprocher de la maladie nouvelle.

La plupart des sypliilographes qui écrivirent après la fusion de tous les symptômes vénériens en une seule maladie, s’aperçurent qu’il n’y avait pas concordance entre les premières descriptions de la syphilis et un grand nombre de celles qui furent données depuis. Mais, au lieu de voir, dans ce défaut de concordance, le fait d’une simple annexion à la maladie nouvelle de symptômes qu'on avait autrefois l'habitude de séparer, ils crurent que les nouveaux symptômes contenus dans les dernières descriptions tenaient à des variations de forme, survenues dans la syphilis. C’est pourquoi le nom de Prolce pathologique lui fut donné par Fallope, qui avait admis , sur la foi de son maître Brassavole qu’elle pouvait se montrer tantôt sous la forme d’un écoulement urétral , tantôt sous celle d’un ulcère ou d'un bubon, en bornant à l’une de ces manifestations son action sur l’économie, et que d’autres fois elle débutait par l’un de ces symptômes et envahissait ensuite tout l’organisme.

Cette doctrine de l’unité de nature de toutes les maladies vénériennes, qui commença à régner avant même le milieu du seizième siècle, a produit deux résultats également fâcheux : le premier, c'est

d’avoir fait considérer comme identiques des affections qui, en nosologie, doivent rester séparées ; fe second, d’avoir exposé depuis trois siècles, sans la moindre opportunité, une multitude de malades à tous les inconvénients du traitement mercuriel.

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